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PUDEUR ET IMPUDEUR

Scipion B comparait devant le tribunal de

police correctionnelle sous l'accusation d'attentat à la pudeur. L'inculpation qui pèse sur le prévenu contraste singulièrement avec l'apparente austérité de son visage. En effet, Scipion est porteur d'une barbe touffue; ses traits graves et accentués sont empreints d'un certain mysticisme et portent le caractère de la méditation... Son attitude est calme et réservée.

A l'appel de son nom, une jeune femme à l'œil noir, aux formes moelleuses et arrondies, se présente à la barre et dépose en ces termes :

Messieurs, je suis modèle, et on ne peut pas dire que je soye plus bégueule qu'une autre ; mais iropest trop : il y a pour toutes choses une mesure. Monsieur Scipion m'écrit un jour qu'il a besoin d'une Pudeur pour un tableau, et je m'y rends... Nous autres modèles , nous sommes pour tout

faire, Dieu merci! Il y a apparence que monsieur avait déjeuné, car vous allez voir ce qui est arrivé... J'entre et je fais ma révérence... Il y avait plus de monde qu'il ne convient ; mais cependant je passe le costume et je prends la

pose Voilà que les amateurs qui étaient là

se mettent à me dire des choses épicées et me fout faire la planche, ce qui veut dire qu'ils me font poser. Moi , j'aime bien naturellement à bêtifier comme chacun; mais je n'aime pas qu'on me vexe, et ils n'ont pas mis de manchettes pour le faire... Ce qu'il y a de pis, c'est que M. Scipion en était et qu'il n'avait pas sa langue dans sa poche... Un artiste!... qui doit savoir combien un modèle est sacré !...

M. le Président. Tout ce que vous nous dites !à neconstitue pas l'attentat dont vous vous plaignez.

Le modèle. Est-ce que je peux vous dire, moi

femme, toutes les abominations et les vilainies qu'ils m'ont faites... l'horreur! le portier de Monsieur, qui est un homme, vous dira dans quelle infamie de costume il m'a trouvée... Allez, vous n'avez pas dans votre justice des lois assez sévères pour punir les hommes qui ne respectent pas les femmes ; ce qui fait que les égards se perdent et que les hommes sont des plus révoltants!...

Pariset, portier du sieur Scipion B... . dépose, avec la rougeur sur le front et en donnant des marques du plus grand embarras pudibond. Il raconte que, attiré par les cris du modèle, il monta à l'atelier du sieur Scipion, son locataire, et qu'il trouva la malheureuse Héloïse, en déshabillé, à peu de chose près dans le costume d'Ève avant sa faute et que son corps était tatoué comme une indienne. « M. Scipion, ajoute le témoin, me dit qu'il avait le projet de peindre une Osage ; je ne sais pas si le costume était bien exact, mais je sais bien que si les femmes prenaient cette mode-là, ça ferait bien du tort aux couturières, vu qu'il n'entre pas un pouce d'étoffe dans tout l'habillement.

Scipion ne laisse apercevoir aucune trace d'émotion, son maintien est toujours grave. II reconnaît les faits avec un imperturbable sang-froid. Il soutient qu'en effet il avait à peindre une Pudeur allégorique, et fait passer sous les yeux du tribunal le croquis de son tableau, dans lequel on voit une femme dont la peau offre la plus étrange bigarrure.

AI. le Président. Mais cette femme que vous nous montrez ne ressemble nullement à la pudeur ?

Scipion. C'est une allégorie... les zébrures que vous remarquez indiquent que j'ai voulu représenter la pudeur des sauvages.

Quant aux outrages dont se plaint le modèle, l'accusé se borne à dire qu'il n'est pas sorti des bornes d'une plaisanterie décente, et que si la femme n'avait pas de voile les mots en avaient.

Mais le tribunal , venant en aide à la vertu du modèle, condamne l'artiste à un mois d'emprisonnement et 1 50 fr. d'amende.

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