COCO!,,, OUI VEUX BOIRE
A l'appel du nom de Planchette, uu homme d'une laideur excessive, et resté enfoui, jusques-là, dans les plis d'un immense manteau, se lève et s'achemine lourdement vers le trihunal. A voir sa démarche pesante , on devine d'avance que, comme le cheval de Troie, Planchette renferme dans le contour de son plaid fourré de renard, sinon quelque machine de guerre, du moins quelque pièce relative au procès. Tout à coup, enfin, il rejette héroïquement son enveloppe, et les juges étonnés voient apparaître, comme par l'effet d'un mécanisme théâtral, un homme revêtu du costume au grand complet d'un de ces limonadiers au petit pied, chargés de verser aux gamins, aux bonnes d'enfants et aux militaires, les flots écumeux de ce délicieux nectar, désigné, dans l'idiome populaire, sous le nom très prosaïque de Coco. Planchette dépose, sous les yeux du trihunal, sa fontaine sur-
montée d'une ambitieuse Renommée, et parait attendre avec confiance l'ouverture des débats.
M. le Président. Votre action est contraire aux usages du tribunal. Dans quel but avez-vous apporté tout cet attirail à l'audience?
Planchette. Un philosophe a dit : « La Vérité habite au fond d'un puits ; » moi, je prétends la faire sortir de ma fontaine.
M. le Président- D'après les termes mêmes dans lesquels votre plainte est conçue, je ne vois pas que ces ustensiles soient nécessaires pour éclairer les faits du procès.
Planchette, frottant sa fontaine avec le revers de son coude pour lui donner du lustre. Kllc éclairera la Justice , soyez en bien certains. Je demande à confondre avec ces deux petits scélérats qui se pavanent au banc du crime.
Planchette est admis à développer les faits impu-
tés par lui à Morel et à Charlieu, deux petits espiègles à l'œil lutin et qui semblent pétris de malice.
« Un soir du mois dernier, dit-il, je carillonnais devant la porte du Petit-Lazari et j'attendais l'entr'acte pour rafraîchir les gosiers sèches. Voilà qu'il me passe des inquiétudes dans le ventre, comme si j'avais pris médecine... C'était ma femme qui m'avait fait manger des pruneaux trop sucrés à mon dîner. Bref, comme le cas pressait, je pose ma fontaine tout proche d'un banc et je vais un peu plus loin. Mais je n'avais pas plutôt mis les coudes sur les genoux, parlant par respect, que je vois les deux gamins ci-inclus qui étaient montés sur le banc, et qui après avoir enlevé le couvercle de ma boîte à coco, vous lâchent, sans se blesser, les boutons de devant... Oh ! alors, vous auriez vu la fontaine des Innocents couler dans ma tisane! J'aurais bien voulu courir pour les étrangler, car j'ai, comme on dit, la tête près du bonnet; mais dans ce moment elle était trop près des talons ; ce qui fait que j'étais là comme Vestalue du Rémouleur, qui est aux Tuileries... Finalement, je me rajuste et je vous repince mes deux bandits...
M. le Président. Lorsque vous avez arrêté les prévenus, ceux-ci ne vous ont-ils pas maltraité ?
Planchette. Je n'étais pas reconnaissable en sortant de leurs mains... Moi et ma fontaine nous étions couverts de bosses... la fontaine surtout...
M. le Président aux prévenus. Quel est celui de vous deux qui a porté les coups ?
Morel, d'un ton câlin. C'est pas moi, m'sieur le Président.
Charlieu. C'est pas moi, non plus, ma petite parole d'onze heures!
Planchette. Faut pas tirer à la courte-paille pour savoir qui a tapé... Il y avait, bien comptés, quatre pieds et autant de poings... chaque coup comptait double.
M. le Président. Ainsi tous les deux vous ont frappé ?
Planchette. J'ai dit quatre pieds... et à moins qu'il n'y ait un de ces petits animaux-là qui soit quadrupède , vous pouvez t'ètre sûr qu'ils m'ont bousculé tous les deux.
M. le Président. Vous reconnaissez bien les deux accusés?
Planchette. Comme si je ne les avais jamais perdus de vue... seulement, le plus grand me paraissait un peu plus petit; quant au plus petit, il était
visibletnent plus grand... mais , bah ! quelques pouces de plus ou de moins , ça n'est pas une affaire; tout le monde est égal devant la justice.
Plusieurs témoins viennent établir ensuite la culpabilité des prévenus , par rapport aux voies de fait.
M. le Président aux prévenus. Vous avez entendu les charges qui s'élèvent contre vous. Qu'avez-vous à répondre ?
Morel à son co-auccusé. Parle, toi, Alexandre.
Charlieu. Qué que tu veux que je dise?... Je n' sais rien. Toi qu'a du nez et de la langue, réponds.
M. le Président. Il serait assez difficile de réfuter l'accusation ; vous avez entendu les témoins.
Morel. Je vas vous dire : le marchand de coco s'avait lu... il ne sait ce qu'il chante... quant à ce qui est d'avoir troublé son eau de réglisse, nous avons fait ça pour la frime... lui a cru que c'était pour de vrai... mais c'était pour de rire... nous avons beaucoup ri.
M. le Président. Ce n'est pas ce qui est résulté de la déposition de l'un des témoins. Il paraît que vous avez fait plus que le simulacre de la chose qui vous est reprochée.
Morel embarrassé. Je pouvais pas, puisque j'ai malheureusement une prétention, comme dit le médecin... Pas vrai, Charlieu?
Charlieu. C'est vrai, ça ?
Planchette. N'en croyez-rien. J'ai dit que ça coulait comme la fontaine des Innocents, j'aurais du dire comme la fontaine de l'Éléphant.
Morel. Vous êtes pris, le marchand; l'éléphant ne coule pas... enfoncé la tisane !
Le tribunal met fin à ce débat, et fait approcher les parents des deux prévenus, qui sont réclamés par leurs familles. Après une mercuriale sévère, M. le Président engage les papas et les mamans à veiller davantage sur la conduite des deux gamins; et renvoie ceux-ci de la plainte, en les condamnant toutefois aux dépens.