‹ La CorrectionnelleChapitre 42 sur 231 · L'AMI DE TOUT LE MONDE · texte numérisé non relu

L'AMI DE TOUT LE MONDE

— Bonjour, Picard ; comment que ça va?

— Ça va pas pis, Dieu merci ! Argent comptant vaut médecin, comme on dit, et voilà le sujet que je nedépéris pas... Ah ça ! mais d'où donc que vous me connaissez ? Et d'abord je ne suis pas Picard; je suis de l'Oise.

— Bah ! c'est égal!., t'es mon ami tout de même.

— Comme ça , je le veux bien... et ça me fait honneur , vu que vous m'avez bien l'air d'un Parisien fini.,. Dites donc, puisque vous me faites tout plein des amitiés, vous me ferez bien encore celle d'accepter un verre de vin ?

— Ça y est!... voilà des amis qui-comprend l'amitié !...

Arrivés à cette partie du dialogue, les deux interlocuteurs se dirigent vers le cabaret le plus proche. On s'établit dans un cabinet. On boit tout d'abord, et assez amplement pour que les deux inconnus deviennent en peu de temps de vieux amis. Une confiance réciproque s'établit, chacun conte ses petites affaires, et Morin apprend bientôt que son Pylade est porteur d'une somme assez rondelette. Morin qui, comme Arlequin Voleur, vit du travail de ses mains, trouve l'occasion assez favorable pour s'approprier le magot de son ami intime. En effet, jamais escroquerie ne s'était présentée dans des circonstances plus propices. Hulot, le candide habitant de l'Oise , est d'une ingénuité remarquable au 19e siècle; évidemment il était fait pour vivre dans les temps primitifs ; temps heureux , où les hommes dormaient la clef sur la porte!... Nous laisserons Hulot nous faire connaître de quelle manière Morin consomma son escroquerie.

Hulot. Je suis pas un voleur, moi , et je peux pas connaître toutes ces rubriques-là... Et puis, il me disait à un chacun qui passait dans la rue : Vous voyez celui-là, c'est mon meilleur ami... Je m'ai dit pour lors : Un homme qui a autant de meilleurs amis, ça n'est pas, grand Dieu! un méchant homme... et je fie à lui... Nous boivons un coup, même deux, même plusieurs... v'Ià qu'en causant y me dit qu'il va me conduire à ce soir à la comédie, chez un escarmoteur. J'avais bien entendu dire des choses dessur les escamoteurs , mais je les connaissais pas. Y me dit : Vous ne savez pas ce que c'est? — Non, je lui dis. — Eh ben! figurezvous qu'un escarmoteur vous prendrait vos pièces de cent sous sans que vous vous en aperçussiez. —

Je vous pêche mon àbelette qui barbotait dans Le ruisseau, saul votre respect/ com me un canard liquide qui brasse sa coupe dans une mare, et je le mets .1 l'ombre .... pour .sceller plus vite... voila!

Jusl^ Bourmducf F.cliteur de la Correctionnelle Place du Palais Royal 941

Sans que je m'en aperçussiez, que je lui réponds en riant, ça m' paraît pas bien aisé. — Tenez, vous allez voir le coup, allongez voirie boursicot, qu'il me dit... Vlà qu'il prend mon chapeau et il met l'argent dessous. Il me dit : Vous êtes bien sûr qu'il est dessous, pas vrai ?... Touchez pas là ; je vas en bas pour dire des paroles, ensuite il reviendra dans votre poche.... J'attends, j'attends, j'attends!.... merci, il avait, comme on dit, tiré ses chausses... il n'y avait plus sous le chapeau qu'un vieux mouchoir... J'en étais pour mes argents... Je peux pas vous dire comment qu'il a fait son jeu... je comprends pas du tout...

Un agent de la police de sûreté dépose que, sur la plainte de llulot, il a arrêté Morin , qui avait eu la bêtise de dire son vrai nom au pigeon. Plusieurs autres témoins viennent affirmer en outre qu'ils reconnaissent Morin comme étant celui qui a bu avec Hulot. L'accusé se renferme dans un système de dénégation. « llulot est mon ami, mon meilleur ami, dit-il; voilà pourquoi qu'il m'a prêté son argent; c'est bien une preuve qu'il est mon meilleur ami... mais ami au prêter, ennemi au rendre!... à cause que je n' lui ai pas rendu, il s'est fâché et il me traite de voleur; c'est pas beau pour un meilleur ami...

Le tribunal qui goûte peu ce système de défense, condamne le meilleur ami de tout le monde à un an d'emprisonnement.

M. le Président. Corniquard , vous venez d'entendre la déposition de la plaignante, qui déclare que vous l'avez frappée.

Corniquard. Je crois bien que je l'ai entendue ! . . . Il faudrait ben être sourd , car elle l'a assez beuglé.

M. le Président. Qu'avez-vous à répoudre?

Corniquart. J'ai à répondre que c'est la vérité, la pure vérité.

M. le Président. Pourquoi vous ètes-vous porté à des excès toujours coupables, et surtout envers une femme ?

Corniquard. Qu'est-ce que ça me fait , à moi , une femme? Quand une femme est malicieuse, il faut la corriger, je ne connais que ça. C'était le système de feu mon père... Demandez plutôt à ma mère... J'ai été élevé à ça.

M. le Président. Pourquoi avez vous frappé la femme Boulon ?

Le prévenu. Je vous le dis : parce qu'elle a été malicieuse au v is-à-vis de ma réputation et de ma dignité d'homme.

M. le Président. Que vous avait-elle fait ? Le prévenu. Elle m'a réclamé de l'argent devant le monde.

M. le Président. Si vous lui en devez , elle en avait le droit.

Le prévenu. C'est pas à elle que j'en dois, c'est à son mari, l'ami Boulon, qui m'en a prêté comme je serais susceptible de la réciproque... si j'en avais. Mais j'en ai jamais... je sais pas pourquoi...

M. le Président. Ce n'était pas une raison pour la frapper.

Le prévenu. Pourquoi qu'elle m'a appelé mange tout... Si je veux manger tout, moi.

M. le Président. Il faut d'abord payer ses dettes.

Le prévenu. Au fait, j'y en veux pas... Le plus fautif dans ça, c'est l'ami Boulon, mon camarade.

Boulon, se levant du milieu du banc des témoins. Moi, fautif! et en de quoi?

Le prévenu. Oui, fautif!... Pourquoi que t'as souffert que ton épouse vienne appeler un ami en justice?

Boulon. Qu'est-ce que lu voulais quej'y fasse, puisqu'elle l'a voulu.

Le prévenu. Melon, va! on tape dessus.

Boulon. Et puis, au fait, dis donc un peu voir pourquoi que lu Tas battue ?

Le prévenu. Ça ne dit rien... Fallait me dire : Corniquard, t'as profané mon épouse. ..Nous allons nous astiquer d'amitié... une... deux... une décoction de coups de pied, et voilà... C'est comme ça qu'on s'arrange avec un ami, quand ou est homme et Français... C'est mon système.

M. le Président. Vos systèmes sont fort mauvais, et vous ferez bien d'y renoncer...

Le prévenu. Quand j'étais troupier, du temps de l'autre... du maître à tous... c'est comme ça que ça se traitait... On s'alignait... une... deux... une décoction de coups de sabre, et voilà !

Boulon. Toi, t'es militaire, c'est ta partie; moi, c'est différent... je suis civil.

Le prévenu. Toi, l'es t'un serin, c'est connu.

Boulon. Nous verrons qu'est-ce qui sera le plus serin de nous deux, tout à l'heure, quand on va te mettre en cage.

Le prévenu. De la prison pour un méchant coup de poing et quelques giffles!... pus souvent!

Corniquard avait à peine achevé son « pus souvent! » qu'il s'entendait condamner à huit jours d'emprisonnement et à 25 francs d'amende.

Imprimerie il Vmedée Gratiot

el C, rat' de la Monnaie, u.

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