LE GOUJON ET L'ASTICOT
Ignace Goujon a eu le tort de danser une cachucha infiniment trop prolongée, et le tort plus grave d'envoyer paître, en?1 cervant d'un autre mot, le gendarme chargé de l'an^réhender au collet. Traduit, pour ce double délit, devant la police correctionnelle, il se pose en Spartacus, et répond ainsi à l'observation de M. le Président: « Mon opinion est connue... j'hais les gendarmes, parce que c'est un genre de tourlourous qu'a des idées à lui, et qui empêche les bons enfants de s'amuser.
M. le Président. Quand on s'amuse d'une manière convenable, on ne doit pas redouter les agents de la force publique.
Goujon. J'approuve celle observation qui me plaît par sa justice; mais je puis y répondre une
observation non moins souveraine et approfondie.
M. le Président. Répondez, vous le pouvez.
Goujon. Alors je répondrai que je dansais d'une manière convenable , puisque cette manière me convenait (à voix basse) : Enfoncé le Président !
M. le Président , avec sévérité. Si vous n'avez pas d'autres raisons à donner, vous ferez mieux dans vos intérêts de garder le silence.
Goujon. Je répondrai encore que le gendarme a falsifié... Je ne pratiquais ni le cancan ni la macaire.
M. le Président. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous dansiez une danse prohibée.
Goujon. Comment que j'aurais pu savoir qu'elle était prohibée, puisque je l'avais inventée la veille. . Je n'ai pas appris à l'Opéra, moi, mais je danse comme je peux, parce que j'ai des idées dans les jambes... J'ai inventé des danses que j'ai dansées à des noces et à des baptêmes, et jamais je n'ai z'eu de désagréments.
M. le Président. Vous êtes en outre prévenu d'avoir insulté le gendarme qui voulait vous faire sortir du bal.
Goujon. Encore des balivernes ! Je n'ai pas insulté le gendarme... Je n'étais pas assez monté en boisson pour ne pas me mémorier mes faits et gestes... C'est pas quand on n'a bu que cinq ou six méchants litres...
M. le Président. Vous venez d'entendre sa déposition : vous lui auriez dit que vous alliez casser son sabre sur votre genou, et que vous le feriez entrer dans le fourreau à sa place.
Goujon. Il y est le calembourg !... Je vous demande un peu si on peut dire des choses comme ça?.... Il est mignon le gendarme, pour qu'on l'introduise dans un fourreau de sabre Il rendrait
dix points à l'obélisque.
Le gendarme, du fond de l'auditoire. M. le Président, j'ai oublié quelque chose.
M. le Président. Approchez!
Le gendarme. C'est rapport aux sottises. .. Il m'a invectivé d'asticot.
Goujon. Fameux, le coq-à-l'âne! Certainement que je vous ai appelé asticot. Puisque je m'appelle Goujon et que vous vouliez me repêcher , je pouvais bien vous interpeller d'asticot.
Le tribunal a bien de la peine à ne pas partager l'hilarité de l'auditoire; mais, peu édifié par la singulière logique du prévenu, il lecondamne à 1 s jours de prison et à 20 francs d'amende.
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