MONNAIE
Une femme vieille, et d'un type usé comme une pièce de trente sous, se présente devant le tribunal de police correctionnelle ; c'est marri' Girard, qui , ainsi qu'elle le déclare, vend des ails à la botte, et entremêle à son petit négoce un débit d'amadou et de laurier-sauce.
M. le Président. Expliquez-nous votre plainte.
Mairi Girard. Quéqu' vous voulez que je vous dise?... Mulot est un homme sans foi ni oie, un brutal, un assassin, un malhonnête... Il m'a donné un si grand coup de pied au bas du dos , que j'en ai eu un trou au baptême (la tète).
Mulot. C'est pas juste, qué qu' vous dites là, mère Girard.
Manî Girard. Qué qu' vous voulez que je vous montre en preuve ?... Il y a des plaies et des bosses de tout tôié.
Mulot. C'esl pas ça, mère Girard. Fallait dire à
DE SUGE.
ces messieurs qué qu' vous m'avez dit en premier.
Mam' Girard. De quoi ! de quoi !... grand propre à rien que vous êtes... Pour trois ou quatre méchants mots?... Chien qui aboie ne mord pas... Si je vous ai un peu asticoté en paroles , vous ne pouvez pas dire que je vous aie mordu.
Mulot. Je vous crois bien... Elle n'a plus de dents, la mère.
M le Président. Ce que vous dites l'un et l'autre n'explique nullement les faits du procès.
Mulot. Mon président, je demande la parole. Vous allez voir que la mère Girard à tort et que j'ai plusieurs fois raison... Voilà donc que la mère arrive un jour à mon commerce de vins, avec une grande bringue de fille... Je leurs y verse à boire sur le comptoir; c'est bon!... On fait quatre tournées, que c'était joli pour des dames ; mais la mère Girard demande la récidive. J'y observe qu'elle va
s' donner un coup de soleil, pour sûr, et qu'il vaut mieux rester sur sa bonne bouche ; c'était brave ! Mais la petite mère se fâche. L'autre avait graissé ses roues pendant ce temps.... histoire de dire qu'elle s'avait éclissé... Je lui dis : Pas de raisons, la mère, payez votre écot et allez cuver votre boisson ailleurs. — De quoi, payer! qu'elle me répond, tu mettras la consumation sur mon total..- Je lui réitère que je ne la connais pas. .. Pour lors , elle s'écrie : Mon fils , t'es donc comme les gabelous qui ne laissent pas entrer un verre de vin sans payer ?.. On te paiera, mufleton... Le vin bu est sacré ! et j'aimerais mieux faire la queue à l'apothicaire qu'au marchand de vin... c'est mon opinion, à moi! Tout ça c'était de la monnaie de singe, et ça ne payait pas mes canons... Je me suis fâché à mon tour ; je l'ai un peu bousculée , mais elle s'est laissée tomber par méchanceté...
M. le Président. Vous n'aviez pas le droit de la maltraiter ; vous deviez seulement la faire arrêter puisqu'elle refusait de payer.
Mulot. J'y aurais pu faire bien plus de mal, allez!... mais je m'ai dit, c'est une femme , faut la respecter... et j'y ai pas donné plus de deux coups de pied... rapport qu'elle est du sexe.
M. le Président. C'est beaucoup trop.
Mulot. Je ne crois pas... Je suis bien sur que la vieille, qui est une soiffeuse, voudrait bien boire tous les jours la même quantité pour ce prix-là.
Mam' Girard. Par abonnement, je ne dis pas... mais vous , ça n'était pas troc pour troc que vous m' bottiez, car vous me demandiez encore votre surplus.
Mulot. Eh bien ! voyons , petite mère , n' vous fâchez pas... prenons que nous sommes quittes... Ça y est-il ?
Marn' Girard. Du tout, du tout! Je demande mon reste, à présent.
Le tribunal, n'admettant pas la compensation proposée par Mulot, condamne celui-ci à 50 francs d'amende.