SOUVENIR INTIME DU TEMPS DE L'EMPIRE
Pertusier, vieux grognard de l'Empire, décoré, comme il le dit lui-même, de trois chevrons d'abord et de la Légion-d'hocneur, est traduit devant la police correctionnelle sous la prévention de nombreuses voies de fait envers sa femme. 11 paraît tout confus de se trouver sur le même banc qu'un jeune homme qui vient d'être condamné à un an de prison pour vol, et il porte avec orgueil les yeux sur sa boutonnière, à laquelle append la croix d'ordonnance qui lui a été donnée par l'Empereur.
M. le Président , à la femme Pertusier. Votre mari vous a souvent frappée?
La femme Pertusier. Mon Dieu! monsieur, je ne me suis jamais plainte à personne.
M. le Président. Nous le savons; mais ce sont les voisins qui, scandalisés de la conduite de votre mari, l'ont dénoncé à la justice.
La femme Pertusier. Les voisins ont eu tort ; je vis en très bonne amitié avec mon mari.
M. le Président. Ce que vous dites là est très honorable ; mais vous êtes devant la justice, et vous lui devez toute la vérité.
La femme Pertusier, pleurant. Je vous la dirai.
M. le Président. Il y a longtemps que votre mari a contracté l'habitude de vous frapper ?
La femme Pertusier. Depuis 1814 {mouvement). Mais il ne faut pas lui en vouloir... c'est le chagrin qui s'est emparé de lui quand l'Empereur n'a plus été l'Empereur... Il l'aimait tant, mon pauvre mari, son Empereur... Jusque-là, il ne m'avait jamais donné une chiquenaude. Mais une fois que l'Empereur n'a plus été là , il s'est adonné au vin, et il s'est mis à me battre.
M. le Président. Il paraît qu'il vous portait des coups fort graves ?
La femme Pertusier, vivement. Oh! non, monsieur!.. La preuve, c'est que je me porte fort bien... Je n'ai rien de cassé, Dieu merci.
M. le Président, au prévenu. Pertusier, vous entendez avec quel empressement votre femme cherche à vous just ifier.
Pertusier. C'est pas ma faute... Pourquoi qu'on a renvoyé mon Empereur?
M. le Président. Ce n'est pas une raison pour frapper votre femme.
Pertusier. C'est plus fort que moi... Quand je pense à mon Empereur, la tète n'y est plus, faut que je tape.
M. le Président. Et y pensez-vous souvent ?
Pertusier. Tous les jours.
La femme Pertusier. Ne le croyez pas, Monsieur, il se vante.
Pertusier. Quand l'Empereur est revenu, demandez-lui voir si je n'ai pas cessé delà battre.
La femme Pertusier. Oh ! ça, c'est vrai... Depuis le 20 mars, il a été bien bon, le mois d'avril aussi, le mois de mai tout de même. Il n'a recommencé que sur la fin de juin.
Pertusier. Après Waterloo, c'est clair.
Les faits étant constants, le vieux soldat est condamné à trois mois de prison.
M. le Président. Femme Pertuisier, quand votre mari sortira de prison, s'il continue à vous frapper, vous pourrez demander la séparation.
La femme Pertusier. Oh ! non, monsieur, merci ! ... C'est le père de mes enfants, je peux bien lui passer quelque chose... Si les voisins ne m'avaient rien dit, je ne me serais jamais plainte... C'est son bon cœur qui le fait me battre.