XXIV. ~ L'action patriotique des prêtres
A la suite des polémiques soulevées par le voyage du Cardinal et par la publication de sa Lettre « A mon retour de Rome », le Pouvoir occupant redoubla de rigueur vis-à-vis du clergé. Coup sur coup, plusieurs prêtres et religieux furent mis en état d'arrestation. La fureur de la police allemande s'acharna surtout sur les grands établissements d'instruction de Bruxelles.
Le 19 mars, une perquisition à grand fracas fut pratiquée au Collège Saint-Michel. A 5 heures 1/2 du matin, une centaine de policiers et de soldats firent irruption dans l'établissement; malgré les recherches les plus minutieuses qui durèrent jusqu'à midi, ils ne parvinrent à découvrir et à emporter, en fait de butin, que quelques exemplaires de la Libre Belgique. Néanmoins, le P. Devroye, recteur du Collège, qui venait à peine de sortir de prison, fut de nouveau arrêté.
Le 14 avril, ce fut a^u tour de l'Institut Saint-Louis de recevoir la visite des policiers allemands; ils étaient à la recherche d'un étudiant en philosophie qu'ils finirent par découvrir. Le soir, M. le chanoine Cocheteux, directeur de llnstitut et M. l'abbé Truyens furent conduits à la Koynmandantur.
Le Gouvernement Général, pour bien montrer qu'en s'attaquant aux prêtres, il visait surtout le Cardinal, fit paraître, dans la presse allemande et dans la presse censurée de Belgique un communiqué officiel disant que des arrestations avaient été opérées « dans un établissement ecclésiastique oià le Cardinal avait des appartements et oh. il descendait chaque fois qu'il allait à Bruxelles ».
Le 22 mai, l'auditeur militaire requit contre ^l. le chanoine Cocheteux un an et trois mois de prison pour avoir conseillé à des élèves de son établissement d'aller rejoindre l'armée belge et contre M. l'abbé Truyens 10 ans de travaux forcés pour avoir donné à des jeunes gens les indications nécessaires pour passer la frontière.
Son Éminence s'adressa au baron von der Lancken, en faisant ressortir les inconvénients cjui résultaient pour les établissements d'instruction de l'arrestation de leurs directeurs et professeurs; il s'ensuivit, entre le Cardinal et le Chef du département politique, un échange de lettres au sujet de l'attitude du Pouvoir occupant à l'égard du clergé.
Archevêché de Malines. Malines, le 23 mai 1Q16.
A Monsieur le baron von der Lancken,
Chef du Département politique. Gouvernement Général,
Bruxelles.
Monsieur le barox,
A la suite de l'entretien confidentiel que S. Exe. le Nonce de Bruxelles a eu l'honneur d'avoir avec vous et qu'il a bien voulu me transmettre, j'ai apostille personnellement la requête de Madame Wibin (1) à son Excellence Monsieur le Gouverneur Général, le baron von Bissing.
J'ai la confiance que cette requête sera accueillie avec faveur, et, par avance, je vous remercie de la bienveillance avec laquelle vous avez promis de l'appuyer.
Mais je sollicite davantage encore cet appui à propos d'autres intérêts, d'ordre général, qui me préoccupent vivement. De nombreux prêtres, attachés à l'enseignement, notamment le Recteur et le Préfet des Études du Collège St-Michel, le Directeur et plusieurs Professeurs de l'Institut St-Louis, à Bruxelles, sont en prison ou menacés d'emprisonnement. Vous n'ignorez pas que notre personnel enseignant est déjà fort réduit par le fait que plusieurs professeurs remplissent à l'armée les fonctions de brancardier ou d'aumônier. Si le Pouvoir militaire continuait à sévir contre le clergé, nous serions contraints d'envisager l'éventualité piénible de la fermeture de nos- collèges ecclésiastiques.
J'appelle particulièrement votre attention bienveillante et la clémence de Monsieur le Gouverneur Général sur cette situation, à l'heure oij l'auditeur militaire vient de requérir des années d'emprisonnement contre le Directeur et des professeurs de l'Institut St-Louis.
Agréez, Monsieur le baron, l'expression de ma haute considération.
(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines.
(i) Madame Wibin demandait un passeport pour la Suisse.
Le chef Bruxelles, le SI mai iOlÔ.
du département politique près le Gouverneur Général de Belg^ique.
Archevêque de Malines.
En réponse à Vhonorée lettre de Votre Eminence du 2S courant, j'ai l'honneur de Lui faire savoir que j'ai appuyé la- requête de Madame Wihin auprès du Gouverneur Général, et qu'il y sera fait droit.
A l'occasion de ce qiii s' est passé à l'Institut Saint- Louis; Votre Eminence rouvre de nouveau la question de l'arrestation des prêtres. Si Votive Eminence me permet de lui pjarler franchement, un nouvel échange de vues à ce sujet n'est pas fait pour me déplaire. En réalité, depuis les débuts de l'occupation, cette question a intéressé les autorités allemandes tout aussi vivement que les autorités ecclésiastiques . Il me semble cependant que, jusqu'ici. Votre Eminence n'a pas apprécié d'une façon tout-à-fait exacte le point de vue auquel se place le Pouvoir occupant ; dans Sa dernière lettre. Elle se sert encore de l'expression << sévir contre le clergé». Il ne peut en aucun cas être questionde « sévir ». Lorsque des ecclésiastiques sont condamnés, ils le sont en vertu de rapplication de lois et d'arrêtés, devant lesquels tout le monde est égal. Les tribunaux militaires ne connaissent que les délits, quel que soit celui qui les ait commis. Ce serait une injustice flagrante que de vouloir donner des privilèges aux ecclésiastiques. Quant à leur accorder après leur condamnation, d'une façon pour ainsi dire systématique, la remise de leur peine, c'est marcher tout droit à la supp)ression de Injustice.
Sans doute Votre Eminence attire l'attention sur le préjudice causé à l'enseignement ecclésiastique, et y
trouve 2fnc ivison suffisauïepourjuslificr les exceptions en faveur des p)'êtres. La valeur de cette raison ne doil pas être méconnue. Mais c'est précisément pour cela que, à 7non avis, les prêtres dev)'aient, avantioute autre cJu)se, penser à racconijMssement des devoirs de leur cJiarge et ne pas courir les dangers d'une condamnation. Je crois être d'aidant mieux autorisé à parler de la sorte que les délits, à tout bien considérer, ont vraiment le caractère d'une démonstration pjolitique.
En sévissant contre les ecclésiastiques coupaljles, le pouvoir judiciaire de l'autorité occupante n'apjplique aucun pynncipe étranger à la législation belge. Le Code pénal pilnit, d'une façon expresse, les attaques portées, au cours des offices religieux, contt^e le Gouvernement ou contre un acte des jjouvoirs jmblics. J'ai à peine besoin de dire à Votre Ejuine^nce que personne, jjàis que le Gouverneur Général, ne déplore de devoir appliquer les lois contre les prêtres. Il regrette de voir ainsi le clergé perdre la considération et la dignité qui s'attaclient à Véiat ecclésiastique. C'est pour cela qu'il est très souliaitable que désorynais les prêtres ne commetteyit j^lus de délits et qu'ainsi le Pouvoir occupant ne soit pAus obligé de leur infliger des condamnations. Comme la justice doit être rendue avec impartialité, ce n'est que pœr des mesures j)^"éventives que l'on j^eiU éviter les inconvénients résultant de l'action politique du clergé ; et pjour arriver à ce but, il n'y a qu'un moyen, c'est que les autorités ecclésiastiques veillent à ce que les pjrêtres s'en tiennent à leur mission religieuse.
Monsieur le Gouverneur Général a déjà essayé précédemyneyit d'obtenir des concours dans ce sens. Je puis faire savoir à Votre Eminence qu'il est d'avis de tenter un yiouvel essai. Il va, dans ce but, ady^esser une lettre aux évêques, dans laquelle il leur expliquera la situation et lespjriera d'agir sur leurs subordonnés, afin de mettre un terme aux délits et aux condamnations.
Si je pouvais espérer que mon exposé franc et loyal contribuera à dissipe)' des malentendus manifestes, je serais satisfait. Le Pouvoir occupant, je me permets de le répéter, regrette beaucoup d'être obligé de condamner les prêtres coupables, principulement parc^ qu'il voit dans le clergé un représentant de l'ordre social, dont l'autorité morale devrait rester intacte. Comme, d'autre pjart, les autorités ecclésiastiques constatent que ces condamnations entraînent de graves inconvénients., je ne puis m' empêcher de déclarer clairement à Votre Eminence que, en tout ceci, je voudrais envisager nos intérêts communs. Je suis aussi d'avis qu'un langage franc ne peut que favoriser l'entente et, peid-être, provoquer une collaboration, dans laquelle aucune des deux parties ne devrait rien sacrifier à l'autre.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et j'ai l'honneur d'être de Votre Eminence
Son tout dévoicé,
(s.) Lancken,
Département politique Bruxelles, le 3 juin 1916.
près le Gouverneur Général de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Matines.
J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Eminence que, au mo7nent où je lui envoyais ma lettre datée du 30 mai,, je n'avais pas encore connaissance du cas suivant ; c*est la seule raison pour laquelle je n'en ai rien dit. Di7nanche dernier, une cérémonie religieuse solennelle a été célébrée à la cathédrale d'Anvers, en
pi't'soice de Votre Eminence. Le serynon qui a élc prononcé à cette occasion par le P. Paiurels roulait en grande ]iartie sur des questions purement politiques. Je ne veux pas entrer dans des détails, mais siynplement constater le fait que le prédicateur est sorti manifestement de ses attributions religieuses et que la présence de Votre Eminence donnait à cette manifestation une portée toute spéciale. Il sera difficile, pour les auti^es prêtres, de ne pas voir dans ce sermon un exemple encouragea7it. Aussi le Pouvoir occupant ne peut-il laisser passer cet incident inaperçu ; il devrait en tout cas avoir la certitude que le P. Pauwels a été invité par ses supérieurs ecclésiastiques à limiter son activité à ses devoirs religieux.
Jusqu'ici, je n'ai 7nen dit à personne de cet incident. Dans l'intérêt général, j'apprendrais avec satisfaction que Votre Emine^ice a pris soin d'empêcher le P. Pauwels de se livre/- à V avenir à de semblables manifestations.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et j'ai l'honneur d'être
Son t7^ès dévoué, (s.) Layicken.
Archevêché de Malines. Malines, le 8 juin 1916,
A Monsieur le baron von der Lancken, Chef du Département politique. Gouvernement Général,
Bruxelles.
Monsieur le baron, Je vous suis bien reconnaissant d'avoir aimablemerJ appuyé ma requête en faveur de Madame Wibin et de ses enfants et je vous saurais gré de vouloir transmettre à Monsieur le Gouverneur Général mes remerciements.
L'autorisation m'a été accordée, il y a quelques mois, de faire visite à deux prêtres emprisonnés à St-Gilles.
En ce moment, plusieurs prêtres de mon diocèse sont détenus dans la même prison, notamment, si je ne me trompe, le Père Devroye,le chanoine Cocheteux, les vicaires Wittemberg et Van Houdt, peut-être d'autres encore dont j'ignore les noms. Je disposerai de quelques heures à Bruxelles, le mercredi 21 juin. Vous m'obligeriez beaucoup si vous pouviez me faire autoriser à visiter, ce jour-là, à 4 heures de l'après-midi (H. C), les prêtres de mon diocèse détenus à la prison de St-Gilles.
J'aurai l'honneur de répondre par pli séparé, aux questions d'ordre général dont traitent vos dépêches I. 5035 et I. 5020.
Agréez, Monsieur le baron, les assurances de ma haute considération.
(s.) D, J. Mercier, àrch. de Malines.
Archevêché de Malines. Malines, le 24 juin 1916.
A Monsieur Je baron von der Lancken, Chef du Département politique. Gouvernement Général,
Bruxelles, Monsieur le baron,
La lettre 1.5035, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à la date du 31 mai répond, en termes très aimables, aux considérations contenues dans ma lettre du 23 mai et relatives aux traitements sévères infligés, ces derniers temps surtout, au clergé. ~
Il n'est pas entré dans ma pensée de solliciter, pour le clergé, des privilèges, ni l'exercice «systématique» du droit de grâce. Lorsqu'une peine est justifiée et méritée, les prêtres l'acceptent avec courage, sans murmurer. Si les tribunaux militaires se bornaient à appliquer au clergé le code pénal belge auquel votre honorée lettre fait allusion, nous ne songerions pas à nous plaindre.
La lettre du 23 mai visait une situation d'ensemble où s'accusent des coïncidences surprenantes. Ainsi, à certaines
époques, à la suite d'événements étrangers à la criminalité;, la justice redouble, soudain, de zèle dans la recherche des contraventions, réelles ou supposées, aux règlements, et de sévérité dans la répression des délits. Nous nous sommes trouvés, ces derniers mois, en présence d'une de ces crises aiguës d'activité judiciaire. Les perquisitions, les arrestations préventives, les condamnations se sont multipliées sans que le clergé eût rien changé à sa précédente attitude.
Puis,il y a des procédés dont je soumets deux spécimens à votre appréciation : Un séminariste se rend en vacances, le lundî de Pâques. On visite sa valise à la gare d'Enghien, on le transporte à Braine-le-Comte, de là à Mons, où il est condamné et emprisonné pendant plusieurs jours pour avoir été porteur de quelques portraits de son Cardinal-Archevêque.
M. Van Houdt, vicaire à Tervueren, avait déjà subi une année d'emprisonnement à Saint-Gilles, sous l'inculpation d'avoir fourni à un jeune homme, qui cherchait à rejoindre notre armée,une indication d'itinéraire. Sa captivité terminée, le bon prêtre venait de reprendre paisiblement son ministère. Mais l'Autorité allemande se ressouvint qu'il avait jadis, en janvier 1Q15, refusé de s'engager à ne pas lire en chaire la Pastorale : « Patriotisme et Endurance». Elle eut le courage de le mettre une nouvelle fois en face de l'alternative : 100 marks d'amende ou huit jours de prison. A l'heure qu'il est, le digne vicaire de Tervueren est en prison.
Je vous remercie, Monsieur le baron, d'avoir bien voulu me confier, par votre honorée lettre du 3 juin, I. 5020, le soin de juger le cas du Père Pauwels. J'ai assisté au sermon du Père Pauwels. Je suis donc en mesure de vous en parler en connaissance de cause.
Le Révérend Père n'a pas attaqué le Pouvoir occupant: il a expressément déclaré, au contraire, qu'il s'interdirait toute parole offensante et se ferait un devoir, si l'émotion le gagnait, de contenir l'ardeur de son patriotisme.
Il avait pris pour thème de son discours le commentaire
de l'Encyclique Rerum novarum de Léon XIII, sur la condition des ouvriers. L'assemblée avait, en effet, été convoquée pour célébrer le 25^ anniversaire de la promulgation de cette Encyclique Pontificale.
L'orateur avait choisi pour texte de son discours, ces paroles du sermon sur la montagne : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice ». Ce fut son entrée en matière.Puis, aussitôt, dirigeant sa pensée vers les socialistes, il affirma et établit la nécessité naturelle des inégalités sociales et demanda, avec chaleur, qu'elle fût respectée par tous, comme l'expression de l'ordre providentiel. Il traça aux patrons et aux ouvriers leurs devoirs réciproques, dans l'intérêt de la paix sociale.
On comprend que des auditeurs de passage, étrangers au but de la réunion et, par suite, aux préoccupations sociales qui guidaient l'auditoire, aient pu se méprendre, et appliquer aux conflits internationaux du moment, ce que l'orateur disait des luttes de classes; mais l'auditoire fidèle ne s'y est point trompé.
J'avais, toutefois, redouté la confusion qui, d'après le rapport qui vous a été adressé, a donc réellement été commise. Aussi, ai-je invité le Père Pauwels à venir me voir : je lui recommanderai d'apporter désormais à sa pensée et à son langage plus de précision ; car, les dispositions subjectives et les susceptibilités de l'heure présente sont aussi des faits dont doit tenir compte un orateur prudent.
J'ai reçu. Monsieur le baron, la lettre que vous m'annonciez de la part de Monsieur le Gouverneur Général (1) ; je ferai donc bien, je pense, de réserver pour ma réponse à Son Excellence, l'examen des questions générales auxquelles votre correspondance touche incidemment.
Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.
(i) Cette lettre est reproduite plus loin, p. i8i. iz
Département politique Bruxelles, le lOjtliit i'Jl{>.
A son Einiitence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
J'ai rhonneiir, en réponse aux honorées lettres de Votre Eminence datées du S courant, de Lui communiquer ce qui suit :
Mojisieur le Gouverneur Général Lui accorde l'autorisation qu'Elle a sollicitée de visiter, à la prison de Saint -Gilles, les prêtres Devroye, Cocheteux et Wit^ temherg, qui y sont détenus. Toutefois, le P. Devroye est invité à comparaître devant le tribunal de Charleroi, dans un procès fixé au 19 juin; il déjiendra de la lon~ gueur des débats s'il pjourra, ou non, être rentré pour le 21. Je ne j)uis pas non plus garantir, d'une manière tout-à-fait certaine, que le vicaire Wittemberg sera à la prison à cette date. Le vicaire Van Houdt est remis en liberté depuis le 6 juin. Il avait été arrêté pour purger la peine qui lui avait été infligée jjar un jugement régulier, rendu contre lui en janvier 1915.
Je me jjermets de faire remarquer à Votre Eminence que seuls les prisonniers qui ont déjà été condamnés, peuvent recevoir des visites ; cette autorisation n'est pjas accoy^dée à ceux (qui se trouvent en détention fjréventive.
Votre Eminence parle du cas d'un séminariste de Matines. Apjrès avoir q)ris des informations précises, je pniis certifier qu'Elle a. été toui-à-fait mal renseignée. Comment pourrait-on créer des difficidtésà un séminariste sous le prétexte qu'il porte sur lui le po?irdît de son Cardinal, alors que ce portrait est exposé et vendu dans toutes les librairies, sans la moindre oppjosition de la part du Gouvernement général ? Si le séminariste fut arrêté, ce ne fut pjas à cause des portraits qu'il
portait sur lui, mais parce que sa carte d'identité n'était pas en règle. Lorsque les autorités compétentes se furent assurées de son identité, il fut remis en liberté. Il n'a mdlement été traduit devant un tribunal. Je me demande si dans les rapports qui sont communiqués à Votre Eminence au sujet de certains incidents. Une faut pas tenir compte des «dispositions subjectives», dont Elle-même parle à propos du P. Pauicels. En tout cas, il seynble bien que les raisons objectives de la manière d'agir du Pouvoir occupant sont rarement envisagées d'une manière tout-à-fait impartiale.
Pour ce qui concerne le sermon incriminé dit P. Pauwels, Monsieur le Goicverneitr Général, à qui j'ai fait rapport, a appris avec satisfaction que Votre Eminence était rapidement intervenue. Il espère que les résidtats de cette intervention continueront à se faire sentir.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma msi dération très distinguée et je suis
So7i tout dévoué,
(s.) Lanchen.
Archevêché de Malines. Malines, le 25 juin 1916.
A Monsieur le baron von der Lancken, Chef du Département politique, Gouvernement Général^
Bruxelles.
Monsieur le baron.
Je vous suis bien reconnaissant de m'avoir procuré la faculté de faire visite à MM. Cocheteux et Wittemberg, détenus à la prison de Saint-Gilles. Ce m'a été une consolation de les revoir. Le Père Devroye était encore à Charleroi^ ainsi que vous l'aviez prévu; je présume que je pourrai user, à une prochaine occasion, de la permission qui m'a été accordée de le voir.
Vous seriez bien aimable de vouloir dire, de ma part, à Son Excellence Monsieur le Gouverneur Général, que je lui sais gré de n'avoir pas insisté sur le cas du Père Pauwels.
Soyez assuré, Monsieur le baron, que l'on vous a mal rapporté l'incident dont je vous ai parlé dans ma lettre du 8 courant et relatif au séminariste Emile Mertens. Il est possible que le libellé définitif du jugement en cause de ce séminariste ne mentionne pas la circonstance que celui-ci était porteur de portraits de son archevêque; mais les interrogatoires d'Enghien et de Braine-le-Comte ont bel et bien porté, longuement et durement, sur cette circonstance. L'élève a été arrêté, le 24 avril, à Enghien; détenu à Braine-le-Comte, le 25 ; conduit à la prison de Mons, le 26; avant sa libération, qui a eu lieu le 28, il a subi un dernier interrogatoire qui n'avait plus du tout le ton ni le caractère des interrogatoires précédents; il est vraisemblable que l'on ne vous aura donné connaissance que de ce dernier interrogatoire.
Vous me faites remarquer, avec raison, que mon portrait est en vente, dans les magasins ; mais vous semblez ignorer que cette vente a été plus d'une fois interdite, notamment à telle époque déterminée, à Namur et à Dinant.
Mais ceci n'a aucune importance et je ne m'en suis jamais plaint à personne; mon unique but était d'appeler votre attention sur certains procédés tracassiers et mesquins de subalternes.
Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute considération.
(s.) D. J. Gard. Mercier, àrch. de Malines.
Pendant que cette correspondance s'échangeait entre le Cardinal et le baron von der Lancken à propos de l'attitude du Pouvoir occupant vis-à-vis des prêtres, le Gouverneur Général, de son côté, entamait une discussion avec S. E. sur le même sujet. Si des ecclésiastiques sont poursuivis et condamnés, soutient-il, c'est parce qu'ils
violent les arrêtés allemands et abusent de leur ministère sacerdotal pour s'ingérer dans le domaine politique. A ce reproche, le Cardinal répond en démontrant que le clergé ne sort pas de sa mission lorsqu'il soutient le patriotisme du peuple et prêche l'amour du sol et des libertés belges.
Le débat s'élargit et s'étendit aux droits du Pouvoir occupant; cette question fera plus tard l'objet d'une longue controverse entre le Cardinal et le baron von der Lancken (voir XXVII).
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 4 juin iOiô.
de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
Votre Eminence sera d'accord avec moi pour regretter les délits commis par des prêtres vis-à-vis dit Pouvoir occupant et les condamnations, qui en sont la conséquence nécessaire. D'après les 7^ecours en grâce qui me sont adresses, je dois conclure que très nombreux sont les inco7ivénients qui résultent du fait que des jyr êtres doivent être ar7^achés à leur ministère, pour aller purger leur peine. Il faid avant tout regretter ces condamnations, parce que la considération et la dignité qui sont attachées à l'état ecclésiastique, en sont atteintes. Toutefois on ne cessera de répéter que Vardeur du patriotisme est^ pjour ces prêtres une excuse. Ou bien on essayera de leur faire accorder les circonstances atténuantes, en disant qu'ils se sont vus forcés de répondre au sentiment pjatriotique de la popidation, quoiqu'ils eussent conscience qu'.en agissant de la sorte, ils contrevenaient à mes ordon7iances .
Je dois déclarer que cette opinion méconnaît complètement la situation juridique des popidations du territoire occupé vis-à-vis du Pouvoir occupant. Car la Convention de La Haye qui, à l'article 43, m'impose le
demir de veiller à l'ordre et an hlen-etre du ])((f/-s, a été ratifiée en 19 10 par les représentants de la Belgique.
Elle a par conséquent la force obligatoire d'une loi du pays, à laquelle la population toute entière, y compris les ministres du culte, doivent se soumettre.
Je devrais me reprocher à moi-même une intraction au droit si, pour des raisons spéciales, je consentais à faire des ejrceptions en /avenir des prêtres. La loi ne permet, dans l'adjiiinistration de la justice, aucune distinction ent7'e les personnes. Je me mettrais aussi en contradiction avec l'esprit du droit de grâce, si je voidais remettre totalement aux condamnés la peine qui leur a été infligée; sans compter que le cas de certains prêtres coupables, qui ont été traduits en justice, exclut tout acte de grâce. Il n'y a qu'un moyen pour les prêtres d'éviter des condamnations, c'est d'observer une attitude calme et de ne pas se mêler de politique. Et c'est pour cela que je m'adresse à Votre Eminence et Lui demande d'engager ses subordonnés à s'abstenir, dans l'exercice de leur ministère et dans toute leur conduite, de toute activité politique, et, à plus forte raison, à ne plus se rendre coupables d'infractions graves à mes ordonnances. Je tiens surtout à ce qu'ils évitent de propager les pjublications clandestines, délit dont ils se sont souvent rendus coupables ces de7miers temjjs.
Puis-je 2^rier Votre Eminence de me faire savoir si je puis compAer sur Sa collaboration pour arriver à ce résultats Je ne demande du reste par là que l'observation des garanties que les évêques ont données de l'attitude correcte du clergé.
Je pjrésente à Votre Eminence V expressiori de ma considération distinguée.
(s.) Freiherr von Bis.nng,
Generaloberst
Archevêché de Malines. Malines, le 23 juin TQ16.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Votre Excellence veut bien m'écrire, dans son honorée lettre du 4 juin, I, 5193, qu'Elle déplore les peines infligées à nos prêtres par les tribunaux militaires.
Mais, ces peines. Elle les estime justifiées, parce que nécessaires au maintien de l'ordre public, dont la Convention de La Haye lui confie la garde.
Le clergé, au surplus, ne peut prétendre, ni à un privilège qui le soustrairait à la justice, ni à une application systématique du droit de grâce.
Il n'y a qu'un moyen pour le clergé d'échapper aux pénalités judiciaires, c'est de s'abstenir de faire de la politique.
Votre Excellence me demande mon concours pour arriver à ce résultat ; Elle invoque les engagements contractés par les évêques belges au nom de leur clergé, envers le Pouvoir occupant.
Tel est, je crois, le résumé fidèle de la dépêche du 4 juin, à laquelle les occupations de mon ministère m'ont empêché, à mon regret, de répondre plus tôt.
Votre Excellence a bien raison de déplorer les durs traitements que nos prêtres ont à subir : je rends hommage à l'élévation de ce sentiment, et le partage vivement avec Elle.
Avec Elle aussi, j'ai le souci de l'ordre public : mais je ne conçois pas de la même façon qu'Elle le moyen de le sauvegarder.
Les évêques et le clergé ont le devoir d'être les meilleurs soutiens de l'ordre : ils le savent, mais ils savent aussi que la Belgique, leur patrie, est toujours. Dieu merci, indé-
pendante, et qu'il serait, à la fois, inique et téméraire de la traiter en pays conquis.
L'Allemagne qui occupe aujourd'hui une très grande partie de nos provinces, mais que le sort des armes peut rejeter demain par delà nos frontières, est une nation belligérante ; la Belgique en est une autre ; aucune des deux n'est victorieuse ; aucune des deux n'a le droit d'asservir l'autre.
Malgré l'occupation militaire d'une très grande partie de ses provinces, la patrie belge n'a pas cessé d'être, de droit, une nation autonome, souveraine ; le respect et l'amour du sol et des libertés belges sont donc pour nous tous, un honneur et un devoir. Apprécier cet honneur, prêcher ce devoir, fait partie de la mission sociale du clergé. En ces heures troubles que nous vivons, chaque âme a le droit de demander à son pasteur : oij est mon devoir ? Qui représente pour moi l'autorité ? Qu'ai-je à faire pour rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, à César ce qui revient à César?
Eh bien. Monsieur le Gouverneur Général, à part quelques expressions trop vives qui échappent, parfois, aux plus sages, dans la chaleur de l'improvisation, et qui ne peuvent entrer en ligne de compte, lorsqu'il s'agit d'apprécier l'état dame général d'une classe sociale, la prédication du clergé n'a pas dépassé, dans la sauvegarde du patriotisme, les limites que je viens de définir. Vingt fois, j'ai personnellement examiné des sermons incriminés par l'autorité civile ou par les tribunaux militaires ; toujours, j'ai constaté que le prédicateur mis en cause, avait simplement affirmé, sans aucune offense directe au Pouvoir occupant, que la patrie belge reste entière, que l'unique autorité légitime pour une conscience de citoyen belge, c'est le Roi Albert, son Gouvernement, sa magistrature, son armée.
Si vous vouliez reconnaître. Excellence, cette vérité de droit élémentaire, les conflits entre vous et nous prendraient fin.
Votre prédécesseur, feu le baron von der Goltz, l'avait compris ; il est imprudent de vouloir comprimer les plus nobles sentiments de la conscience populaire. « Je ne demande à personne », disait-il dans une proclamation affichée à Bruxelles, le 2 septembre 1914, «je ne demande à personne de renoncer à ses sentiments patriotiques. »
Votre Excellence n'a pas désavoué cette fière déclaration.
C'est dans le respect de notre dignité patriotique que le Pouvoir occupant trouvera la plus solide garantie de l'ordre public.
Les évêques belges escomptaient ce respect, lorsque, le 5 février 1915, dans l'engagement auquel votre lettre fait allusion, ils écrivaient : « Les évêques n'ont nullement l'intention de porter atteinte à l'ordre public : et si jamais un membre du clergé était,.à cet égard, oublieux de ses devoirs, ou si les autorités allemandes estimaient q^u'il l'est, nous ne demandons qu'une chose, c'est que le cas soit déféré à l'évêque du diocèse" auquel ce membre du clergé se trouverait appartenir. »
Votre Excellence invoque l'art. 43 de la Convention de La Haye, et nous rappelle que la Belgique y a souscrit. Nous ne l'ignorons pas. Tous les articles de la Convention, nous les faisons nôtres et en demandons avec insistance l'application. Mais tout juste, cet art. 43 prescrit au Pouvoir occupant « d'assurer, autant qu'il est possible, l'ordre et la vie publics, en respectant, sauf empêchement absolu, les lois en vigueur dans le pays. »
Appliquez-nous la Constitution belge sur la liberté de la prédication religieuse : déférez au tribunal ecclésiastique les cas litigieux; vous aurez fait ce qu'il y a de plus juste et de plus sage, pour « assurer l'ordre et la vie publics en respectant les lois en vigueur dans le pays. »
La méthode adoptée par l'épiscopat belge et suivie par le Clergé n'a-t-elle pas fait ses preuves ? Voilà bientôt deux
ans, que nos populations subissent l'étranger, ses réquisitions, ses perquisitions, ses menaces et ses condamnations : pas un seul coup révolutionnaire n'a été monté ; pas un seul de vos soldats n'a été frappé î
À mon tour. Monsieur le Gouverneur Général, je formule donc avec confiance ma conclusion.
Nous sommes tenus, l'un et l'autre, l'un dans l'ordre civil et militaire, l'autre dans l'ordre moral et religieux, à collaborer au bien public.
Prenons, ensemble, pour point de départ, le droit, j'entends le droit naturel et le droit international, qui reconnaît la souveraineté morale de la patrie belge.
Souffrez que, sans attaque directe contre le Pouvoir occupant et sans danger d'insurrection, s'affirme ce patriotisme chrétien que, dans une Lettre pastorale bien antérieure à la guerre,, je n'hésitais pas à appeler une vertu religieuse, « la piété patriotique ».
Vous êtes dans votre rôle, nous ne le contestons pas, lorsque vous fermez les voies d'accès vers l'étranger et que vous arrêtez ceux de nos compatriotes qui tentent de franchir nos frontières ; mais ne traitez donc plus de « traîtres », les héroïques jeunes gens qui, au péril de leur liberté et de leur vie, ont l'ambition d'aller prendre rang dans notre armée. Ne tolérez plus que les tribunaux militaires taxent de « trahison » le civisme le plus pur.
Ne condamnez plus l'éducateur de la jeunesse pour avoir approuvé, ou n'avoir pas improuvé un désir de vaillance légitime ; ne lui infligez ni prison ni amende, pour n'avoir pas dénoncé un élève, un fils spirituel, à la vindicte de vos tribunaux.
Ne faites plus un crime aux âmes généreuses de ne point refuser un morceau de pain, une aumône, un abri temporaire à l'homme du peuple qui s'arrache à son foyer pour courir à la défense de sa patrie. Ne punissez pas la charité.
Ne permettez plus que l'on tende des pièges][aux hon-
nêtes gens, en les invitant à fournir et à transmettre des correspondances ou des écrits non censurés, à secourir des recrues, à trahir des compagnons d'infortune.
Lorsqu'un malheureux est arrêté, ne prolongez pas inutilement sa détention préventive ; accordez-lui un conseil, qui le soutienne moralement et le défende devant ses juges; il y a droit; exigez qu'il y ait proportion entre le délit et la peine ; empêchez que, sous prétexte d'intimidation, on n'abuse des travaux forcés et de la peine de mort.
Nous ne réclamons pour le clergé ni un régime d'exception, ni une application systématique du droit de grâce. Nous ne demandons que l'interprétation loyale de la justice.
N'est-il pas stupéfiant, en vérité, que les Belges en soient réduits à implorer la stricte justice ?
Lorsque l'armée allemande envahit notre sol, le Chancelier de l'Empire avoua, à la face du ^monde, q^e l'Allemagne violait notre droit ; il promettait qu'Elle ne négligerait rien pour réparer ses torts. Ce n'est donc pas au simple respect de la justice que nous devions nous attendre, mais à une large bienveillance, à un esprit de réparation,-à une volonté efficace de réduire au minimum pour nous les conséquences fâcheuses d'une occupation viciéti; dans ses origines.
Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma très haute considération.
(s.) D. J. Càrd. A^ercier, Arch. d^ Malines.
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 28 Juin 1916,
de Belgique.
Archevêque de Malines.
J'accuse réception à Votre Eminence de Son honorée lettre du 23 courant.
Toyf (Vahnrd, pmir érifrr touffe confifsion. Je don faire remarquer que, dans ina lettre' du 4 juin I. 5193, je 71 ai pas déploré les condamnations sévères et justifiées encourues par les prêtres devant les tribunaux militaires ;j'y ai simplement manifesté mon vif regret de constater que, dans certains diocèses, malgré tous 771 es efforts pour faire agir les supérieures ecclésiastiques sur les p?yHres qui leur sont suboi^donnés, le 7iomhre des infractio7is à mes ai^r-êtés commises par les 7nembres du clergé n'a pas diminué.
Be^mièrement encore, des ecclésiastiques n'ont pas craint de profa7ier le caractère sacré des églises en y empoisonnant l'espint de la pojmlation belge et en l'excitant à la haine. Bu haut de la chaire de vérité, ils ont lancé contre mapaUne et contre le Pouvoir occupant des 'injures et des accusations sans preuves ; ils ont dû ét7''e punis pour avoir été, sinon les aiiteurs, au rnoins les pjropagaiidistes de publications bassement inju- 7neuses. Nous ne p)ouvions tolérer que des pi^ètres prêtassent leur co7%ceU7''s à des organisations secrètes dont le bid est de nuire à l'Allemagne et d'accroître les forces de nos ennemis, déjà si co^tsidér^ables, e7% pe7^metta7it à des Belges en âge de servir de p)ctsser la fi^ontière.
Bie7i que je 7i' espère p)as' que ces 7iouvelles déclarations aie7it pour résultat de cha7%ger Vopnnion de Votre Eyninence sur les contrave7itions de nature grave, dont les me7nbres du clergé ne cesserit de se rendre coupables, je ne puis cependant pas négliger de réfuter les appréciations erronées qui se7nblent être à la base de Son jugement. '
Je dois co7tsidérer comme mon p)remier devoir de pj7^otéger de la faço7tda plus é^tergique, dans la partie de la Belgique que 7ious occupons, les intéi^êts allemands, dont Sa Majesté l^Empe7^eur 7n'a confié la garde. Je manquerais à ce devoir si je ne pou7^suivais pas, com7ne
Voh^e Eminence le désirerait, ceux qui posent des actesportant atteinte à la sécurité de l'Empire et ceux qui excitent le peuple à les commettre. Soyez aussi assez équitable, Monsieur le Cardinal, pjour respecter nos sentiments patriotiques, Vous qui non seulement rendez hommage aux manifestations patriotiques des membres du clergé et de la popidation belge en général, mais encore les encouragez dans des circonstances où elles sont de nature à créer des situations intenables.
Pour ce qui concerne le reste de la lettre, je tiens, afin d'éviter des malentendus qui pourraient facilement avoir pour les intéressés des conséquences fâcheuses, à faire les déclarations suivantes :
Pendant l'occupation, le seul pouvoir politique légal, en pays occupé, est celui que j'exerce en ma qualité de Gouverneur Général. C'est à ce pouvoir seid que l'on doit obéissance, et non pas au Roi des Belges et à son gouvernement, dont le pouvoir, en territoire occupé, est éteint, de fait et de droit. Si cette obéissance ne m'est pas consentie de bon gré, je suis alors forcé de l'exiger en employant les lois pénales allemandes. Ces lois sont applicables à tous les habitants du pays occupé, sans restriction aucune et sans égard pour qui que ce soit. Les tribunaux ne font que leur devoir lorsqu'ils appliquent les lois pénales justement et sans considération pour la situation sociale du prévenu. Conformément aux principes du droit allemand, ils ne doivent céder à aucune influence ni se laisser entraîner à juger d'après des directions qui leur seraient données.
C'est à moi seid qu'incombe la responsabilité aussi bien du maintien de l'ordre que du bien-être de lapopu/^ lation et c'est à moi seid qu'il appartient de juger de l'opportunité des mesures qui doivent être prises pour les assurer.
Je n'ai cessé d'apprécier le patriotisme des Belges et
ye 7i'en ai jamais interdit les mani/estations dignes ; voilà bientôt deux années que j'ai accepté la change de {jo^ivemeur Général; si, pendant tout ce temjys, malgi'é les excitations continuelles à la haine et à la résistance passive contre l'état de choses créé par roccupaiion, la population belge a conservé son calme et, comme je le reconnais, fait preuve de dispositions toujours meilleures, il faut sûrement l'attribuer aux mesures (pie j'ai prises, mesures justes, mais que la nécessité rendait parfois sévères. En agissant ainsi, j'accomplis parfaitement mon devoir, qui est de veiller au bien-être du pays confié à mes soins et dont la réalisation 77ie tient à cœur.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considé^^ation distinguée et je suis
Son dévoué,
(s.) Freiherr VOn BisSl7ig, Generaloberst .
Archevêché de Malines. Malines, le 12 juillet 1916.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bîssing, Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Excellence de sa lettre du 28 juin. Peut-être, dans la pensée de son auteur, cette lettre n'exige-t-elle pas de réplique ; mais, à la considérer de mon point de vue^ elle nécessite quelques explications.
1. Votre Excellence revient sur les prédications du clergé et les censure en des termes que je préfère ne pas reproduire.
. Mais pourquoi Votre Excellence a-t-Elle brusquement
coupé court à une correspondance que nous avions ensemble à ce sujet et qu'Elle avait provoquée ?
Elle avait, en effet, à diverses reprises, incriminé les sermons de nos prêtres en termes mal définis ; je pris la confiance de lui demander des précisions, et Elle voulut bien, pour plusieurs cas, ne pas me les refuser ; sur chacun de ces cas, j'instituai une enquête dont je lui communiquai les résultats : ils établissaient le mal fondé des accusations.
Cet examen contradictoire, unique moyen de tirer au clair les cas discutables, empêcha très heureusement plusieurs condamnations hâtives. Serait-il équitable et sage de l'abandonner aujourd'hui pour retomber dans des reproches incontrôlables ?
2. Autre grief : Certains membres du clergé prêtent leur concours à^ des jeunes gens qui cherchent à rejoindre l'armée belge.
Mais, Excellence, la Belgique et l'Allemagne ne sontelles pas — et ce n'est point par notre faute — deux nations ennemies, belligérantes ? Ces nobles cœurs, qui bravent les châtiments les plus durs, jusqu'à l'électrocution, pour aller défendre leur patrie, pouvez-vous ne pas les admirer ? Et cette admiration, pouvez- vous faire au prêtre un crime de la partager?
Quelques-uns de ces braves tombent, en route, victimes de leur vaillance patriotique : ne sont-ils pas une rançon plus que suffisante de vos règlements militaires ?
D'autres arrivent au but et ajoutent à la poignée de soldats de l'Yser quelques unités : mais peuvent-ils inquiéter une armée de huit millions cinq cent mille soldats?
Ce dernier propos n'est pas de moi; il nous a été infligé, il y a quelque dix mois, par un de vos chefs les plus en vue^ Le moment n'était pas venu alors de le relever.
3. Votre Excellence a, dit-Elle, la mission de protéger « la sécurité allemande », die deutsche Sicherheit, et doit;, en conséquence, enrayer toute action qui pourrait amener des « situations intenables », unhaltbaren Zustanden.
Des formules aussi indéterminées ne sont pas de nature à favoriser l'entente à laquelle Votre Excellence m'avait convié.
Àsssurément, la sollicitude du Gouverneur Général doit couvrir l'armée d'occupation ; mais, doit-Elle lui sacrifier le peuple belge ?
Votre Excellence se plaît à nous redire qu'Elle a à cœur « le bien » du pays confié à son administration.
Le premier bien du pays, c'est sa liberté. Traitez, je vous en supplie, les Belges en peuple non encore conquis; ne les exaspérez pas par la prétention d'étouffer leurs espérances d'un meilleur avenir, et votre sollicitude pourra être moins inquiète.
Nous aussi, nous avons le souci de concilier le bien de la Belgique avec la sécurité allemande ; car nous entendons respecter le droit des gens. Aussi, quelle que soit la tournure que prennent un jour les événements militaires, nous prêcherons à notre peuple ce que nous lui avons prêché dès avant l'entrée de vos régiments sur le sol belge, à savoir, que nous devons nous en remettre à notre armée et à nos alliés fidèles, de la défense de notre liberté.
Votre Excellence ne veut voir qu'un danger à l'ordre public, l'exaltation du patriotisme. J'en vois un autre : l'exaspération d'un peuple irijustement opprimé.
Votre Excellence ne voit qu'un remède au mal qu'Elle craint, la force. J'en vois un meilleur : le respect de la dignité civique.
Je crois connaître, mieux que l'étranger, l'âme du peuple belge.
4. Désireuse de prévenir des équivoques. Votre Excellence consacre la seconde partie de sa lettre à un énoncé de principes sur la situation du Pouvoir occupant, sur les responsabilités qui lui incombent, sur la façon dont Elle entend nous régir.
Il y a entre nous, à ce sujet. Monsieur le Gouverneur Général, une fondamentale et irréductible divergence.
Une nation n'a qu'une Autorité souveraine légitime ; il ne se conçoit pas qu'elle en ait deux.
Tant que la Belgique n'est pas reconnue, par le Droit des gens, partie intégrante de l'Empire allemand, les provinces occupées relèvent, en droit et devant la conscience morale, de leur Autorité légitime et d'elle seule.
L'occupant y possède un Pouvoir de fait^. il n'y a point de droit.
Le Pouvoir de fait, l'occupé le subit.
Le devoir moral d'obéir ne va qu'à l'Autorité du Gouvernement légitime qui, pour être momentanément entravé dans l'exercice partiel de ses prérogatives souveraines, n'en demeure pas moins le Gouvernement du pays.
Je sais que ce Gouvernement nous demande de subir, sans révolte extérieure, les règlements du Pouvoir occupant, aussi longtemps qu'ils ne violent pas les Conventions internationales et notre dignité patriotique : je sais qu'il attend de nous, dans ces limites, le respect de ces règlements, afin d'épargner à la Belgique une situation pire que celle qui lui est, de force, imposée.
Aussi, nous respectons ces règlements et nous en prêchons le respect.
Mais lorsque le Pouvoir occupant viole la Convention de La Haye ou porte atteinte à la dignité d'homme ou de citoyen du peuple belge, nous élevons la voix et nous protestons.
Votre Excellence a la prétention d'étouffer cette voix et d'avoir seule la parole : Seule, dit-Elle, Elle a qualité pour juger de ce que demandent l'ordre public et le bien-être de nos populations.
Pardon, Excellence.
La convention de La Haye n'est pas un décret de l'occupant, elle est un Contrat international. Ce contrat, l'Allemagne l'a souscrit, comme l'a souscrit la Belgique.
Nous sommes impuissants à contenir la force de votre
bras militaire, mais nous avons le droit et le devoir de libérer notre conscience, en vous rappelant que vous rendrez compte, un jour, devant le tribunal international de La Haye et devant l'histoire, de l'usage ou de l'abus que vous aurez fait de l'arme du Pouvoir.
L'Empire que vous représentez s'est engagé à La Haye à ne point mésuser de ce pouvoir, s'il en devenait un jour le détenteur. Votre conscience est liée par cet engagement.
Kant, qui a perverti la pensée philosophique de l'Allemagne, et dont je me flatte d'avoir, toute ma vie, combattu la pernicieuse influence, Kant a voulu soustraire le Droit à la Morale, — d'où l'identification du Droit à un Pouvoir qui se trouve alors réduit à une simple faculté de contrainte — mais la conscience de l'humanité proteste contre cette identification arbitraire qui justifie le despotisme.
Je crains bien que Votre Excellence ne se laisse dominer, à son insu, par cette fausse conception juridique, lorsque, malgré sa loyauté naturelle et ses sentiments religieux, malgré les promesses qu'Elle nous avait faites, de vive voix et par écrit, d'atténuer nos infortunes et de panser nos plaies. Elle déclare aujourd'hui n'attendre que des rigueurs de la force l'affermissement de son Pouvoir d'occupation.
Agréez, je vous prie. Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma très haute considération.
(s.) D. J. Càrd. Mercier, Àrch. de Malines.
XXV. — Protestation des évêques contre l'enrôlement, dans les rangs de l'armée allemande, de jeunes gens belges nés de parents allemands.
Le gouvernement impérial avait manifesté l'intention d'enrôler de force dans les rangs de l'armée allemande les jeunes gens qui, nés en Belgique de parents allemands, avaient opté pour leur pays natal et, par conséquent, avaient acquis légalement la nationalité belge. A différents endroits, notamment à Bruxelles, à Verviers, à Nivelles, de nombreux jeunes gens, se trouvant dans ce cas, avaient été convoqués devant les autorités militaires. Après avoir subi un examen médical, ils avaient reçu un congé provisoire, en attendant qu'il fût statué sur leur affectation.
Le Cardinal, ainsi que les évêques de Liège, de Namur et de Tournai protestèrent contre ces mesures qui violaient ouvertement la Convention de La Haye :
Archevêché de Malines. Malines, le 3 juillet 191Ô.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Excellence,
La population belge s'émeut à la nouvelle que des jeunes gens nés de parents allemands, mais qui ont opté pour la nationalité belge, seraient menacés d'être enrôlés dans l'armée allemande.
Une pareille mesure serait en opposition avec la Convention de La Haye à laquelle l'Allemagne a souscrit.
Elle ferait violence aux sentiments les plus élevés de la patrie belge, en lui arrachant des fils d'adoption. Elle torturerait les consciences de nombreux jeunes gens qui, souffrant
— IDG —
déjà, aujourd'hui, de ne pouvoir servir leur patrie, se. verraient alors contraints de porter les armes contre elle.
Au nom des intérêts moraux dont ils ont la garde, les évêques belges prennent leur recours auprès de Votre Excellence. Ils Lui expriment la confiance qu'Elle ne négligera rien pour détourner les autorités de l'Empire d'une aussi flagrante dérogation au Droit international et aux droits de la conscience; qu'Elle aura à cœur d'épargner à notre pays, déjà si éprouvé, une aussi cruelle humiliation.
Agréez, Excellence, l'hommage de nos sentiments de reconnaissance pour l'intervention que nous sollicitons d'EUe et qu'Elle ne voudra pas nous refuser, et de très haute considération.
(5.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines. Th. Louis Heylen, Evêque de Namur.
M. H. RuTTEN, Evêque de Liège.
Am.,M. Crooy, Evêque de Tournay.
Le Gouverneur Général ne répondit pas à la lettre des évêques, pas plus d'ailleurs qu'à une pétition dans le même sens qui lui avait été adressée par un groupe de personnalités de la Belgique occupée, appartenant au monde de la haute magistrature et de la politique. Toutefois, les mesures qui avaient reçu un commencement d'exécution, furent suspendues et le projet d'enrôlement forcé des jeunes gens belges nés de parents allemands, ne fut pas exécuté.
XXVI. — L'allocution du Cardinal à l'église Sainte-Qudule le 21 juillet 1916
Le gouverneur de Bruxelles, le lieutenant-général Hurt, avait , détendu de célébrer la fête nationale du 21 juillet. Dans un arrêté, affiché dès le 17, il menaçait de 6 mois d'emprisonnement et de 20,000 marks d'amende ceux qui se livreraient ce jour à des « démons- » trations, telles que : réunions publiques, .cortèges, rassemblements, y harangues et discours, fêtes scolaires, déposition de fleurs devant » certains monuments, etc., pavoisement d'édifices publics ou » privés, fermeture des magasins, cafés, etc., à des heures exception- » nelles ».
La veille de la fête, nouvel avis du gouverneur : il déclarait avoh' appris qu'un petit groupe de personnes irréfléchies avaient engagé le public à résister à l'application de son arrêté; les habitants devaient être en garde contre ces excitations, car les peines prévues seraient appliquées avec la plus grande rigueur et sans indulgence.
Ces menaces étaient accompagnées d'exhibitions, dans les rues, d'autos-mitrailleuses, destinées à intimider la population.
Toutes ces mesures n'-eurent d'autre résultat que d'exciter davantage les Bruxellois à manifester leurs sentiments patriotiques ; ils trouvèrent mille moyens, plus ingénieux les uns que les autres, pour célébrer la fête nationale, tout en respectant la lettre de Tarrêté,
Dans la plupart des églises, un service funèbre pour les soldats tombés au champ d'honneur, remplaça le Te Deiim traditionnel. A Sainte-Gudule, la cérémonie fut rehaussée de la présence du Cardinal. La vaste église était bondée ; des centaines de personnes, n'ayant pu y trouver accès, stationnaient, sur la place avoisinante.
A l'Évangile, le Cardinal, revêtu des ornements sacerdotaux et coiffé de la mitre, monta en chaire et prononça l'allocution suivante :
Avant de prendre la parole, je vous invite, Mes Frères, à faire tous un acte de volonté : s'il vous arrivait d'éprouver une émotion vive, contenez-la. L'heure n'est pas venue de donner une expression adéquate à toute l'intensité de nos sentiments.
« Jérusalem facta est habit at io exterorum ; » dies festi ejiis conversi sunt m hictiim. »
« Jérusalem devint la demeure des étran- » gcrs ; ses jours de lêtc se changèrent » en jours de deuil. »
(l'T livre dos Macliabtes, (.,'liap. I, v. l{o-\i.)
Mes bien chers Frères,
Nous devions ici nous réunir, pour fêter le 85^ anniversaire de notre indépendance nationale.
Dans quatorze ans, à pareil jour, nos cathédrales restaurées et nos églises rebâties seront toutes larges ouvertes; la foule s'y précipitera ; notre Roi Albert, debout sur son trône, inclinera, mais d'un geste libre, devant la majesté du Roi des rois, son front indompté; la Reine, les princes royaux l'entoureront ; nous réentendrons les envolées joyeuses de nos cloches, et, dans le pays entier, sous les voûtes des temples, les Belges, la main dans la main, renouvelleront leurs serments à Dieu, à leur souverain, à leurs libertés, tandis que les évêques et les prêtres, interprètes de l'âme de la nation, entonneront dans un élan de reconnaissance joyeuse, un triomphal Te Deum.
Aujourd'hui, l'hymne de la joie expire sur nos lèvres.
Le peuple juif, captif à Babylone, assis, en larmes, au bord de l'Euphrate, regardait couler les eaux du fleuve. Ses harpes muettes pendaient aux saules du rivage. Qui aurait eu le courage de chanter le cantique de Jéhovah sur un sol étranger ?
«Terre patriale de Jérusalem, s'écriait le psalmiste, si jamais je l'oublie, que ma main se dessè.he ! Que ma langue reste collée à mon palais, si je cesse de penser à toi, si tu n'es plus la première de mes joies ! »
Le psaume s'achève en paroles imprécatoires : Nous nous interdisons de les reproduire : nous ne sommes plus du Testament ancien qui tolérait la loi da talion « œil pour œil, dent pour dent ». Nus lèvres purifiées par le feu de la charité chrétienne ne profèrent point de paroles de haine.
Haïr, c'est prendre le mal d'autrui pour but, et s'y complaire. Quelles que soient nos douleurs, nous ne voulons pofnt de haine à ceux qui nous les infligent.
La concorde nationale s'allie, chez nous, à la fraternité univeiselle.
Mais, au-dessus du sentiment de l'universelle fraternité, nous plaçons le respect du droit absolu, sans Lqucl il n'y a pas de commerce possible, ni entre les individus, ni entre les nations.
Et voilà pourquoi, avec saint Thomas d'Aquin, le Docteur le plus autorisé de la théologie chrétienne, nous proclamons que la vindicte publique est une vertu.
Le' crime, violation de la justice, attentat à la paix publique, qu'il émane d'un particulier ou d'une collectivité, doit être réprimé. Les consciences sont soulevées, inquiètes-, à la torture, tant 'que le. coupable n'est pas, selon l'expression si saine et si forte du langage spontané, remis à sa place. Remettre les choses et les hommes à leur place, c'est rétablir l'ordre, rasseoir l'équilibre, restaurer la paix sur les bases de la justice.
La vengeance publique, ainsi comprise, peut irriter la sensiblerie d'une âme faible, elle n'en est pas moins, dit saint Thomas d'Aquin, l'expression, la loi de la charité la plus pure et du zèle qui en est la flamme.
Elle ne se fait pas de la souffrance d'autrui une cible, mais une arme, vengeresse du droit méconnu.
Comment voulez-vous aimer l'ordre, sans haïr le désordre ; souhaiter intelligemment la paix, sans expulser ce qui la ronge ; aimer un frère, c'est-à-dire lui vouloir du bien, sans vouloir que, de gré ou de force, sa volonté se courbe devant les imprescriptibles rigueurs de la justice et de la vérité ?
C'est de ces sommets qu'il faut considérer la guerre, pour en comprendre la grandeur.
Encore une fois, vous vous heurterez, peut-être, à des tempéraments efféminés, pour lesquels la guerre n'est qu'explosion de mines, éclatements d'obus, tueries d'hommes, effusion de sang, cadavres entassés ; vous trouverez des politiciens, à la vue basse, qui ne voient d'autre enjeu à une bataille, qu'un intérêt d'un jour, la prise ou la reprise d'un territoire ou d'une province.
Mais non. -Si, malgré ses horreurs, la guerre — j'entends la guerre juste — a tant d'austère beauté, c'est qu'elle est l'élan désintéressé de tout un peuple qui donne ou est disposé à donner ce qu'il a de plus précieux : sa vie, pour la défense ou la revendication de quelque chose qui ne se pèse pas, ne se chiffre pas, ne s'accapare pas : le Droit, l'Honneur, la Paix, la Liberté.
Ne sentez-vous pas que, depuis deux ans, la guerre, l'attention ardente, soutenue que, d'ici même, vous lui prêtez, vous purifie, vous dégage de vos scories, vous recueille, vous fait monter vers quelque chose de meilleur que vous ?
C'est vers l'idéal de la justice et de l'honneur que vous montez. ,Son attrait vous soulève.
Et, parce que cet idéal — s'il n'est pas une abstraction vaine qui
s'évapore avec les fictions d'un rêve — doit avoir son siège dans un sujet subsistant et vivant, je ne me lasse pas d'affirmer eette vérité qui nous tient sous son jou^' : Dieu se révèle le Maître, conducteur des événements et de nos volontés, Maître sacré de la conscience universelle.
Ah ! si nous pouvions serrer dans nos bras, nos héros qui, là-bas, se battent pour nous, ou, dans le sous-sol, attendent frémissants, leur tour d'aller au feu; s'ils nous permettaient de surprendre les battements de leur cœur, n'est-ce pas que c'est cela qu'ils nous répondraient : Je suis au- devoir, je m'immole à la justice. Et vous, épouses et mères, dites-nous, à votre tour, la beauté de ces années tragiques. Épouses, dont chacune des pensées s'en va, triste mais résignée, vers l'absent, lui porter vos aspirations, votre longue attente, votre prière; Mères, dont l'existence partagée se consume dans l'angoisse de chaque minute, vous les avez donnés vos fils, et vous ne les reprendrez pas ; à chaque minute aussi, l'admiration nous tient, haletants, devant vous. Le chef de l'une de nos plus nobles familles m'écrivait : « Notre fils du 7e de ligne est tombé ; ma femme et moi en avons le cœur brisé; cependant, s'il fallait, nous le redonnerions encore. »
Un vicaire de la capitale vient d'être condamné à 12 ans de travaux forcés. On me permet d'aller dans sa cellule, l'embrasser, le bénir. « J'ai, dit-il, trois frères au front; je crois être ici, suitout pour avoir aidé le plus jeune — il a dix-sept ans — à rejoindre ses aînés; une de mes sœurs est dans une cellule voisine ; mais, j'en remercie le bon Dieu, ma mère ne reste pas seule ; elle nous l'a fait dire ; d'ailleurs, elle ne pleure pas. »
N'est-ce pas que nos mères font songer à la mère des Machabccs ? Que de leçons de grandeur morale ! Ici mè.me, et sur les chemins de l'exil et dans les prisons, et dans les camps de concentration, en Hollande, en Allemagne !
Pensons-nous assez à ce que doivent souffrir ces braves qui, depuis le début de la guerre, au lendemain de la défense de Liège et de Nanuir ou de la retraite d'Anvers, ont vu leur carrière militaire brisée et rongent leur frein ; ces gardiens du droit ou de nos franchises communales, que leur vaillance a réduits à l'inaction ? Il y a du courage dans l'élan, il n'y en a pas moins à le contenir, il y a même plus de vertu» => parfois, à pâtir qu'à agir.
Et CCS deux années de soumission calme du peuple belge à l'inévitable ; cette ténacité profonde qui faisait dire à une humble femme, devant laquelle on discutait les possibilités d'une prochaine conclusion de paix : « Oh ! pour nous, il ne faut rien presser : nous attendrons encore. »
Comme tout cela est beau et plein d'enseignement pour les générations à venir!
Voilà ce qu'il faut voir, mes frères, la magnanimité de la nation dans le sacrifice, notre universelle et persévérante confraternité dans les angoisses, dans les deuils et dans la même invincible espérance ; voilà ce qu'il faut regarder, pour estimer, à sa valeur, la patrie belge.
Or, les premiers artisans de cette grandeur morale, ce sont nos soldats.
En attendant qu'ils nous reviennent, et que la Belgique reconnaissante acclame les vivants et auréole la mémoire des morts, élevonsleur dans nos âmes un monument permanent de religieuse gratitude.
Prions pour ceux qui ne sont plus. N'excluons personne de notre commisération. Le sang du Christ a coulé pour tous. Il en est vraisemblablement qui expient en Purgatoire les dernières traces de leur humaine faiblesse. Il yous appartient de hâter leur entrée au Paradis. Secourez la détresse du pauvre connu, du pauvre honteux. Donnez votre superflu à ceux qui manquent du nécessaire. Assistez à la Messe qui, chaque semaine, se célèbre dans l'église de votre paroisse pour nos soldats défunts; conduisez-y vos enfants ; engagez-les à communier et communiez avec eux.
Priez aussi pour ceux qui tiennent toujours sur la ligne de feu. A l'heure où je vous parle, dites-vous qu'il y en a qui agonisent : la perspective de l'éternité est dressée devant eux. Pensons à eux; obtenons-leur une sainte mort.
« Nos soldats sont nos maîtres, évrivait hier un académicien français, ils sont nos chefs, nos professeurs, nos juges, nos soutiens, nos véritables amis, soyons dignes d'eux, imitons-les ; pour nous engager à ne pas faire moins que notre devoir, ils sont invariablement disposés è, faire plus que le leur. »
L'heure de la délivrance approche, mais n'a pas encore sonné. Demeurons patients. Ne laissons pas fléchir nos courages. Abandonnons à la divine Providence le soin de parfaire notre éducation nationale.
Jeunes femmes, jeunes filles, laissez-moi vous demander si vous considérez assez la gravité de l'heure présente. De grâce, ne vous montrez pas étrangères au deuil de la Patrie ! Il y a des mises, des attitudes qui insultent à la douleur.
La modestie, est pour vous, une auréole et une vertu : elle est, en plus, aujourd'hui, un devoir patriotique.
Songez, vous aussi, aux privations et à l'endurance de nos soldats.
Pénétrons-nous, tous, de la grande loi de l'austérité de la vie. « Combien nous devrions, poursuit le patriote que je viens d'invoquer, combien nous devrions dans les conditions relativement facitcs et dans
les reliions moins exposées qui sont les nôtres et qui ne méritent pas le nom de zone de feu, nous appliquer à nous réduire, à nous simplifier, et comme les soldats, mais à notre manière, à nous affirmer avec une plus directe énerj^ie ! N'acceptons pas une minute de distraction ni de relâchement. Ne dépensons toutes les minutes de notre vie, que pour le gain magnifique auquel nos frères sacrifient si amoureusement Ja leur.
Et de même qu'au front, nos héros nous présentent l'admirable et consolatrice image d'une indiscutable union, d'une fraternité militaire que rien ne saurait rompre; ainsi, dans nos rangs moins serrés et d'une discipline plus flottante, nous aurons à cœur, cependant, d'observer la même cohésion, la même concorde patriotique. Nous respecterons la trêve imposée à nos querelles par la grande cause qui doit seule employer et absorber tous nos moyens d'attaque et de combat ; et, si des impies "ou des malheureux ne comprenant pas l'urgence ni la beauté de cette prescription nationale, s'obstinent à vouloir, malgré tout, entretenir et attiser les passions qui, par ailleurs, nous séparent, nous détournerons la tête, et nous continuerons, sans leur répondre, de demeurer fidèles au pacte de solidarité, d'amitié, de loyale et de bonne confiance que nous avons, même malgré eux', conclu avec eux, sous le grand souffle de la guerre.
La date prochaine du premier centenaire de notre indépendance, doit nous trouver plus forts, plus intrépides, plus unis que jamais. Préparons-nous y dans le travail, dans la patience, dans la fraternité. Lorsque, en 1930, nous remémorerons les années sombres 1914-1916, elles nous apparaîtront les plus lumineuses, les plus majestueuses, et, à la condition que nous sachions dès aujourd'hui le vouloir, les plus heureuses et les plus fécondes de notre histoire nationale. Per cnicem ad litcem. Du sacrifice jaillit la lumière.
A la fin de l'office, l'orgue joua la Brabançonne ; jusque là, ie public, obéissant aux recommandations du Cardinal, avait contenu son émotion ; mais à peine les -dernières notes de l'hymne national s'étaient-elles fait entendre que, spontanément, un cri jaillit de toutes les poitrines. Vive la Belgique ! Vive ie Roi !
A l'issue de la cérémonie, le Cardinal fut, selon l'usage, reconduit processionnellement à la maison du doyen, située tout près de l'église. La foule massée tout près de la porte de la sacristie, l'ovationna aux cris de : Vive le Cardinal ! Vive la liberté !
Le soir, vers 8 heures, des passants reconnurent Tautomobile de l'archevêché qui stationnait devant la porte de l'Institut St-Louis ; aussitôt un attroupement se forma; dès que le Cardinal prit place
dans sa voiture pour rentrer à Malincs, H fut accueilli par les acclamations enthousiastes d'une foule de plus en plus dense. Un officier allemand surgit, accompagné d'un détachement de soldats et, brutalement, ordonna une charge à la baïonnette : plusieurs personnes furent blessées. La voiture du cardinal s'éloigna rapidement par la rue de Brabant, dans la direction de Malines.
Dès le lendemain, le lieutenant-général Hurt envoya au Bourgmestre de Bruxelles une lettre dont nous extrayons le passage suivant : (i)
Lorsque, dans la soirée, le Cardinal Mercier a traversé la ville en automobile, il s'est produit des manifestations en opposition directe avec les prescriptions de V autorité allemande, et de nature à inciter la population à la résistance et à des actes irréfléchis. Vous conviendrez , Monsieur le Bourgmestre, qu'aucune puissance occupante au monde ne peut souffrir une pareille provocation.
Par conséquent, j'ai proposé à Monsieur le Gouverneur Général d'infliger une amende à l'agglomération bruxelloise.
M. le Gouverneur Général a donné suite à ma proposition et a infligé une amende d'un rnillion de marks ....
Les incidents qui avaient marqué la journée du 21 juillet donnèrent lieu à un échange de lettres entre Son Éminence et le Gouvernement Général :
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 24 juillet 1916. de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
Dans tout le pays, la journée du 21 juillet s'est passée sans incident : ce n'est qu'à Bruxelles qu'on s'est livré à une manifestation incompatible avec le régime d'occupation. Cette manifestatiofi est pa^'tie de Votre Eminence Elle-même. Les rapports qui me sont parvenus m'apprennent que, ait cours de l'allocution qu'Elle a
(i) Cette lettre fut publiée dans les journaux censurés. Le texte que nous donnons est extrait de La Belgique du 24 juillet.
prononcée à Ste-Gtidule, Elle ^-'esl exprimée comme suH : « L'heure de la délivrance approche, mais n'a pas » encore sonné. Celui qui porte la respoiisabilité de » cette guerre épouvantable, doit être remis à sa place. » Celui qui a déchaîné cette catastrophe sur la pauvre » Belgique, doit être puni.
» Mes chers frères, priez pour les martyrs de la y> liberté; restez fermes et inébranlables dans votre » espérance; la délivrance est proche.
» Tn vicaire de notre diocèse a été condamné à y> 12 ans de travaux forcés, une religieuse de notre » Sainte Eglise à 6 ans de prison. Priez pour ces mar- » tyrs qui languissent dans une cellule de prison, pour » axoir servi leur Roi et leur pays.
» iSSO... une date historique, à laquelle le peuple » belge a arraché sa liberté à ses oppresseurs... Bans » 14 ans et quelques jours, toutes les églises de Belgique » retentiront des cris de joie et d'allégresse de toute la » population belge. Notice taleiu^eux Roi Albert et notre » Rei7ie, nos princes seront portés en triomphe à travers » les rangs des héros de l'armée belge. »
Avant de prendre position vis-à-vis de cet incident, je prie Votre Eminence de me donner des explications aussi vite que possible et de me dire si les extraits cités pÀus haid reprodîdsent exactement les paroles qu'Elle a 2jro7ioncées. Des malentendus se sont déjà pjroduits dans des cas semblables ; aussi, je crois utile que Votre Eminence me communique Elle-même le texte de cette partie de son allocution. Il m'intéresserait surtout de savoir si Votre Eminence a parlé, avec une telle certitude, de l'heure prochaine de la délivrance. S'il en est ainsi, Elle voudra bien me faire connaître les motifs sur lesquels Elle base Son afp^mation.
A raison de l'importance que j'attache à ce fait, je serais reconnaissant à Votre Eminence de me faire parvenir une réponse détaillée.
Cet incident me dispense de répondre à l'honorée lettre de Votre Eminence datée du 12 courant. Comme je ne puis partager les idées qui y sont exprimées, même lorsqu'elles sont purement théoriques, j'ai chargé le chef de mon département politique de répondre à Votre Eminence.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération la plus distinguée.
(s.) Freiherr VOn Bissing, Generaloberst.
Archevêché de Maline^, Malines, le 25 juillet 1916.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing^
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Je me fais un devoir de répondre, par retour du courrier, ainsi que Votre Excellence m'en a exprimé le désir, à la lettre I, 6713, qu'Elle m'a fait l'honneur de m'adresser en date du 24 juillet, et que j'ai reçue ce matin.
Il est heureux que Votre Excellence ait eu la bonne inspiration de me soumettre le rapport qui lui a été fait sur l'allocution que j'ai prêchée, le 21, à Ste-Gudule. Il n'y a rien de meilleur, en effet, que d'aller droit au but. Ce pro« cédé, s'il eût toujours été suivi, nous eût épargné, dans le passé, des malentendus dont nous nous trouvons également soucieux,- aujourd'hui, de prévenir le retour.
Désireux de répondre, aussi adéquatement que possible, à la préoccupation de Votre Excellence, je lui présenterai, en deux colonnes juxtaposées, les allégations que le rapport m'attribue, et le texie de ma prédication.
Le rapport me prête, en 24 lignes placées entre guillemets, neuf propositions.
Sur ces 'neuf propositions, 4 sont inventées de toutes pièces.
Une proposition reproduit fidèlement une ligne de mon discours.
Les quatre autres propositions, je les ai dites, mais pas dans le sens ni à la place que le rapport leur attribue.