‹ La CorrectionnelleChapitre 47 sur 231 · UN POCHARD FINI · texte numérisé non relu

UN POCHARD FINI

Un petit bossu s'avanceà la barrepour se plaindre d'avoir été enterré, c'est son expression, sous les coups que Claude Baluche, robuste ouvrier, lui avait portés un peu partout. Il expose ainsi ses griefs :

« Je dois d'abord révéler à M. le Tribunal que je suis donneur de cachets aux Puces travailleuses, barrière des Accacias. Un jour, c'était je crois un dimanche. . . non c'était un jeudi. .. plutôt; enfin, ce qu'il ya de sûr, c'est que c'étaitun lundi. Monsieur, qui est notre habitué, était venu danser avec des camarades, avec lesquels il avait biberonné depuis le matin, ce qui leur avait un peu avarié la boussole et empâté les jambes. Aussi , fallait les voir ! lis allaient en mesure, sous votre respect, comme des cochons qui cherchent des truffes.

Le prévenu. Tout ça, blagues ! Je suis connu pour ma danse, et quand je pince la castoucha...

Le plaignant- Tout à coup, voulant faire le pas de zéphyr, il m'envoie un coup de pied... oh! quel coup de pied!... Si je n'avais pas été retourné, je le recevais dans le ventre.

Ze prévenu^ Est-ce ma faute, à moi? Fallait pas être là... c'était pas votre place.

Le petit bossu. Ma place est partout où j'entrevois des pochards... J'ai dans mes attributions les cachets, le vin à quinze et les bonnes moeurs. Alors je lui demandai si ça ne lui serait pas égal de faire d'autres pas moins subversifs... Savez- vous ce qu'il me répond? « Oui, oui, tout à l'heure, quand j'aurai fini... Je danserai une autre danse et tu me feras vis-à-vis. » Je n'avais pas absolument compris, mais je vis bien ce qu'il avait voulu dire, quand il arriva sur moi, me passa la jambe et se

mit à me caresser les côtes à grands coups de souliers. On le décolla de dessus moi; mais il y allait de si bon cœur et il avait déjà eu le temps de me détériorer si complètement, que je suis resté quinze jours sur le flanc avec des sangsues pour société.

Baluche. En v'ià, des blagues atroces!...

M. le Président, au plaignant. Baluche était-il complètement ivre?

Le plaignant. Comme à l'ordinaire.

M. le Président. Comment, comme à l'ordinaire! Il s'enivre donc souvent ?

Le témoin. J'crois bien... mais pour ça faut pas lui en vouloir...; c'est pas sa faute; le bon Dieu a cru faire un homme et il a fait un broc.

Le prévenu. C'est un faux ! je demande qu'on y arrête son chiffon rouge (sa langue) et qu'on me renvoie bien vite. .. Mon épouse m'attend.

M. Douceret, marchand de vins. Je ne sais rien de rien, d'abord ; ainsi ne m'interrogez pas.

M. le Président. Vous avez cependant été témoin des voies de fait.

M. Douceret. Eh bien ! oui; j'ai vu Baluche étaler not' Mayeux et lui taper dessus à grands coups de pieds... mais v'Ià tout, ne m'interrogez pas...

M. le Président. Qui a eu les premiers torts ?

Le témoin. Ben sûr que c'est Baluche, parbleu!... Mais puisque je ne sais rien.

M. le Président. Le prévenu est habitué de votre établissement?

Le témoin. Via tantôt six ans.

M- le Président. Est-il querelleur?

Le témoin. Oh ! je crois bien... Mais vous me faites jaser quand je ne sais rien... Il me paie, il ne me doit rien... le reste ne me regarde pas.

M. le Président. Baluche s'enivre-t-il habituellement ?

Le témoin. Oh! pour ça, je ne sais rien... Une fois tous les jours, régulièrement.

Baluche. Oh! papa Douceret!...

Le témoin. Ecoute donc, mon garçon, c'est la vérité... T'aimes bien le dix-neuf, mais t'aimes encore mieux le vin.

M. le Président. Voilà ce que vous avez à dire ?

Le témoin. Pardieu ! puisque je vous dis que je ne sais rien.

Baluche entasse paroles sur paroles pour prouver son innocence, ce qui n'empêche pas le tribunal de le condamner à 8 jours de prison, 25 francs d'amende, et 50 francs de dommages-intérêts.

Imprimerie iJ'Amlrée Gratiot el O, rue de la Monnaie, II.

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