P. A. I. II
A Son . Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
J'accuse réception à Votre Eminence de Son honorée lettre dit 10 covrant ainsi que des quelques lignes qu'Elle m'a fait parvenir le 15, pour expliquer le retard de Sa lettre. Voici ce que j'ai à répondre :
Votre Eminence s'est adressée à moi, le 19 octobre dernier, afin d'obtenir qu'il soit mis fin à la déportation des chômeurs belges en Allemagne. Dans ma réponse du 26 octobre, en Jugeant comme il convenait le point de vue auquel Votre Eminence S'était jjlacée, j'ai exposé les raisons qui avaient dicté les décisions du Pouvoir occupant dans la question des chômeurs. Ces décisions n'étaient pas dues à l'arbitraire ni à un examen insuffisant de ce problème difficile, mais étaient au contraire le résidtat d'une étude approfondie de tous les aspects de la question à la suite de laquelle la nécessité des mesures qui ont été prises avait été reconnue inévitable. En somme, je me crois donc autorisé à renvoyer Votre Eminence aux considérations que j'ai émises da^is ma lettre du 26 octobre. Les 7^aisons qu'Elle apporte pour les combattre ou bien reposent sur l'interprétation erronée qu'Elle leur donne, ou bien dérivent de conceptions que, d'après leur nature même, je ne peux admettre. Car le chômage, si étendu en Belgique, constitue une grave plaie sociale ;et, à ce point de vue, c'est rendre service aux chômeurs que de leur fournir du travail en Allemagne. Dans ce sens, les mesures prises ne sont pas en contradictio7i avec le désir que j'ai manifesté à Votre Eminence, dès mon arrivée en Belgique, de panser les plaies que la guerre avait faites au peuple belge. Je dois
aussi déclarer que Voire Emmence méconnaîl la idéalité des faits lorsqu'elle cherche à nier mes efforts, souvent co2ironnés de succès, pour faire revivre la vie économique en Belgique et lorsqu'elle dit que, loin de favoriser la reprise des affaires, le Pouvoir occu^mni a créé un chÔ7nage artificiel. L'Angleterre a mis des conditions inacceptables à l'importation en Belgique de matières premières et à VexporHation de produits fabriqués. Ces qiiestions ont fait l'objet, en leur temps, de négociations suivies avec les aidorités compétentes de Belgique et des pays neutres ; je n'e7itrerai pas dans des détails, cela 7n' entraînerait trop loin. Je me contenterai de répéter que, en dernière analyse, les conditions regrettables dans lesquelles la Belgique se trouve sont une conséquence du blocus anglais, de même que la confiscation des matières premières avait déjà été une mesure imposée par cette politique. Je suis aussi absolument convaincu, que, au point de vue économique, le Pouvoir occupant garantit à la Belgique tous les avantages qui p)euvent lui être assurés, en tenant comp)te des nécessités créées par l'Angleterre.
Dans l'exécidion des mesures pjrises au sujet des chômeurs, m.on administration a rencontré toute une série de difficidtés qui occasionnent des désagréments dont la population aussi a à pâtir. Tout cela aurait pu être évité si les administrations communales avaient montré de la bonne volonté pour rendre l'exécution de ces mesures p)lus simple et plus facile.
Dans les circonstances p^^ésentes, il a fallu recourir à des mesurées p)lus générales qui ont eu pour premier résultai d'obliger des personnes, autres que des chômeurs, à se présenter à V appel. Mais des dispositions ont été prises pour limiter autant que possible les erreurs. Les personnes exerçant certaines professions sont dispensées d'avance de se préseriter; les réclamations individuelles
fondées sont examinées de suite ou transmises à l'examen.
D'après tout ce qui précède, Votre Eminence verra qu'il est impossible de satisfaire à Son désir de mettre fin aux mesures qui ont été décidées, mais que, d'autre part, malgré les difficultés que nous rencontrons, l'exécution de ces mesures se fera au mieux des intérêts de tous.
Je présente à Votre Eminence l'assurance de ma considération très distinguée.
(s.) Freiherr VOU Bissing, Generaloberst.
Dans une nouvelle lettre au baron von Bissing, le Cardinal constate que ses arguments sont restés sans réponse ; il proteste à nouveau contre la manière brutale dont se fait partout le recrutement des prétendus chômeurs :
Archevêché de Malines. Malines, le 29 novembre 1916.
La lettre (I, 11254) que Votre Excellence me fait l'honneur de m'écrire, sous la date du 23 novembre, est pour moi une déception. En plusieurs milieux, que j'avais lieu de croire exactement renseignés, il se disait que Votre Excellence S'était fait un devoir de protester devant les plus hautes autorités de l'Empire, contre les mesures qu'Elle est contrainte d'appliquer à la Belgique. J'escomptais donc, pour le moins, un délai dans l'application de ces mesures, en attendant qu'elles fussent soumises à un examen nouveau, et un adoucissement aux procédés qui les mettent à exécution.
Or, voici que, sans répondre un mot à aucun des
arguments par lesquels j'établissais, dans mes lettres du 19 octobre et du 10 novembre, le caractère antijuridique et antisocial de la condamnation de la classe ouvrière belge aux travaux forcés et à la déportation, Votre Excellence Se borne à reprendre, dans Sa dépêche du 23 novembre, le texte même de Sa lettre du 26 octobre. Ses deux lettres du 23 novembre et du 26 octobre sont, en effet, identiques dans le fond et presque dans la forme.
D'autre part, le recrutement des prétendus chômeurs se fait, la plupart du temps, sans aucun égard aux observations des autorités locales. Plusieurs rapports que j'ai en mains attestent que le clergé est brutalement écarté, les bourgmestres et conseillers communaux réduits au silence ; les recruteurs se trouvent donc en face d'inconnus, parmi lesquels ils font arbitrairement leur choix.
Les exemples de ce que j'avance abondent ; en voici deux très récents, parmi une quantité d'autres que je tiens à la disposition de Votre Excellence.
Le 21 novembre, le recrutement se fit dans la commune de Kersbeek-Miscom. Sur les 1.325 habitants que compte ]a commune, les recruteurs en enlevèrent 94, en bloc, sans distinction de condition sociale ou de profession : fils de fermiers, soutiens de parents âgés et infirmes, pères de famille laissant femme et enfants dans la misère, tous nécessaires à leur famille comme le pain de chaque jour. Deux familles se voient ravir chacune quatre fils à la fois. Sur les 94 déportés, il y avait deux chômeurs.
Dans la région d'Àerschot, le recrutement se fit le 23 novembre : à Rillaer, à Gelrode, à Rotselaer, des jeunes gens soutiens d'une mère veuve ; des fermiers à la tête d'une nombreuse famille, — l'un d'entre eux qui a passé les 50 ans a dix enfants — cultivant des terres, possédant plusieurs bêtes à cornes, n'ayant jamais touché un sou de la charité publique, furent emmenés, de force, en dépit de toutes leurs
protestations. Dans la petite commune de Rillaer, on a pris jusque 25 jeunes garçons de 17 ans.
Votre Excellence eût voulu que les Administrations communales se fissent les complices de ces recrutements odieux. De par leur situation légale et en conscience, elles ne le pouvaient pas. Mais elles pouvaient éclairer les recruteurs et ont qualité pour cela. Les prêtres, qui connaissent, mieux que personne, le petit peuple, seraient pour les recruteurs des auxiliaires précieux. Pourquoi refuse-t-on leur concours ?
À la fin de Sa lettre, Votre Excellence rappelle que les hommes appartenant aux professions libérales ne sont pas inquiétés. Si l'on n'emmenait que des chômeurs, je comprendrais cette exception. Mais si l'on continue d'enrôler indistinctement les hommes valides, l'exception est injustifiée. Il serait inique de faire peser sur la classe ouvrière seule la déportation. La classe bourgeoise doit avoir sa part dans le sacrifice, si jcruel soit-il, et tout juste parce qu'il est cruel, que l'occupant impose à la nation. Nombreux sont les membres de mon clergé qui m'ont prié de réclamer pour eux une place à l'avant-garde des persécutés. J'enregistre leur offre et vous la soumets avec fierté.
Je veux croire encore que les Autorités de l'Empire n'ont pas dit leur dernier mot. Elles penseront à nos douleurs imméritées, à la réprobation du monde civilisé, au jugement de l'histoire, et au châtiment de Dieu.
Agréez, Excellence, l'hommage de ma très haute considération.
(s.) D. J. C\RD. Mercier, Arch. de Malines.
Le Gouverneur Général chargea le Chef de son département politique d'accuser réception au Cardinal de sa lettre du 29 novembre, se réservant d'y répondre lui-même plus tard :
— 30S — Département politique Bruxelles, le 5 décembre i9i6,
près le Gouverneur Général de Belg:ique.