LE CŒUR SUR LA MAIN
Un mouvement d'impatiente curiosité se manifeste dans une certaine portion de l'auditoire, en entendant appeler la cause de la demoiselle Alexandrie Porchet contre Trellon et Boubin. Il est aisé de voir que le groupe qui s'est si vivement ému connaît d'avance \és particularités du procès, et qu'il est venu là pour humer les détails friands que cette affaire semble promettre. Ce groupe est composé en grande partie de petits bonnets ronds, de quelques rares chapeaux plus ou moins fanés, et de plusieurs madras bariolés. Un bruissement sourd et infiniment prolongé s'élève du milieu de cet essaim de femmes jeunes, vieilles, laides, jolies, malpropres, coquettes. Il y a là vingt corps d'états pour le moins. L'audiencier, d'une voix imposante et solennelle, parvient enfin à se rendre maître du tumulte, et M. le Président procède à l'interrogatoire des prévenus.
Le premier accusé déclare se nommer Victor Trellon, et exercer la profession d'ébéniste; le second, Auguste-Léonard Boubin, et être serrurier.
M. le Président. Trellon et Boubin, vous êtes accusés d'avoir conjointement forcé le domicile de la demoiselle Porchet, et d'avoir exercé de mauvais traitements sur la personne de celte demoiselle. Vous allez entendre la déposition des témoins.
Alexandrine Porchet est appelée. Alexandrine porte le costume d'une grisette endimanchée : robe de chàlis, tablier de soie, le bonnet à rubans ; elle a de beaux yeux bleus, un minois chifTonné et de petits airs fort appétissants. Elle parait âgée d'environ 20 ans. Elle soutient, sans pruderie comme sans effronterie, les regards curieux de l'assemblée.
M. le Président. Le 25 décembre dernier, Trel-
Ion et Boubin se sont introduits chez vous à l'aide de la violence, et ont exercé sur vous des voies de fait de la nature la plus grave. Quelle était l'intention des accusés ?
Alexandrine. C'est la jalousie et le vin qui avaient poussé Trellon... Si vous l'aviez vu, ce n'était pas un homme; c'était un léopard.
M. le Président. Y avait-il longtemps que vous n'aviez vu Trellon.
Alexandrine. Depuis que je lui avais dit que je ne voulais plus le voir, il ne se passait pas de jours que je ne le rencontrasse sur mes pas... il me suivait partout.
M. le Président. Pouvez-vous dire quel était le motif de votre brouille avec Trellon.
Alexandrine. Oh ! certainement... il ne s'est rien passé de mal entre nous et je peux tout vous dire. Trellon me cherchait depuis longtemps poulie bon motif... Je le croyais rangé, doux, économe, et ma foi, j'aurais fait, je crois, la folie de le prendre; mais le ciel n'a pas voulu que je sois sacrifiée et je me suis avisée assez à temps qu'au lieu d'être tout ce que je l'avais supposé, Trellon n'était qu'une mauvaise tète, un butor et un mange-tout. Je lui dis alors que j'avais changé d'idées, que je ne pensais plus àm'établir et que je le priais de ne plus revenir, parce qu'on cancanait déjà dans la maison sur son compte et le mien... Il prit là-dessus de grands airs de comédie, et m'ajouta qu'il s'était bien aperçu depuis longtemps que j'avais un sentiment pour quelqu'un ; mais que, plutôt que de me voir devenir la femme d'un autre, il me tuerait et qu'il se déferait après. .. Il fit le possible et l'impossible pour me revoir... Des fois, il me suivait et me disait les choses les plus dures... que j'étais une... éhontée, et que c'était pour avoir de la toilette que je l'avais trompé... Je vous demande si c'est tromper un homme de lui dire qu'on ne veut pas de lui !... J'avais toujours l'idée qu'il me ferait arriver du mal et ça n'a pas manqué. Un matin, il vient à la maison avec son camarade Boubin ; j'étais couchée... Il enfonce la porte... et il m'a toute noircie de coups, en me disant toujours que j'étais une rien qui vaille... Je vous dis que la jalousie lui avait dérangé les idées... et puis il avait beaucoup bu.
M. le Président. Boubin vous a-t-il frappée?
Alexandrine. Pourquoi m'aurait-il battue, lui ?.... Je ne lui ai rien fait.... Il me faisait seulement des reproches à cause de son ami....
On appelle la dame Bardon, témoin. Celle-ci se présente devant le tribunal, fait à messieurs les juges une de ces révérences moelleuses, arrondies, qui rappellent les grâces du vieux ménuet, et prend la parole en ces termes :
« L'homme est, comme on dit, un grand basilic... Bien sotte qui s'en inquiète.... Ce n'est pas moi qui se donnerait du tintouin et qui abrégerais mes jours pour cette valetaille....
M. le Président. Dites, sans tous ces préambules, ce que vous savez des faits relatifs à l'accusation.
La dame Bardon. Avec moi il n'y a pas de mais ni de si.... Je suis Saint-Jean-Bouche-d'Or... tout ce qui est sur le cœur en sort.... Je n'ai pas besoin de gants de fine-oseille pour dire qu'un chat est un chat, et que les hommes sont de la grande pauvreté!...
M. le Président. Encore une fois, abordez donc les faits du procès.
La dame Bardon. Chaque chose a son tour!... Qui parle bien, parle toujours à propos.... La vérité n'a jamais offensé que les méchants.... Qui se fait brebis, le loup le mange.... Les petits ruisseaux font les grandes rivières...
M. le Président. Tout ce que vous nous dites là n'a pas le moindre rapport avec l'affaire.
La dameBardon.Soyez tranquilles: vos criminels ne perdront rien pour attendre... Ce que j'ai à vous dire sur leur compte ne leur promet pas poire molle... Vlà donc que j'y suis. Ici le témoin fait une pause , prend son mouchoir , aspire une prise de tabac , donne en passant un petit fion à sa coiffure, et reprend ainsi le cours de sa déposition :
« Je vous disais donc que j'étais en train de mitonner ma petite chicorée , quand je vous entends tout un bacchanal sur le carré... c'était, je vous le donne en cent à deviner!... c'était mes deuxhuluberlus que voici , et qui tapaient comme des sourds à la porte de mademoiselle Alexandrine...
M. le Président. Vous dites donc que Boubin aidait à ouvrir la porte?
La dame Bardon. Je n'ai pas parlé deboudin... Où prenez-vous Boudin?...
M- le Président. Boubin est le second sur le banc des accusés... Le reconnaissez-vous?
La dame Bardon. Comme si je l'avais fait.
M. le Président. Avez-vous vu l'accusé Trellon frapper la demoiselle Porchet ?
Juste Bourmmce, Editeur de la Correctionnelle Pl*ee du Palais Royal. 241.
La dame Bardon. Non , mais j'ai entendu gémir la petite.
Le sieur Coquard , portier de la maison qu'habite mademoiselle Porchet, est entendu.
« Le 25 décembre dernier, ditle témoin, je vis les accusés monter chezmademoiselle Alexandrine... ils étaient pochardés (ivres) tous les deux. Bientôt après j'entendis de grands coups , comme si on avait voulu ouvrir une porte de force. Je montai pour voir ce que c'était. Je vis Trellon et Boubin qui étaient parvenus, à force de frapper, à enfoncer la porte. Ils poussaient pour entrer; mais mademoiselle Alexandrine tenait ferme, à ce qu'il paraît. Faut croire qu'elle n'était pas habillée pour recevoir ces messieurs , car elle leur criait : « Horreurs d'hommes!... Je vous dis que vous ne pouvez pas entrer!...» J'invitai les jeunes gens à se retirer ; c'est moi qu'ils envoyèrent promener. J'allai chercher la garde , et quand je suis revenu avec les fantassins, mademoiselle Alexandrine pleurait des seaux de larmes... On voyait bien qu'elle avait dû recevoir une bonne danse... Trellon disait des infamies à la petite, et lui faisait des reproches parce qu'elle l'avait quitté pour un autre.
M. le Président. Que faisait Boubin lorsque vous êtes venu pour la seconde fois ?
Le sieur Coquard. Il cherchait à calmer son camarade ; mais il aurait plutôt apaisé la mer que son ami. Trellon avait des yeux tout rouges, comme des lanternes d'omnibus, et il écumait, sans comparaison, comme un cheval qui vient de courir pour le prix. Ce que c'est que les passions, grand Dieu ! Comme ça rend les hommes s'hideux !
Plusieurs locataires de la maison sont ensuite entendus, mais leurs dépositions ne contiennent aucun fait nouveau.
M. le Président, s'adressant au prévenu Trellon. Vous avez entendu les témoins. Il résulte de leurs déclarations que vous avez exercé les violences les plus graves sur Alexandrine Porchet.
Trellon. J'avais deux fois perdu la raison. Elle m'avait trompé... Quand on aime bien quelqu'un, voyez-vous, c'est pour en perdre la tête
M. le Président. La passion la plus aveugle ne saurait rendre excusable l'action d'un homme qui frappe une femme de propos délibéré.
Trellon- Ce n'était pas non plus pour ça que je m'étais rendu chez Alexandrine... j'y allais dans l'intention de me mettre r'ami avec elle. Mais
quand elle a refusé d'ouvrir, il m'a passé un vertigo; je me suis dit: il y a quelqu'un... et alors, je n'peux pas vous dire ce qui s'est passé en moi... je ne me souviens plus de rien... si ce n'est que j'ai vu pleurer Alexandrine, et que ça me faisait tout de même, en dedans, un fameux chagrin... mais elle m'avait trompé, et j'étais sans pitié pour elle...
M. le Président. Boubin , vous avez assisté votre camarade dans l'exécution de ses violences ?
Boubin. Nous avions fait réveillon toute la nuit, et il en restait encore quelque chose le matin. Trellon me dit : « Tiens, avant de rentrer, je vas aller voir Alexandrine; je parie qu'elle n'est pas seule.» Quand nous sommes arrivés, Trellon a frappé et on n'a pas répondu... alors il a pris un tremblement à Trellon et il m'a dit : « Tu vois, je ne me trompais pas : il y a quelqu'un. » Je voulais l'emmener, mais il disait qu'il voulait faire une scène à Alexandrine ; c'est dans ce moment-là qu'il s'est mis à enfoncer la porte.
M. le Président. Que faisiez-vous pendant que Trellon se portait à des actes de brutalité sur Alexandrine.
Boubin. Je regardais des gravures ; mais quand j'ai vu que ça devenait du vilain, j'ai cherché à calmer Trellon... il n'entendait plus rien... il était comme un cheval échappé, quoi!...
La discussion des faits étant épuisée, M. l'avocat du Roi prend la parole, et dans un réquisitoire plein d'énergie et tout à la fois de mesure , il s'élève avec une juste indignation contre les violences brutales de Trellon, et qualifie sévèrement les actes reprochés aux accusés.
L'avocat des prévenus prend la parole à son tour, Il cherche d'abord à établir que les violences de Trellon sont le résultat d'un mouvement spontané plus fort que la prudence humaine. Il représente son client en proie à cette passion frénétique qui incite Orosmane contre Zaïre , et met le poignard aux mains d'Othello. L'avocat se livre ensuite à des considérations qui reposent sur la phrénologie et la psychologie. Enfin , après avoir paraphrasé de mille façons ce vers de X Andromède d'Euripide :
O amour, roi des Dieux et des hommes , etc., l'avocat conclut purement et simplement à l'acquittement des prévenus.
Le tribunal, après en avoir délibéré, condamne Trellon à trois mois d'emprisonnement, et Boubin à un mois de la même peine.
imprimerie d'AMËDËE Gratiot ei O, rue de la Monnaie, 11.