M AMOUR DE CHIEN
Une espèce de problème en chair et en os se présente devant le tribunal de police correctionnelle. C'est un corps droit et sec, tout d'une venue, osseux, presqile à l'étal de momie, et qui produit en se mouvant une sorte de craquement. Est-ce une femme?... Est-ce un homme caché sous un vêtement féminin ? Toute indécision cesse enfin, lorsque cet étrange composé, car nous ne pouvons encore l'appeler une femme, déclare se nommer Honorine Chamouillard. — La dame Chamouillard tient dans ses bras un horrible chien noir.
M. le Président. Vous avez porté plainte contre le nommé Coco Godureau, en raison d'injures et de blessures... Dites vos griefs au tribunal.
La dame Chamouillard. J'ai besoin auparavant de vous parler de ma pauvre Zulmée...
M. le Président. Votre plainte est personnelle, ainsi parlez seulement de vous et de Godureau.
La dame Chamouillard. Quoi! vous auriez l'affreux courage de condamner Zulmée sans l'entendre?... Pauvre innocente créature !...
M. le Président. Encore une fois, l'animal, dont vous nous entretenez, n'est pas en cause.
La dame Chamouillard. Voilà le mal, car c'est ma pauvre Zulmée qui a à se plaindre encore plus que moi ... Voyez-la donc remuer ses petites pattes : elle vous demande à être entendue... Zulmée, faites tout de suite une risette à ces bons messieurs... Tenez, tenez, comme elle vous sourit!... Si ce n'est pas comme une personne naturelle... Allez ! ceux qui n'aiment pas les bêtes sont bien près de détester leurs semblables... Il faut avoir un cœur d'airain pour ne pas chérir ces intéressants animaux!... Zulmée!... faites donc la révérence à vos juges... et priez-les de nous faire justice... Oh! mais voyez donc comme elle vous saisit
ça, la petite espiègle... Vous comprenez bien, mes chers messieurs, qu'avec un petit être aussi gentil aussi doux et aussi caressant , on peut se passer d'enfanls et de famille. On est tôt ou tard trahi par les siens, mais on ne l'est jamais par les...
M. le Président. Vous n'avez pas encore dit un mot des faits que vous imputez à Godureau.
La dame Chamouillard. Je croyais vous les avoir dits depuis une heure.
M. le Président. Vous n'avez encore parlé que de votre chien.
La dame Chamouillard. Parlons de l'enfant... C'en est un joli, Coco... Fi! la méchante bête! Qu'on est à plaindre d'être mère!.. Un jour donc, ma pauvreZulmée avait des inquiétudes, et j'en étais toute malade... Elle n'avait de goûta rien, elle avait refusé son café le matin. Je me dis un peu de distraction est une bonne médecine pour tout le monde , et j'allai la promener. L'air lui fit du bien. Si vous aviez vu comme elle vous jacassait avec les passants; c'était tout à fait charmant. Nous arrivons à la place Bréda; tout à coup Zulmée pousse un cri déchirant, je me retourne... C'était cette petite crapule qui la tirait par la queue. Oh ! mais comme s'il avait tiré le diable par la queue, le brigand ! . .
Coco. Tiens, tant pir; pourquoi que vot'roquet m'avait fourré le doigt dans l'œil ?
La dame Chamouillard. A h ! ! ! le doigt dans l'œil!...
Coco. Et oui, avec sa queue !
La dame Chamouillard. N'en croyez rien, mes magistrats. . . Zulmée ne ferait pas de mal à une mouche. Pour vous achever mon histoire, il m'a traitée comme un chien et m'a insultée...
M. le Président. Quelles sont les injures qu'il vous a dites ?
La dame Chamouillard. Il m'a donné tous les noms, excepté ceux du calendrier... Tant y a qu'eu allant pour lui fermer la bouche , il a si bien arrangé ses pieds , que je suis tombée sur mes genoux et que j'en suis restée douze jours au lit saus remuer pieds ni...
Coco, d'un ton patelin. C'est la vieille qui m'a agoni de coups... qu'elle n'en donnait pas sa part au chien... Encore que j'ai eu la tète grosse comme un boisseau de toutes les calottes qu'elle m'a régalé...
Le tribunal, considérant que Coco a été l'agres-
seur, condamne le prévenu à 25 fr. de dommagesintérêts et aux dépens.
TARDE VENIENTIBUE...
Une vieille tète branlante, embéguinée d'un madras en pain de sucre, s'avance à la barre. Cette tète précède de dix pouces un corps fluet et courbé. Le tout vous représente madame Pigon, doyenne des portières de la rue du Pas-de-la-Mule. M. le Président n'a pas encore eu le temps de lui adresser les questions d'usage, que madame Pigon s'écrie, d'une voix aigre et fêlée : « 11 est assez cocasse que ça soie moi qui fusse ici, lorsque j'ai été éventrée par madame! »
M. le Président. Comment ! la plaignante vous a éventrée ?
La femme Pigon. Mon Dieu, oui, mon bon monsieur... Elle m'a éventrée de sottises... Elle m'a appelée araignée.
Madame Lucas, plaignante. Je ne me sers pas de pareilles expressions; et quand on a mon éducation...
La portière. Elle est propre votre éducation... Vous avez-t-élé à l'école avec feu les pourceaux de mon défunt père.
M. le Président. Femme Lucas , dites de quoi vous vous plaignez.
Madame Lucas. Monsieur, je revenais du spectacle ; il tombait une pluie de chien. Je n'avais pas pensé à prendre mon parapluie, et j'étais en grande toilette.
La portière. Grande, petite et moyenne... Elle n'en a qu'une, la pauvre femme !... C'est sa toilette des quatre saisons.
Madame Lucas. Je frappe, on ne m'ouvre pas... Il n'était pourtant pas minuit... Je frappe une seconde fois : on ne m'ouvre pas davantage. Pendant ce temps-là, unegouttièretombaiten plein sur mon châle et sur mon chapeau... Comme c'était agréable! Je reprends le marteau de la porte, et je tape, je tape. Malgré ça, il se passe bien une grande minute avant qu'on m'ouvre ; enfin j'entre , et en prenant mon bougeoir dans la loge de Madame...
La portière. Votre bougeoir!.. Ce genre!.. Dites donc en allumant votre rat...
La plaignante. Je lui dis en riant : Vous dormiez donc, mère Pigon? — Apprenez qu'elle me répond, que je ne dors jamais dans l'accomplissement de mes devoirs. Alors, je lui dis : Pourquoi
Ceux qui n'aiment pas les bêtes sont bien près de détester leurs .s emb labiés.
LitK. Coulon
Juste Bourmance, Editeur delà Correctionnelle Place du Palais Royal, 241
donc que vous avez été si longtemps sans m'ouvrir la porte? — Apparemment que j'avais d'autres chiens à fesser, qu'elle me répond du ton le plus malhonnête. Le lendemain matin , je la rencontre comme elle balayait les escaliers; elle m'interpelle et me dit: «Le locataire du second a joliment gongonné du tintamarre que vous avez fait hier soir. — Fallait m'ouvrir! — C'était pas une raison pour carillonner comme ça. » Enfin, de mots en mots, elle s'emporte et me lance un coup de balai que j'en dégringole cinq, six marches sur le dos.
La portière. La Lucas m'a z'insultée... Dieu merci, je suis connue... Je n'ai jamais été provoquante au vis à vis d'aucun locataire, mâle ou femel le .
M. le Président. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert la porte quand on a frappé ?
La portière. J'était en train de lire.
M. le Président. Vous deviez interrompre votre lecture... Et le lendemain, pourquoi avez-vous frappé la femme Lucas ?
La portière. Puisque je vous dis qu'elle m'a éventrée d'araignée.
M. le Président. Avez-vous des témoins?
La portière. Non, monsieur; je n'avais que mon chat avec moi... Si la pauvre bête pouvait parler !
La mère Pigon est condamné à 25 fr. d'amende et à 50 fr. de dommages -intérêts.
LE PATROUILLEUR OFFICIEUX.
M. le Président. Moufflet, vous êtes prévenu de vagabondage.
Moufflet. Si on appelle ça du vagabonage, alors je n'ai plus la moindre tenture de ma langue paternelle.
M. le Président. Ainsi, vous niez le fait?
Le prévenu. Je le renie et archi-nie. Le vagabonage a une signification que je me flatte de connaître, et qui n'est nullement applicable à mon individu. Quand j'étais moutard et que je faisais l'école boissonnière pour aller courir la patrentaine, papa m'appelait petit vagabond, et je comprends la chose ; mais cette fois-ci on ne peut pas dire que je vagabonais, puisque j'étais à dormir, même que je rêvais lapin blanc... mariage fortuné... 13, 29, 81..: du temps qu'il y avait la loterie.
M. le Président. Mais vous dormiez sur la voie publique.
Le prévenu. Seconde erreur. Je reposais sous la protection d'un parapluie de la halle... comme
M. Robinson... c'était à une marchande de fruits de ma connaissance, qui y était consentante... Elle me donnait l'hospitalité.
M. le Président. Et quand on vous a demandé vos papiers, vous n'avez pu en montrer aucuns.
Le prévenu. Et ben! quoique ça prouve? que je n'avais pas mes papiers... mais ça ne prouve pas que je vagabonais/
M. le Président. Si vous n'avez pas d'autres raisons à faire valoir, vous pouvez vous taire.
Le prévenu J'en ai des raisons... Et pour vous en donner tout de suite une fameuse, je vous dirai que je m'étais endormi après m'avoir fatigué pour la tranquillité publique.
M. le Président. Comment, pour la tranquill ité publique ?
Le prévenu. Je vas vous dire, monsieur le président; je n'ai pas pour deux sous de sommeil ; et quand je ne dors pas, il m'est impossible de rester au lit. Avec ça que pour le quart d'heure j'ai pour camarades de chambre un tas d'incestes qui me font sauter dans mon lit...
M. le Président. Nous n'avons pas besoin de connaître tous ces détails.
Le prévenu. Alors je m'a dit : Puisqu'il t'est impossible de pioncer (dormir), Moufflet, mon garçon, rends-toi z'utile à tes contemporains... Va patrouiller pour la sûreté publique... Ma foi, je m'ai écouté et je m'ai mis à parcourir les rues pour rechercher les malfaicteurs et les empoigner.
M. le Président. On n'a pas besoin de votre intervention... La police est fort bien faite.
Le prévenu. Ça dépend des goûts.. /En attendant , j'ai pensé que je ferais bien de m'en mêler.
M. le Président. Y a-t-il longtemps que vous faites ainsi des rondes de nuit ?
Le prévenu. Voilà près de deux mois.
M. le Président. Et avez-vous déjà arrêté quelques malfaiteurs?
Le prévenu. J'en ai arrêté un; mais il m'a passé la jambe et s'est poussé de l'air.
M. le Président. Quand on vous a arrêté, vous n'avez pas pu indiquer de domicile.
Le prévenu. J' crois bien, j'ai donné congé... A quoi sert de payer une chambre pour ne pas y demeurer.
Le tribunal, peu touché du dévouement de Moufflet, le condamne à trois mois de prison et à cinq mois de surveillance. .
Imprimerie d'AMLDti. Ckatiot el O, rue de la Monnaie, il.