UN BON GENDARME
Pierre Roupin est un brave et honnête ouvrier qui n'a d'autre défaut que de s'enivrer chaque semaine , et, une fois dans cet état, de n'avoir aucun respect pour les agents de l'autorité. C'est ainsi qu'un lundi soir, à la barrière des Trois-Couronnes, il se permit d'envoyer très lestement promener, avec un vaste accompagnement d'épithètespeu flatteuses, un bon gendarme qui voulait l'empêcher de troubler les danseurs de la Carotte intrépide.
Le gendarme dépose avec la plus grande modération : « Monsieur le Président , dit-il , je demande vos bontés illustres pour ce jeune égaré ; il ne pouvait avoir l'intention de me molester, puisqu'il n'a
pas celui d'avoir joui de ma vue jusqu'à ce jour. Le vin a parlé par sa bouche, et le vin de la barrière est peu flatteur.»
Le prévenu. Soldat du gouvernement , ce que vous dites là vous assure ma reconnaissance et mon estime pour le restant de vos jours... mais je ne veux pas profiter de votre clémence , et je demande qu'on me condamne.
Le gendarme. Jeune homme, ce que vous dites là me semble légèrement incohérent, et vous m'avez l'air d'avoir encore dans la tète un peu devin de la barrière des Trois-Couronnes.
Le prévenu. Nullement, gendarme guerrier... mais voyez-vous, j'ai besoin d'une leçon... Tous les mardis matin, je me donne ma parole d'honneur la plus sacrée que je ne me pocharderai plus , et toujours je recommence le lundi suivant... Quand on m'aura fait manger quelques jours de prison, ça me fera mettre de l'eau dans mon vin.
Le gendarme. Par exemple, depuis douze ans que j'ai l'honneur d'être gendarme, c'est la première fois que je vois un homme demander à être inclus en prison.
Le prévenu. C'est mon idée comme ça ; j' crois que ça me fera du bien, et ces messieurs ne me refuseront pas ça.
Le gendarme. Ecoutez, jeune citoyen, ces messieurs sont les maîtres delà chose... Dans ce moment ici, ils sont, sans comparaison, vos colonels... Mais moi, si j'étais à leur place, je vous dirais : * Allez-vous-en, et ne revenez plus... » Mais si vous voulez, je vas vous donner un conseil pour l'avenir de votre existence?
Le prévenu. Volontiers, gendarme; je m'y conformerai avec supériorité.
Le gendarme. Voyez-vous, jeune homme, l'homme ressemble à un litre, sans comparaison... Il lient une certaine quantité de liquide, et quand on lui en met plus, il déborde... Eh bien! il faut boire au juste ce que vous pouvez contenir, et ne pas infuser au-delà. Jaugez-vous, jeune homme !
Le prévenu. Merci, gendarme, je tâcherai.
Le tribunal met fin à cette conversation amicale en condamnant le prévenu à trois jours de prison et à 20 francs d'amende.
Loupin. Trois jours! c'est pas assez... Je ne me corrigerai pas de boire pour si peu... Les 20 francs, à la bonne heure... c'est quarante litres de moins que je me jetterai sous le nez.
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