DRE RAME INFINIMENT TROP PROLONGÉE
« Qui terre a, guerre a, » vieil adage qui reçoit tous les jours encore son application. Minerve- Cornélia Truelle et son voisin, le sieur Trognon, tous deux propriétaires à Grenelle, vivaient dans un parfait accord, lorsqu'un jour la bonne harmonie qui jusque-là avait régné entre les deux voisins fut subitement troublée à propos d'un droit contesté, relativement à un écoulement d'eau. Ces sortes de contestations sont toujours épineuses entre propriétaires jaloux. Ce litige, qu'il eût été facile de régler amiablement à son origine, a amené d'abord un refroidissement d'amitié et plus tard les plus graves dissensions. Ce sont aujourd'hui des haines implacables, une guerre permanente et opiniâtre, auprès de laquelle les rivalités fameuses des Montaiguts et des Capulets ne sont en vérité qu'une querelle d'Allemands. Le ressentiment de la dame Truelle porte spécialement sur la demoi-
selle Landon, jeune et jolie personne de vingt ans, qui remplit auprès du sieur Trognon les délicates fonctions de femme de confiance. On devine bien que la position de la demoiselle Virginie auprès du sieur Trognon a fourni à la dame Truelle une inépuisable matière à médisance, sinon à calomnie. La dame Truelle n'a pas manqué d'exploiter cette position au profit de son animosité. Mais un bel et bon procès en diffamation, dans lequel la dame Truelle a succombé, est venu protéger à point la réputation de la demoiselle Virginie.
Il semblait que toute manifestation hostile dût se borner là, et que la condamnation obtenue contre la dame Truelle dût refroidir l'inimitié des parties contendantes. Il n'en a pas été ainsi. Le jugement qui consacrait le triomphe de mademoiselle Virginie et l'abaissement de la dame
Truelle était à peine rendu, qu'une scène de désordre éclatait à quelques pas de la salle d'audience... Malheur aux vaincus! Mademoiselle Virginie, encore dans l'enivrement de la victoire qu'elle vient de remporter, ne peut se défendre du malin plaisir d'humilier sa rivale. Elle se place juste en face de son adversaire, et, ratissant malicieusement ses doigts, elle insulte à la défaite de la dame Truelle. C'était une provocation en bonne forme. Celle-ci, toute émue de la condamnation qui la frappe, laisse échapper sa prudence et part d'une apostrophe grossière ; Virginie riposte, et bientôt la querelle a dégénéré en une rixe vive et acharnée; lutte déplorable dans laquelle plus d'un coup d'ongle fut donné, et plus d'une dentelle déchirée !
La dame Truelle, qui prétend n'avoir fait que repousser une agression, a porté plainte contre la demoiselle Virginie. Celle-ci, à son tour, alléguant des voies de fait, a formé une plainte récursoire contre la dame Truelle, (.es deux prévenues sont au banc des accusés.
Première plaignante. Dieu du ciel ! je ne sais où une demoiselle, qui se dit bien née, peut aller chercher toutes les vilainies que cette petite créature m'a débitées.
Deuxième plaignante. Je vous assure, Messieurs, que madame que voici m'a habillée de la belle façon et sans ménager l'étoffe.
Première plaignante. Il faut avoir perdu père el mère pour prononcer les abominations dont j'ai élé agonie par celte petite pimbêche.
Deuxième, plaignante. Je ne sais pas s'il y a dans le monde un homme assez osé pour entendre sans rougir toutes les invectives dont madame m'a gratifiée.
Première plaignante. Vous faites bien voire bégueule.
Deu.i ième plaignante. Vous faites bien votre
sucrée.
Première plaignante. Allez, ma chère, il ne faut pas tant d'oignons pour faire une botte, ni tant d'effronterie pour faire une ...
Deuxième plaignante. Horreur de femme!... c'est peut-être pas rapport à vous, madame Catimini, qu'oji appelle votre époux monsieur Capricorne?... pauvre cher homme, va!...
Chœur dei plaignantes. Vous êtes une inso-
lente!... une fausse!... une coquine! une malheureuse!... une pas grand'chose!...
On appelle le témoin Boucher. Après avoir décliné ses noms et prénoms, Boucher regardant alternativement l'une et l'autre prévenue , hésite , se trouble et garde le silence.
Chœur des plaignantes. Parlez, parlez, M Boucher!... dites la vérité, M. Boucher! il ne vous sera fait aucun mal, M. Boucher!
M. Boucher prenant la «parole : « C'est donc pour vous dire que, le 10 octobre écoulé , je sortais de celte même salle où j'avais été appelé comme témoin, lorsque j'entendis ces deux daines qui se disaient des choses... oh! mais des choses...
— Précisez ce que vous avez entendu.
— Eh bien!... j'ai entendu madame Truelle qui disait à mademoiselle Landon : vous me paierez cela... J'avoue que je ne sais pas ce que peut lui devoir celte jeune personne. Mademoiselle Landon ajouta : allez , allez , on sait bien que vos pièces de cent sous ne valent que cinq francs- • propriétaire ruinée ? .. Ah! petite horreur d'infamie, répliqua madame Truelle,..- propriétaire ruinée?-, moi femme et légitime Truelle, qui a deux maisons el trois enfants sur le pavé de Grenelle qui ne doivenl rien à personne !••- Et vlin et vlan!-- si ça ne fail pas ton compte, mamzelle d'amour, tu peux le dire; je paie toujours ces choses-là sans escompte ni retenue; v'Ià ma manière. » Boucher regarde timidement les prévenues-
— Est-ce là tout ce que vous savez des fails que s'imputent réciproquement les parties ?
— Il est certain que je n'en sais pas davantage.
Le tribunal n'est pas mieux éclairé par les dépositions tout à fait contradictoires de plusieurs témoins, successivement appelés. En conséquence, dans l'impossibilité de déterminer les torts da chacune des prévenues, il met les parties dos à dos et les condamne solidairement aux dépens.
UNB FARCE PANTAGRUÉLIQUE.
— Un gros garçon vient, à l'appel de son nom, prendre place sur le banc de la police correctionnelle. Son air narquois, sou œil vif et clair, sa ligure réjouie annoncent que la prévention qui pèse sur lui n'est pas bien grave. Sa large face participe à la fois du Falslaff et du Babelais ; sa bouche toujours riante annonce qu'il obéit incessamment à une pensée joyeuse. 11 promène sur l'auditoire des yeux pétillants de malice et de gaîté,
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Lilh: OBul
Juste Bourmance, Editeur de la Correctionnelle Place duPalais "Royal, 24-1.
et s'amuse à faire retomber sur ses yeux, puis à relever sur le sommet de sa tète un large toupet ; ce qui change à chaque instant le caractère de sa physionomie toujours plaisante.
Une farce pantagruélique amenait notre gros garçon devant le tribunal. Cette farce nous ne sommes pas moins embarrassés pour vous la dire que le témoiu qui, depuis cinq minutes, est là, devant M. le président, tournant autour du pot, et sans savoir comment expliquer l'objet de sa plainte.
Ce témoin est une dame encore jeune, fort gentille, et dont l'air embarrassé et confus pique vivement la curiosité de l'auditoire.
Enfin les questions pressantes de M. le président la décident. « Monsieur, dit-elle, je suis faïencière, et j'ai toujours en évidence, devant ma porte, un grand nombre de vases de toutes sortes : Cuvettes, pots à l'eau, et pots.... de toute espèce. Le 4 octobre dernier, j'étais tranquillement dans ma boutique, occupée à festonner une collerette, lorsqu'un passant y entre en ricanant et me dit: « Voyez donc, madame, voyez donc ! » Je sors dans la rue, et je vois monsieur....
M. le président. Eh bien, vous voyez monsieur !.. . Ensuite?....
La plaignante. Je vois monsieur.... Comment voulez-vous qu'une femme dise ces choses -là....
Le prévenu. Est-ce parce qu'il y a ici des hommes ?... bah ! en gazant un peu.
M. le président. Je vous engage à ne pas plaisanter...Songez que vous êtes ici sous le coup d'une prévention. (A la plaignante) : Continuez, madame.
La plaignante. Enfin, monsieur était là, tout debout, près de la borne.... Il s'était emparé d'un... vase de mon étalage, et il ne se gênait pas plus que s'il eût été chez lui.
Ici le prévenu ne peut qu'imparfaitement comprimer un éclat de rire.
La plaignante. Je vous conseille encore de rire, gros indécent!
M. le président. Continuez et n p arlez pas au prévenu.
La plaignante. Vous sentez bien que je ne pouvais pas m'approcher; aussi je me contentai de lui crier, de loin, et en détournant la tète : « Voulez-vous bien fiuir, vilain malpropre! — Ça va être fini tout à l'heure, ma petite mère,» qu'il me répond avec son air effronté ; et il continuait toujours. Alors je me fâche tout haut, mais il ne
s'en émeut pas davantage. « Quand j'achète une chose, qu'il me dit, je crois que j'ai bien le droit de l'essayer... Combien? — Quinze sous, horreur d'homme, que je lui réponds. — C'est un peu cher, qu'il me dit... Alors il le pose à terre et me dit : « Voyons-en un autre. » A ces mots, la colère me prend, j'empoigne un balai qui était près de ma porte, et je m'élance sur lui. Alors il se sauve en emportant l'objet en question, et tout d'un coup il me le jette dans les jambes contenant et contenu.... J'en ai eu les jambes toutes meurtries et j'en ai boité pendant huit jours.
Le prévenu convient de tout ; il dit qu'il avait bien déjeûné avec deux amis auxquels il avait fait la conduite , et que, quand il est un peu en train , il faut toujours qu'il fasse une farce à quelqu'un , que c'est plus fort que lui , que c'est une monomanie insurmontable- Au reste, il prétend n'avoir pas eu l'intention de jeter le vase dans les jambes de la plaignante- « Je suis farceur comme un préfet, dit-il, mais doux comme un hanneton empaillé! »
Un certificat de médecin établit que la faïencière a reçu, par la force avec laquelle le vase a été lancé, des contusions et des écorchures qui n'ont cependant présenté aucune gravité - En conséquence, le gros farceur est condamné à trois jours d'emprisonnement et à 25 francs d'amende-
Il n'est personne, d'un peu versé dans la connaissance des types parisiens, qui ne connaisse le sieur Miolard, chirurgien-dentiste breveté de plusieurs cours étrangères. Miolard est cet incomparable dentiste qui pratique avec la pointe d'un sabre les plus difficiles opérations de son art, à la satisfaction de messieurs les militaires et des bonnes d'enfants qui peuplent le boule vart du Château-d'Eau. Malheureusement, l'habile praticien a oublié de prendre ses licences à la faculté de médecine. Il est prévenu d'avoir débité des médicaments non autorisés par l'Académie. Miolard, pour sa justification, se borne à faire l'apologie des drogues en question, et montre avec orgueil un immense chapelet ~de molaires qui nous paraissent appartenir à un ordre de mammifères de la plus grande espèce, plutôt qu'à la mâchoire humaine. Il énumère en outre les mâchoires illustres dans lesquelles il a eu l'honneur de travailler. Mais, le délit étant constant, le tribunal condamne Miolard à quinze jours d'emprisonnement.
Imprimerie (I'amêdée Gratiot ei C«, rue de la Monnaie, 1 1.