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rhôtel de ville. En l'absence du bourgmestre, il fut reçu par un employé qui lui dit que les ordres avaient été donnés par les Alle| mands. Voulant se rendre exactement compte 'de la portée de ces ordres, M. le doyen alla trouver le commandant : celui-ci déclara qu'il avait en effet ordonné que la ligne téléphonique fût gardée par les notables de la ville, mais qu'il n'avait désigné aucune catégorie de personnes.
M. le doyen s'empressa d'écrire au bourgmestre la lettre suivante :
Monsieur le Bourgmestre,
Je défends à tous les prêtres et religieux de mon district de faire la surveillance de la ligne téléphonique et j'assume, moi, la responsabilité de ce refus
Malgré les sollicitations dont il fut l'objet, M. le doyen refusa de retirer son ordre de défense. L'autorité communale convoqua des civils pour remplacer les prêtres récalcitrants et l'incident fut clos.
XXI. — Avant de partir pour Rome, le Cardinal recommande encore à von Bissing les intérêts moraux et religieux des prisonniers politiques.
Archevêché de Malines. Malines, le 11 janvier 1910.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Au moment de quitter^pour quelques jours,la Belgique (1), je prends la confiance d'appeler, encore une fois, la bienveillante attention de Votre Excellence sur des intérêts moraux et religieux qui sont gravement en souffrance dans les prisons et dans les chambres des Kommandantur.
Presque tous les détenus — et leur nombre a toujours été en augmentant — sont mis au secret dès leur arrestation et ils y restent jusqu'au jugement. Or, l'Autorité allemande a pris pour règle d'interdire aux prisonniers au secret l'assistance aux offices religieux. Il en résulte que ces victimes de la grande infortune que subit la Belgique, bien qu'elles n'aient, pour la plupart, rien à se reprocher en conscience, sont, en réalité, dénuées de tout réconfort intérieur et livrées aux périls de la dépression morale.
Ce régime. Excellence, est intolérable et je me verrai obligé de le signaler à mon Chef Suprême, le Souverain Pontife.
L'Autorité allemande n'a aucune raison valable de le maintenir.
(i) Le Cardinal quitta la Belgique à destination de Rome le 12 janvier et rentra le 27 février.
La chapelle de la prison est, en effet, ainsi disposée, que chaque prisonnier est dans une stalle séparée^ d'où il ne peut voir ses voisins ni communiquer avec eux. Les surveillants, postés au centre de l'hémicycle, ont vue sur toutes les stalles.
Au surplus, le prêtre qui dit la Messe et y prêche, est allemand. Votre Excellence se rappellera que, par égard pour la délicatesse du sentiment patriotique des détenus, j'avais demandé qu'un prêtre belge pût remplir le ministère religieux auprès des prisonniers belges, sous la surveillance de l'Autorité allemande d'ailleurs, et que cette prière a été écartée. L'aumônier allemand a donc seul la possibilité d'agir par la parole ou par le geste sur les détenus. Je supplie, une dernière fois. Votre Excellence, d'avoir pitié de tant d'âmes, — il y a plus de 400 détenus, non jugés, en ce moment, à Bruxelles, — qui souffrent d'inanition morale et religieuse.
Je La supplie avec une insistance plus vive encore, de ne point refuser davantage aux prévenus et aux condamnés la faculté de se confesser à un prêtre à qui il leur soit humainement possible de s'ouvrir en toute confiance. On a été jusqu'à refuser un prêtre belge à des condamnés à mort. Votre Excellence, qui a une âme religieuse, comprendra que ces faits soulèvent l'indignation du peuple croyant et sont, pour nous, pasteurs, une torture. Puis, au moment de la mort, le condamné n'a-t-il pas à exprimer des volontés et des désirs qui ne se disent qu'à quelqu'un de toute confiance ?
J'ai laissé, jusqu'à présent, sans réponse, la lettre n° 10637, que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser sous la date du 15 décembre 1915, parce que J'avais considéré cette lettre comme la conclusion d'une correspondance, déjà longue, relative au ministère de la prédication de notre clergé.
Mais Votre Excellence a joint à sa lettre un extrait du XX^ Siècle dont la communication pourrait donner lieu à une équivoque.
Votre Excellence souligne dans une correspondance soi-disant envoyée de Bruxelles au Havre, un passage où il est dit : « L'exemple qu'a donné au clergé belge le Chef de l'Épiscopat, le programme qu'il lui a tracé dans sa fameuse
Lettre pastorale, ont stimulé le zèle des plus timides ». Je
devine que l'intention de Votre Excellence en appelant mon attention sur ces deux lignes, est d'insinuer que, si des écarts de parole se produisaient dans les églises, l'auteur de la Lettre pastorale de Noël 1914 en serait responsable.
Dès les premiers jours de janvier 1915, j'eus l'honneur d'écrire à Votre Excellence, que ma Lettre soutiendrait le courage de nos populations et préviendrait les désordres séditieux que l'Autorité allemande alarmée nous faisait entrevoir. Fort de cette certitude, je refusai de retirer et ma Lettre et l'ordre donné au clergé de la lire. Une année entière d'expérience doit avoir démontré aux plus pessimistes, que mes prévisions étaient justes et, dès lors, nous devrions être unanimes à vouloir l'accord des règlements et des mesures de police du Pouvoir occupant avec le respect du patriotisme et de la dignité nationale du peuple belge. Au fond, c'est ce que l'article du XX^ Siècle veut dire et, dans ce sdns, je ne puis que m'y rallier.
Agréez, je vous prie. Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma très haute considération.
(5.) D. J. Mercier, Arch. de Malines.
XXIi. — Nouvelles plaintes du B"" von Bissing au sujet des prédications du clergé.
Le Gouverneur Général Bruxelles, Je 29 février 1910. de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Je x>orle à la connaissance de Votre Eminence que, le 18 février courant, le vicaire Wittemherg, au cours d'un sermon qu'il a prêché dans l'église de Sainte-Alice, à Bruxelles, s'est exprimé comine suit :
« Le 2^euple allemand est un peuple menteur. Jusy> qu'ici le Pape n'a entendu que la cloche alle^nande ; » maintenant, il entend la cloche lelge. Le Cardinal de » Malines a été reçu par le Pape en même temps qu'un y> autre prêtre belge; il sera de retour dans quelques » jours et rapportera de très bonnes nouvelles pour les » Belges. Les Allemands doivent être rendus respon- » sables de tout ce qui s'est passé dans notre pays; la » Belgique recevra une j^artie de l'Allemagne. »
Le vicaire Wittemberg lavait déjà jorécédemment d&nné lieu à des plaintes ; Votre Eminence, dans Sa lettre du 3 décembre 1915, avait répondu qu'Elle n'avait pas pu pousser à fond l'enquête qu'Elle avait commencée à son sujet.
Je ijrie maintenant Votre Eyninence de me dire comment Elle demandera à ce prêtre compte de sa conduite, et quelles mesures Elle compte prendre pour
éviter que, à l'avenir, les prédicateurs ne fassent plus, du haut de la chaire, des déclarations qui :
i°) sont injurieuses pour la nation allemande et,
par conséquent, pour l'armée d'occupation ; 2") sont de natui^e à troubler et à exciter la pjopula-
tion belge ; S") sont tout à fait étrangères au ministère de la
prédication.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération distinguée.
Archevêché de Malines. Malines, le 6 mars 1916.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing, Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Rentré, depuis peu de jours, en Belgique, je me fais un devoir de remercier bien sincèrement Votre Excellence des facilités qu'Elle m'a accordées pour l'accomplissement de mon voyage à Rome. Je n'ai eu qu'à me louer, à l'aller et au retour, des attentions courtoises dont j'ai été l'objet sur mon parcours et à la frontière.
La dépêche de Votre Excellence — N° 2021, 29 février — me rappelle qu'à la date du 3 décembre, je déclarais n'avoir pu mener à bout une enquête qui m'avait alors été demandée sur les prédications de M. Wittemberg, vicaire de Ste- Alice. En effet, j'ignorais et, jusqu'à présent, j'ignore les griefs précis sur lesquels devrait porter mon examen. Mais, cette fois, Votre Excellence veut bien appeler mon attention sur un sermon prêché par le même M. Wittemberg, le 13 février, et précise le thème reproché au prédicateur. J'ai donc aussitôt mandé M.le Vicaire de Ste-Àlice à l'archevêché et voici, en substance, l'explication qu'il m'a fournie :
Mon sermon avait pour objet, dit-il, le commentaire des paraboles du grain de sénevé et du levain. Je m'y étendis sur le développement extraordinaire de l'Église à ses débuts et sur la transiormation opérée dans le monde par la prédication de l'Évangile. Dans ma péroraison, je parlai du prestige de la Papauté à l'heure présente. Tous les regards sont tournés vers Benoit XV. Toutes les nations se disputent ses sympathies. Jusqu'à présent, la Belgique n'avait pas eu l'occasion de faire entendre la voix de ses évêques, mais notre archevêque et un autre membre de l'épiscopat belge sont à Rome. Nous devons avoir confiance en eux. Certes, il est difficile au Saint-Père de discerner la vérité au milieu des informations divergentes, souvent opposées, qui lui arrivent de toutes parts. (1) Mais ayons bon espoir. Déjà le bruit court que Sa Sainteté aurait dit à l'évêque de Namur que si Elle était un jour invitée à négocier la paix, elle poserait comme condition préalable la libération de la Belgique. (2)
M. le Vicaire proteste qu'il n'a pas accusé de mensonge la nation allemande et qu'il n'a rien dit qui pût suggérer une idée de conquête territoriale.
Il y a eu vraisemblablement deux équivoques. Le passage (1) aufa donné lieu à la première; le passage (2) à la seconde.
M. le Vicaire m'a offert de m'apporter, si je lés désirais, les notes qui lui ont servi pour sa prédication ; j'ai jugé superflu de les lui demander; mais si votre Excellence tenait à des éclaircissements complémentaires, je me ferais un devoir d'accepter l'offre qui m'a été proposée.
Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma très haute considération.
(s.) D. J. Càrd. Mercier, Arc h. de Malines.
Le Gouverneur Général Bi'lixelles, le 9 mars i915.
de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
Comme suite à ma lettre P. A. I. 2021, du 29 février, je porte à la connaissance de Votre Eminence que le vicaire Wittemherg, de l'église Sainte- Alice à Bruxelles, a commis un nouveau délit en faisant, dans son serm^on du 27 février, des déclarations de nature politique. En conséquence, je prie Votre Eminence de me faire savoir de suite, si je puis être parfaitemerU assu7ré que le vicaire Wittemherg sera contraint par les autorités ecclésiastiques à rester dans les limites de son ministère religieux.
Je présente à Votre Eminence l'éxpj^ession de ma considération distinguée.
(s.) von Bissing,
Generaloberst .
Cette lettre resta, pour l'heure, sans réponse.
Le débat sur l'action patriotique n'est cependant pas clos : il fera encore l'objet de longues discussions entre le Cardinal d'une part, et d'autre part le Gouverneur Général et le chef de son département politique, le baron von der Lancken (voir XXIV).
XXill. — La Lettre pastorale «A mon retour de Rome ».
Le 15 octobre 1915, le Cardinal avait écrit une Lettre pastorale, intttulée : « Pour les fêtes de Toussaint et des Trépassés » ; elle avait été lue dans toutes les églises en 3 fois : le dimanche 31 octobre, le jour de la Toussaint et le dimanche 6 novembre. En réponse à l'envoi de 4 exemplaires, le Gouverneur Général avait fait parvenir à S. E. l'accusé de réception que voici :
Bruxelles, le 11 novembre içi5.
J'ai l'honneur d'exprimer à Votre Eminence mes remercîments pour l'envoi de 4 exemplaires de Sa Pastorale du iS octobre. Quoique je ne sois pas d'accord avec Elle sur tous lespoints, je constate cependant avec plaisir que cette nouvelle jnanifestation de Votre Eminence se distingue avantageusement des précédentes.
(s.) Von Bissing.
Comme on le voit, von Bissing, satisfait de la lettre, ne reprochait même plus au Cardinal de l'avoir fait imprimer sans passer par la censure. Se flattait-il peut-être d'avoir réduit son patriotisme et d'avoir réussi à le faire changer d'attitude vis-à-vis du Pouvoir occupant ? S'il en fut ainsi, ses illusions durent être de courte durée ; car la discussion allait se rouvrir, aussi serrée qu'auparavant, à propos d'une nouvelle Lettre pastorale, datée du 7 mars 1916 et intitulée : «A notre retour de Rome».
Sur tout son parcours, en Suisse et en Italie, le Cardinal avait été salué d'acclamations enthousiastes, s'adressant à la fois au pasteur courageux et à l'héroïque pays qu'il représentait, La presse allemande s'était émue de ces témoignages d'ardente sympathie ; elle avait accusé le Cardinal de s'être livré à des manifestations politiques et avait engagé le Pouvoir occupant à prendre contre lui, dès sa rentrée, les mesures les plus sévères.
Sans se laisser intimider par ces menaces, le Cardinal tint à faire part immédiatement à ses ouailles des impressions réconfortantes qu'il avait recueillies au cours de son voyage.
Le dimanche 12 mars, le clergé lut, dans toutes les églises du diocèse, la lettre « A notre retour de Rome ». Le Cardinal, après avoir exprimé la joie qu'il éprouvait à se retrouver au milieu de ses fidèles diocésains, affirmait que son voyage avait été particulièrement béni et
qu'il revenait heureux, très heureux. Il avait été accueilli avec unebonté toute paternelle par le Saint-Père, qui lui avait déclaré que la cause de la Belgique était sa cause ; il avait constaté que partout le triomphe moral de la Belgique était définitivement acquis et enfin, les assurances que lui avaient fait partager plusieurs observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale avaient ancré, en son âme, plus profondément que jamais, la conviction en la victoire finale.
« Gardez une foi absolue en la Providence», ajoutait-il «Ne
» sommes-nous pas tous, toujours, plus que le lys des champs et » l'oisillon qui voltige sur la branche, dans la main du Tout-Puissant ! . . . » Levez vos plans, dressez vos batteries, ordonnez vos mouvements, » il reste que l'homme propose et que Dieu dispose... Imaginez une » nation belligérante, sûre de ses corps d'armée, de ses munitions, de » son commandement, eh passe de remporter un triomphe : que Dieu » laisse se propager dans les rangs les germes d'une épidémie, et voilà » ruinées, sur l'heure, les prévisions les plus optimistes.
» Aussi, par-dessus tout, mettez votre confiance en Dieu... »
La Lettre se terminait par un appel pressant à la prière et au sacrifice.
Le Gouverneur Général ne tarda pas à manifester sa mauvaise humeur; dès le lendemain, avant même d'çcrire à S. E., il fit mettre en état d'arrestation M. Charles Dessain, bourgmestre de Malines et imprimeur de l'Archevêché, en même temps que quatre ouvriers typographes de son imprimerie. Le Cardinal, ayant appris cette nouvelle à l'abbaye du Mont-César oià il s'était retiré pour faire une retraite, s'empressa d'adresser à von Bissing la lettre suivante :
Abbaye du Mont-César. Louvain, le 15 Mars 1916.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing^ Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
La nouvelle m'arrive ici, que M. Charles Dessain, bourgmestre de la ville de Malines, et quatre ouvriers typographes de son imprimerie, ont été mis en état d'arrestation, le premier, pour avoir fait imprimer, les autres pour avoir imprimé ma Lettre pastorale, en date du 7 mars dernier.
Je présume que l'intention de ceux qui les ont arrêtés, est de les soumettre simplement à un interrogatoire.
Mais si Votre Excellence estimait que l'arrestation présage un jugement et, peut-être, une condamnation, je la prierais instamment de vouloir considérer, qu'il est équitable de faire peser les conséquences d'un acte sur celui qui eu porte la responsabilité. L'impression de la Lettre pastorale est mon œuvre, avant d'être celle de l'imprimeur et de ses ouvriers.
Si l'on objectait à Votre Excellence, ou si Votre Excellence s'objectait à Elle-même, qu'elle n'a pas qualité pour juger et frapper un évêque et un Prince de l'Église agissant dans lexercice de son ministère pastoral, je prendrais la liberté de lui faire remarquer que, dans le cas présent, ce n'est ni l'évêque ni le membre du Sacré-Collège qu'Elle aurait à frapper, mais un particulier qui, spontanément, se substituerait à d'honnêtes et fidèles pères de famille que la loyauté et l'affection lui commandent de couvrir de sa responsabilité.
Agréez, je vous prie. Excellence, l'expression de ma très haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.
Von Bissing refusa de faire droit aux réclamations du Cardinal :
L.e Gouverneur Général Bruxelles, le 18 mars 1910, de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines,
Je fais savoir à Voire Eminence, en réponse à Sa lettre du 15 courant, que c'est uniquement en vertu de mon arrêté sur la censure des imprimés, que l'imprimeur Dessain et ses ouvriers sont poursuivis. Votre Eminence peut se sentir moralement responsable du délit commis, qui expose ainsi des pères de famille à des poursuites judiciaires ; mais cela ne peut avoir
aucune influence sur la marche légale de la procétlure en cours. Les résultats, auxquels celle-ci ahouii'ra, échappent à ma compétence.
Je ne parviens d'ailleurs pas du tout à comprendre comment Votre Eminence s'imagine que je puisse agir vis-à-vis d'Elle comme vis-à-vis d'un simple particulier , sans tenir compte de sa dignité ecclésiastique.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma. considératio n distinguée .
Geyieraloberst.
M. Charles Dessain, bourgmestre de la ville de Malines, fui condamné et déporté en Allemagne sous l'inculpation d'avoir imprimé la Lettre pastorale.
Trois jours après la lecture de la Lettre dans les églises, von Bissing adressa au Cardinal un long réquisitoire qu'il prit soin de faire publier par la presse censurée de Belgique :
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 15' mars 19i6.
de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Matines.
Je porte ce qui suit à la connaissance de Votre Eminence
Celui qui est le plus haut placé pour veiller à la sauvegarde des intérêts de l'Eglise catholique, m'a assuré à plusieurs reprises et de la manière la plus formelle que, à Son retour de Rome, Votre Eminence observerait une attitude pleine de modération. Je pouvais donc m' attendre à ce que Votive Eminence s'abstînt de manifestations qui continuent et jeter le désarroi dans l'esprit, si facile à surexciter, de la population^
àelge. Pour celte }'also7i, Je m'étais gardé de discuter avec Votre Eminence les incidents qui se rattachent à Son voyage, et notamment la lettre collective des évoques belges (i) et l'abus politique que Votre Eminence a fait du sauf-conduit, que le Saint-Père avait obtenupour Lui permettre de se rendr^e à Rome dayis un but purement ecclésiastique.
Par sa nouvelle Lettre pastorale, Votre Em^inence non seulement n'a pas répondu aux assurances qui m'avaient été données par celui qui était le mieux à même de me les donner, mais Elle a fait en sorte que Ses rapports avec le Pouvoir occupant sont à nouveau tendus. Il ne peut naturellement pas y avoir le moindre doute, que je n'empêcherai jamais Votre Eminence de transmettre aux fidèles les communications que le Saint-Père désirerait leur faire connaître par Son intermédiaire. Mais Votre Eminence, dans sa Lettre jxistorale, ne se borne pas à cela ; Elle se livre à des commentaires p)'^'^ement politiques ; je py^ote'ste- énergiquement contre cette manière d'agir. La conduite de Voire Eminence est inexcusable, loy^sque, à propos de l'issue de la guerre. Elle éveille des espoirs non fondés et évidemynent contraires à la réalité des faits. Ainsi Votre Eminence, pour appuyer ses affirmations, cite des déclarations imjyrécises émanant de personnalités qui sont absolument étrangères aux événements et qu'il est impossible de considérer comme compétentes. A un aidre endroit, Elle cherche à faire impression en disant que la décision qu'Elle désire pourrait être aynenée
(i) A la date du 24 novembre 1915, les évêques de Belgique avaient adressé aux évêques d'Allemagne et d' Autriche-Hongrie une lettre collective pour protester contre les calomnies dont les Belges étaient l'objet de la part du Gouvernement allemand et pour réclamer une enquête impartiale sur les atrocités commises par les troupes -allemandes au début de l'invasion. Cette lettre resta sans réponse.
"par la propagation de maladies épidémiqiies . Par une argumentation aussi arbitraire, Votre Eminence ne peut que provoquer une surexcitation nuisible dans la popidation si crédule, et l'amener à opposer une résistance active ou passive à V administration du Pouvoir occupant.
Je dois signaler comme particidièrement intolérable l'allusion que fait Votre Eminence, dans sa Lettre pastorale, à une atteinte portée à la liberté religieuse de la popidation dans le territoire occupé. Votre Eminence sait mieux que personne, que cette insinuation est parfaitement injuste.
Dans ces conditions, contrairement à la longanimité dont j'ai fait preuve jusqu'à présent, je poursuivrai désormais sans répit toute propagande politique faite sous le couvert de la liberté des cultes et tout acte tendant à fomenter des sentiments d'hostilité à l'égard de l'autorité légitime du Pouvoir occupant, autorité reconnue par le droit international; c'est mon devoir de le faire en conformité avec mes décrets et en accomplissement de ma mission. 8i, jusqu'à présent, j'ai signalé à Votre Eminence les écarts dont s'étaient rendus coupables les prêtres, afin que ceux-ci soient punis suivant la discipline ecclésiastique, je suis décidé à m'e^i abstenir désoi^mais. En effet. Votre Eminence Elle-même a donné l'exemple de l'insubordi^iation ; il s'ensuit que son influence est maintenant sans poids. Je dois en oidre, de plus en plus, rendre Votre Eminence moralement responsable des agissements regrettables auxquels de nombreux prêtres se laissent entraîner et qui attirent à certains d'entre eux des peines sévères.
Votre Eminence voudra m' objecter de nouveau aue j'ai mal compris certains passages de Sa Lettre pastorale ou que je leur ai donné une interpy^étation qui n'était pas dans Sa pensée. Toute discussion à ce sujet
doit /-ester stérile ; aussi, je n'ai pas l'intention de la reprendre. Au contraire, je suis fermement décidé à ne plus tolère)' à l'avenir que Votre Eminence, abusant de ses hautes fonctions et du respect dû à Sa robe ecclésiastique, se liore à U7ie propagande politique de nature à exciter la population-, délit qui entraînerait pour tout simple citoyen des responsabilités pénales. Je préviens donc Votre Eminence qu'Elle devra s'abstenir désormais de toute activité politique.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération distinguée.
(s.) Freiherr V071 BlSSing,
Le Cardinal se contenta d'accuser réception de la lettre de von Bissing, se réservant d'y répondre plus tard d'une façon détaillée. Un mois après, il fit savoir au Gouverneur Général qu'il avait rédigé un mémoire justificatif; il s'offrit à le lui faire parvenir avec prière de le communiquer aux évêqucs d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie :
Archevêché de Malines Malines, le 26 avril 1916.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles,
Excellence,
Lorsque, le 20 mars dernier, je vous accusais réception de votre lettre du 15 mars, je vous disais que des déplacements nécessités par ma charge pastorale m'empêchaient d'y répondre tout de suite.
Depuis lors, j'y ai préparé une réponse.
Dans cette réponse, je rencontre chacun des griefs que Votre Excellence a articulés et inopinément lancés dans le public à l'adresse de ma personne et de mon ministère.
L'envoi de la lettre collective de l'épiscopat belge à l'épiscopat allemand est le premier grief : il n'est d'ailleurs qu'indiqué.
D'après le second grief, j'aurais abusé du sauf-conduit que j'ai obtenu de la bienveillance de Votre Excellence pour mon voyage à Rome.
Le troisième grief, le principal, est que je me serais livré dans ma Pastorale du 7 mars, à des commentaires purement politiques.
À l'appui de ce troisième grief, le réquisitoire du 15 mars invoque trois chefs d'accusation.
« J'ai cherché, y est-il dit, à propos de l'issue de la guerre, à susciter des espoirs non fondés et contraires à la réalité des faits ; » pour appuyer ces espoirs, « j'ai cité des déclarations imprécises émanant de personnes incompétentes »; enfin, j'ai dit que « la décision que j'espère pourrait être amenée par la propagation de maladies épidémiques ».
En face de chacune de ces accusations, je rétablis l'exacte réalité des faits.
Puis, comme le réquisitoire parle fréquemment de « politique », sans définir ce vocable abstrait, j'ai estimé que, pour dissiper des équivoques ou en prévenir, il était nécessaire de préciser les dispositions du droit ecclésiastique et du droit constitutionnel sur la liberté de la prédication religieuse.
Enfin,Votre Excellence s'étant montrée particulièrement sensible à une allusion que j'ai faite « à une atteinte à la liberté religieuse de la population dans le territoire occupé », je me suis fait un devoir de déclarer que je suis prêt à préciser mes griefs à cet égard. Seulement, je demande, au préalable, que l'on veuille bien me garantir l'impunité pour les personnes dont je pourrais avoir à citer les noms et les témoignages.
Ma réponse au réquisitoire, sur chacun de ces points,, est donc rédigée ; je la tiens à la disposition de Votre Excellence, vivement désireux de la lui envoyer.
Mais spontanément, je ne sais pas me décider à Lui faire cet envoi. Je me demande en effet, dans quel but utile je le ferais.
Serait-ce pour convaincre Votre Excellence ?
Mais Elle m'a prévenu que toutes mes explications seraient non avenues ; Elle a jugé que toute discussion serait stérile.
Serait-ce pour éclairer le public belge ?
D'abord, je ne le pourrais pas, je crains, sans exposer mon imprimeur à un an d'emprisonnement.
Puis, j'ai confiance en mes compatriotes, autant qu'ils ont confiance en leur archevêque et leurs évêques.
Votre Excellence croit les Belges crédules : combien Elle se trompe \ Notre petit peuple belge est admirable de sang-froid et de ferme bon sens.
Habitué à penser par lui-même, il se défie des opinions qu'on veut lui imposer sans discussion. Voilà vingt mois que ni les nouvelles alarmantes, ni la douleur des séparations, ni l'angoisse du lendemain, ni les procédés d'intimidation ne lui sont épargnés : cependant, comment Votre Excellence n'est-Elle pas frappée de l'indomptable confiance qu'il garde dans l'avenir ?
Serait-ce pour ma Justification personnelle^ que je devrais envoyer ma réponse à Votre Excellence ?
Mais ma conscience ne me reproche pas d'avoir en rien transgressé les limites que me tracent mes prérogatives épiscopales. Au surplus, dans l'accomplissement de ma charge de pasteur, c'est de la juridiction du Saint-Siège que je relève, et ma dernière Pastorale a suffisamment dit quel accueil a daigné me faire le Souverain Pontife.
Néanmoins, je voudrais. Excellence, pouvoir vous envoyer mon mémoire, parce qu'il y a une fraction du public à l'estime et à l'affection de laquelle je tiens et avec laquelle vous seul pouvez me mettre en communication : je veux parler de mes frères, les fidèles, le clergé, les évêques catholiques d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie.
A en juger par le langage de la presse, catholique -autant que non-catholique, de ces deux empires, nos frères
doivent nous y connaître et nous y juger fort mal. Ils ne savent pas qui nous sommes. Dans tous les procès où nous fûmes mis en cause depuis la guerre, ils n'entendirent jamais que les témoins à charge contre nous. Vous avez donné parmi eux une large publicité à votre réquisitoire ; ils ignorent le corps du délit, ma Pastorale.
Ah î si je pouvais espérer que, en loyal soldat et en juge équitable, vous consentiriez à leur transmettre ma Pastorale, votre réquisitoire et mon mémoire justificatif, avec quelle joie je vous ferais parvenir, par retour du courrier, cette dernière pièce du dossier î
Non seulement je me féliciterais de savoir mon honneur protégé, mais surtout je verrais dans cette communication à des frères que je crois de bonne foi, mais dans l'erreur, un moyen lointain de préparer, pour l'ère où la paix sera proclamée, un rapprochement, dans la charité catholique, d'âmes qui souffrent de se sentir si violemment éloignées les unes des autres.
Agréez, je vous prie. Excellence, l'hommage de ma très haute considération.
(s.) D. J. Càrd. Mercier, Arch. de Malines.
Le Gouverneur von Bissing refusa net d'accéder au désir du Cardinal :
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 29 avril 1916.
de Belgique.
P. A. 1. no 4063.
A Son Eminence le Cardinal Mertner,
Archevêque de Malines :
Dans son honorée lettre du 26 courant, Votre Eminence demande si je serais disposé à accepter et à transmettre aux évêqites allemands un mémoire détaillé
qite rédigerait Votre Eminence pour justifier Sn conduite. Les raisons qui, après mûre réflexion, m'ont déterminé à dire dans ma lettre du 15 mars, que je ne pouvais permettre de noiœelles discussions à ce sujet, gardent toute leur valeur. Je regrette donc de ne pouvoir déférer au désir de Votre Eminence. Je suis d'autant plus porté à maintenir mon opinion que, à eyi juger par les indications que donne Votre Eminence ^ sur le contenu de Son mémoire justificatif, je crois que de nouvelles discussions seraient inutiles. Le public cl en particidier les évoques allemands, ont été à même de se former un jugement d'après les écrits qui leur sont parvenus. La dernière Lettre pastorale de Votre Eminence a été publiée in-extenso dans la presse. Si on rouvrait la discussion à ce sujet, il ne pourrait en résulter que des troubles, tout spécialement parmi la popu-^ lation belge. Et précisément parce que je reconnais que le peuple belge, dans sa grande majorité, a une conduite correcte, je désire éviter tout ce qui pourrait provoquer de nouvelles excitations. C'est en me basant sur les mêmes considérations que j'estime que la meilleure justification serait pour Voire Eminence de ne plus revenir sur le passé et de tenir coynpde des circonstances et des nécessités de l'occupation..
J'adresse à Votre Eminence l'expression de ma, considération la plus distinguée.
Le Gouverneur Général,
(s.) Freiherr VOn Bissing, Generaloberst.
Voici le mémoire justificatif dont von Bissing refusa commu: tion :
Archevêché de Malines. Malines, le 24 avril 1916.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Un gros mois s'est écoulé depuis que Votre Excellence a cru devoir prendre l'opinion publique à témoin, que sa conduite envers la population belge et à mon égard est irréprochable, et que la mienne est coupable et séditieuse.
Le procédé est assurément étrange. Je ne m'en plaindrais cependant pas, si, au moins, il avait plu à Votre Excellence de joindre à son réquisitoire le texte de la Pastorale qu'EUe incriminait.
Mais non. J'ai été accusé, jugé, sans avoir été entendu : j'ai été condamné par un verdict que l'on déclare irréformable.
J'ai été voué aux commentaires haineux, à la calomnie, à l'outrage de la presse allemande ; Votre Gouvernement a imposé aux journaux belges la publication de votre réquisitoire : il a laissé librement circuler des caricatures qui m'insultaient (1), et si j'avais, pour ma défense, livré au public deux lignes de protestation, mon imprimeur eût payé d'un an d'emprisonnement le service qu'il m'eût rendu.
Dans la lettre que j'eus l'honneur d'écrire à Votre Excellence, sous la date du 20 mars, j'annonçais comme prochaine la réponse que je comptais faire à sa lettre 1,2606, en date du 15 mars. Mais j'ai préféré différer ma réponse pour deux raisons.
D'abord, le temps calme les esprits et permet la réflexion.
Puis, il était bon que Votre Excellence eût, une nouvelle fois, la preuve, qu'Elle se méprend, lorsqu'Elle croit la population belge inflammable, toujours menaçante pour
(i) Une de ces caricatures représentait le Cardinal sous la forme d'un perroquet, posé sur un perchoir. Von Bissing, debout à côté de lui, le doigt levé, lui imposait silence.
l'ordre public. Le patriotisme belge est indomptable, fier, mais il est et reste digne; il n'abdique pas, mais il se domine.
Voilà vingt mois que, nonobstant les souvenirs sinistres qui flottent dans notre atmosphère, malgré les vexations, les réglementations à outrance, les réquisitions et les perquisitions, les condamnations aux amendes, à la prison, à la déportation, à la mort, qui tombent dru sur lui comme la grêle, il se contient, ce beau petit peuple de Belgique ; il ne courbe la tête et ne baisse les yeux devant personne, mais il n'a pas encore commis un seul acte révolutionnaire.
Son seul crime est de ne pas vouloir mourir. Et notre seul crime à nous, administrations publiques, magistrature, clergé, épiscopat, c'est de nous obstiner à penser et à dire : Peuple belge, dans l'union indissoluble de tes deux races, flamands et wallons, tu ne mourras pas, tu ne peux pas mourir I
J'ai lu avec attention le réquisitoire du 15 mars. Je crois pouvoir résumer en ces quelques mots les inculpations qu'il contient.
Votre Excellence dit avoir été déçue, lors de mon retour de Rome. Elle s'attendait de ma part, dit-Elle, à une attitude pleine de modération.
Incidemment, la lettre du 15 mars rappelle la lettre collective de l'épiscopat belge à l'épiscopat allemand.
Elle me reproche, ensuite, d'avoir abusé du sauf-conduit qui m'a permis d'effectuer mon voyage à Rome.
Enfin, et surtout. Elle me reproche de m'être livré, dans ma dernière Pastorale, à « des commentaires purement politiques ».
Votre Excellence s'attendait donc de ma part, dit-Elle, à « une attitude de modération », lors de mon retour en Belgique. ^
Elle veut, sans doute, me faire ainsi entendre que, de son côté. Elle me réservait une particulière bienveillance.
A vrai dire, je ne m'en suis pas aperçu. Lorsque, le mardi 2Q février, à 6 heures du matin, je rentrai à Bruxelles,
je me rendis aussitôt à l'Institut St-Louis : j'y dis la Messe, et y passai paisiblement quelques heures de la matinée. Cinq espions gardaient l'Institut. Lorsque, vers 11 heures, j'entrai à Malines, dans ma cathédrale, deux gardiens en civil se postèrent à mes côtés et me firent escorte jusqu'à quelques pas du palais archiépiscopal : ils me protégeaient de si près, qu'ils eussent surpris une conversation privée, si je n'avais engagé mon interlocuteur à baisser la voix.
Et Votre Excellence n'aura pas oublié que, peu de jours après ma rentrée, le 6 mars, donc avant la publication de ma Pastorale, qui n'a été lue dans les églises que le 12, les journaux au service du Gouvernement allemand annonçaient au pays neuf nouvelles condamnations à mort, dont six immédiatement suivies d'exécution, à Mons, pour actes appelés crimes politiques. La consolation fut refusée à ces condamnés de faire à un prêtre belge leur dernière confession et leurs suprêmes confidences.
Votre Excellence connaissait la Lettre collective de l'épiscopat belge à l'épiscopat allemand au moment où Elle voulait bien m'accorder mon sauf-conduit pour Rome. D'ailleurs, je ne sache pas qu'un échange confraternel de lettres entre membres de l'épiscopat catholique tombe sous le droit pénal, ou soit réprouvé par le droit international. Il est, au contraire, dans l'esprit et dans les traditions de l'Église.
Je n'ignore pas que, sur la fin de mon séjour à Rome, la presse allemande s'employa à me faire retirer mon saufconduit. On essayait d'exploiter contre moi la Lettre collective de l'épiscopat belge aux évêques d'Allemagne et mon entrevue avec M. Briand. ^
Mais cette Lettre collective, qui n'avait pas empêché mon départ, ne pouvait, logiquement, empêcher mon retour. Quant à mon entrevue avec M. Briand, nul ne savait ce qui y avait été dit, ni n'était donc fondé à prétendre qu'EUe servît des visées « politiques ».
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La vérité est que je fus, durant tout mon voyage, d'une réserve, que plusieurs trouvèrent outrée. Il me souvient d'avoir entendu un diplomate s'exclamer : « Mais, enfin, ce pauvre Cardinal de Malines est-il donc prisonnier des Allemands, même en Italie » ? Je n'accordai aucune interview, ne fis aucune conférence, ne m'écartai pas d'un kilomètre de mon itinéraire.
J'avais trop le souci de ne pas fournir de prétexte à « un fait nouveau », que l'on pût invoquer pour me barrer la voie du retour : je pressentais le danger et m'en garais.
La presse allemande a, néanmoins, relevé, paraît-il, un discours que j'aurais fait à Florence, eine politische Rede in ei'ner Nonnenschule. De fait, je fis visite à des sœurs de la Providence de Namur qui dirigent à Badia di Ripoli, dans la banlieue de Florence, un pensionnat de jeunes filles. Lorsque j'entrai dans la salle de récréation, on joua la Brabançonne, une pensionnaire me lut un compliment, et j'y répondis en réveillant le souvenir de la patrie absente, mais sans prononcer un mot qui fût blessant pour personne. Voilà tout. Là, comme partout ailleurs, je demeurai fidèle à la réserve que me commandaient ma dignité et mon intérêt.
Le troisième grief du réquisitoire du 15 mars, le principal, le plus développé, est aussi le plus général, le plus insaisissable.
On m'accuse de « m'être livré à des commentaires purement politiques » ; d'avoir donné l'exemple de l'insubordination »; « poursuivi une propagande politique effrénée » ; mais on ne prend pas la peine de définir la signification de ce vocable abstrait, « la politique ».
Les spécimens de la propagande que l'on me prête font cependant deviner le sens de l'accusation.
J'aurais fait de la politique, paraît-il, lorsque, « à propos » de l'issue de la guerre, j'ai cherché à susciter des espoirs » non fondés, et contraires à la réalité des faits » ; lorsque, pour appuyer ces espoirs, « j'ai cité des déclarations
» imprécises, émanant de personnes incompétentes » ; lorsque j'ai dit que « la décision que j'espère pourrait être » amenée par la propagation de maladies épidémiques ».
Mais, quel mal y a-t-il, de grâce, à donner du courage à un peuple qui souffre ? Seconderais-je l'action du Pouvoir occupant, si je poussais les Belges au découragement, au désespoir ?
La confiance dans le succès final de notre cause, je l'ai au fond du cœur; elle s'appuie sur des motifs d'ordre naturel, que je m'abstins de développer dans ma Pastorale, tout juste pour ne pas paraître m'immiscer dans les calculs des hommes politiques et dans les supputations des États- Majors ; elle s'appuie, en outre, sur des motifs surnaturels dont ma conscience est seule juge. Cette confiance, je l'ai ; elle soutient mon courage, et, parce que j'aime mon peuple fidèle, je désire la lui faire partager. Encore une fois, où est le mal ? Je n'ai pas la prétention de vous interdire des espoirs contraires ; et lorsque je lis les mandements et les discours des cardinaux et des évêques d'Allemagne et d'Autriche, il ne me vient pas à la pensée de leur faire un crime d'exhorter leurs ouailles et vos soldats à la patience et à l'espérance. Pourquoi ce qui est religion au delà du Rhin serait-il politique en deçà ?
Mais vous trompez vos auditeurs, me dit-on ; vous invoquez « des déclarations imprécises de personnalités incompétentes ».
Incompétentes? En est-on bien sûr ? Et si j'avais cité des diplomates, des hommes d'état, des autorités militaires? C'est alors que l'on eût parlé de « politique » î
D'ailleurs, si les paroles invoquées sont imprécises, pourquoi s'en émeut-on? Si j'avais précisé les témoignages, produit des noms de personnalités mêlées aux événements, je concevrais une certaine crainte d'agitation. Mais d'une allégation anonyme, jugée sans valeur, que peut-on bien redouter ?
D'après les journaux allemands, mon crime est surtout d'avoir appelé sur nos ennemis le châtiment d'une épidémie.
J'ai affirmé, tout uniment, en termes généraux, que les moyens humains ne suffisent pas au succès, car l'homme, quels que soient ses ressources et ses efforts, reste dépendant de la Toute-Puissance divine. L'homme propose, disais-je, — en citant un adage connu de tout le monde, et qui traduis en langage courant une pensée écrite à chacune des pages des Saintes Écritures, — l'homme propose, et Dieu dispose. Aucune nation, ni amie ni ennemie, n'était expressément visée dans ma Pastorale, mais la première sur laquelle la logique du contexte fait tomber l'application de la formule scripturaire et de l'adage chrétien, c'est la nation à laquelle s'adressait directement ma parole, la nation belge, son armée, et avec elle les armées de ses alliés.
. Avant la phrase incriminée, j'avais écrit : « L'avenir n'est point douteux pour nous, mais il faut le préparer, et, pour le préparer, il faut entretenir en nous la vertu de patience et l'esprit de sacrifice ».
Et aussitôt après la phrase incriminée, je disais : «Purifiez vos consciences ; faites régner dans vos foyers la pureté, la modestie, la simplicité chrétienne ; préparez-vous dans la contrition, etc ».
Entre ces deux idées, que l'on essaye d'intercaler un désir de vengeance, la demande d'une épidémie miraculeuse qui s'abatte sur l'armée ennemie : le lien logique de la pensée est brisé.
Il a fallu faire violence au contexte et à la vérité, pour le briser.
« Je dois signaler comme particulièrement intolérable, dit Votre Excellence, l'allusion que vous faites dans votre Lettre pastorale à une atteinte à la liberté religieuse de la population dans le territoire occupé. Votre Éminence sait mieux que personne combien cette insinuation est injuste».
Je suis tout disposé à fournir la preuve de ce que j'ai
avancé : mais à la condition que Ton veuille bien me promettre de ne pas sévir contre les personnes dont j'aurais à invoquer le témoignante.
En attendant, je relève dans le réquisitoire du 15 mars une violation non équivoque de la liberté de mon ministère.
Votre Excellence y rappelle qu'Elle a déféré à mon tribunal, « pour qu'ils fussent punis suivant la discipline canonique », certains ecclésiastiques, dont la prédication avait porté ombrage au Pouvoir occupant.
Elle ajoute qu'à l'avenir. Elle n'agira plus de même. La raison de son changement d'attitude, c'est « l'exemple de mon insubordination ».
Votre Excellence conclut qu'Elle a l'obligation de me rendre moralement responsable des agissements du clergé et des châtiments sévères qu'ils lui attirent, et se réclame pour ce faire, de « l'autorité légitime qui lui est reconnue par le droit des gens ».
Or, s'il y a un objet que le droit ecclésiastique et le droit des gens soustraient au contrôle du Pouvoir civil, c'est l'exercice de la prédication.
La liberté religieuse la plus inviolable est la liberté de la parole apostolique. Dans l'Église du Christ, le droit de prêcher est si sacré, qu'il n'appartient qu'au Pape et aux évêques. Les prêtres ne parlent qu'au nom de l'évêque et sous sa dépendance. Vous avez raison de me tenir pour responsable de la prédication de mon clergé, mais ce n'est pas devant le représentant du Pouvoir civil que je porte ma responsabilité : c'est devant l'Église, devant le Souverain Pontife.
L'autorité religieuse appartient exclusivement, de droit divin, au Pape, et aux évêques en union avec lui.
L'Église a toujours combattu la prétention du Pouvoir civil à soumettre à son p lacet les actes juridictionnels de l'autorité ecclésiastique.
Il est évident, en effet, que si l'autorité, même légitime-
ment établie, d'un État, avait le droit de subordonnera son agrément la promulgation des actes pontificaux ou épiscopaux, ce ne serait plus è l'Église, mais à la puissance séculière qu'appartiendrait en fait la prérogative suprême du Gouvernement ecclésiastique. Tout législateur est Tinterprète-né de sa législation.
Votre Excellence veut bien, dit-Elle, « m'autoriser à transmettre aux fidèles les communications que le Saint Père désirerait leur faire connaître par mon intermédiaire ».
C'est quelque chose. Monsieur le Gouverneur Général, mais ce n'est pas assez. L'évêque n'est pas seulement le porte-voix de la parole pontificale. De droit divin, il enseigne.
J'ai le droit d'enseigner, d'éclairer, de guider mon peuple fidèle; j'en ai le droit, parce que, de par la constitution divine de l'Église, j*en ai le devoir.
Et dans l'accomplissement de ce devoir, je ne relève que de ma conscience et de mon chef hiérarchique. Notre Saint Père le Pape.
Le droit des gens, codifié dans la Convention de La Haye, n'infirme pas, mais confirme la prérogative que je revendique pour l'épiscopat.
Sous le régime de la Constitution belge, l'Église jouit d'une entière liberté. L'article 14 de la Constitution proclame la liberté des cultes et de leur exercice public. L'article 16 déclare que l'État n'a pas le droit de défendre aux ministres des cultes la publication de leurs actes.
Or, la Convention de La Haye (art. 43) impose au Pouvoir occupant l'obligation de respecter la Constitution et les lois du pays occupé.
Lorsque Votre Excellence déférait à mon tribunal des prêtres qu'Elle croyait coupables d'abus dans l'excercice de leur ministère religieux, ce n'est donc pas un acte de simple courtoisie qu'Blle accomplissait ; encore moins était-ce une concession facultative de supérieur à inférieur qu'Elle faisait; Elle respectait une prérogative reconnue à l'autorité religieuse
par le Droit canonique, et par le Droit constitutionnel belge, que le Droit international défend à l'occupant de violer.
Et lorsque le Feldgericht de la province d'Anvers condamnait à la déportation et à l'emprisonnement le noble et vaillant chevalier Charles Dessain, sous l'inculpation d'avoir édité ma dernière Lettre pastorale, il violait à la fois le Droit canonique et, par la violation de la Constitution belge, le Droit international.
Ces dispositions du Droit ecclésiastique et de la Constitution belg^e, il est compréhensible qu'une cour militaire et étrangère ne les ait pas pleinement saisies, mais il ne serait pas compréhensible que le représentant immédiat du Pouvoir impérial, dont la clairvoyance et la loyauté ne peuvent être discutées, consentît plus longtemps à les laisser méconnaître.
Chaque fois que mon attention a été appelée sur un écart de langage, auquel un ecclésiastique aurait pu se laisser aller dans sa prédication, j'ai aussitôt institué une enquête : j'ai communiqué à Votre Excellence le résultat de mes enquêtes : dans aucun cas. Elle n'a maintenu son inculpation. Il ne semble donc pas qu'Elle ait aucune raison de se départir de sa procédure. Avec Votre Excellence, je tiens que je suis responsable de la prédication et de l'attitude de mon clergé ; mais encore faut-il que je sois instruit des actes blâmables qui lui sont imputés, si l'on veut que ma responsabilité soit effective.
Je veux croire encore que les mots « châtiments sévères », tombés de la plume de Votre Excellence, ne rendent pas sa pensée définitive. Elle aura à cœur de ne rien négliger, pour épargner à nos prêtres, dont Elle a pu admirer la dignité et le zèle, des peines imméritées : Elle ne voudra pas me priver de leur concours, à une heure où il m'est, plus que jamais, nécessaire.
Il serait équitable, Monsieur le Gouverneur Général, que le public qui a eu connaissance de votre réquisitoire contre
l'Archevêque de Malines, eût la possibilité de connaître aussi sa réponse.
Vous basant sur des considérations qui, dans votre pensée, justifiaient votre conduite, vous n'avez pas hésité à m'infliger ce que vous deviez estimer une flétrissure. Votre lettre se termine, en effet, par cette grave conclusion : « Vous avez abusé de vos hautes fonctions et du respect dû » à votre robe ecclésiastique : poursuivi une propagande » politique effrénée, qui entraînerait pour tout simple citoyen » des responsabilités pénales ».
Il serait difficile de m'appliquer un langage plus infamant.
Ma conscience proteste contre ce langage, elle repousse cette flétrissure.
Ce mémoire contient ma justification.
Confiant dans les sentiments chevaleresques de celui auquel je l'adresse, dans l'esprit de justice de celui qui s'est constitué mon juge, je le prie respectueusement de communiquer ma défense à ceux devant lesquels ont été portées ses accusations.
Agréez, je vous prie. Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma très haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.