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UN RÉFRACTAIRE

A l'appel du nom de Finet, une espèce de muid se présente, ou plutôt roule jusqu'en face de messieurs les membres composant le conseil de discipline. Pour passer par la porte qui donne entrée à la salle, il lui a fallu se mettre de côté, après avoir fait des efforts impuissants pour passer de face.

— Se moque-t-on de moi ? s'écrie M. Finet. Je suis gros, c'est vrai, mais je suis rageur comme un roquet quand je vois qu'on veut me faire aller... C'est que je n'entends pas qu'on me prenne pour un (oton! qu'est-ce qu'on me veut encore; voyons?

M. le Président. M. Finet, on vous veut ce qu'on vous a déjà voulu une douzaine de fois, c'està-dire vous demander compte de votre obstination à ne pas vouloir monter votre garde.

M. Finet. Faites-moi donc le plaisir de me regarder!... Figurez-vous donc mon individu sous l'uniforme !... moi, prédestiné à l'apoplexie et forcé chaque jour de maudire la civilisation, qui a introduit dans la société les bretelles et les cravates... Mais vous ne savez donc pas que je ne pourrais pas tenir dans une guérite?... Tenez, j'en ai pris la mesure... Voyez plutôt.

M. Finet tire de sa poche une de ces grandes lanières numérotées avec lesquelles les tailleurs prennent aujourd'hui mesure.

M. Finet. Une guérite porte 1 95 et moi je porte 201... faites élargir toutes les guérites de France et d'Alger, et je monterai ma garde.

M. le Président. C'est une mauvaise raison.

M. Finet. Sacré nom d'un chien ! mais vous me rendriez bèteà me manger moi-même... Qu'est-ce donc qu'il vous faut eu fait de raisons?... Est-ce que les guérites sont faites pour les hannetons?... Estce que vous voulez que je reste deux heures à pomper la pluie ou à fondre au soleil?

Un tili, dans l'auditoire. Quand vous fonderiez un peu... vous serviriez à faire des lampions pour la Saint-Philippe.

M. Finet. Voyez à quoi vous m'exposez!... à servir de risée aux gamins...

M. le Président. Vous avez été reconnu bon au service, vous devez monter votre garde...

M. Finet. Mais quand j'ai été reconnu bon au service, je ne pesais que 280, et je pèse maintenant 340... Soixante livres déplus, c'est quelque chose, je crois... d'autant mieux que c'est en large que je les acquis, et non pas en long... Voulez-vous une autre raison ?.. . Eh bien! je ne peux pas faire l'exercice, là!... mon bras droit ne peut aller joindre mon épaule gauche... Tenez, voilà un fusil... commandez-moi un peu le portez armes! vous verrez.

M. Finet se met au port d'armes.

M. le Président. Portez armes !

M. Finet. J'y suis... après?

M. le Président. Présentez armes !

M. Finet allonge son bras droit pour aller saisir le fusil; mais sa main n'arrive qu'au milieu de la poitrine, et le fusil va tomber sur la tète d'un bizet qui ronflait en altendant son tour. Réveillé en sursaut, le pauvre bizet croit qu'on l'assomme, et se met à crier : Au voleur! à la garde!...

M- Finet. Refaites pas attention; ce n'est rien.

Le bizet. Comment ce n'est rien!... mais j'ai une bosse au front, monsieur... Je vais me faire faire du vulnéraire., tant pis pour le conseil.

Le bizet se sauve en criant: Oh! la tête, oh!

M. Finet. Vous voyez bien qu'il m'est impossible de monter ma garde... D'ailleurs, croyezvous pas que j'irais m'habiller?... Il me faudrait sept aunes de drap pour un uniforme.

M. le capitaine rapporteur. Malgré tout ce que vient de vous dire M. Finet , nous concluons positivement à sa condamnation.

M- Finet. Dites donc, mon voisin, vous qui êtes dégraisseur, vous vous chargerez alors de me rendre propre au service.

M- Finet est condamné à 48 heures de prison.

Imprimerie d'AMÉuÉe Gkatiot el C-, rue de la Monnaie, U.

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