‹ La correspondance de s.e. le cardinal Mercier avec le gouvernement général allemand pendant l'occupation, 1914-1918Chapitre 16 sur 36 · XXXI. — La déportation des chômeurs · texte numérisé non relu

XXXI. — La déportation des chômeurs

De tous les crimes commis par l'Allemagne dans la Belgique occupée, il n'en est peut-être pas de plus abominable que la déportation des chômeurs. En plein vingtième siècle, le Gouvernement allemand, au mépris de toutes les lois de la civilisation, rétablit l'esclavage antique. Cet attentat à la liberté humaine, froidement et longuement prémédité, accompli avec un cynisme et une brutalité sans nom, souleva la conscience du monde entier et attira sur ses auteurs une haine justement méritée.

Le Cardinal; dès qu'il eut connaissance des mesures iniques, prises par le Gouvernement Général à l'égard des chômeurs, s'empressa d'adresser au baron von Bissing une protestation énergique :

Archevêché de Malines. Malines, 19 octobre 1916.

A Son Excellence Monsieur le Baron von Bissing-,

Gouverneur Général, Bruxelles.

Monsieur LE Gouverneur Général,

Au lendemain de la capitulation d'Anvers, la population affolée se demandait ce qu'il adviendrait des Belges en âge de porter les armes ou qui arriveraient à cet âge avant la fin de l'occupation. Les supplications des pères et mères de famille me déterminèrent à interroger Monsieur le Gouverneur d'Anvers, le baron von Huene, qui eut l'obligeance de me rassurer et de m'autoriser à rassurer les parents angoissés. Cependant, le bruit s'était répandu à Anvers qu'à Liège, à Namur, à Charleroi, des jeunes gens avaient été saisis et emmenés de force en Allemagne. Je priai donc Monsieur le Gouverneur von Huene de vouloir me confirmer par écrit la garantie, qu'il m'avait donnée verbalement, que rien de pareil ne s'effectuerait à Anvers. Il me répondit tout de suite que les bruits relatifs aux déportations étaient

sans fondement et, sans hésiter, me remit par écrit, entre autres déclarations, la suivante : « Les jeunes gens n'ont point à craindre d'être emmenés en Allemagne, soit pour y être enrôlés dans l'armée, soit pour y être employés à des travaux forcés. »

Cette déclaration, écrite et signée, fut communiquée publiquement au clergé et aux fidèles de la province d'Anvers.

Dès l'arrivée de votre prédécesseur, feu le baron von der Goltz, à Bruxelles, j'eus l'honneur de me présenter chez lui et lui demandai de vouloir ratifier pour la généralité du pays, sans limite de temps, les garanties que le général von Huene m'avait données pour la province d'Anvers.

Monsieur le Gouverneur Général retint dans ses mains ma requête afin de l'examiner à loisir. Le lendemain, il voulut bien venir en personne à Malines m'apporter son approbation, et me confirma, en présence de deux aidesde-camp et de mon secrétaire particulier, la promesse que la liberté des citoyens belges serait respectée.

Douter de l'autorité de pareils engagements, c'eût été faire injure aux personnalités qui les avaient souscrits, et je m'employai donc à raffermir, par tous les moyens de persuasion en mon pouvoir, les inquiétudes persistantes des familles intéressées.

Or, voici que votre gouvernement arrache à leurs foyers des ouvriers réduits, malgré eux, au chômage, les sépare violemment de leurs femmes et de leurs enfants et les déporte en pays ennemi. Nombreux sont les ouvriers qui ont déjà subi ce malheureux sort ; plus nombreux, ceux que menacent les mêmes violences.

Au nom de la liberté de domicile et de la liberté de travail des citoyens belges ; au nom de l'inviolabilité des familles ; au nom des intérêts moraux et religieux que compromettrait gravement le régime de la déportation ; au nom de la parole donnée par le Gouverneur de la Province

d'Anvers et par le Gouverneur Général, représentant immédiat de la plus haute autorité de l'empire allemand, je prie respectueusement Votre Excellence de vouloir retirer les mesures de travail forcé et de déportation intimées aux ouvriers belges et de vouloir réintégrer dans leurs foyers ceux qui déjà ont été déportés.

Votre Excellence appréciera combien me serait pénible le poids de la responsabilité que j'aurais à porter vis-à-vis des familles si la confiance qu'elles Vous ont accordée par mon entremise et sur mes instances était lamentablement déçue.

Je m'obstine à croire qu'il n'en sera pas ainsi.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma très haute considération.

(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines.

En même temps qu'il protesta auprès du Gouverneur Général^ le Cardinal écrivit au baron von der Lancken, Chef du département politique, pour le prier d'user de toute son influence afin d'empêcher la mise à exécution des mesures annoncées :

Archevêché de Malines. Malines, le 19 octobre 1916,

A Monsieur le baron von der Lancken^

Chef du Département politique. Gouvernement Général,

Bruxelles.

Monsieur le baron.

J'ai l'honneur d'envoyer à Son Excellence Monsieur le baron von Bissing, une lettre dont je joins ici une copie.

Monsieur le Gouverneur Général a exprimé, tant de fois, même publiquement, sa volonté de réserver une large part de sa sollicitude aux intérêts du pays occupé ; vousmême. Monsieur le baron, vous m'avez si souvent affirmé en ces derniers temps surtout, le désir des autorités allemandes de ne pas perpétuer, sous le régime d'occupation^

l'état de guerre des premiers jours, que je ne puis croire à la mise à exécution des mesures dont votre Gouvernement menace les ouvriers réduits, bien malgré eux, au chômage.

J'espère que vous userez de toute votre influence auprès des autorités supérieures afin de prévenir un pareil attentat.

Et ne nous parlez pas, je vous prie, du besoin de protéger l'ordre extérieur ou d'alléger les charges de la bienfaisance publique. Épargnez-nous cette amère ironie. Vous savez bien que l'ordre n'est pas menacé et que toutes les influences morales et civiles vous prêteraient spontanément main-forte s'il était en danger. Les chômeurs ne sont pas à la charge de la bienfaisance officielle ; ce n'est pas de vos finances que leur vient le secours.

Ayez la bonté de lire ma lettre au Gouverneur Général et jugez s'il ne va pas de l'intérêt de l'Allemagne autant que du nôtre, de respecter les engagements souscrits "par deux hautes personnalités de votre Empire.

J'ai confiance que mes efforts auprès de Monsieur le Gouverneur Général et auprès de vous ne seront ni mal interprétés ni méconnus, et je vous prie d'agréer. Monsieur le baron, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines.

Le Gouverneur Général répondit à la protestation du Cardinal par une fin de non-recevoir, en essayant de justifier les mesures prises par le Gouvernement allemand :

Le Gouverneur Général Bruxelles, le 26 octobre 1916.

de Belgique.

A Son Eminence le Gardiyial Mercier,

Archevêque de Malines.

Dans Son honorée lettre du 19 courant, Votre Eminence s' adresse à 7noi afin d'obtenir que les chômeurs

belges ne soient pas déportés en Allemagne. En appréciant comme il convient le point de vue auquel Elle s'est placée, je c^^ois cependant devoir Lui répondre qiCElle n'a pas examiné, sous toutes ses formes, la question si difficile du chômage en Belgique. Avant tout. Votre Eminence ne considère pa5, dans toute leur portée, les circonstances extraordinaires créées par cette guerre, qui dure déjà maintenant depuis plus de deux années. Les mesures en cours, que Votre Eminence désirerait voir suspendre, ne sont que l'expression d'une nécessité, créée par la guerre, comme je compte le montrer ciaprès.

Votre Eminence rappelle d'abord les déclarations qui ont été faites, en octobre 1914, par mon prédécesseur et par le gouverneur de la position fortifiée d'Anvers. Ces déclarations se rapportaient à des mesures qui étaient encore en rapport direct avec les opérations militaires. Elles visaient surtout les hommes en âge de porter les armes qui, d'après les usages courants de la guerre, auraient pu être déportés en qualité de prisonniers civils. L' Angleterre et la France ont saisi sur des bateaux neidres tous les Allemands de 17 à 50 ans, et les ont inte^més dans des camps de concentration. L'Allemagne n'a p)ris aucune mesure de ce genre en Belgique, et les déclarations qui ont été faites à Votre Eminence, pour calmer la population, ont été parfaitement respectées. En toid cas, c'était là une preuve des dispositions bienveillantes, avec lesquelles le Gouvernement Général allemand ap)ris en mains V administration du territoire occupé. Flus tard, le départ en masse des jeunes gens pour aller rejoindre l'année belge, aurait plei^iement justifié des mesures semblables à celles qui avaient été p^Hses par l'Angleterre et la Lrance. Et cependant, il n'en fid rien. Le transport d'ouvriei^s. belges dans les usines allemandes, qui vient de commencer après deux

ans de guerre, n'a rien à voir en principe avec la déportation et la mise en captivité des hommes en âge de porter les armes. Cette mesiux ne dépend pas de la conduite de la guerre com??ie telle, mais elle se base sur des raisons économiques et sociales.

Par suite du blocus économique, que l'Angleterre a imposé à l'Allemagne, la Belgique a été amenée déplus en jjlus à supporter les privations imposées à notre pays. La vie économique de la Belgique, qui reposQ^avant tout sur l'importation de matières premières et l'exportation de produits fabriqués, fut anéantie par le blocus, jorivée qu'elle fut de ses conditions d'existence. La conséquence inévitable de cette situation fut le chômage, qui s'étendit à de nombreuses couches de la pjopidation.\Le système de secours aux chômeurs pouvait être appliqué, tant qu'on croyait que la guerre allait être vite terminée-, mais la longue durée des hostilités a conduit à un usage abusif de ces secours et a créé des conditions sociales intolérables. Des Belges clairvoyants sont déjà venus me trouver au printemps de 1915, et ont attiré mon attention sur ce danger ; ils m'ont montré que les secours, quelle que fût l'origine des fonds mis à la disposition des Comités, tomberaient en fin de compte à charge des budgets belges, sans compter que ces secours contribuaient en m.ème temps à taire prendre à la classe ouvrière l'habitude de l'oisiveté. Le résultat, c'est que les ouvriers voient diminuer leur valeur physique et morale et que, en particulier, les ouvriers d'élite ont perdu leurs capacités professionnelles et seront inutilisables dans l'industrie belge, lorsque la paix sera revenue. C'est en se basant sur ces considératio?is et d'accord avec le ministère belge compétent que j'ai publié, pour combattre la paresse, mes arrêtés d'août

1915, qui ont été complétés par mon arrêté du 16 mai

1916. Ces arrêtés ne pjrévoient le travail forcé que dans

le cas où un chômeur tombe à charge de l'assistance publique en refusant, sans raison plausible, de faire un trax)ail correspondant à ses occupations prof essionnell es ordinaires et qu'on s'offre à lui payer à un prix raisonnable. On a reconnu expressément commue motif légitime de refus, toiite raison empruntée au droit international. Ainsi, aucun ouvrier ne peut être forcé de collaborer à des entreprises de guerre. Ces arrêtés reposent, comme Votre Eminence le reconnaîtra., sur des considérations pleinement justifiées en matière de législation, qui subordonnent la liberté individuelle à l'intérêt général ; maintenant que les inconvénients résultant de la situation de 19 io se sont développés au point de se transformer en une vraie calamité j)ublique, il s'agit de mettre ces arrêtés à exécidion.

Votre Eminence fait appel, dans Son honorée lettre, à l'idéal élevé de la vie de famille. Je pjeux Lui répondre que je 7'econnais cet idéal, aussi bien qu'Elle-inêine, mais j'estime que, par suite de la durée de la guerre et, ce qui en est la conséquence inévitable, des conditions de plus en plus mauvaises de la vie, cet idéal risque fort de disparaître complètement de la classe ouvrière. Car l'oisiveté est l'ennemi le plus dangereux de la. vie de famille. L'ouvrier, qui travaille à l'étranger p)our nou7^rir les siens, comme c'était le cas, en temps de paix j pour de nombreux ouvriers belges allant chercher du travail hors de leur pays, contribue sûrement plus au bonheur de sa famille que le fainéant qui reste chez lui. D'ailleurs, les ouvriers qui s'engagent en Allemagne peuvent î^ester en relations avec leur famille, et reçoivent, à des intervalles réguliers, des congés qui leur permettent de rentrer dans leurs foyers. Ils pjeuvent même emmenerleur famille avec eux en Allemagyie. On veillera aussi à ce que les soins religieux soient donnés aux ouvriej's dans leur langue maternelle.

Une gi'inidc piirtie du peuple a, dans son bon sens, très bien comp)'is la situation ; c'est par .dizaines de onille que les otwriet^s belges se sont rendus volontairement en Allemagne; là, mis sur le même p)ied que les ouv)'iers allemands, ils gagnent des salaires plus élevés que ceux qu'ils ont ja^nais connus en Belgique, et, au lieu de périr de misère comme leurs compagnons restés au pays, ils augmentent leur bien-être et celui de leur famille. D'autres ouvriers, en grand nombre, suivraient cet exemple; 7nais ils n'osent pas, parce qu'ils en sont empêchés par des influences organisées. S'ils ne se libèrent pas à temps de ces influences, ils seront, en vertu de mon arrêté, contraints au travail. La responsahilité pour les mesures de sévé^Hté que comporte inévitablement l'application de la contrainte, retombe sur ceux qui ont éloigné les ouviHers du travail.

Enfin, je prie Votre Eminence, pour apprécier la situation dans son ensemble, de considérer ce qui suit comme quelque chose de tout à fait essentiel :

Le blocus anglais a forcé les territoires occupés à se solidariser d'une façon étroite avec l'Allemagne au point de vue économique. L'Allemagne est pour ainsi dire le seid pays avec lequel la Belgique entretient des relations commerciales.

L' Allemagne n'apris vis-à-vis de la Belgique aucune mesure défendant d'y faire des payements, mesure que l'on prend d'ordinaire à l'égard des pays ennemis ; l'argent allemand ne cesse d'affluer en Belgique. Cet afflux sera encore augmenté par la rentrée des salaires des ouvriers travaillant en Allemagne. Somme toute, les sommes d'argent e^itrées en Belgique par suite de roccupation dépassent les contributions de guerre qui, — le fait est notoire — sont entièrement dépensées dans le pays. Cette communauté d'intérêts résidtant] des circonstances exige nécessairement, pour les deux

pays, une égalisation des facteurs économiques. Comme, d'une part, il y a en Belgique des centaines de mille ouvriers sans travail et que, d'autre part, en Allemagne, le travail est abondant, l'emploi des chômeurs belges en Allemagne devient un devoir social et économique imposé par la communauté d'intérêts à laquelle les deux pays sont soumis. Les réclamations que l'on pourrait élever contre cet état de choses, devraient être adressées à l'Angleterre, qui, par le blocus quelle a imposé à l'Allemagne, a créé cette situation de contrainte.

Votre Eminence voudra bien considérer, d'ap^^ès tout ce qui précède, que la question des déportations constitue un problème qui doit être étudié sous de nombreux aspects. Je serais satisfait j si Votre Eminence, à la suite de mon exposé, voidait apprécier cette question, comme il convient, au point de vite social et économique.

Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée.

(s.) Freiherr VOn Bissing, Generaloberst.

Les mesures de rigueur, bien loin de se ralentir à la suite des protestations qui surgissaient de toutes parts, ne firent que se développer davantage. Les autorités allemandes, ne parvenant pas à obtenir des administrations communales les listes de chômeurs qu'elles avaient exigées, prirent le parti de déporter tous les hommes valides. En présence de ces attentats de plus en plus monstrueux, le Cardinal, au nom des évêques belges, s'adressa à l'opinion publique du monde entier et dressa, contre le Gouvernement allemand, le terrible réquisitoire que voici :

Malines, 7 novembre 1916.

CRI D'ALARME des Evêques bels:es à l'Opinion publique.

Chaque jour, les autorités militaires déportent de Belgique en Allemagne des milliers de citoyens inoffensifs, pour les y vouer à des travaux forcés.

Dès le 19 octobre, nous envoyâmes au Gouverneur Général une protestation, dont une copie fut remise aux représentants du Saint-Siège, de l'Espagne, des Etats-Unis, de la Hollande, à Bruxelles, mais le Gouverneur Général nous répondit par une fin de non-recevoir.

À la date de notre protestation, les ordonnances du Pouvoir occupant ne menaçaient que les chômeurs; aujourd'hui, tous les hommes valides sont emmenés pêle-mêle, parqués dans des fourgons et déportés l'on ne sait où, comme un troupeau d'esclaves.

L'ennemi procède par régions. Il nous était revenu vaguement que des arrestations avaient été faites dans les étapes, à Tournai, à Gand, à Àlost, mais nous ignorions dans quelles conditions. Entre le 24 octobre et le 2 novembre, il opéra dans la région de Mons, Quiévrain, Saint- Ghislain, Jemappes, par rafles de huit cents à douze cents hommes par jour. Demain et les jours suivants, c'est sur l'arrondissement de Nivelles qu'il va s'abattre.

Voici un échantillon d'affiche qui annonce l'attentat :

« Par ordre du Kreischef, toutes les personnes du sexe » mâle âgées de plus de 17 ans, sont tenues de se trouver, » place Saint-Paul, à Nivelles, le 8 novembre 1916, à » 8 heures (H. B)., 9 heures (H. G.), munies de leur carte » d'identité et éventuellement de leur carte du Meldeamt.

» 11 n'est permis de se munir que d'un petit bagage à » main.

» Celui qui ne se présentera pas sera déporté de force

» en Allemagne et sera passible, en outre, d'une forte » amende et d'un long emprisonnement.

» Les ecclésiastiques, médecins, avocats et instituteurs » ne devront pas se présenter.

» Les bourgmestres seront rendus responsables de la » bonne exécution de cet ordre, qui devra être porté immé- » diatement à la connaissance des habitants. »

Il y a un intervalle de 24 heures entre l'affichage et la déportation.

Sous prétexte de travaux publics à exécuter sur le sol belge, le Pouvoir occupant avait essayé de se faire délivrer par les communes les listes des ouvriers sans travail. Fièrement, la plupart des communes les refusèrent.

Trois arrêtés du Gouvernement Général devaient préparer le coup qui nous frappe aujourd'hui.

Le 15 août 1915, un premier arrêté impose, sous peine d'emprisonnement et d'amende, le travail forcé aux chômeurs, mais déclare qu'il ne s'agira que de travaux à exécuter en Belgique, et que les infractions /seront jugées par les tribunaux belges.

Un second arrêté, en date du 2 mai 1916, réserve aux autorités allemandes le droit de fournir du travail aux chômeurs et menace d'une peine de 3 ans de prison et de 20.000 mks. d'amende quiconque fera exécuter des travaux non autorisés par le Gouvernement Général.

En vertu du même arrêté, la compétence qui avait été reconnue aux tribunaux belges passe aux tribunaux allemands.

Un troisième arrêté, daté du 13 mai 1916, « autorise les gouverneurs, les commandants militaires et les chefs d'arrondissement à ordonner que les chômeurs soient conduits de force aux endroits où ils doivent travailler. » C'était déjà les travaux forcés, mais en Belgique.

Aujourd'hui il ne s'agit plus de travaux forcés en Belgique, mais en Allemagne,[^au profit des Allemands.

Pour donner à ses mesures violentes des dehors de plausibilité, le Pouvoir occupant alléguait dans la presse allemande, tant d'Allemagne que de Belgique, surtout ces deux prétextes : les chômeurs sont un danger pour l'ordre public, une charge pour la bienfaisance officielle.

La lettre adressée par nous, le 19 octobre, au Gouverneur Général et au Chef de son département politique, répondit : « Vous savez bien que l'ordre extérieur n'est pas menacé et que toutes les influences morales et civiles vous prêteraient spontanément main-forte s'il était en danger. Les chômeurs ne sont pas à la charge de la bienfaisance officielle ; ce n'est pas de vos finances que leur vient le secours. »

Dans sa réplique, le Gouverneur Général n'invoque plus ces deux premiers considérants, mais allègue que les allocations aux chômeurs, d'où qu'elles viennent à présent, doivent finalement grever nos finances et qu'il est d'un bon administrateur d'en alléger les charges : il ajoute que « la prolongation du chômage ferait perdre à nos ouvriers leurs habitudes techniques et qu'ils deviendraient, en temps de paix à venir, inutilisables pour l'industrie. »

Il y avait d'autres moyens, il est vrai, de protéger nos finances; c'était de nous épargner des contributions de guerre qui ont, à l'heure présente, atteint le milliard, et se poursuivent à raison de 40 millions par mois ; c'était de nous épargner les réquisitions en nature qui se chiffrent par plusieurs milliards et nous épuisent.

Il y avait d'autres moyens de pourvoir à l'entretien des aptitudes professionnelles de nos ouvriers. C'était de laisser à l'industrie belge ses machines et leurs accessoires, les matières premières et les produits fabriqués qui ont passé de Belgique en Allemagne; et ce n'est, ni dans les carrières, ni dans les fours à chaux où les Allemands eux-mêmes déclarent qu'ils enverront les sans-travail, que nos spécialistes iront parfaire leur éducation professionnelle.

La vérité toute nue est que chaque ouvrier déporté est un soldat de plus pour l'armée allemande. Il prendra la place d'un ouvrier allemand dont on fera un soldat.

De sorte que la situation que nous dénonçons au monde civilisé se réduit à ces termes : quatre cent mille ouvriers se trouvent, malgré eux, et en grande partie à cause du régime d'occupation, réduits au chômage. Fils, époux, pères de famille, ils supportent sans murmure, respectueux de l'ordre public, leur sort malheureux ; la solidarité nationale pourvoit à leurs plus pressants besoins; à force de parcimonie et de privations généreuses, ils échappent à la misère extrême et attendent avec dignité,dans une intimité que le deuil national resserre, la fin de notre commune épreuve.

Des équipes de soldats pénètrent de force dans ces foyers paisibles, arrachant les jeunes gens à leurs parents, le mari à sa femme, le père à ses enfants ; gardent, à la baïonnette, les issues par lesquelles veulent se précipiter les épouses et les mères pour dire aux parents un dernier adieu; rangent les captifs par groupes de quarante ou de cinquante, les hissent de force dans les fourgons; la locomotive est sous pression ; dès que le train est fourni, un officier supérieur donne le signal du départ. Voilà un nouveau millier de Belges réduits en esclavage et, sans jugement préalable, condamnés à la peine la plus forte du code pénal, après la peine de mort, à la déportation. Ils ne savent ni où ils vont, ni pour combien de temps. Tout ce qu'ils savent, c'est que leur travail ne profitera qu'à l'ennemi. À plusieurs, par des appâts ou sous la menace, on a extorqué un engagement que l'on ose appeler « volontaire ».

Au reste, on enrôle des chômeurs, certes, mais on recrute aussi, en grand nombre, — dans la proportion d'un quart, pour l'arrondissement de Mons — des hommes qui n'ont jamais chômé et appartiennent aux professions les plus diverses : bouchers, boulangers, patrons-tailleurs, ouvriersbrasseurs, électriciens, cultivateurs ; on prend même de tout

jeunes gens, élèves de collège, d'universités ou d'autres écoles supérieures.

Cependant, deux hautes autorités de l'empire allemand nous avaient formellement garanti la liberté de nos compatriotes.

Au lendemain de la capitulation d'Anvers, la population affolée se demandait ce qu'il adviendrait des Belges en âge de porter les armes ou qui arriveraient à cet âge avant la fin de l'occupation. Le baron von Huene, Gouverneur militaire d'Anvers, m'autorisa à rassurer en son nom les parents angoissés. Néanmoins, comme le bruit circulait à Anvers qu'à Liège, à Namur^ à Charleroi, des jeunes gens avaient été saisis et emmenés de force en Allemagne, je priai le Gouverneur von Huene de vouloir me confirmer par écrit les garanties verbales qu'il m'avait données. Il me répondit que les bruits relatifs aux déportations étaient sans fondement, et me remit sans hésiter, cette déclaration écrite qui fut lue, le dimanche 18 octobre 1914, dans toutes les églises paroissiales de la province d'Anvers : «Les jeunes gens n'ont point à craindre d'être emmenés en Allemagne, soit pour y être enrôlés dans l'armée, soit pour y être employés à des travaux forcés. »

Dès l'arrivée du baron von der Goltz, en qualité de Gouverneur Général à Bruxelles, j'allai lui demander de vouloir ratifier, pour la généralité du pays, sans limite de temps, les garanties accordées par le Gouverneur von Huene pour la province d'Anvers. Le Gouverneur Général retint en ses mains ma requête, afin de l'examiner à loisir. Le lendemain, il voulut bien venir en personne à Malines m'apporter son approbation et me confirma, en présence de deux oides de camp et de mon secrétaire particulier, la promesse que la liberté des citoyens belges serait respectée.

Dans ma lettre du 1®"" octobre dernier au baron von Bissing, après lui avoir rappelé l'engagement pris par son prédécesseur, je concluais : « Votre Excellenee appréciera

combien me serait pénible le poids de la responsabilité que j'aurais à porter vis-à-vis des familles, si la confiance qu'elles vous ont accordée par mon entremise et sur mes instances était lamentablement déçue. »

Le Gouverneur Général me répondit : « L'emploi des » chômeurs belges en Allemagne, inauguré seulement après » deux années de guerre, diffère essentiellement de la mise » en captivité des hommes aptes au service militaire. La » mesure n'est pas non plus en rapport avec la conduite de » la guerre proprement dite, mais est motivée par des causes » sociales et économiques ».

Comme si la parole d'un honnête homme était résiliable au bout d'une ou de deux années, comme un bail d'officier l

Comme si la déclaration consentie en 1914 n'excluait pas expressément et les opérations de guerre et les travaux forcés î

Comme si, enfin, chaque ouvrier belge qui prend la place d'un ouvrier allemand ne lui permettait pas de remplir un vide de l'armée allemande F

Nous, pasteurs de ces ouailles que la force brutale nous arrache, angoissés à l'idée de l'isolement moral et religieux où elles vont languir, témoins impuissants des douleurs et de l'épouvante de tant de foyers brisés ou menacés, nous nous tournons vers les âmes, croyantes ou non croyantes, qui dans les pays alliés, dans les pays neutres, même dans les pays ennemis, ont le respect de la dignité humaine.

Lorsque le Cardinal Lavigerie entreprit sa campagne antiesclavagiste, le Pape Léon XIIÏ, bénissant sa mission, lui dit : « L'opinion est, plus que jamais, la reine du monde ; » c'est sur elle qu'il faut agir. Vous ne vaincrez que par » l'opinion ».

Daigne la divine Providence inspirer à quiconque a une autorité, une parole, une plume, dé se rallier autour de notre humble drapeau belge, pour l'abolition de l'esclavage européen î

Puisse la conscience humaine triompher de tous les sophismes, et demeurer obstinément fidèle à la grande parole de saint Àmbroise : « L'honneur au-dessus de tout ». Nihil praeferendum honestati !

Au nom des évêques belges (1), (s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.

(i) Nous n'avons pu entrer en contact avec l'évêque de Bruges.

Le Gouverneur Général avait tenté de justifier la condamnation de la classe ouvrière belge aux travaux forcés et à la déportation (p. 284). Dans sa réponse, le Cardinal réfute tous les arguments invoqués par le baron von Bissing pour défendre la conduite du Gouvcrnerficnt allemand, et démontre^ de façon péremptoire, le caractère antijuridique et antisocial de la déportation des chômeurs :

Archevêché de Malines. Malines, le 10 novembre 1916.

A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,

Gouverneur Général^ Bruxelles.

Monsieur le Gouverneur Général,

Je me retiens d'exprimer à Votre Excellence les sentiments que m'a fait éprouver Sa lettre (1.10051), en réponse à celle que j'avais eu l'honneur de Lui adresser, le 19 octobre, au sujet de la déportation des « chômeurs ».

Je me suis rappelé mélancoliquement la parole que Votre Excellence, martelant ses syllabes, prononça devant moi, à Son arrivée à Bruxelles : « J'espère que nos relations seront loyales.... J'ai reçu la mission de panser les plaies de la Belgique ».

Ma lettre du 19 octobre rappelait à Votre Excellence l'engagement pris par le baron von Huene, Gouverneur militaire d'Anvers, ratifié quelques jours plus tard par le

baron von der Goltz, votre prédécesseur au Gouvernement Général à Bruxelles.

L'engagement était explicite, absolu, sans limite de durée. « Les jeunes gens n'ont point à craindre d'être emmenés en Allemagne, soit pour y être 'enrôlés dans l'armée, soit pour y être employés à des travaux forcés ».

Cet engagement est violé, tous les jours, des milliers de fois, depuis quinze jours.

Le baron von Huene et feu le baron von der Goltz n'ont pas dit conditionnellement, ainsi que le voudrait faire entendre votre dépêche du 26 octobre : « Si l'occupation ne dure pas plus de deux ans, les hommes aptes au service militaire ne seront pas mis en captivité » ; ils ont dit catégoriquement : « Les jeunes gens et, à plus forte raison, les hommes arrivés à l'âge mûr, ne seront, à aucun moment de la durée de l'occupation, ni emprisonnés, ni employés à des travaux forcés ».

Pour se justifier. Votre Excellence invoque «la conduite de l'Angleterre et de la France qui ont, dit-Elle, enlevé sur les bateaux neutres tous les Allemands âgés de 17 à 50 ans, pour les interner dans des camps de concentration ».

Si l'Angleterre et la France avaient commis une injustice, c'est sur les Anglais et les Français qu'il faudrait vous venger et non sur un peuple inoffensif et désarmé.

Mais y a-t-il injustice ? Nous sommes mal informés de ce qui se passe au-delà des murs de notre prison, mais je suis fort tenté de croire que les Allemands saisis et internés appartenaient à la réserve de l'armée impériale; ils étaient donc des militaires, que l'Angleterre et la France avaient le droit d'envoyer dans des camps de concentration. La Belgique, elle, n'avait inaug^uré, chez elle, que depuis le mois d'août 1913, le service personnel général; les Belges, de 17 à 50 ans, résidant en Belgique occupée, sont donc des civils, des non-combattants. C'est jouer sur les mots que de les assimiler aux réservistes allemands, en leur appliquant

l'appellation équivoque : « hommes aptes au service militaire. »

Les arrêtés, les affiches, les commentaires de la presse, qui devaient préparer l'opinion publique aux mesures mises, en ce moment, à exécution, invoquaient surtout deux considérants. Les chômeurs, affirmait-on, sont un danger pour la sécurité publique; ils sont une charge pour la bienfaisance officielle.

Il n'est pas vrai, disait déjà ma lettre du 19 octobre, que nos ouvriers aient troublé, ou simplement menacé, nulle part, l'ordre extérieur. Cinq millions de Belges, des centaines d'Américains sont les témoins émerveillés de la dignité et de la patience impeccable de notre classe ouvrière.

Il n'est pas vrai que les ouvriers privés de travail soient à la charge ni du Pouvoir occupant, ni de la bienfaisance à laquelle préside son administration. Le Comité national auquel l'occupant n'a aucune part active est le seul pour« voyeur de la substance des victimes du chômage forcé. Ces deux réponses sont restées sans réplique. La lettre du 26 octobre essaie d'un autre procédé de justification; elle allègue que la mesure qui frappe les chômeurs «est motivée par des causes sociales et économiques», « C'est parce qu'il a à cœur, plus chaudement et plus intelligemment que nous, l'intérêt de la nation belge, que le Gouvernement allemand sauve l'ouvrier de la paresse, l'empêche de perdre ses aptitudes techniques. Le travail forcé est la contre-valeur des avantages économiques que nous procurent nos échanges commerciaux avec l'Empire». « Au surplus, si le Belge a à se plaindre de cet état de choses, qu'il adresse ses griefs à l'Angleterre ; elle est la grande coupable : c'est elle qui, par sa politique d'isolement, a créé cette contrainte. »

A cette plaidorie qui est, dans l'original, embarrassée, compliquée, jusqu'à devenir énigmatique, il suffira d'opposer quelques déclarations franches et brèves.

Chaque ouvrier belge libérera un ouvrier allemand, qui fera un soldat de plus pour l'armée allemande. Voilà, dans toute sa simplicité, le fait qui domine la situation. L'auteur de la lettre sent lui-même ce fait brûlant, car il écrit : « La mesure n'est pas non plus en rapport avec la conduite de la guerre proprement dite ». Elle est donc en rapport avec la conduite de la guerre improprement dite. Qu'est-ce à dire, sinon que l'ouvrier belge ne prend pas les armes, mais dégage les mains de l'ouvrier allemand qui les prendra î L'ouvrier belge est contraint de coopérer, d'une façon indirecte, à la guerre contre son pays. Ceci est en contradiction manifeste avec l'esprit de la Convention de La Haye.

Autre déclaration : Le chômage n'est le fait ni de l'ouvrier belge, ni de l'Angleterre; il est l'effet du régime d'occupation allemande.

L'occupant s'est emparé d'approvisionnements considérables de matières premières destinées à notre industrie nationale ; il a saisi et expédié en Allemagne les machines, les outils, les métaux de nos usines et de nos ateliers. La possibilité du travail national ainsi supprimée, il restait à l'ouvrier une alternative : Travailler pour l'empire allemand, soit ici, soit en Allemagne, ou chômer. Quelques dizaines de milliers d'ouvriers, sous la pression de la peur ou de la faim, acceptèrent, à regret pour la plupart, du travail à l'étranger ; mais quatre cent mille ouvriers ou ouvrières préférèrent se résigner au chômage, avec ses privations, que de desservir les intérêts de la patrie ; ils vivaient dans la pauvreté, à l'aide du maigre secours que leur allouait le Comité National de Secours et d' Alimentation, contrôlé par les ministres protecteurs d'Espagne, d'Amérique, de Hollande. Calmes, dignes, ils supportaient, sans murmurer, leur sort pénible. Nulle part, il n'y eut ni révolte, ni apparence de révolte. Patrons et ouvriers attendaient avec endurance la fin de notre longue épreuve.

Cependant, les administrations communales et l'initiative

privée essayaient d'atténuer les inconvénients indéniables du chômage. Mais le Pouvoir occupant paralysa leurs efforts. Le Comité National tenta d'organiser un enseignement professionnel à l'usage des chômeurs. Cet enseignement pratique, respectueux de la dignité de nos travailleurs, devait leur entretenir la main, affiner leurs capacités de travail, préparer le relèvement du pays. Qui s'opposa à cette noble initiative dont nos grands industriels avaient élaboré le plan? Qui ? Le Pouvoir occupant.

Cependant, les communes s'évertuèrent à faire exécuter par leurs chômeurs des travaux d'utilité publique. Le Gouverneur Général subordonna ces entreprises à une autorisation qu'en règle générale, il refusa. Les cas ne sont pas rares, m'assure-t-on, où le Gouvernement Général autorisa des travaux de ce genre, à la condition expresse qu'ils ne fussent point confiés à des chômeurs.

On voulait donc le chômage. On recrutait l'armée des chômeurs.

Et l'on ose après cela lancer à nos ouvriers l'injure r Paresseux.

Non, l'ouvrier belge n'est pas paresseux. Il a le culte du travail. Dans les nobles luttes de la vie économique, il a a fait ses preuves. Quand il a dédaigné le travail à gros salaire que lui offrait l'occupant, c'est par dignité patriotique. Nous, pasteur de notre peuple, qui suivons de plus près que jamais ses douleurs et ses angoisses, nous savons ce qu'il lui en a coûté de préférer l'indépendance dans la privation au bien-être dans la sujétion. Ne lui jetez pas la pierre. Il a droit à votre respect.

La lettre du 29 octobre dit que la première responsable du chômage de nos ouvriers, c'est l'Angleterre, parce qu'elle ne laisse pas entrer les matières premières en Belgique.

L'Angleterre laisse généreusement entrer en Belgique les moyens de ravitaillement, sous le contrôle des Etats neutres, de l'Espagne, des Etats-Unis, de la Hollande. Elle

laisserait pénétrer, assurément, sous le même contrôle, les matières nécessaires à l'industrie, si l'Allemagne voulait s'engager à nous les laisser et à ne point mettre la main sur les produits fabriqués de notre travail industriel.

Mais l'Allemagne, par divers procédés, notamment par l'organisation savante de ses « Centrales », sur lesquelles ni les Belges, ni nos ministres protecteurs ne peuvent exercer un contrôle officiel, absorbe une part considérable des produits de l'agriculture et de l'industrie du pays. Il en résulte un renchérissement inquiétant de la vie, cause de privations pénibles pour ceux qui n'ont pas ou n'ont plus d'économies. La « communauté d'intérêts », dont la lettre vante pour nous l'avantage, n'est pas l'équilibre normal des échanges commerciaux, mais la prédominance du fort sur le faible.

Cet état d'infériorité économique auquel nous sommes réduits, ne nous le présentez donc pas, je vous prie, comme un privilège qui justifierait le travail forcé au profit de notre ennemi et la déportation de légions d'innocents en terre d'exil.

La déportation est la peine la plus forte du code pénal après la peine de mort.

La Belgique, qui ne vous fit jamais aucun mal, avaitelle mérité de vous ce traitement qui crie vengeance au ciel ?

Monsieur le Gouverneur Général, je rappelais la noble parole de Votre Excellence : « Je suis venu en Belgique avec la mission de panser les plaies de votre pays. »

Si Votre Excellence pouvait, comme nos prêtres, pénétrer dans les foyers ouvriers,, entendre les lamentations des épouses et des mères que cette ordonnance jette dans le deuil et dans l'épouvante. Elle se rendrait mieux compte que la plaie du peuple belge est béante.

Il y a deux ans, entend-on répéter, c'était la mort, le pillage, l'incendie, mais c'était la guerre. C'était, peut être, pour une part, que la charité faisait très large, l'ivresse des premières victoires. Aujourd'hui, ce n'est plus la guerre ;

c'est le calcul l'roid, l'écrasement voulu, l'emprise de la force sur le droit, l'abaissement de la personnalité humaine, un défi à l'humanité. 11 dépend de vous, Excellence, de faire taire ces cris de la conscience révoltée. Puisse le bon Dieu, que nous invoquons de toute l'ardeur de notre âme pour notre peuple opprimé, vous inspirer la pitié du bon Samaritain î

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'hommage de ma très haute considération.

(S.) D. J. Gard. Mercier, àrch. de Malines.

La lettre précédente ayant été retournée à l'archevêché par l'administration des postes pour avoir été envoyée non affranchie, le Cardinal l'expédia une seconde fois au baron .von Bissing, avec la note suivante :

Archevêché de Malines. Malines, le 12 novembre 1Q16.

A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing^ Gouverneur Général, Bruxelles.

Excellence,

La lettre ci-jointe, datée du 10 novembre, arrivera en retard à Votre Excellence, parce qu'elle m'a été retournée, pour lui avoir été envoyée, non affranchie, par voie postale.

Avec tous mes regrets pour ce retard involontaire et l'hommage de ma très haute considération.

(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines.

Le Gouverneur Général esquiva la discussion. A l'argumentation si serrée du Cardinal, il se contenta d'opposer, en les reprenant, pour ainsi dire à la lettre, les considérations qu'il avait déjà émises dans sa dépêche du 26 octobre :

Le Gouverneur Général Bruaelles, le 23 novembre 1916.

de Belgique.

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