‹ La CorrectionnelleChapitre 46 sur 231 · AIMER ET MOURIR · texte numérisé non relu

AIMER ET MOURIR

Voyez dans cette chambre, où tout respire la pauvreté, ce brasier d'où s'échappe une vapeur bleuâtre, lourde, oppressante; et sur ce lit cette jeune fille qui lutte contre les premiers envahissements de la mort. Est-ce la misère, est-ce l'amour qui l'a conduite à une mort volontaire ? A vingt ans, à cet âge où toutes les richesses sont plus dans l'imagination que dans la réalité, la pauvreté est un mal que l'on ne connaît pas encore. A vingt ans, l'amour tue autant de jeuues gens que la faim enlève de vieillards, sur le déclin de la vie!... Mariette Andral meurt d'un de ces désespoirs mornes et profonds qui suivent toujours les passions violentes et déçues.

Mariette, ouvrière lingère, et qui habite la rue Mouffetard, vivait depuis longtemps dans la plus

douce intimité avec le jeune Albert S Cette

liaison, fondée sur des sympathies mutuelles et une

charmante conformité de goûts, était pour la pauvre ouvrière comme un rêve délicieux, dans lequel elle s'endormait heureuse, imprévoyante, sans craintes pour le présent, sans appréhensions pour l'avenir. Hélas ! de tous les sentiments humains le moins durable est l'amour; les cœurs les plus tendres et les plus épris sont eux-mêmes sujets à des retours d'inconstance. Mariette s'aperçut bientôt qu'Albert devenait chaque jour moins exclusif pour elle. Albert, qui ne se fût jamais lassé autrefois de la présence de Mariette, faisait naître maintenant de fréquentes occasions de s'absenter. L'ouvrière, qui voyait avec déplaisir ces absences, presque toujours mal colorées, ne tarda pas à comprendre qu'un changement s'était opéré dans les sentiments de son amant, et, après de persévérantes investigations elle acquit la triste certitude qu'Albert l'avait sacrifiée à une rivale. Dès ce moment,

la jalousie se glissa dans son cœur, sa tète s'égara, le désespoir s'empara d'elle : elle résolut de mourir... Seule et toujours conseillée par son amour déçu, elle allume un réchaud. Déjà la vapeur du charbon se répand dans la chambre ; Mariette est passée par les premiers symptômes de l'asphyxie. Sa tête appesantie par le vertige penche à terre; le désordre de ses vêtements indique que la lutte entre la mort et la vie a été terrible.

Ainsi se mourait la pauvre fille, lorsque la dame Dumolard , sa voisine, et dont la chambre n'est séparée de la sienne que par une légère cloison, croit entendre des plaintes étouffées. Elle prête plus attentivement l'oreille. Saisie par une forte odeur de gaz carbonique, elle croit comprendre la cause des gémissements concentrés qu'elle v ient d'entendre. Elle se rend sur le carré, et frappe à la porte de Mariette; un silence profond règne dans la chambre. La dame Dumolard appelle quelques voisins, et leur fait part de ses conjectures... On force la porte, et en pénétrant dans la chambre un spectacle déchirant s'offre à leurs regards. On s'empresse de secourir la malheureuse Mariette; mais celle-ci refuse tout secours : elle veut mourir! On est obligé d'employer la force pour contenir les énergiques efforts qu'elle fait pour se précipiter par la fenêtre. Une sorte de lutte s'engage. Mariette, hors d'elle-même, trompée dans ses projets de mort, égarée par le désespoir, se débat et oppose une résistance énergique. Elle saisit des pincettes qui gisaient sur le carreau de la chambre et frappe sur ses libérateurs. La dame Dumolard est atteinte à la tète par un coup dont la violence a laissé des traces assez profondes , un peu au-dessous de l'œil droit.

Assurément les circonstances dans lesquelles le coup fut porté auraient dû désarmer la trop vindicative madame Dumolard. Il n'en a pas été ainsi.

Ayant appris que le sieur Albert S.... , vaincu par les marques de désespoir données par la sensible lingère, était venu à résipiscence et avait abjuré ses infidélités pour se consacrer tout entier à sa première maîtresse , la dame Dumolard n'a pas manqué de conclure du rapprochement des deux amants que Mariette n'avait fait que jouer la comédie et que ses projets de suicide n'étaient à tout prendre qu'une momerie. En conséquence, elle n'a pu pardonner à la pauvre lingère le coup qu'elle en avait reçu , et elle se présente aujourd'hui devant

le tribunal de police correctionnelle pour demander une réparation civile de blessures ayant occasionné une incapacité de travail.

Mariette occupe le banc des prévenus. Sa contenance est embarrassée ; elle baisse modestement les yeux. La dame Dumolard est une femme sèche, ridée, et dont la taille svelte offre les élégantes proportions d'un manche à balai.

La dame Dumolard. Allez! on est toujours mal venu à obliger des ingrats!... Je peux bien dire que sans moi cette petite fillette, qui fait là ses mines, aurait oublié le goût du pain... Je ne reproche rien, Dieu merci! mais je dis seulement qu'il ne fait pas bon se montrer serviciable au vis-à-vis des intrigants... Ce n'est pas qu'au fond on ne sache ce qu'il faut penser des giries de mademoiselle, et si je voulais parler... mais cela ne regarde personne.

M. le Président. Les coups dont vous vous plaignez ont eu quelque gravité sans doute ; mais peut-être auriez-vous dû considérer que Mariette, lorsqu'elle vous a frappée, n'était pas dans toute la plénitude de sa raison.

La dame Dumolard. Voilà précisément ce qui vous trompe, monsieur le juge!., faites-moi celle de m'écouter... Tout ça, c'est deja comédie, et il n'y a qu'un homme qui s'y laisse prendre... Elle n'avait pas plus envie de se périr que moi...

M. le Président. Qu'est-ce qui peut vous faire penser que l'action de la prévenue ne fût qu'un jeu?

La dame Dumolard. C'est qu'il fait bon vivre, donc! et que tous les hommes ne valent pas une égratignure... Ah! je connais un peu toutes ces malices ! Et puis c'était-il une raison, à cause que mademoiselle voulait se mourir, de m'assassiner, moi!... Ça demande justice !... Et il me la faut, ou bien je dirai partout qu'il n'y a plus de justice!...-

M. le Président. Mariette , vous venez d'entendre la femme Dumolard... Qu'avez-vous à répondre pour votre justification ?

Mariette , d'une voix émue : Que j'étais bien malheureuse alors... que j'avais perdu la tête... Je ne me souviens de rien , si ce n'est que j'aurais voulu mourir, parce que je souffrais tant !... Estce qu'elle n'aurait pas dû me pardonner, puisque je ne savais pas ce que je faisais ?... Je ne puis pas lui en vouloir, moi, car elle m'a rendu un si bon service que je ne l'oublierai jamais... Quoiqu'elle m'ait fait bien du chagrin depuis, et qu'elle ait dit

de bien vilains propos sur mon compte et sur celui de M. Albert, ça ne peut pas effacer ce qu'elle a fait de bien en m'empêchant de me faire du mal... Si encore elle avait voulu s'arranger!.. Mais elle a tout refusé , en disant qu'elle voulait me faire mettre en prison, et qu'on m'enfermerait avec les mauvaises femmes... Demandez à tous ceux qui sont venus me délivrer, si je n'étais pas bien malheureuse, et si je n'étais pas folle dans ce moment-là ?

Le tribunal, plus humain que la dame Dumolard, prenant en considération l'état de la prévenue, et accueillant l'expression de ses regrets, renvoie Mariette de la plainte. — La plaignante se retire en lançant sur les juges un regard plein de fureur.

Page 1