CHIEN ET CHAT
Le carlin n'est pas mort ! Ce quadrupède bien aimé des gardes-malades et des mères d'actrices, que l'on croyait ne plus exister que dans la mémoire sentimentale des portières de la rue du Pasde-la-Mule, et qui, nouveau mastodonte, semblait devoir fatiguer les laborieuses recherches des Cu-
vier d'un autre âge, le carlin existe ! Nous en avons vu un exemplaire à l'une des dernières audiences de la police correctionnelle. Il reposait mollement entre le bras gauche et le cœur de sa maîtresse, étrange femme, problème de sexe, d'âge et de condition, ressemblant à s'y méprendre à l'épais et hideux toutou qu'elle serrait amoureusement dans les plis de son châle.
Pendant que le carlin ronfle dans sa graisse, la grosse dame, d'une voix faussée par l'indignation et la douleur, entame devant un nombreux auditoire le lamentable récit que vous allez ouïr :
« Rien n'est stable dans ce monde, et le temps entraîne à sa suite nos plus chères illusions ! La fortune s'envole, la beauté passe, les amis disparaissent!... seul, le chien nous reste fidèle. »
A la suite de ce touchant exorde, la grosse dame souffle un soupir à fendre les cœurs et les murailles. M. le Président profite de cette pause pour engager la plaignante à se renfermer dans les faits de sa cause.
« Monsieur, s'écrie la grosse dame, je demande justice ! » Et en disant ces mots la plaignante, entraînée par son exaltation, égare une giffle du côté du carlin, qui, réveillé en sursaut, pousse un grognement parfaitement rauque. La grosse dame s'en émeut, et pour rassurer l'intéressant animal, elle lui dit d'une voix qu'elle cherche à adoucir : « Modère-toi, Zobéide; le tribunal nous rendra justice. » Puis, après avoir quelques instants bercé son toutou, elle continue ainsi :
« J'ai pour voisin monsieur, que vous voyez là... en gants jaunes et avec des moustaches rousses... pouah !... Eh bien! monsieur a pris Zobéide en une profonde aversion... Il n'y a pas de méchants tours qu'il ne lui joue... Coups de pied, coups de canne... je ne serais pas même étonnée que les dernières coliques de la pauvre petite ne provinssent d'infâmes boulettes... Ah ! si j'en avais la preuve!...» (Nouvelle giffle à Zobéide, laquelle fait entendre an nouveau grognement, qui s'éteint dans un bercement nouveau.)
La grosse dame. Tout cela n'était rien, M. le juge ! mais figurez-vous que monsieur, qui a un chat... une vilaine bête... une monstrueuse bête... s'est imaginé de l'instruire dans la haine de Zobéide; et un jour qu'il la rencontra, il l'attaqua lâchement par derrière et lui creva un œil.
Le jeune homme. Un œil, par derrière!
La grosse dame. Taisez-vous, sanguinaire!...
M. le Président. Mais, madame, tout cela est étranger aux voies de fait dont vous vous plaignez. Il faudrait pourtant en parler.
La grosse dame. Eh bien! monsieur, comme j'allais chez lui pour lui demander raison des infamies de son chat, il m'a jeté la porte à la tête, et m'a fait une horrible blessure.
M. le Président. Réclamez-vous des dommages-intérêts?
La grosse dame. Je réclame pour Zobéide... que l'on extermine son chat et toute sa génération...
Le jeune homme, qui nie toute participation au duel du chien et du chat, a fait appeler en témoignage le portier de la maison qui déclare ne rien savoir de la blessure faite à la plaignante. « Quant à monsieur, jamais je ne l'ai vu frapper le carlin de madame, ni exciter son chat contre lui. On ne peut attribuer la perte de l'œil de Zobéide qu'à cet instinct d'inimitié qui anime l'une contre l'autre la race des chiens et celle des chats.
La grosse dame. Vous osez dire cela, scélérat ! buveur de sang !
Le jeune homme. Prenez garde, portier, elle veut de vos cheveux !
L'auditoire rit, le tribunal conserve avec peine sa gravité, et la grosse dame, déclarée non recevable, est condamnée aux dépens.
Elle se retire en épongeant son châle avec son mouchoir ; car la chaleur de la discussion l'a empêchée de s'apercevoir que Zobéide venait de jouer au naturel la scène de la comédie des Plaideurs.
On appelle la cause de la dame Mélotte contre Catherine Solieu. Celle-ci, limonadière en plein vent sur le boulevard du Temple, se rend au banc des accusés, étayée d'une petite canne, et en poussant des hélas! « C'est bien dur à mon âge, dit-elle, après soixante-trois ans d'une vie sans reproches, de se voir réduite à se seoir avec des criminels... Femme Mélotte, c'est votre ouvrage, et je ne vous en félicite pas. «
La dame Mélotte, qui tient par la main un jeune enfant à la figure barbouillée de raisiné, expose en ces termes les faits de la plainte :
«Mon président, je m'adresse à votre cœur maternel... Je suis mère de ce petit être que je vous présente... c'est gentil comme une (igure de cire
et doux comme un chardonneret. Un jour il rentre à la maison avec une bosse au front ; deux travers de doigt plussur le côté, et je n'avais plus de Dodore... j'en suis encore tout émouvée. J'y demande : Qu'est-ce qui t'a paraphé comme ça, mon petit? Il me dit : C'est la mère aux berlingots; donc c'était la marchande de coco ci-incluse. Je me rends à son établissement, et j'y dis : Y paraît que vous avez toujours été infructueuse à l'endroit des enfants , marâtre ; car vous auriez agi à tout l'opposé avec mon mien. Là-dessus, la femme Solieu se contente de médire que je suis une... oh! mais ça n'est pas vrai, mon président. Je suis une honnête femme, dont je puis avoir des certificats... Ce n'est pas tout, elle me dit que si j'y montre pas mes talons, elle va m'allonger sa demi-aune sur la figure, et puis elle me dit des torrents d'horreurs, et que mon Dodore était un petit Clou... lui qui ne ramasserait pas même une épingle qui ne serait pas à lui. Je demande la punition de la limonadière; y me faut sa condamnation, à celle fin qu'un chacun sache bien que la femme Mélotte est bien et durement une honnête femme et que son Dodore est bien le fils de feu son père. »
La femme Solieu se borne à raconter au tribunal que le jeune Dodore est le plus malin des gamins du boulevard du Temple ; qu'un jour il demanda à la prévenue de lui verser pour deux yards de coco, et qu'ayant trempé ses lèvres dans le nectar délicieux, il répandit à terre le breuvage en accusant la mère Solieu d'avoir introduit de la moutarde dans sa boisson. Il refusa de payer. C'est dans cette circonstance que la mère Solieu, oubliant sa modération habituelle, porta un coup de sa béquille au jeune espiègle. Quant aux injures dont se plaint madame Mélotte, elles ont été provoquées par les injures bien plus graves de celle-ci, qui n'a pas craint d'appeler la limonadière empoisonneuse, et de lui dire qu'elle sucrait son nectar avec de la mauvaise mélasse ; imputation de nature à porter atteinte au commerce de la femme Solieu.
Le tribunal, jugeant seulement sur les voies de fait, attendu qu'elles sont prouvées, condamne la limonadière à 16 fr. d'amende.
La femme Solieu, avec un profond soupir : «Mais vous voulez donc me faire mourir de honte ? Après 63 ans d'une vie sans affront, me condamner comme une... dernière des dernières... oh!...»
Iinpmnerie (J'Amédée Gratiot
el O, rue de la Monnaie, 1 1 .
J, MOlELICf, EDITEUR D'ESTAMPES, 241, PLACE DU PALAIS -ROYAL.