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DEUX CHIFFONNIERS

L'un se nomme Lebeau, et il est fort laid ; l'autre se nomme Villain, et il n'est pas beau.

Villain, d'un coup de son crochet, a brisé la figure de Lebeau, qui se plaint en ces termes :

« C'était comme qui dirait les premiers jours de décembre, et comme le temps qui avait été très ordurier la veille, s'était un peu débarbouillé au matin, je me dis en me réveillant : « Si j'allais chercher le beau-frère ? nous prendrions la goutte, et puis nous nous en irions travailler ensemble. » Je sors, et, en route, je rencontre le camarade qu'avait eu la même idée que moi; preuve que nous étions amis, et qu'il ne devait pas me faire ce qu'il m'a fait, surtout après que je lui ai eu donné ma propre et privée sœur en conjungo, y a vingt-cinq ans, l'année des Cosaques.

M. le Président. Dites ce qu'il vous a fait.

Lebeau. Ah ! faut le dire ?... Pour lors, après avoir bu chacun notre tournée, nous nous en allons à l'ouvrage. Voilà qu'au coin de la rue aux Ours et de la rue Martin, nous allumons tous les deux en même temps un superbe soulier qu'on y avait jeté. Il était si beau que nous étions étonnés tous les deux que l'on soie assez prodigue pour se démunir d'un paf si bien conservé. Nous lançons notre crochet tous deux en même temps, ce qui fait que le soulier n'appartenait ni à l'un ni à l'autre. Quand Villain voit ça, la colère le subjugue, et il m'envoie médiatement à travers la frimousse, un coup de crochet qui m'a métamorphosé subitement en un caillou de sang.

M. le Président. Que réclamez-vous de dommages-intérêts ?

Lebeau. Voyons un peu voir... J'ai bien perdu, comme qui dirait quatre verres de sang... à cent sous le verre, ça fait 20 francs. En conscience je ne peux pas lui passer ça à moins (se tournant vers le prévenu) : c'est que, vois-tu, Villain, le sang c'est plus cher que le vin.

M. le Président. Villain, vous venez d'entendre la déposition de votre beau-frère...

Monsieur Bé-érav.d de Reims s'il vous p l<u l? Vous eles horement chanceux loin dp même dr lomlm rie

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Villain. Je l'y ai laissé dire ce qu'il a voulu... aujourd'hui c'est pas de ça qu'il retourne.

M, le Président. Que voulez-vous dire ?

Villain. Je retourne que j'ai des explications à demander au gouvernement.

M. le Président. Vous divaguez !

Villain. Pas le moindre... Il m'est revenu que l'on voulait abolir le corps des chiffonniers, et faut pas le souffrir.

Lebeau. T'as raison, vieux ! ça m'est revenu aussi... c'est le Bridoux qui me l'a dit à ce matin.

Villain. C'est aussi le grand Bridoux qui me l'a faufilé dans l'oreille en buvant un verre de vin chez la veuve Pifard.

M. le Président. Tout cela n'a aucun rapport à l'affaire... Répondez à la prévention.

Villain. Je demande si c'est vrai qu'on veut anéantir les chiffonniers... J'adresserai une pétition aux députés et aux pairs de France.

Lebeau. Et aux académiciens ?... Y en a un qui demeure au-dessous de moi... au permier.

Villain. Non, vois-tu, beau-frère, nous sommes des bêtes... nous irons trouver le monarque... Il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses singes.

Lebeau. C'est ça... vive le roi et les chiffonniers! Je m'émeute!.. Je ne t'en veux plus, beaufrère, et je te pardonne mes quatre verres de sang... (au tribunal ): J'ai-t-il le droit de pardonner au beau-frère ?

M. le Président. Sans doute , en vous désistant et en payant les frais.

Lebeau. Ça va!.. Le chiffonnier trouve ben encore une vieille pièce de trente sous quelque part.

Le tribunal donne acte à Lebeau de son désistement, et renvoie Villain de la plainte.

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