I. giSi
A Son Emincnce le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
Je ne voudrais pas manquer de répondre en détail et point par point à l'honorée lettre que Votre Eminence m'a envoyée le 25 septemhx. Je m'y crois même obligé, car je ne voudrais j^as approuver par mon silence. certaines de Ses idées. C'est le cas tout d'abord pour la question de la légitimité de l'occiqxUion, légitimité que Votre Eminence conteste à nouveau, contrairement non seidement à mon opinion, mais à l'opinion de la Conférence de La. Haye. A mon avis. Votre Eminence oie tient pas suffisamment compte qu'il s'agit ici d'un contrat international, conclu suivant les règles ordînaires et issu de la libre volonté des parties contractantes. Ce contrat, dans des limites déterminées, crée un droit bien défini. L'obligation juridique est liée à l'établissement d'un état de fait ; elle disparaît, quand cet état cesse. Quoiqu'il en soit, je devrais renvoyer Votre Eminence aux membres eux-mêmes de la Conférence, quand Elle déclare refuser au contrat qu'ils ont conclu le caractère d'une « œuvre de droit », parce que, comme Elle le dit, aucune puissance humaine ne peut changer un « fait » en « droit ».
De plus, il est un point tout à fait essentiel que, au cours de notre discussion, nous ne devons 2^as perdre de vue : c'est que la Convention de La Haye traite du droit de la guerre. Elle règle la manière de faire la guerre. En p)articidier , les dispositions qu'elle contient au sujet de l'occupation devraient créer, en territoire occupé, un état d'ordre permettant à la popidation d'attendre la fin de la guerre.
La légitimité de l'occupation, dans les limites légales qui lui sont fixées, ne peut pas déx)endre, comme je l'ai déjà dit précédemment, des causes de la guerre. La question de savoir si celles-ci doivent être prises en considération et mises en rapport avec les résultats du conflit — je parle ici tout-à-fait en général — est réservée aux négociations de pjaix. Lorsque la ptopulation d'im territoire occupé a certaines aspirations et poursuit certains buts, elle ne doit pas pour cela mettre en doide la légitimité de l'occupation ellemême.
Votre Eminence me perm^ettra encore de constater qicElle me domie expressément raison, lorsquElle écrit : « L'occupation, même sans droit ou contraire au » droit, est un fait que l'occupé a à subir. » Il va de soi que des limites ont été imjjosées à l'exercice du p)Ouvoir légal de l'occupcmt par la Conférence de La Haye ; dans les cas non. prévus par celle-ci, l'occupant, en se basant sur son propre sentiment du droit, impose des restrictions à l'exercice de son pouvoir pour ménager les sentiments légitimes de la population. Il ne demande aux habitants du territoire occupé que d'accepter docilement et raisonnablement les mesures qu'il prend, en sa qualité de détenteur du pouvoir légal, dans le pays soumis à l'occupation.
J'approuve la définition que donne Votre Eminence du mot <ii provisoire y> . «i Provisoire veut dire ce qui se » fait e7i attendant autre chose. » En fait, le régime d'occupation p)rendr a fin d'une manière ou d'une autre et sera remplacé par un autre état juridique.
Au sujet de la compétence des tribunaux belges, je coudrais seulement faire remarquer que, en aucun cas, le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif ne doivent être confondus.
Je voudrais aussi toucher brièvement la question
des manifestations de patriotisme sous l'occupation. Votre Eminence déclare qu'Elle s'efforce de maintenir la popidation dans le calme, en entretenant ses senti- 7)icnts patriotiques. Mais, lorsqu'on s'adresse au public, il est peut-être on ne peut plus difficile de faire concorder l'intention que l'on a et l'action que Von exerce en réalité. Un des plus bynllants orateurs du parlement français, un chef du parti catholique , me disait un jour que, lorsqu'il prononçait des discours sensationnels, c'était précisément par ses partisans que, le plus souvent, il était mal compris. Comme je l'ai déjà dit précédem- 7nent, il importe, dans le cas présent, de considérer , non seulement le maintien de l'ordre public, dont la perturbation entraînerait d'inutiles sacrifices, mais aussi reprit dans lequel est entretenue la popidation vis-à-vis de l'œuvre administrative, toute pacifique, du Pouvoir occupant.
Un mot seulement au sujet de Kant. J'ai très bien compris ce que Votre Eminence avait en vue quand. Elle a, pour la première fois, fait mention de la philosophie de Kant. Mais Son intention de trouver une explication bienveillante ne- devait cependant pas mameyier à dire que je L'appjrouvais, alors que, en fait, j'étais d'un avis contraire.
En ce qui concerne mes considérations au sujet de la <fi Noiwehr y> , il me semble que Votre Eminence n'a 2oas compris exactement le sens que j'attynbuais à ce mot. « Notivehr » signifie « action de se défendre en cas de nécessité». Dans ce cas, bien des choses sont permises qui sont défendues en temps oy^dinaire. La notion de « nécessité >•> n est pas inconnue à la théologie, puisque, p. ex. dans les cas de baptêmes urgents, elle permet des dérogations aux règles suivies dans les baptêmes ordinaires. Si Votre Eminence examine sous cet angle les' ccénements qui se sont passés en Allemagne à la fin de
juillet 1914, Elle se rendra compte que Kant n'y était pas pour grand' chose.
Un jeune philosophe allemand, avec lequel je m'entretenais récemment, me vantait l'objectimté et la clarté extrao7'dinaires avec lesquelles Votre Eminence, dans Son ouvrage « Les origines de la philosophie contemporaine », expose et critique les doctrines de Ses adversaires religieux. Si Elle voidait appliquer la même méthode calme et sereine à l'étude des débuts de la guerre, Elle ne défendrait peut-être plus les idées exprimées dans Sa lettre du 25 septembre. Je ne crois pas pouvoir convaincre Votre Eminence par une simple et modeste lettre. Je voud^rcis cependant attirer son attention sur les faits suivants : Vot7^e Eminence déclare que l'Allemagne ne se trouvait pas dans le cas de «Notivehry>, parce qu'elle n'était pas menacée dans son existence. Je réponds : Son existence était gravement menacée, à irnrtir du moment oit les Russes avaient mobilisé. Car, ce qui est décisif dans l'examen de la question, ce sont les conditions de la guerre moderne, et pas du tout un projet diplomatique quelconque de la dernière heure dont le seul but peut être de gagner du tem^ps. Eu égard, au nombre fantastique d'hommes sous les armes, eu égard à la difficidté de mettre en mouveynent ces masses énormes, eu égard aussi à l'importance considérable, au pjoint de vue des ai^antages militaires, d'une seide journée, la mobilisation, c'était déjà la. guerre. En mobilisant aussi hâtivement, les Russes ont mis nécessairement en mouvement le système d'alliances qui, depuis 10 ans, était dirigé contre nous. Qu'on ait eu Cil vue l'anéantissement de l'Allemagne, Votre E^ninence aura eu -souvent, dep)uis lors, l'occasion de Vappjreyidre par les discours des hommes d'Etat de VEntenie.
Il faut aussi considérer qu'une offensive militaire
peut 1res bien être le début d'une (juerre défensiDC comme, par contre, une guerre agressice peut commencer par des opérations militaii^es purement défensives. Les conditions géographiques, les fortifications, etc.... jouent en cela un rôle important. Il faut aussi faire entrer en ligne de compte l'intérêt qu'a chacun des combattants à transporter le terrain de la guerre en pays ennemi.
Si l'on considère les causes lointaines de la guerre, le prétexte, pai' lequel l'Angleterre a justifié son entrée en scène, s'évanouit. Votre Eminence vante la « droituredu peuple anglais ». Je suis un adversaire déclaré des généralisatio7is trop rapides. Certes, je\ recoyinais que beaucoup d'Anglais ont parfaitement le gentiment du droit. Mais l'Angleterre, en tant. qu'Etat, a toujours agi suivant son propre intérêt, sans le 77ioindre scrupule. Un a7ni aussi décidé de l'Angleterre qu'est Georges Clemenceau le lui a encore rejjroché au cours de cette guerre. Si Votre Eminence considère le spectacle dont la Grèce est le théât7^e, elle ne pou7^}^a plus guère vanter la dy^oiture du gouver7%ement anglais, p)as plus que si elle se reporte à Vécraseynent de la. république des Boers. Aujourd'hui comme alors, le peuple anglais suit son gouvernement avec enthousiasïne. Sans élever une seide protestation, il per7net non seidement qu'on entraîne un pjetit peuple dans la guerre, mais encore qu'on le force à faire, en qualité d'allié, une guerre coyitraire à ses p7^opres inléy^êts. Je sais bien qu'on emploie toutes sortes de moyens pour arriver à faire croi7^e que la Grèce s'est décidée en pleine libeyHé ; cela ne fait que' 7'endre l'attitude de l'A7igleterre plus condamnable encore. Il est ce7Hain que, dans ce cas, la « Notivehry> 7ie peut pas être invoquée.
Je ne voudrais pas finir cette lettre, pourtant déjà si longue, sans toucher aussi la question du soi-disant
« militarisme ». Je concède volontiers à Votre Eminence que ses idées reposent sur la doctrine du grand philosophe du Moyen- Age. Mais, à cause précisément de la profondeur de cette doctrine, je suis surpris de voir que Votre Eminence attribue à la guerre la plus formidable de l'histoire du monde, des causes externes et pour ainsi dire accidentelles. L'Allemagne, qui était en train de se développer, au point de vue économique, d'une manière prodigieuse, avait tout à gagner à la conservation de la paix, La vraie cause de la guerre, ce fut la traditionnelle hostilité de V Angleterre vis-à-vis de tout concurrent qu'elle rencontre sur le marché mondial ou qui lui conteste la domination des mers, La situation de l'armée allemande était moins favorable en 1914 qu'auparavant, car les mesures -que nous avions prises pour la renforcer, en présence des accroissements récents de l'armée russe et de l'armée française, n'avaient pas encore eu le temps de produire leiu^s fruits. Indépendamment de cela, ce n'est qu'à une puissance centrale que se fait sentir la nécessité d'assurer ses préparatifs militaires ; en effet, elle doit toujours compter avec une guerre sur deux fronts et elle doit chercher à compenser par la rapidité de ses opérations la supériorité numérique et stratégique de ses adversaires. L'Angleterre ne sentit jamais le besoin de se préparer à la guerre ; elle vivait retirée dans son île et avait des alliés prêts sur le continent. Mais cepeyidant elle tenait sa flotte, qui constitue sa force la plus importante, toujours prête au combat; elle l'a souvent ynoiitré par des essais de mobilisation, qui étaient comme des menaces à l'adresse de ses e^memis éventuels. L'Angleterre est, de plus, intéressée à la longue durée de la guerre entre les puissances continentales. Il y a une centaine d'années, lorsque l'Europe luttait conty^e la France, elle a créé tranquillement, au-delà des mers, son empire colonial.
Aujoiird'hiif, le blocus, qui exclut VAllemagne de la concurrence commerciale, lui procure des avantages énormes, car, pendant ce tonps, elle vend à ses alliés du charbon, des munitions, des arynes à des prix qui n'ont jamais été atteints jusqu'ici . Je crois que c'est bien là ce qui s'appelle user, avec aussi peu d'hésitation que de scrupule, de sa siqm^iojnté matérielle. Le militarisme allemand, tel que Votre Eminence le conçoit, c'est-à-dire comme une émanation du sentiment de la force, n'existe 2^as, pour la raison que notice armée est peut-être la 77ieilleure école où jyuisse se dévelo]3per le sentiment du devoir le plus strict et l'esprit de subordination de l'intérêt particidier à l'intérêt général.
Je profite de l'occasion pour com^mmiquer ci-contre à Votre Eminence une lettre, qui m'est ptarvenue à Son adresse par l'intermédiaire officiel d'un pays neutre. Je me réserne de rép)07idre sous p) eu à la lettre de Votive Eminence, datée du 5 courant.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération la j^lus distinguée, et j'ai l'honneur d'être
Son très dévoué, (s.) Lancke7î.
Archevêché de Malines. Louvain, le 10 octobre 1916.
A Monsieur le baron von der Lancken, Chef du Département politique. Gouvernement Général,
Ijruxelles,
Votre honorée lettre I, 9181, en date du 6 octobre, m'arrive à l'instant et j'y réponds, aujourd'hui même, par retour du courrier. Il me semble, en effet, que j'ai simplement à vous en accuser réception.
La distinction entre le fait et le droit dans un réprime
d'occupation; le vice originel d'une occupation qui, de l'aveu de l'occupant aussi bien que de l'avis de l'occupé, viole le droit des gens ; le respect dû au sentiment patriotique ; la théorie du droit séparé de la morale et l'influence de la philosophie de Kant sur la pensée allemande; la conception allemande du militarisme ; ces divers thèmes, qui ont fait l'objet de nos correspondances précédentes, me paraissent épuisés.
A propos de l'occupation, je voudrais néanmoins ajouter un mot. Vous émettez l'idée qu'il faut considérer l'occupation en elle-même, indépendamment des conditions dans lesquelles elle s'est produite. Mais, que diriez-vous s'il plaisait à un Monsieur de venir s'installer dans votre domicile, sous prétexte qu'il a des ennuis avec ses voisins, et si, en présence de vos protestations, il se contentait de répondre : J'occupe, j'y suis, j'y reste ?
Votre correspondance aborde un thème nouveau, ou plutôt, apporte des développements nouveaux à une idée qui n'avait été qu'incidemment introduite dans notre discussion. À propos de la Notwehr qui aurait déterminé la déclaration de guerre, vous examinez aujourd'hui la situation générale de l'Europe, à l'effet d'aboutir, au nom de l'Allemagne, à la conclusion : J'attaque, mais ce n'est que pour me défendre.
Ce sujet est vaste ; pour l'apprécier avec justesse, il faudrait reprendre la succession des événements qui ont précédé immédiatement la guerre, interroger les livres de toutes les couleurs publiés par les Gouvernements des nations belligérantes — les correspondances austro-allemandes manquent malheureusement à la collection — : il faudrait même, pour vous suivre pas à pas, explorer la politique anglaise dans son histoire et dans l'action de sa diplomatie à l'heure présente. Une discussion aussi large n'a aucune chance d'aboutir. Au surplus, mes moyens d'information et de contrôle sont aujourd'hui trop défectueux pour me
permettre de m'engager prudemment dans des questions aussi délicates.
Aux noms cités dans ma lettre du 5 courant(l),je prends la confiance d'ajouter ceux de deux aumôi^iers du travail, détenus depuis plu iieurs mois en Allemagne, M. Houet, prisonnier à Anrath, et M. Lesire, prisonnier à Munster en Westphalie.
Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute considération.
(.s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.
Département politique Bruxelles, le 14 ociohre 1916. près le Gouverneur Général de Belgique.
S. no I. 9632.
A Son. Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Eminence de Son honorée lettre du 10 courant. Je suis aussi d'avis que 7totre échange de vues au sujet du droit d'occupation et des questions qui s'y rattachent est épuisé : toute discussion ultérieure serait superflue. Je 7ie désire y i^evenir que j^our répondre à la dernière remarque faite par Votre Eminence.
Votre Eminence compare l'occupation d'un pays à la violation d'un domicile ptarticulier ; j'estime que cette comparaison ne résout pas la question posée. Dans le cas qui nous occupje, nous ne devo7is pas aller chercher des preuves dans des comp)araisons qui seront toujours boiteuses, car tous les éléments de démonstra-
(1,1 Dans une lettre adressée au baron von der Lanckcn et datée du 5,octobre, ]e Cardinal intercédait en faveur de divers condamnés.
iion peuvent être t?^ouvés dans la question elle-même. Quelqu'un s' installe- t-il dans un domicile, sous iwétexte qu'il a des « ennuis » avec son voisin, cela n'a rien de commun avec la « légitime défense » (Notwehr). D'ailleurs, je n'ai parlé de la situation politique générale et des conditions de la guerre moderne que parce qu'il était essentiel et indispensable de le faire pour expliquer la « légitime défense » de l'Allemagne,
Je profite de l'occasion pour vous faire savoir que Viaene, directeur de l'Ecole des Frères, à Mali7ies, a obtenu du Gouverneur Général la remise du reste de sa peine. Usera bientôt remis en liberté. Toutefois, je dois demander à Votre Eminence de bien vouloir me donner la garantie que Viaene ne se rendra plus coupable à l'avenir d'infractions aux arrêtés du Pouvoir occup)ant.
J'ai de plus la satisfaction de porter à la connaissance de Votre Eminence que Mademoiselle Marie Vergeté, à qui Elle s'intéresse, sera dans quelque temps ramenée d' Allemagne à St-Gilles, et qu'on lui donnera l'occasion de rendre visite à sa 7nère chez elle.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération la plus distinguée et je suis
Son tout dévoué,
(s.) Lancken,
XXVllI. — Nouvelles arrestations de prêtres.
A maintes reprises, le Cardinal s'était plaint auprès du Gouverneur Général des rigueurs exercées par le Pouvoir occupant à l'égard du clergé; il avait fait ressortir, entre autres, les graves inconvénients qui résultaient, tant pour l'exercice du culte que pour l'enseignement des collèges, de l'arrestation des prêtres et religieux. Tout ce que le baron von Bissing trouva pour remédier à ces inconvénients, ce fut de décider que, à l'avenir, chaque évoque serait averti, aussitôt que possible, des mesures de répression prises contre les ecclésiastiques de son diocèse. Cette décision ne fut d'ailleurs appliquée que pendant les mois d'août et de septembre 1916.
Département politique Bruxelles, le 8 CtOÛt i916.
près le Gouverneur Général de Belgique.
S. no I. 7426.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Maliyies.
Afin d'éviter, dans V organisation du culte, les perturbations, qui pourraient résulter des délits comynis par des pjrêtres et des peines qui en sont la conséque^ice nécessaire, Monsieur le Goiwerneur Général a décidé de jjorter chaque cas, aussitôt que possible, à la connaissance de Leurs Grandeurs les Evêques.
Conformément à cette décision, j'ai l'honneur de communiquer à Votre Eminence les cas suivants :
Une enquête est ouverte contre le chanoine Alfred Kips, directeur de l'Institut Sainte-Marie, à Bruxelles, pour avoir détenu et propagé des pMblications prohibées .
L'abbé Bernaerts, curé de Saint- Charles, à Anvers,
a été arrêté, également pour avoir contrevenu aux ordonnances sur la censure.
Le Frère Viaene, de Matines, a été arrêté; il est établi qu'il avait fait passer des lettres en fraMde.
Je présente à Votre Eminence Vexpjression de ma considération très distinguée.
Par intérim,
(s.) Graf Harrach,
P. S. Le vicaij^e Daumont, de Bruxelles, a été condamné, pour différents délits, à 1 an et 5 mois de prison.
Département politique Bruxelles, le 16 août 1916.
près le Gouverneur Général Rtœ Lambermont.
de Belgique.
A Son Emineiice le Cardinal Mercier,
Archevêque de Matines.
Conformément à la décisio7i de Monsieur le Gouverneur Général qui a déjà été signalée à Votre Eminence, j'ai l'honneur de porter à Sa connaissance ce qui suit :
Le doyen Cooreman, d'Overyssche,' a engagé les curés Van den Eynde, de Neeryssche, Covens, de Loonbeek, et le vicaire Busseen de Hiddenberg, à faire la lyrocession de la Fête-Dieu sans l'autorisation des autorités militaires. Le vicaire Michiels, de Neeryssche, a prêté son concours à la procession. Ces différents ecclésiastiques ont été frappés d'amendes.
Je présente et Voire Eminence l'expression de ma considération très distinguée.
Par intérim, (s.) Graf Harrack.
Département politique
près le Gouverneur Général
de Belgique.
Bruxelles, le 24 août i9i6.
Rue Lambennont , i.
A Son Emmence le Canîinal Mercier,
Archevêque de Malines.
En exécution des décisions prises par Monsieur le Gouverneur Général, j'ai l'honneur de communiquer à Votre Eminence ce qui suit :
Le P. Schmitz, S. J., de Louvain, a été arrêté pour acoir facilité le passage de la frontière à des Belges en âge de porter les armes.
Une enquête a été ouverte contre les prêtres Van Linden et Pierre Duicez, de l'Institut Sainte-Marie, à Bruxelles, pour avoir contrevenu aux ordonnances sur la censure.
Je profite de cette occasion pour accuser réception à Votre Eminence et, en même ternps, La remercier, de Son honorée lettre du 16 août (i). J'en ai pris connaissance avec intérêt et me perynettrai d'y répondre en détail.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma
considération distinguée.
(s.) Lanclien.
Département politique B) 'u.xelles, le H sepAemhre 1916. près le Gouverneur Général de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Me^xier,
Archevêque de Malines.
Conformémeyit aux ordonnances de Monsieur le
(i) Cette lettre est reproduite p. 224 et suiv.
Gouverneur Général, j'ai l'honneur de faire savoir à Votre Eminence que le curé Swalus, de Laeken, a été condamné à un an et deux mois de prison et, en plus, à 200 marks d'amende. Il subira sa p)eine en Allemagne.
Le vicaire Pittoors, de Kessel- Loo, a été arrêté pour participa^tion à un service d'espionnage.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma, considération distinguée, et je suis
Son très dévoué,-
(s.) Lancken.
A Tannoncc de toutes ces arrestations et condamnations, le Cardinal répondit par la lettre suivante :
Archevêché de Malines. Malines, le 15 septembre 1916.
A Monsieur le Baron von der Lancken, Chef du Département politique. Gouvernement Général,
Bruxelles.
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre datée du 24 août, mais qui, par suite de circonstances indépendantes de ma volonté et de la vôtre, ne m'a été remise que le 6 septembre. Vous m'y annoncez que le Père Schmitz est arrêté et qu'une instruction est ouverte contre deux professeurs de l'Institut Sainte-Marie : M. Van Linden et M. Duwez.
Il y a quelques jours, j'ai appris que M. le curé Bernaerts, d'Anvers, avait été condamné à un an de prison et emmené en Allemagne. Il était coupable de détenir les Lettres pastorales de son évêque et d'avoir fait dresser la liste de ceux de ses paroissiens qui sont à l'armée.
M. le chanoine Kips, Directeur de l'Institut Sainte- Marie, à Schaerbeek-Bruxelles, vient d'être condamné à trois mois de prison et à une amende, pour avoir été trouvé
en possession de deux chants patriotiques et de deux Lettres pastorales de son évêque.
Quand, à propos de ces mesures tracassières qui, depuis deux ans, frappent, coup sur coup, notre cher et noble clergé, j'emploie le verbe « sévir », vous vous récriez. Monsieur le baron. Dans votre for intérieur, vous devez penser, cependant, que j'emploie un euphémisme. Car, enfin, que des militaires de profession, dont les horizons ne s'étendent pas au delà des murs d'une caserne, s'imaginent que le succès d'un jour justifie les abus de la force, je le conçois ; mais, que des hommes préposés à l'administration civile d'un pays injustement occupé, que des diplomates de carrière puissent approuver d'aussi inutiles et d'aussi vexatoires procédés, cela me dépasse. Malheureusement, que vous subissiez les commandements du pouvoir militaire ou que vous les fassiez vôtres, le résultat pour notre pauvre pays et pour notre beau clergé est le même. Il est et il restera aussi le même pour le renom de l'empire allemand. Quand les victimes auront leur franc parler, ce ne seront pas les justiciers qui, devant le tribunal impartial de l'histoire, feront belle figure.
Voulez-vous un autre échantillon, que vous semblez ignorer, de la justice allemande ?
Deux élèves du Grand Séminaire de Malines, MM. Willems et Malvé, sont parmi les criminels ecclésiastiques de fraîche date.
M. Willems est, depuis six semaines, au cachot, l'on ne sait pourquoi. On présume qu'il est soupçonné d'avoir envoyé une lettre d'encouragement à son frère qui est au front. Et la détention préventive dure toujours. Je ne parle pas du caractère odieux des interrogatoires que lui et un de ses compagnons, Tabbé Soille, doivent subir. Le cas est devenu banal.
C'est sur le cas de M. Malvé que je voudrais retenir un instant votre attention^ d'autant que vous n'y êtes pas, je pense, resté étranger.
Le jeune abbé Malvé, dans une chambre privée d'une maison privée, le Séminaire, prenait gaîment sa récréation avec deux camarades. Il avait chanté quelques airs, les uns religieux, les autres profanes; il lui passa par la tête d'entonner une Marseillaise, sans se douter qu'au dehors, dans la rue, un Allemand était aux écoutes. Le lendemain, invasion de la police dans le Séminaire, menace d'une peine collective — toujours le même respect de la Convention de La Haye f — si l'auteur du méfait ne se fait pas connaître.
Le généreux étudiant, — à mon insu, je tiens à le souligner, — court au devant de ses juges, soucieux, avant tout, de protéger ses camarades.
Un homme, je ne dis pas de cœur, mais de bon sens, eût absous, n'est-ce pas, sinon félicité le courageux jeune homme.
Eh bien, non î M. Malvé fut condamné à trois mois d'emprisonnement. Et, qui plus est, le Directeur du Séminaire, jugé responsable d'une espièglerie dont il ne pouvait pas avoir connaissance, fut condamné, lui aussi, à une amende de 300 marks.
Ce n'est pas tout. Après un gros mois de détention, votre Département politique fait savoir aux Autorités du Séminaire que, moyennant un recours en grâce, M. Malvé sera remis en liberté. Le recours en grâce se fit. Il vous fut remis en mains propres. Monsieur le baron. Vous le reçûtes. Mais il vous apparut en ce moment, que la justice allemande ne pouvait se plier à la clémence qu'après de nouvelles enquêtes et de nouveaux rapports, ce qui, en bon français, veut dire, après que le prisonnier aura purgé sa peine.
En présence de faits aussi édifiants — et il y en aurait bien d'autres à citer — on ne sait si l'on doit se fâcher ou rire, lorsqu'un bon Monsieur écrit dans la « Correspondance catholique mensuelle », éditée par le Comité de la défense des intérêts allemands et catholiques, — plus allemands
encore que catholiques — pendant la guerre, livraison de juillet 1916, p. 82, que le clergé belge doit, en justice, apprécier «la franche bienveillance des étrangers détenteurs du pouvoir. »
Il est vrai que cet excellent M. Krebs, professeur à Fribourg-en-Brisgau, — car c'est de lui qu'il s'agit, — déclare se tenir au courant des journaux et avoir fait un voyage d'études en Belgique.
Il n'aime pas les enquêtes contradictoires. Il estime qu'il est plus sûr de les mener tout seul.
Mais comment ne sent-il pas, ce Monsieur, combien il
est peu chevaleresque d'attaquer, sous la protection des
baïonnettes allemandes, un clergé qu'il sait bâillonné ?
Lorsque vos journaux se jetèrent sur ma lettre « À mon retour de Rome », comme sur une proie, et me firent dire que j'avais appelé de mes vœux une épidémie sur vos soldats, je demandai à Son Excellence Monsieur le Gouverneur Général qu'il voulût loyalement transmettre à mes confrères de l'épiscopat catholique d'Allemagne et d'Autriche, une lettre, où je montrais que mes accusateurs me faisaient dire un non-sens. Il vous suffira de lire la page 5 du document ci-annexé (1), pour vous rendre compte personnellement qu'il en est bien ainsi. Le contexte de ma Pastorale exclut jusqu'à la possibilité logique de cette odieuse interprétation.
Monsieur le Gouverneur Général refusa d'acquiescer à ma demande, alléguant que ma Pastorale avait été publiée en Allemagne, et que les lecteurs étaient donc en mesure de faire eux-mêmes la rectification que je réclamais.
Or, ma Pastorale n'a pas été publiée en Allemagne. Je serais fort curieux d'apprendre quel est le journal, quelle est la revue qui en a donné le texte authentique.
(i) A cette lettre était joint., à l'adresse du baron von der Lancken, un exemplaire de la lettre du 24 avril, que S. Exe. le baron von Bissing avait refusé d'envoyer aux évêques d'Allemagne (voir p. 159),
Aussi, la calomnie suit-elle son cours. Un article, dont vous n'ignorez pas la provenance, de la Frankfurter Zeitung, du lundi 7 août, l'a reprise et remise en circulation.
Est-ce trop vous demander. Monsieur le baron, de la démentir ou de me procurer le moyen de la démentir moimême ?
Peut-être aussi consentirez- vous à renseigner plus exactement la « Correspondance catholique mensuelle » sur « la franche bienveillance des étrangers détenteurs du pouvoir. »
Les étrangers détenteurs du pouvoir s'étaient solennellement engagés, par circulaire du Gouvernement Général en date du 22 avril, à ne plus faire de réquisitions en nature. Et les provinces ont payé quarante millions pour prix de cet engagement. Or, l'accaparement de légumes, de pommes de terre, de farine, d'œufs et de beurre, les réquisitions de chevaux sévissent avec autant d'intensité que jamais. Est-ce de la franchise ? Est-ce de la bienveillance ?
Les étrangers détenteurs du pouvoir qui avaient déjà extorqué à nos provinces 40 millions par mois(l), soit bientôt un total d'un milliard, forcent, en ce moment, les portes de la Banque Nationale et nous dépouillent de six cent vingtcinq millions de marks qui vont, par le canal des Banques allemandes, alimenter l'emprunt de l'Empire, c'est-à-dire fournir à nos ennemis des munitions de guerre contre nous (2). Est-ce de la franchise ? Est-ce de la bienveillance ?
(i) Par une ordonnance, publiée le lo décembre 1914, le Gouverneur Général avait fait savoir que la population belge était frappée d'une contribution de guerre mensuelle de 40 millions de francs, à payer pendant une année. La dernière mensualité n'avait pas encore été versée, qu'une nouvelle ordonnance, en date du 10 novembre 1915, avait annoncé qu'une seconde contribution, toujours de 40 millions par mois, serait imposée à la Belgique jusqu'à nouvel ordre, comme participation aux frais d'entretien de l'armée et aux frais d'administration du territoire»
(2) Le iz septembre, le Gouvernement allemand avait fait enlever^ de force, l'encaisse-marks de la Banque Nationale et du département d'émission de la Société Générale.
Ces violences, qu'elles procèdent de la justice militaire ou de l'administration politique, compriment le patriotisme et en étouffent l'expression, mais ne croyez pas, je vous" prie, que ce silence soit révélateur de la paix. Songez au mot de Tacite : Ubi silentium fecerunt, pacem appellant. N'accumulez pas dans le cœur des Belges, des haines inextinguibles. La guerre et ses procédés ne se justifient que dans la mesure où ils aident à la paix.
Agréez, Monsieur le baron, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.
XXIX. — L'intervention du Pouvoir occupant dans l'enseignement des écoles normales.
Dès le mois de février 1916, le Gouverneur Général, soi-disant pour faire droit aux revendications des Flamands, en réalité pour préparer l'œuvre de séparation administrative qu'il devait, accomplir plus tard, publia toute une série d'arrêtés concernant l'emploi du flamand dans les écoles primaires. Certaines dispositions contenues dans ces arrêtés violaient ouvertement les règles établies par la législation belge ; aussi, M. de la Vallée-Poussin, secrétaire-général du Ministère des Sciences et Arts, déclara-t-il, dans une note adressée au Gouvernement Général, qu'il ne pouvait collaborer à Texécution d'arrêtés contenant des dispositions illégales. Pour toute réponse, le Gouverneur Général lui fit savoir que l'exercice de ses fonctions ainsi que l'accès des bureaux du ministère lui étaient interdits à l'avenir.
Le 2 août, le baron von Bissing publia un nouvel arrêté « concernant la formation des membres du personnel enseignant des écoles primaires et des écoles gardiennes, ainsi que la délivrance des diplômes constatant leur aptitude à enseigner dans ces écoles »,
Cet arrêté, bouleversant tout l'enseignement des écoles normales en pays flamand, était en contradiction flagrante avec la loi belge. A l'art. 3, second alinéa, il allait jusqu'à déterminer la langue dans laquelle devraient être rédigées les communications adressées par écrit aux parents des élèves.
M. Corman, directeur de l'enseignement primaire, ayant informé officiellement le Cardinal de la publication de cet arrêté, reçut la réponse que voici :
Archevêché de Malines. Malines, le 13 octobre 191Ô.
A Monsieur Corman, Directeur Général
de l'Enseignement primaire, Bruxelles.
Monsieur le Directeur Général,
Vous avez bien voulu nous transmettre, de la part du Ministère des Sciences et des Arts, un arrêté, en date du
2 août 1916, relatif à l'emploi des langues dans l'enseignement des écoles normales. Cet arrêté, je lé regrette, méconnaît la Convention de La Haye et la Constitution belge.
Il transgresse les limites fixées par l'article 43 de la Convention de La Haye à l'exercice du Pouvoir occupant. En vertu de cet article 43, en effet, les mesures que le Pouvoir occupant est autorisé à prendre ont uniquement pour but « de rétablir et d'assurer l'ordre et la vie publics, » en respectant, sauf empêchement absolu, les lois en » vigueur dans le pays ».
La réglementation, sur des bases nouvelles, de l'emploi des langues dans l'en-seignement normal n'intéresse à aucun titre l'ordre et la vie publics dans le pays.
En s'ingérant dans cette matière, le Pouvoir occupant outrepasse donc la mission qui lui est reconnue par le droit des gens.
Au surplus, la disposition contenue dans l'art. 3, second alinéa, de l'arrêté du 2 août, est entachée d'inconstitutionnalité.
En vertu de la Constitution, art. 23, l'emploi des langues usitées en Belgique est facultatif. Il ne peut être réglementé que par le législateur, et cette réglementation ne peut s'appliquer qu'aux actes de l'administration et aux affaires judiciaires.
Les établissements libres d'enseignement jouissent à cet égard, des mêmes prérogatives que les particuliers. La correspondance qu'ils échangent avec les parents des élèves est assimilable à une correspondance entre particuliers. Elle n'est réglementée, en ce qui concerne les langues dont il y est fait emploi, à aucune disposition légale; le législateur qui voudrait la soumettre à une réglementation, méconnaîtrait les prescriptions de l'art. 23 de la Constitution.
Ainsi, la loi de 1878, qui a réglementé l'emploi des langues dans la correspondance administrative, ne concerne que les fonctionnaires de l'Etat. Les communes et les particuliers font usage de la langue de leur choix.
La limitation que la Constitution impose au Pouvoir législatif est imposée a fortiori au Pouvoir exécutif.
Le respect du droit des gens et de la Constitution belge m'interdit donc de coopérer à l'application de l'arrêté du 2 août aux écoles normales libres du diocèse de Malines.
Agréez, Monsieur le Directeur Général, l'assurance de ma considération très distinguée.
(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.
Sans que le besoin s'en fît aucunement sentir, le Gouvernement Général avait créé deux nouvelles écoles normales flamandes, à Laeken et à Uccle. M. Corman, directeur de l'enseignement primaire, en avertit officiellement le Cardinal et lui demanda de désigner, pour chacun de ces établissements, un ecclésiastique qui y serait chargé de l'enseignement de la religion et de la morale.
Le Cardinal refusa de collaborer à la création de ces écoles inutiles, destinées avant tout à exercer sur les Belges une pression germanisante. Le nombre de ses prêtres était d'ailleurs considérablement réduit, bon nombre d'entre eux se trouvant soit à l'armée, soit en Hollande ou en Angleterre, soit dans les prisons de Belgique ou d'Allemagne.
Voici la réponse qu'il adressa à M. Corman :
Archevêché de Malines. Malines, le 4 novembre 1916.
A Monsieur Corman, Directeur Général
de l'Enseignement primaire, Bruxelles.
Monsieur le Directeur Général,
J'ai bien reçu votre lettre en date du 31 octobre no 13845/L/2394, par laquelle vous me notifiez que le 6 novembre prochain, s'ouvriront deux écoles normales de l'Etat, l'une à Laeken, l'autre à Uccle.
Vous me demandez de désigner pour chacun de ces deux établissements un ecclésiastique qui y donnerait l'enseignement de la religion et de la morale et, au cas où
j'estimerais que cette désignation ne serait pas encore nécessaire, d'examiner la question de savoir s'il n'y aurait pas lieu de confier cet enseignement à des vicaires.
À mon regret, je ne vois pas le moyen de satisfaire à votre demande, à raison de la pénurie de prêtres dont nous souffrons. Plusieurs membres du clergé sont aumôniers ou brancardiers au front ; coup~ sur coup, des hommes de zèle sont faits prisonniers en Belgique ou déportés en Allemagne.
Il en résulte que le nombre des prêtres en activité de service ici, dans le ministère paroissial ou dans l'enseignement, se réduit tous les jours ; ils sont surchargés ; je ne puis songer à alourdir encore leur tâche.
Agréez, Monsieur le Directeur Général, l'assurance de ma considération très distinguée.
(s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.
XXX. — Entrevue du Cardinal et du baron von der Lancken au sujet de la Lettre pastorale « La voix de Dieu ».
Une nouvelle Lettre pastorale du Cardinal, datée du premier dimanche du mois du S. Rosaire (i^i- octobre 1916; et intitulée La voix de Dieu provoqua un nouveau conflit entre Son Eminence et le Gouvernement Général.
La première partie de la Lettre fut lue, dans toutes les églises du diocèse, le dimanche 15 octobre.
Après avoir parlé de la longueur de l'épreuve imposée à la Belgique, le pasteur conseillait à ses ouailles de se recueillir, de pénétrer le sens profond des événements, et, les yeux fixés sur l'éternité, d'écouter la voix de Dieu. C'est le Christ, disait-il, qui nous donne par le Mystère de sa Mort et de sa Résurrection, perpétué dans le Saint Sacrifice de la Messe, la clé des événements. De la mort surgit la vie, La Lettre se terminait par une exhortation à la prière. « Soyons recon- » naissants envers Dieu. L'indépendance de notre pays n'est plus, » aujourd'hui, mise en doute par personne ; bénissons Dieu de nous en » avoir assuré la conservation... Prions pour notre chère patrie, pour » les présents et pour les absents, nos vaillants prisonniers, nos chers » réfugiés... Nous ne pouvons exclure personne de nos prières, pas » même nos ennemis ; mais la théologie chrétienne nous apprend à » gradueif nos affections. Aimez avec prédilection, dit saint Thomas, » vos proches, vos compatriotes, ceux qui vous font du bien. Prions » donc, avant tout, pour nos chers soldats qui nous tiennent tant à » cœur, par les liens du sang, par patriotisme, par leur dévoûment » pour nous. Ne séparons pas d'eux leurs épouses et leurs mères, » héroïnes silencieuses du grand drame européen. Prions pour les » armées de nos alliés qui, à l'ouest, à l'est, au midi, combattent avec » tant de vaillance et de ténacité, pour notre cause commune... » Le Cardinal demandait encore des prières pour la noble Pologne et pour le pauvre peuple arménien.
« Et jusqu'au bout », disait-il en finissant, « demeurons patients, » persévérants. Haut les cœurs ! Hâtons notre délivrance. Crions vers » Dieu, avec la Sainte Liturgie : O Dieu, venez à mon aide; Seigneur, » hâtez-vous de me secourir. Deus, in adfutorium meiwi intende»
^> Domine, ad adjuvandum vie festina. En attendant, du calme, du » courage, pas de murmure. Appliquons à notre endurance patriotique » ce que notre divin Sauveur dit de l'œuvre de notre salut éternel : » Celui qui persévérera jusqu'à la fin, c'est celui-là qui sera sauvé. » Qiii perseveraverit usqxie in fineyn hic salvus erit. »
Le 9 octobre, les imprimeurs de la Lettre pastorale, MM. Smeesters, père et fils, de Louvain, furent arrêtés : au cours de la perquisition faite dans l'atelier, la police enleva 250 exemplaires de la Lettre.
Le dimanche 15 octobre, le jour même oîi la première partie de la Lettre avait été lue en chaire, le Kreisclief de Malines fit demander au Cardinal s'il pouvait recevoir, le soir, à 7 heures (H. A.), ic Chef du département politique, le baron von dcr Lancken. Le Cardinal accepta.
A l'heure fixée, le baron se présenta à l'archevêché et fut introduit auprès de Son Éminence.
Je suis dans un embarras extrême, dit-il. J'avais espéré que Votre Éminence ne ferait plus rien qui fût de nature à susciter des conflits, et j'avais fait part de mon impression à Monsieur le Gouverneur Général. Et voilà que maintenant, celui-ci est « furieux ». Vous voyez bien, me dit-il, que le Cardinal publie encore sans reconnaître mon ordonnance relative à la censure et qu'il en profite pour faire de la politique.
— Je ne vous ai jamais promis, répondit le Cardinal, de me soumettre à la censure. Vous-même, un jour, avez bien voulu reconnaître qu'il me serait très difficile de le faire, et m'avez suggéré divers petits moyens d'éluder la censure, sans qu'aucun m'eût satisfait. La question n'avait donc pas reçu de solution et je vous avais déclaré que je préparais la publication d'une Lettre. Faites appel à vos souvenirs, et vous reconnaîtrez qu'aucun de vos expédients ne m'avait paru acceptable. Vous m'avez demandé, notamment, de vous envoyer, à vous personnellement, le premier exemplaire, « pas en manuscrit, mais en épreuves ». Je vous ai répondu : je veux bien vous envoyer un exemplaire en même temps que je l'envoie à mon clergé, mais avant, impossible ! Ce serait reconnaître que je subordonne la publication à votre placet; je ne le puis pas.
— Mais, enfin, n'y aurait-il pas moyen de laisser traîner une épreuve sur la table de l'une ou l'autre maison où je suis reçu à Bruxelles.
— Non, je n'aime pas ces petits moyens qui ne résolvent pas le problème. Vous auriez toujours le droit de dire que, d'une façon
cachée, j'ai reconnu votre droit de contrôle sur une publication qui se réfère à mon ministère; il y a là une question de principe, sur laquelle je ne puis céder.
— Il faudrait cependant trouver un moyen d'entente.
— Je n'en vois qu'un, c'est que vous fermiez les yeux et me laissie;; faire. Et j'avais compris, ou deviné, si vous préférez, que telle était votre intention. Aussi, n'ai-je pas été peu surpris d'apprendre que les ateliers de mon imprimeur avaient été envahis par la police allemande.
— Ce n'était pas avec l'intention de saisir votre Lettre. C'est que Smeesters était impliqué dans une autre affaire.
— Ignorant ce but, j'ai donc été très surpris. Ma pensée était de vous envoyer un exemplaire de ma Lettre, aussitôt que les doyens de Bruxelles l'auraient eue. Et je me croyais en droit d'attendre de vous qu'elle circulât sans entraves. Car, enfin, il n'y a rien qui puisse vous blesser dans cette Lettre.
— Moi, peut-être; mais le Gouverneur Général qui est un militaire, entouré de militaires, qui doit songer à l'effet que les écrits de Votre Éminencë produisent en Allemagne, en juge autrement. Il sait que je suis venu à Malines. Nous avons eu un entretien de 20 minutes au sujet de la Lettre et je vous assure qu'il est très, très mécontent.
— Mais, voyons, qu'est-ce qu'il trouve à y redire ?
— Il y a, d'abord, la phrase où vous affirmez que l'indépendance de la Belgique n'est plus mise en doute, aujourd'hui, par personne.
— Mais il n'y a rien de mystérieux dans cette affirmation. Ce matin môme, j'ai vu, dans \q « Nieiiwe Rotterdamsche Courant-», la déclaration faite par le député socialiste Haase, au Chancelier Bethmann-HoUweg : «Vous parlez de paix en termes vagues auxquels » personne ne prête attention. Commencez donc par proclamer que :> vous voulez l'autonomie des petits États, la Belgique, la Serbie, et » alors, on vous écoutera ».
Je ne me base pas sur vos sentiments ni sur ceux des autorités de votre Empire, pour affirmer ma foi à notre indépendance ; je me base principalement sur les déclarations solennelles faites à diverses reprises par nos alliés, qu'ils ne consentiraient pas à parler de paix, tant que la Belgique ne serait pas libérée. Le Saint-Père, que je n'ai pas voulu mettre en cause, m'a dit la même chose à Rome en janvier dernier.
— Puis, vous dites, à la fin de la Lettre : « Hâtons notre délivrance ». C'est cette phrase surtout qui a irrité le Gouverneur Général.
— Mais, Monsieur le baron, le Gouverneur Général ne comprend donc pas le français. A vous, qui le comprenez et le parlez, de lui faire
saisir le sens que ce lambeau de phrase a dans le contexte. Lisez donc, je vous prie, tout l'alin(5a.
— Oh ! j'ai lu la Lettre quatre fois.
— Eh bien, relisez cet alinéa. Ne voyez-vous pas que ces mots sont intercalés là pour introduire la prière liturgique : Seigneur, hâtezvous de nous secourir. Ils signifient : Par nos prières, par nos pénitences, méritons que le bon Dieu vienne à notre secours et nous délivre. Y a-t-il à la phrase un autre sens possible ?
— Quand je l'ai relue, j'ai vu que l'on pouvait y attacher le sens que Votre Eminence y attache ; mais le Gouverneur Général y lisait autre chose.
— Qu'est-ce qu'il pouvait y lire ?
— Il comprenait : Hâtons-nous d'expulser les Allemands.
— Que voulez-vous y faire ? Ce n'est pas ma faute s'il ne saisit pas les nuances de notre langue. Et qu'est-ce qu'il y avait encore ?
— Plusieurs allusions politiques.
— Lesquelles ?
— Il y a, d'abord, l'allusion à la Pologne. Le Gouverneur Général y voit de la politique, mais j'avoue que ce passage ne me déplaît pas : au contraire.
— Mais oui, pour que la Pologne reconquière son indépendance, il faut de la part de la Russie au moins autant de concessions que de la part de l'Allemagne. Puis, je dis expressément que le pays a été ravagé par le flux et le reflux des armées.
— Et l'attaque contre les Turcs ?
— Permettez; je n'attaque pas les Turcs, je défends les Arméniens. Je m'attache à tous ceux qui souffrent et, souffrant moi-même, avec mon pays, j'ai compassion des souffrances d'autrui. N'est-ce pas naturel ?
— Mais la Lettre de Votre Eminence attaque les alliés de l'Allemagne, et c'est cela qui fâche le Gouverneur Général. A un autre endroit, vous demandez des prières pour vos alliés. Votre Eminence vise sans doute les Anglais ?
— Les Anglais, et les Français, et tous ceux qui défendent la même cause que nous. Pouvez- vous croire qu'il y ait un catholique belge qui ne prie pas pour eux ? Mais nous prions même, je le dis, pour nos ennemis.
Voulez-vous que je mette : Prions pour nos armées, qui, à l'ouest...
— Mais oui, ce serait très bien.
— Franchement, ceci confine à la chicane. Si je ne craignais de vous blesser, Monsieur le baron, je dirais que vous me cherchez une querelle d'Allemand.
Mais, en définitive, voyons, dites-moi : dans quelle intention étes-vous venu me voir ?
— Oh, avant tout, pour dire à Votre Eminence mon embarras.
— Venez-vous de la part du Gouverneur Général me commander quelque chose, ou seulement me le demander ?
— Non, je n'ai pas mission de vous conwiander quoi que ce soit. Mais je redoute des complications, j'ai peur que les Smeesters ne soient punis pour avoir imprimé votre Par.torale.
— Mais cela me révolte. Si ma Lettre est délictueuse, c'est moi qui dois être le premier puni. Et si vous ne me punissez pas, il n'est pas raisonnable de punir un subalterne qui n'a fait qu'exécuter mes ordres. Enfin, puisque vous me laissez ma liberté d'appréciation, je consens volontiers à vous dire que les passages que vous incriminez n'ont pas à mes yeux assez d'importance pour motiver un conflit public. Et il me serait pénible d'exposer mon imprimeur à une aggravation de peine. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. Je réfléchirai aux moyens à prendre. Somme toute, il suffit donc de supprimer deux bouts de phrase : « L'indépendance de la Belgique n'est plus mise en doute par personne — Hâtons notre délivrance » et de remplacer l'expression : « les armées de nos alliés » par « nos armées ». Je-pourrais faire ces changements. Cela ne me coûterait pas : mais alors, vous triompheriez dans votre presse ?
— Oh non, certainement non.
— Le clergé des campagnes ne pourrait plus être averti, mais je communiquerai les changements aux doyens des villes avant la lecture de la 2e partie de la Lettre (i).
Cette question vidée, le baron demanda encore au Cardinal de vouloir s'adresser à lui lorsqu'il jugerait devoir se plaindre de quelque chose. Ne vaut-il pas mieux, dit-il, éviter les conflits ?
— Sans doute, reprit le Cardinal, pas plus que vous, je ne veux les conflits pour le plaisir d'en avoir, mais j'estime que, malgré tout mon bon vouloir et le vôtre, des conflits sont inévitables.
— Votre Eminence en est-Elle bien persuadée ?
(i) Le Cardinal pria Mgr Evrard, doyen de Sainte-Gudulc, d'avertir de ces changements, avant la lecture de la seconde partie de la lettre qui devait se faire le dimanche suivant, les doyens de Bruxelles et faubourgs, y compris Laeken et Uccle, ainsi que ceux de Wavre. Nivelles, Braine-l'AUeud, Tubize, Hal et Vilvorde. Il communiqua directement les changements au doyen d'Anvers avec prière d'en faire part aux doyens des environs.
— Oui, parce (|uc la force militaire entraîne à des abus de pouvoir contre lesquels notre conscience doit protester. Vous attribuez à nos protestations un caractère politique. Et voilà le conflit déclaré !
— Mais ne vaut-il pas mieux, dans l'intérêt de votre pays, éviter des protestations qui ne servent à rien ?
— Voilà tout juste la question fondamentale. Vous vous imaginez que notre ministère n'a d'autre ambition que de nous épargner quelques ennuis d'un jour ou de nous procurer quelques succès immédiats. Mille fois non ! L'utilitarisme, môme social, n'est pas tout notre idéal. Si saint Paul eût parlé comme vous, nous n'aurions pas eu saint Paul ! Nous n'aurions ni ses lettres ni ses exemples. Si la théorie : « A quoi cela sert-il ? » c.-a.-d. quel avantage pratique espérez-vous, si cette théorie, dis-je, eût toujours prévalu, nous n'aurions pas eu l'Eglise catholique. Il a fallu trois siècles de martyrs pour affirmer et faire prévaloir l'idée qu'il y a quelque chose au-dessus des intérêts individuels ou nationaux.
— Oh ! les martyis, c'est autre chose !
quelqu'un qui livre sa vie, pour le plaisir de la sacrifier ; c'est quelqu' un qui affirme une vérité imprescriptible et s'en fait l'esclave jusqu'à offrir pour elle sa liberté et son sang. Il eût été très aisé aux martyrs de faire monter, parfois à la dérobée, un peu d'encens devant une idole. Mais ce geste matériellement insignifiant, et momentanément très profitable, eût été l'aveu qu'ils n'avaient pas une foi absolue dans la vérité qu'ils avaient professée et, du coup, ce qui ne passe pas fut descendu au niveau de ce qui passe. Lors de la fondation de l'Église, la vérité en cause était la vérité religieuse, l'Évangile du Christ. Aujourd'hui, la vérité est le droit, la supériorité de son règne sur les intérêts. Dans les deux cas, il ya- antagonisme entre les préoccupations utilitaires, et le triomphe nécessaire du droit absolu, de la vérité.
Aussi, Monsieur le baron, je n'ai, pour ma part, que du dédain pour tous ces sophismes auquels votre dernière correspondance et, avec vous, certams de vos théologiens ont recours en s'abritant derrière la « Notwehr » à l'effet de justifier l'invasion de notre pays. Vous aurez beau dire et beau faire. l'Allemagne a violé un serment. Il serait plus simple de l'avouer et de le regretter, que de s'évertuer à obscurcir la vérité.
L'entretien prit fin sur ces mots et le baron von der Lancken se retira en remerciant le Cardinal d'avoir bien voulu apporter quelques changements au texte de sa Pastorale.