‹ La CorrectionnelleChapitre 61 sur 231 · DAVID ET GOLIATH · texte numérisé non relu

DAVID ET GOLIATH

M. le Président. Femme Longinet, vous avez porté plainte contre Gigleux: expliquez vos griefs.

La femme Longinet. Moi! je n'ai porté plainte contre personne, et je ne connais pas ce jeune homme.

M. le Président. Qui donc est plaignant?

La femme Longinet. C'est ce pauvre Lolo.

M. le Président. Huissier, appelez Lolo.

A ce nom, on s'attend à voir paraître un enfant à la figure éveillée et aux cheveux bouclés; mais l'hilarité est générale quand on voit surgir du banc des témoins un gaillard de quarante ans, aux larges épaules, à la crinière d'ours, et qui a cinq pieds six pouces de quelque côté qu'on l'examine, en largeur ou en hauteur.

M. le Président. C'est vous qui êtes Lolo ?

Le témoin. Lolo Longinet ?... Je suis le mari de ma femme que vous venez d'avoir l'honneur de voir tout à l'heure. Lolo était un petit nom qu'on me donnait quand j'étais en sevrage, parce que je me nomme Mathieu.

M. le Président. Et vous vous plaignez de voies de fait que Gigleux aurait exercées contre vous ?

Mouvement d'hilarité ; en effet, le prévenu est un enfant de quinze ans, à l'air frêle et souffreteux,

tandis que sa victime est taillée en Hercule.

Longinet. Oui, Monsieur, je m'en plains, et ce n'est pas sans raison. Il m'a mis dans mon lit pendant quinze jours.

M. le Président. Ce que vous dites là est assez invraisemblable. Comment cet enfant a-t-il pu se livrer envers vous à des voies de fait si graves ?

Longinet. Comment ? en me passant la jambe , tout bonnement.

La femme Longinet. Lolo , faut être juste et tout dire.. . C'était dans ta semaine, mon poulet.

Longinet. Du tout !.. C'était le lundi, et ma semaine avait fini le dimanche, à ménuit.

M. le Président. Qu'est-ce que cela veut dire , votre semaine ?

Longinet. Oh! Monsieur, ce n'est rien... c'est une plaisanterie comme on s'en fait entre z'époux.

M. le Président- Femme Longinet, approchez ! . . Qu'entendez-vous par ces mots adressés à votre mari . « Tu étais dans ta semaine. »

La femme Longinet. C'est rien, Monsieur... c'est que voyez-vous, Lolo, qu'est un bon ouvrier, j' peux le dire, ne travaille jamais que trois semaines par mois, et il se grise la quatrième.

M. le Président. Comment ! il se grise pendant toute une semaine ?

La femme Longinet. Oui, Monsieur.

Longinet. Dame ! faut bien se donner un peu de bon temps.

La femme Longinet. Et quand il est comme ça, il rentre toujours avec quelque accroc à la tète, et il dit qu'on l'a battu.

M. le Président, au prévenu Gigleux. Convenezvous avoir blessé volontairement Longinet ?

Gigleux. Si on peut dire ! Je rentrais tranquillement en chantant : Je veux revoir ma Normandie, quand je me sens bousculé derrière par un particulier qui me dit : « Attends, attends, je vas t'y envoyer, moi, en Normandie, en passant par le département du Bas-Rhin...» Et v'Ian , il m'arrive un coup de pied où il avait dit... dans le bas des reins... Après ça, il m'empoigne et ne voulait plus me lâcher. Alors, ma foi, j'y ai passé la jambe, et il s'a épaté... Pourquoi qu'il était pochard?... En m'en sauvant pour qu'il ne me rattrape pas, j'ai tombé dans une patrouille, et on m'a arrêté.

Les allégations de Gigleux n'étant démenties par aucun témoignage, le tribunal le renvoie de la poursuite.

Imprimerie d'AwÉDSF. (inATior et C% rue de la Monnaie, il.

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