AMOUR ET POESIE
Supposez en imagination sur un mannequin de tailleur parfaitement ajusté, modelé, ballonné, une de ces figures en cire, sur lesquelles les coiffeurs placent des chevelures idéales et des favoris d'une beauté chimérique, et vous aurez une idée approximative de l'accusé Caron, l'Antinous des garçons de café.
M. le Président, s'adressant au prévenu. On vous a trouvé caché dans l'appartement des époux Noiret ; pouvez-vous dire dans quel but vous vous étiez introduit dans leur domicile?
Caron. Mon innocence paraîtra plus tard, vous serez tous étonnés.
M. le Président. Ainsi, vous refusez d'expliquer votre présence chez le sieur Noiret?...
Caron. Je vous dis que vous serez étonnés, comme s'il vous venait des cornes à la tète... c'est tout à fait étonnant !...
On procède à l'audition des témoins.
La dame Noiret, fabricanle de corsets, est appelée. Elle dépose qu'elle est depuis fort longtemps en butte aux galantes poursuites de Caron, et que ni dédains, ni rebuffades n'ont pu attiédir les sentiments amoureux du trop sentimental garçon de café. « M. Michel, ajoute le témoin, est avantageux de lui-même ; il s'est persuadé qu'on ne devait pas lui résister, et là-dessus, il s'est mis à me persécuter de toute façon, tantôt en m'accostant dans la rue, tantôt en m'écrivant ; il ne m'a épargné aucun supplice. Heureusement pour mon mari, je suis attachée à mes devoirs.
M . le Président. Vous dites qu'il vous a écrit... Pourriez-vous dire ce que contenaient ses lettres ?
La dame Noiret. Dam ! des bêtises... vous devez bien le penser... Il me disait qu'il était fou passionné de moi... qu'il ne pouvait pas vivre sans
moi... que mon mari était fort laid... qu'il allait acheter un fonds, et que si je voulais, il me mettrait dedans... Et puis des absurdités, comme en disent tous ces messieurs.
M. le Président remet au greffier une lettre de l'accusé pour qu'il en fasse la lecture. Elle est conçue en ces termes 'nous conservons religieusement l'orthographe originale) :
« Ma Dam Nouerette ; ge suit fatigé ques Vou sete; « incansibe a mon ceiirre anfla met ; ge neu sept plu « ceque ge faix ; mo nez tat Se perde; si céléri tage de « mon amour, vou sete bien cou Pa bles de me laizé « langue ire ; ge veau apsolu men vous parlet à ce soir. « Si vous mère Fuset pré nez gardavou. Jiré chë vous « Deux mains et ge dirait à vot marie que ge sui été « vot Amen, et gelé prévoquerez an duelle. — ge vous « salut d'Amitié. — vol amen qui vou zaime. » Signé .- « Caron ; avec paraphe. Scellé d'un pain à cacheter jaune de la dimension d'une pièce de 2 francs.
M. le Président à la dame Noiret. N'est-ce pas par suite de la menace qu'il vous faisait dans cette lettre, que Caron se rendit chez vous?
La dame Noiret. Oui, monsieur, du moins je l'augure.
M. le Président. Faites connaître au tribunal les circonstances qui ont fait découvrir Caron, lorsqu'il était caché dans votre appartement, et ce qui se passa lorsque le prévenu fut surpris.
La dame Noiret. J'ai été tellement glacée de trouver un homme chez moi, que je ne me souviens de rien. Mon époux vous dirait cela bien mieux que moi... M. Noiret a montré bien du courage!
Le sieur Noiret, qui prend, comme sa dame, la qualité de fabricant de corsets, se présente et dépose ainsi :
« Je revenais de prendre mesure de corsets à plusieurs de mes clientes ... Mon épouse me dit : « Tu vas manger un morceau. » Item, il faut manger pour vivre, comme on dit, et je me mets à table. Je n'avais pas encore avalé deux bouchées que j'entends un frou-frou. Ce n'est rien, me dit madame Noiret ; c'est Mou-moutle qui chiffonne par là. Mais voilà qu'on éternue ; je dis à mon épouse: Dieu te bénisse !.. de prendre ça pour ta chatte... ce n'est pas elle assurément qui est enrhumée du cerveau... Il y a quelqu'un ici!.. Madame Noiret était pâle et tremblante comme la feuille ; c'est la seule fois de ma vie que j'aie eu inquiétude sur mon épouse... Pauvre Bichette, je te demande bien pardon, va!... Enfin, je prends mon cœuràdeux
mains, je me lève, j'ouvre une armoire à placard qui était dans la chambre et je trouve un homme aplati comme un hareng et raide comme un buse... Il était comme dans un étui.
M. le Président. Que vous dit l'accusé ?
Caron. Ah! voilà que ça vient!... Tout le monde ici va être étonné.
Le sieur Noiret. C'est moi qui dis à l'accusé : Que faites-vous là, polisson ? — Je fais des vers pour madame votre épouse, me répond l'inconnu. — Quand on veut faire des vers, on ne va pas chez le premier venu s'enfermer dans une armoire. — Il ajoute : Je vas vous dire : mes vers à moi, c'est comme des vers-à-soie; ils ne viennent bien que dans une boîte. Ça m'avait tout l'air d'un conte, et je lui dis que je vais le faire arrêter comme voleur, s'il ne me dit pas ce qu'il est venu faire. A ces mots, il m'accable de sottises et fond sur moi... Il m'aurait bien certainement assassiné, si ma femme n'était allée chercher les voisins.
M. le Président. Aviez-vous eu connaissance des lettres que Caron écrivait à votre femme?
Le sieur Noiret. Jamais. Je remercie madame Noiret de m'avoir épargné ce chagrin.
Plusieurs personnes, accourues au secours de l'infortuné Noiret, déposent que Caron frappait sur sa victime avec acharnement et fureur, et qu'il accablait Noiret des noms les plus injurieux.
M. le Président. Accusé, vous avez entendu les charges qui s'élèvent contre vous. Votre présence chez les époux Noiret était une sorte de guet-apens. Quel était donc enfin votre but?
Caron. Je parlerai plus tard... L'innocence ne périra pas... Vous serez tous joliment attrappés.
M. le Président. Le moment est venu cependant de vous expliquer, ou sinon je me verrai forcé de clore les débats dès à présent.
Caron (déployant un carré de vélin glacé sur lequel on aperçoit des caractères tracés au mépris de toutes les règles d'une bonne calligraphie). Eh bien ! je vais parler.
A MADAME N0IRKTTE.
Ce sont des verssss, ajoute Caron...
Madame Noirette, L'amour me rend poëte; Il faut que je vous répète, Que je suis amoureux de votre tète, Et que vous avez fait ma conquête, Mais que votre mari est une bête...
Jnafa linurm^ncr, Editeur tir la Oàtt Miavuielle, Placft du Palan Royal '^4l
M. le Président. Il ne s'agit pas de cela. Comment vous étiez-vous introduit chez Noiret? Caron, continuant :
Si vous voulez accepter mon amitié complète, Et dire à monsieur Noiret qu'il aille paître, N'ayez...
M. le Président. Ainsi vous refusez toute explication ?
Caron, qui n'entend plus rien :
N'ayez pas peur que je vous compromette. Laissez seulement la porte ouverte, Ou je rentre par la fenêtre. .
Madame, je serai toujours.. .
Une voix dans l'auditoire : une fameuse serinette !
M. le Président. Accusé, asseyez-vous.
Caron. Quand je vous disais que vous seriez tous étonnés !...
Pendant que le tribunal délibère, Caron se penche vers le garde municipal, et continue pour lui la lecture de son poëme érotique. M. le Président l'interrompt encore une fois, en prononçant contre lui la peine de trois mois d'emprisonnement.