BATTU ET CONTENT
Il est bien peu de nos lecteurs sans doute qui ne se souviennent du pitoyable cas de ce messire Bon, le héros d'un des plus jolis contes de La Fontaine; lequel honni par sa femme, battu par son valet, se tient pour le plus heureux des hommes et, pleurant de joie, remercie le ciel de lui avoir donné Femme et valet si chastes, si prudents.
Le droguiste Bonard, à part la presque homonymie, est de la famille de ce messire Bon. Battu, mais seulement battu , comme le mari du conte, Bonard trouve encore le moyen de louer la Providence qui lui a octroyé non pas une femme, mais un véritable dragon. Bonard est d'une laideur hyperbolique; de plus il est affligé d'une chevelure parfaitement fauve.
M. le Président. Il parait, Bonard, que votre femme se livre presque habituellement sur votre personne à des voies de faits. Votre famille s'est
émue des mauvais traitements qui vous étaient infligés, et elle a porté plainte pour vous.
Bonard. Il est vrai de dire aussi que je fais souvent enrager ma femme... voyez- vous, j'ai bien des mauvais moments.
M. le Président. Quelles que soient les causes de mécontentement que vous puissiez donner à votre femme, rien ne saurait l'autorisera vous battre.
Bonard. Mon Dieu!... je ne m'en plains pas, au contraire... Je prends ça pour une preuve d'attachement... J'ai si souvent entendu dire que les femmes douces et prévenantes envers leurs maris, étaient précisément celles qui les trompaient le mieux, que je me félicite de n'être pas gâté parmadame Bonard.
M. le Président. Au dire de quelques témoins, votre femme vous frapperait le plus souvent sans motif, ou pour des motifs très légers.
Bonard. Je sais bien qu'elle est un peu vive et que pour un oui, pour un non, elle va se monter comme une soupe au lait; mais la main retournée, elle n'y pense plus.
On appelle la dame veuve Bonard , mère de l'époux débonnaire , à l'instigation de laquelle la dame Bonard jeune a été traduite devant la justice.
Après avoir raconté au tribunal, d'une manière fort prolixe, que son fils s'était uni, malgré l'opposition de sa famille, à la demoiselle Charlolte Norbin , et avoir relaté minutieusement tous les pronostics funestes qui accompagnèrent la célébration de ce mariage, le témoin arrive enfin à la scène qui a motivé plus particulièrement la mise en accusation de la dame Bonard jeune.
Ce jour-là , dit le témoin , j'avais diné chez ma
bru c'était bien un dîner de politique , je puis
le dire, car nous ne pouvons pas nous souffrir, ma bru et moi.... Il n'y a pas de vexations que Charlotte ne fit endurer à mon Prosper pendant le repas... Si le pauvre garçon voulait prendre du sel sa femme lui disait que c'était assez salé... Elle s'opposait à ce qu'il mangeât des cornichons qu'il adore, sous prétexte qu'ils sèchent la poitrine ; enfin elle l'asticotait de toute manière.... et Prosper avalait ces couleuvres, sans mot dire.
M. le Président. Tâchez d'abréger ces détails
La veuve Bonard. Puisqu'il faut parler en gros: Charlolte m'a étranglé mon garçon.
M. le Président. Quoi ! sans sujet ?
La veuve Bonard. Sans sujet!... aussi froidement que si elle eût avalé un verre d'eau.
M. le Président. Mais au moins y avait-il eu quelques mots de provocation?
La veuve Bonard- Pas la moitié d'un!... seulement on parlait de théâtres... et du Chien du mont Saint-Bernard... Prosper trouvait qu'il y avait de charmantes demoiselles à l'Ambigu. . .Alors voilà sa femme qui sort des gonds et qui le prend à la gorge, en lui criant : « Ah ! vilain monstre, « vous les trouvez jolies, les actrices de l'Am- « bigu!.. Votre femme n'est donc pas assez belle «pour vous?.. Ah! il vous faut des princesses, « vieux débauché !.. Eh bien! on vous donnera les «femmes du Chien du mont Saint-Bernard... « prenez garde de les perdre!... » Et elle le serrait si fort qu'elle lui entrait les ongles dans la chair... Pauvre petit fifi !... C'est bien tout le portrait de sou père pour la douceur et la patience !...
M. le Président, à la prévenue. Pourquoi frappez-vous ainsi votre mari ?
La dame Bonard. Pour son bien... il sait bien que c'est de bonne amitié.
M. le Président. Il suffirait de le reprendre, s'il arrivait qu'il eût quelques torts envers vous.
La dame Bonard. Bah ! des conseils , voyezvous, ça ne reste pas; ce qui entre par une oreille sort par l'autre... Au lieu qu'une bonne gifûe... quand il la tient, le diable ne la lui ôterait pas.
Bonard. Elle a raison, ma femme!... d'ailleurs faut bien se passer quelques petites choses en ménage... Elle aime à taper, c'est son amusement, faut bien qu'elle se passe son envie... Tiens! c'est bien juste!
La dame Bonard. Vous voyez bien qu'il ne m'en veut pas pour si peu... Bonard, dis donc à ces messieurs si, hors mes moments désagréables, je ne suis pas bonne et douce avec toi.
Bonard. Comme de l'angélique!...
La veuve Bonard. Ne le croyez pas ; c'est la peur de recevoir une danse en rentrant qui lui fait dire ça... Il craint sa femme comme les chiens, les coups de pied... Quel malheur que ce pauvre garçon soit si mal tombé !... Il peut bien dire qu'il a épousé le manche du balai.
Bonard. Mais, maman, puisque je vous dis que je suis heureux comme ça...
La veuve Bonard. Des coups et des couleurs il n'en faut pas disputer, comme on dit. Après tout ta mère ne veut que ton bonheur : je rends à Charlotte le droit de taper.
Bonard. Et elle en usera !... pas vrai, ma petite femme ?
La dame Bonard. Je l'entends bien comme ça, petit chéri.
M. le Président. Ainsi , veuve Bonard , vous retirez votre plainte ?
La veuve Bonard. Mon Dieu oui, puisque ça paraît faire plaisir à mon fils... faut bien faire quelque chose pour le pauvre enfant.
Bonard. Merci, maman.
M. le Président. Attendu que la plaignante se désiste purement et simplement de l'effet de la plainte, le tribunal met la prévenue hors de cause , et condamne la partie civile aux dépens.
Bonard paraît tout radieux de l'issue du procès. Il court offrir son bras à la dame Bonard, qui quitte le banc des accusés, et tous deux se dirigent
'-JeÙJUo Cixu^cA CèCèi!'t«*.
Ali l "Val ai n monstre von. Ira Ivunvcz jfilios les a cl cas df L'Ambitfuj Votre tniunc n'csi donc pas assez belle pour vuuSl' Ah1 II -v.ui-i.<- fciul des princesses vieux c!cli;uir.lte Kh bien! On vous formera les femmes Su OWw. $k.\T& %h\\jiï4 Prenez foxrle rie les perdre1....
Juste Bofirinanrf Krlitr iu >(r 1a Correfi+itmn^llf PU ce àti P»lai« Royal '..'41
vers la porte de sortie. Mais on entend bientôt un cri douloureux. C'est Bonard qui vient d'être inhumainement pincé au bras par sa tendre moitié , pour avoir, dans l'ivresse de sa joie , donné tête baissée dans la poitrine du factionnaire.