‹ La CorrectionnelleChapitre 45 sur 231 · LE DON QUICHOTTE DE LA HALLE · texte numérisé non relu

LE DON QUICHOTTE DE LA HALLE

Boulingrin était depuis une heure devant le comptoir de Paul Niquet, célèbre rogomiste de la Halle, et si célèbre, que, dans le langage des habitants du quartier, on ne dit pas : « un verre d'eau de vie, » mais « un Paul Niquetv» Bovinet avait donc absorbé une quantité bien raisonnable, ou plutôt bien déraisonnable de petits verres ; et, la tête échauffée, les nerfs en mouvement, il se constituait le redresseur de torts de tous les buveurs qui avaient ensemble quelque dispute ou seulement quelque explication. Quant au maître du lieu, il n'y faisait pas attention : les bruits, les disputes et les raisonnements des ivrognes, voilà l'état normal de son établissement.

Par malheur pour Boulingrin, survint une ronde de sergents de ville. En ce moment, notre buveur était tranquillement occupé à déguster un trentedeuxième pelit verre. Dans un coin de la salle se trouvait une femme qui avait sans doute quelque chose à régler avec la police, car un des sergents

de ville s'approcha d'elle et lui ordonna de le suivre au corps de garde. Boulingrin, s'établissant le Don Quichotte de cette Dulcinée de carrefour, voulut s'opposer à son arrestation. De là, une discussion fort vive entre Boulingrin et les agents de la force publique, discussion que nous laisserons à la déposition de l'un d'eux lejsoin de nous faire connaître en détail.

« Donc, pour lors, voilà, dit le sergent de ville, j'allais sortir avec la particulière que j'étais chargé de la coffrer, et qui me suivait sans trop de cancans, quand cet individu se transvase^entre z'elle et moi et me demande : « Pourquoi que vous emmenez cette femme ? Vous n'en avez pas le droit ! » Moi qui voyais que le paroissien était pour le quart d'heure engagé dans les soiffards, je ne voulus pas trop me fâcher, et je me contentai de lui répondre : « Suffît, motus, passez au large, ça n'est pas de votre département. — C'en est , qu'il me s'écrie, et je vous récidive pourquoi que vous mettez le grappin sur cette belle enfant ? » Fallait bien qu'il en eût bu, car la belle enfant était louche, rousse, et avait l'air d'avoir été mise au monde par un cep de vigne dans le sein d'un égout... Enfin, bon!... Donc je dis à monsieur: « Qui êtesvous pour vous inculquer dans le service ? Quel est votre état? » Pour c'te fois, je dois lui rendre justice, il me répondit avec la plus grande franchise : « Pour le moment, je suis pochard, comme vous voyez, et je fais du feston à mort ; mais demain, je redeviendrai Boulingrin, et je vous prouverai que, quoique serrurier, je n'aime pas que l'on forge des chaînes à la beauté. » Je me contentai de rire ; mais lui voulait toujours m'empècher d'emmener la femme, en s'écriant : « C'est donc pour c'te belle fichue liberté-là que nous avons fait le soleil de juillet ! » Je reris et je lui réponds : « Mon bon ami, comme nous sommes au mois de décembre et qu'iljjleut à verse, vous avez tort de parler du soleil de juillet... Vous ne venez pas comme mars en carême. » C'était une plaisanterie, n'est-ce pas, et ça valait mieux que de m'emporte!contre cet homme, d'autant que ce pauvre garçon ne pouvait pas se soutenir. »

Le prévenu ne nie aucun des faits qui lui sont reprochés. « Est-ce que je sais tout ça, dit-il ; j'étais soûl comme la bourrique du Pape ! »

Le tribunal se montre indulgent et ne lui inflige que 1 6 francs d'amende.

Imprimerie d'AMÉDÉB Gratiot ei O, rue de la Monnaie, 1 1.

J, BOURMARGfi. ÉDITEUR D'ESTAMPES. 241, PLACE DU P\LAIS ROYAL.

Page 1