LE JUGEMENT DE SALOMON
Salomon est accusé d'avoir forfait à la foi maritale, et d'avoir entretenu un commerce criminel avec Désirée Stoffel jusque dans le domicile conjugal. Or, la maison des époux, ainsi que l'a dit M. Alexandre Dumas, après beaucoup d'autres, Est un temple écarté, Où, debout sur le seuil, veille la Chasteté.
Mais, comme la bonne déesse est toujours sujette à sommeiller, la vigilante madame Salomon s'est chargée de veiller elle-même sur la sainteté du foyer domestique et d'en assurer l'inviolabilité. C'est sur sa plainte que Salomon, espèce de Céladon, hâlé, cuivré, et d'une rude écorce, vient répoudre devant le tribunal de police correctionnelle à une accusation d'adultère.
La dame Salomon, fruitière à Montlhéry, se présente devant les juges pour articuler ses griefs.
« Après deux mois de l'union la plus fortunée,
dit-elle, je quittai not' homme, il y aura quatorze ans, viennent les fruits, je ne fus jamais plus heureuse...
M. le Président. Y a-t-il eu une séparation judiciaire?
La femme Salomon. Oh ! mon Dieu, non: entre bonnes gens, on convient qu'on ne se convient pas ; chacun prend ses quilles et tire de son côté c'est plus tôt fait que d'appeler la gendarmerie.. Je vous disais donc que depuis quatorze ans j'ai le bonheur d'être débarrassée du cher -homme c'est un bon poids de moins sur la conscience!... Mais quoique on mette son bien de côté, on est bien aise pourtant qu'une autre n'y touche pas ; c'est bien naturel. Voilà que j'apprends un jour que Salomon est à Paris, oùs-ce qu'il fait ses, farces avec une crialure, et qu'il jette les pièces de cent sous par la fenêtre. Je dis au revoir aux com-
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mères, je prends le coche et j'arrive rue de la Mortellerie. ..Une maison superbe. .. une chambre à l'avenant avec un mobélier tout en noyer, qu'on aurait pu s'y mirer dedans, et des rideaux en calicot, que j'en étais toute éberluée, quoi!.. Vous allez voir. Salomon était absent; il n'y avait que sa criature. Je lui dis que je suis la légitime Salomon et qu'il me faut not' homme. Là-dessus elle me répond que Salomon ne demeure pas là et que je me suis trompée de porte, assurément. — Ah ! je fais; c'est bon, c'est bon!.. Et, tout en causant d'amitié, je fais une battue autour de la chambre, quand je vous entreperçois un pantalon dans un coin. Mon cœur ne pouvait pas s'y tromper, vu qu'autrefois j'avais habité avec, deux mois et demi, et pour le bon motif. Je prends donc mon pantalon et je dis à Désirée : Voilà Salomon ; ceci vous accuse joliment!... Savez-vous qu'est-ce qu'elle me dit?... Elle m'arrache mon bonnet... Je lui réponds du même... Alors elle veut reprendre le pantalon et me dit les cent mille z'horreurs... Vlà donc Salomon qui arrive et qui se monte la moutarde au nez, jusque-là qu'il m'a battue...
M. le Président. Est-ce que pendant votre présence au domicile conjugal Salomon exerçait des sévices envers vous ?
La femme Salomon. Des services envers moi?.. Jamais, que des atrocités!..
Salomon Tu peux pas dire, Madeleine, qu'avant le mariage je ne sois été d'une douceur...
La femme Salomon. Laissez donc, vous faisiez votre pate de velours; ça n'est pas à présent qu'on m'y prendrait : chaque échaudé craint l'eau froide, comme on dit.
M. le Président, au prévenu. Il y a un procèsverbal qui constate le flagrant délit.
Salomon. Qu'est-ce qu'il peut dire votre procès?., que Désirée est ma compagne?.. Eh bien! oui... et après ?.... C'est pas un crime, peut-être!
M. le Président. C'est une grave atteinte portée à la sainteté des liens conjugaux.
Salomon. Ah, voilà le conjungo.'.. Je vous entends bien, et je savais que vous alliez me dire ça... Mais, puisqu'il n'y en avait plus... de conjungo... Tenez, tout ça c'est des affaires entre femmes, et la justice ne devrait avoir que faire de se mêler de chiffons... Qu'on me passe un moment l'écharpede M. le commissaire... Je vas juger mes épouses... Attention! Mam' Salomon, t'es mon
épouse ; c'est un beau titre et t'as le droit d'en être Gère ; mais faut pas en abuser contre celui à qui que tu le dois. . Tu es une méchante tortue, tu as tort et je te condamne... Quant à toi, ma Désirée, au plus vite que je pourrai reprendre à mam' Salomon son surnom, je te le donne.... Voilà mon jugement!
Mais le tribunal, réformant en partie la sentence de Salomon, juge, quant à sa femme, qu'elle a moins de tort que ne lui en attribue son époux. En conséquence, il condamne Salomon à un mois de prison et deux cents francs d'amende.