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LA SAUCE FAIT MANGER... LA PRISON

On amène devant les juges un grand gaillard , dont la carrure et l'embonpoint jurent avec la prévention qui pèse sur lui. Léchât est prévenu du délit de vagabondage; il n'a pu justifier d'aucun moyen d'existence. Faute de meilleures raisons, Léchât, pour désarmer la sévérité de la justice, est réduit à argumenter à peu près de la manière suivante : Je vis, donc j'existe.

Léchât. Cuisinier. . . Avec ça on ne meurt pas de faim.

M. le Président. Vous n'avez pu indiquer une seule maison où vous ayez pratiqué votre état.

Léchât. Je compose des plats; mais je n'en fais pas.

M. le Président. Alors vous n'êtes donc cuisinier qu'en théorie.

Léchât. Comme vous dites : en théorie ; mais je n'ai jamais tenu la queue de la poêle.

M. le Président, souriant. Il est assez probable que , ne vous occupant que de cuisine spéculative, vos moyens d'existence doivent être des plus bornés. Où demeurez-vous?

Léchât. Un peu partout... Il est bon de vous dire que je suis très changeant, et je fais mon nid où ça se trouve.

M. le Président. Vous devez au moins justifier d'un domicile quelconque.

Léchât, avec fatuité. Je ne peux pas... ça compromettrait une femme mariée.

M. le Président. Puisqu'il en est ainsi, et jusqu'à preuve contraire, le tribunal doit vous considérer comme n'ayant aucun'domicile. D'ailleurs vous avez été arrêté dans la nuit du 1 3 décembre dernier sous le pont des Arts. Tout porte à croire que si vous aviez eu un autre refuge, vous ne vous seriez pas trouvé là, à pareille heure, et dans cette saison.

Léchât. Je vas vous expliquer ça. Je ne dors jamais... je compose pour la cuisine, et quand les idées me trottent par la tête, je cours...

M. le Président. Mais vous ne couriez pas : vous étiez endormi sous le pont.

Léchât. Je rêvais à un plat, voilà la vérité...

M. le Président. Assez, assez...

Léchât. On m'accuse, j'ai le droit de me défendre, peut-être!... Vous dites que je n'existe pas... Je ne fais que ça ! moi ; c'est les idées qui me nourrissent, et je meportepastropmal...

M. le Président. Laisscz-là toutes vos extravagances, et dites-nous si vous pouvez7ournir une caution. Quelqu'un veut-il vous réclamer?

Léchai. J'ai bien un oncle aux Etals-Unis... il est fort riche, et il m'aime beaucoup... mais je ne le connais pas assez pour lui dire de me retirer de la panne... D'ailleurs je n'ai besoin de personne.. Je ne veux pas qu'on me réclame... Qu'on me mette en prison, je pourrai au moins travailler à mon aise; ça n'est pas ça qui me gêne!

M. le président "prononce contre Léchât la peine d'un mois d'emprisonnement et 25 francs d'amende.

Léchât. C'est un peu salé, tout de même... Mais, bah! quand c'est bien accommodé, ça n'est pas mauvais de manger de la prison.

Imprimerie d'AMÊcÉE Gratiot el C, nie de la Monnaie, II.

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