UN LOUP DE MER
Grosminon , dit Flambart, est arrivé à l'âge de 40 ans, et c'est à peine s'il en a passé dix sur ce qu'il appelle, dans son langage pittoresque, l'élément des taupes. Aussi, lorsqu'il descend à terre, il faut absolument qu'il se procure de la joie et du plaisir; et, dans ses idées, prendre du plaisir et de la joie , c'est s'enivrer, se disputer et se battre. Une partie de plaisir de Grosminon amenait ce rude marin devant la police correctionnelle.
Quand M. le Président lui demande qu'elle est sa demeure, il répond : La frégate la Thisbé , faisant habituellement le tour du monde. Enfin , on parvient avec peine à lui faire dire qu'il occupe un pied-à-terre rue des Trois-Bornes.
M. le Président. Vous êtes prévenu d'avoir brisé des tables, des verres et des assiettes chez le sieur Bilerlin, marchand de vin; d'avoir frappé cet homme, lorsqu'il voulait s'opposer à votre action, et d'avoir injurié la force armée qui voulait vous arrêter. Qu'avez-vous à répondre?
Le prévenu. AMascatteet à Macao...
M. le Président. Vous n'êtes ici ni à Mascatte ni à Macao... Bépondez à mes questions.
Grosminon. Je vas vous dire, voyez-vous... Sur la Thisbé, quand un mousse ne fait pas son affaire et se permet de jacasser, j'empoigne une garcette et je lui en frictionne les reins.
M. le Président. Probablement vous avez le droit de traiter les mousses de cette façon... Ici ce n'est pas la même chose.
Le prévenu. Est-ce que je sais ça, moi ! J'en ai fait bien d'autres à Mascatte et à Macao.
M. le Président. Que vous avait fait Biterlin pour que vous agissiez ainsi envers lui?
Le prévenu. 11 s'est permis de me faire atten-
Quand on a la prétention d'avoir de beaux cheveux il faut cl 'abord eu avoir, et quand par malheur ou n'en a pas, il "Faut .se servir de la pommade ue,î> tViwmux qui n'a .pas ete inventée pour les Chat.s.
Juste Boui tnaucc . Krliteur de la Correctionnelle
Warp i\a Palais H oyat, 241
dre une heure pour me servir un litre et du pain que je lui avais demandés. Mais ce n'est pas précisément pour ça que je lui ai caressé les côtes-
M. le Président. Dites donc pourquoi.
Le prévenu. Parce qu'il s'est permis de trouver mauvais que je casse.
M. le Président. Il avait grandement raison.
Le prévenu. Qu'est-ce que ça lui faisait, puisque j'avais de l'argent pour payer. Si vous m'aviez vu, un jour, à Mascatte... non, c'était à Macao... C'était bien un autre tremblement. Moi et deux camarades, nous avons tout jeté par la fenêtre et nous avons mis le feu à la maison. Eh bien ! nous avons payé, et on nous a dit merci. C'est honteux que des sauvages savent mieux vivre que des peuples civilisés.
M. le Président. Vous avez aussi frappé le cuisinier du sieur Biterlin.
Le prévenu. Ah! le coq!... une fameuse poule mouillée, tout de même. Je lui demande du turbot, il me sert un habitant des mers du Nord, que je n'aurais pas pu le baptiser... C'était pour le moins un petit requin de trois ans... Et on m'avait vanté Paris pour la cuisine!... Foi de vieux loup de mer, aussi vrai que j'ai fait cinq fois le tour du monde, je n'ai jamais trouvé de pays pour bien boire, bien s'amuser et tout, comme Mascatte et Macao... Quelles noces!... mille tonnerres !
M. le Président. Quand la force armée est intervenue, vous vous êtes répandu en invectives.
Le prévenu. Est-ce que je reconnais une force armée comme ça, moi ? des blancs becs de quatre pieds dix pouces... Fallait m'envoyer des marins... des bons lapins comme moi... Nous nous serions entendus, et tout ça aurait fini par une bombance atroce, comme à Mascatte et à Macao.
Le tribunal condamne Grosminon à 15 jours de prison et à 25 francs d'amende.
Grosminon. Bon! dans quinze jours je me rembarque pour le tour du monde, et je ne m'arrête qu'à Mascatte ou à Macao... Ce n'est que là que l'on entend la vie et qu'on peut assommer les moricaudsà son aise... en payant, comme de juste.