L'ÉPICIER DROGUISTE ET BARBARE
Qui ne se rappelle cette admirable complainte : Vous avez lous connu Trumeau, Épicier droguiste et barbare...
Eh bien ! M. Groslichard est non moins épicier. Écoutez et jugez :
Au mois de décembre dernier, entre six et sept
heures du soir, M. Groslichard se présente chez madame Sureau, blanchisseuse de fin. Laissant de côté les plus simples formules de la politesse, il entre dans l'atelier comme un boulet de quatre, en s'écriant : « Madame, voilà ma facture ! — Ah ! c'est vous, M. Groslichard, dit la blanchisseuse ; comment donc que ça va, M. Groslichard! — Madame, voilà ma facture! — Et madame Groslichard, comment gouverne-t-elle cette petite santé? — Voilà ma facture ! — Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, M. Groslichard. — Ma facture!... 37 francs 80 centimes. — C'est bien, M. Groslichard , je vous paierai cela dans quelques jours. — De quoi! de quoi!... Pas de ça, mignonne !... Je suis venu ici pour palper de l'argent, et je palperai !
— Vous palperez la porte si vous n'êtes pas plus poli, s'écrie madame Sureau. En attendant, ne touchez pas un mot de plus, ou c'est moi qui vous touche. » Furieux de voir qu'on lui tenait ainsi tête, le farouche détaillant saisit une chaise que madame Sureau avait placée près de lui lorsqu'il était entré, il la lança au beau milieu de la poitrine de la pauvre blanchisseuse, et sortit en fulminant les imprécations les plus furibondes.
Rudement atteinte par la violence du coup, madame Sureau venait demander compte devant la police correctionnelle des façons peu courtoises de son fournisseur de savon.
A peine l'audienciera-t-il appelé la cause, qu'une voix se fait entendre au fond de l'auditoire, et s'écrie bien avant qu'on aperçoive l'individu auquel elle appartient : « A la fin de tout ça , il faut que ça finisse !... Je me dois à mes pratiques et à la société.»
Quelques secondes se passent, et l'on voit paraître devant le tribunal une grosse maman rouge comme un coquelicot, ce qui fait encore mieux ressortir l'éblouissante blancheur d'un ample bonnet, dont les plis , artistement alignés , font honneur au goût et à l'habileté de la blanchisseuse. C'est madame Sureau, partie civile.
Elle raconte au long les faits que nous avons relatés sommairement , puis elle répète sa phrase d'entrée : « A la fin de tout ça, il faut que ça finisse ! je me dois à mes pratiques et à la société. »
M. le Président. Êtes-vous restée longtemps malade et hors d'état de travailler?
La plaignante. Malade ! mais je la suis encore
Allez !.. Vous n'avez pas dans votre msttci des- Lois assez sévères pour punir les hommes qui iu respectent pas es femmes; ce qui fait que les égards se perdent et que es hommes sont des plus révoltants!..
le B qui* man.ee Editeur de La Correctionnel Place du Palaîa Royal 2+1
malade ! j'ai sur le creux de l'estomac un emplâtre d'empois de Bourgogne, qui me scie le dos comme il n'est pas possible... A la fin de tout ça.
M. le Président. Combien demandez-vous de dommages-intérêts.
La plaignante. Le plus que vous pourrez... Ça ne sera jamais assez... C'est bigrement cher, l'empois de Bourgogne.
M. Groslichard. Cher! Laissez donc, farceuse! j'en vends, moi, aussi je sais bien ce que ça coûte.
La plaignante. Je vous dis que c'est cher, moi, c't'empois-là... Je me connais bien en empois, peut-être... j'en fais assez de consommé pour les chemises et les cravates.
M. le Président. Enfin, dites la somme que vous réclamez.
La plaignante. Des mille et des cents... Allez toujours!... ajoutez des zéros, ferme! ferme!... j'ai besoin d'argent, à la fin de tout ça... Il m'en faut pour me rachever de guérir... C't'empois de Bourgogne m'entête, à la lin de tout ça,!
Le tribunal condamne l'épicier Groslichard à 50 francs d'amende et 150 francs de dommagesintérêts.
Madame Sureau, en s'en allant. Qu'est-ce qu'on veut que je f.... avec cinquante écus, à la fin de tout ça... C'est tout au plus si ça paiera mon empois de Bourgogne et le carabin !