‹ La correspondance de s.e. le cardinal Mercier avec le gouvernement général allemand pendant l'occupation, 1914-1918Chapitre 18 sur 36 · I. no · texte numérisé non relu

I. no

A Son Eminence le Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines.

J'ai l'ho7ineur de faire savoir à Votre Eminence que Monsieu}' le Gouverneur Général a pris connaissance avec intérêt des remarques concernant la question des chômeurs qu'Elle a faites dans Sa lettre du 29 courant ; toutefois, par suite d'une courte absence, il ne pourra répondre que' dans quelques jours.

A mon grand regret, la grâce du Père Franck, de Malines, ne peut, pour le moment, être obtenue (i). Mais, lorsqu'il aura accompli la moitié de sa peine, si Votre Eminence veut introduire une requête en sa faveur, j'ai tout lieu d'espérer quelle sera couronnée de succès.

Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et je suis

Son tout dévoué,

(s.) Lancken.

Le baron von Bissing, malgré sa promesse, ne répondit pas à la lettre du 29 novembre ; il se borna à faire savoir au Cardinal, par l'intermédiaire du baron von der Lancken, qu'il ne pouvait accepter le concours des prêtres pour les opérations du recrutement des chômeurs :

(i) Le Père Franck, en religion Père Servais, Supérieur de la maison des Franciscains, à Malines, avait été condamné à un an de prison, sous l'inculpation d'avoir fait imprimer une poésie désobligeante pour les Allemands. Dans une lettre, en date du 11 novembre^ le Cardinal avait intercédé en sa faveur.

Département politique Bruxelles, le 9 décembre 1916, près le Gouverneur Général de Belgique.

A Son Eminence le Cardinal Mercier y

Archevêque de Malines.

En réponse à Son honorée lettre du 27 novembre dernier, j'ai l'honneur de communiquer à Votre Eminence que Monsieur le Gouverneur Général, après examen de la cause, n'a pas pu faire usage de son droit de grâce en faveur de l'ingénieur Uytebroeck et de l'employé des chemins de fer Mertens, condamnés à mort pour espionnage. En ce qui concerne Wanty, une décision définitive ne sera prise que lorsqu'un examen médical aura établi s'il est assez sain d'esprit pour être considéré comme tout à fait responsable (i).

Monsieur le Gouverneur Général me charge aussi de faire savoir à Votre Eminence, en réponse à Sa lettre du 29 novembre, qu'il ne lui est malheureusement pas possible d'accorder aux prêtres une sorte de collaboration officielle aux opérations du ^recrutement des chômeurs. Mais, en considération des raisons que Votre Eminence a fait valoir. Monsieur le Gouverneur* Général laisse les prêtres libres de se pyrésenter, avant les opérations, aux bureaux de contrôle compétents pour y faire des communicalio?is et y exprimer des désirs.

Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et je suis

Son tout dévoué,

(s.) Lancken.

(i) Le Cardinal avait intercédé en faveur de ces condamnés dans une lettre adressée au baron von dcr Lancken, en date du 27 novembre.

Quelques jours après, le Cardinal env(»ya aux curés de son diocèse les irstructions suivantes :

«En dépit des protestations adressées à l'Allemagne par le Sou- - vcrain Pontife et par plusieurs Etats neutres, les déportations de » notre population civile ne cessent pas.

» Il est de notre devoir d'atténuer, le plus que nous le pouvons, » un mal que nous sommes impuissants à empêcher.

» Dès que les convocations seront affichées dans votre commune, >» veuillez avertir les personnes qui ne relèvent pas de l'assistance » publique qu'elles ont à se munir de leur l'euille de contributions de » l'exercice en cours et à y joindre une attestation de l'autorité com- » munale ; les malades, les débiles solliciteront de Ipur médecin un » certificat de mauvaise santé; les ouvriers non-chômeurs demanderont » à leur patron une déclaration de service, qui sera contresignée par le » bourgmestre.

y D'accord avec les personnes influentes de votre paroisse, prenez » spécialement à cœur les intérêts de ceux de vos paroissiens qui, » d'après les instructions des autorités allemandes elles-mêmes, ne » peuvent pas être déportés. Puis, concertez-vous avec les autorités » communales, avec le comité de secours et d'alimentation, avec vos » paroissiens aisés et vos paroissiennes dévouées, à l'effet d'assurer » aux indigents, dont le départ est probable, les vêtements et les secours ^ nécessaires.

» La veille ou Pavant-veille du départ, invitez les partants à se » confesser. Mettez-vous, à plusieurs, à leur disposition. Célébrez, à » leur intention, une messe à. laquelle vous aurez soin d'appeler leurs » enfants, petits-enfants et adultes, afin qu'une communion faite par

> eux en union avec leur famille entière soit pour eux un réconfort et » un souvenir qu'ils emportent dans leur exil. Une instruction de » circonstance les exhortera à demeurer fidèles à leur foi, à leurs » pratiques morales et religieuses pendant la durée de leur absence. » Au foyer, on priera pour eux. Remettez aux partants un souvenir : * un chapelet, un scapulaire, un évangile.

» Au lendemain du départ, faites appel à une élite de paroissiens « et paroissiennes charitables ; mettez-vous en relation avec les con- » férences de Saint- Vincent de Paul, l'association des dames de la » Miséricorde, le tiers-ordre de Saint-François, les congrégations, les » confréries, les œuvres multiples affiliées à la Fédération diocésaine » des femmes catholiques, dont M. l'abbé Halflants est le directeur, » et formez avec leur concours, sous la direction du curé ou de son » délégué, un « Comité d'assistance morale » qui se charge de visiter

> les familles éprouvées, de les consoler, de les conseiller, de les aider.

> Aidez-les moralement ; aidez-les, s'il y a lieu, matériellement. La » paroisse chrétienne forme une famille. Lorsque, dans une famille, » un membre souffre, chacun y souffre ; quand elle est dans l'aisance, » chacun y trouve sa part. Il faudrait, de même, qu'il n'y eût pas dans » la paroisse un seul foyer délaissé, inconnu, oublié : il le faudrait en » temps normal; il le faut absolument en ces jours de détresse. Ceux » qui ont des loisirs doivent se mettre au service de ceux qui n'en ont » pas. Le superflu des uns doit suppléer à l'indigence des autres.

> L'entr'aidc ainsi comprise et pratiquée n'est que l'accomplissement » de la loi chrétienne. «Aidez-vous mutuellement à porter vos fardeaux, » dit l'apôtre saint Paul, il le faut pour accomplir la loi du Christ. »

» MM. les curés qui, pour s'acquitter de leur ministère de charité, » ont besoin d'un secours, peuvent venir ou envoyer quelqu'un me le » demander. Je leur saurais gré de vouloir préciser, approximative- » ment, la part d'intervention qu'ils escomptent.

» Nous ne pouvons rien négliger pour obtenir le rapatriement de » ceux qui, d'après les déclarations du gouvernement allemand, » auraient dû échapper à la déportation. Un service de réclamations » est organisé, dans ce but, en notre curie épiscopale. »

Dès les débuts de l'occupation, et à de très nombreuses reprises, le Cardinal avait vainement sollicité, tant des autorités militaires que des autorités religieuses de l'Empire, l'autorisation d'envoyer des prêtres belges dans les camps et les prisons d'Allemagne. Sans se laisser décourager par les refus successifs qu'il avait essuyés, il revint de nouveau à la charge en faveur des victimes de la déportation; il s'adressa aux évéques allemands et les supplia d'user de leur influence afin d'obtenir que des prêtres belges pussent aller, sur la terre d'exil, prodiguer les consolations de leur ministère aux malheureux déportés :

Archevêché de Malines. Malines, le 23 janvier 1917.

Eminentissimes Seigneurs,

^e prie le bon Dieu d'éclairer Vos Eminences sur l'esprit de charité qui me dicte cette lettre et de la Leur faire lire dans les mêmes sentiments. Il m'est impossible d'oublier que des communications antérieures ont été accueillies par Elles avec une défiance injustifiée, mais, cette fois, il s'agit

d'intérêts si exclusivement religieux et si manifestement tels, que ma confiance chrétienne triomphe de mes appréhensions.

Vos Eminences n'ignorent pas que nous avons des milliers de militaires et de civils — nous ignorons leur chiffre exact — dans les prisons d'Allemagne. Des confidences qui, de temps à autre, nous parviennent, nous apportent la triste nouvelle qu'un nombre considérable d'entre eux ont abandonné graduellement leurs pratiques religieuses. L'une des raisons de cette indifférence progressive est l'antipathie que leur inspirent des aumôniers dont la langue leur rappelle une nation belligérante et un passé douloureux. Vous aurez beau dire que les aumôniers sont charitables et que les prisonniers ont tort ; je m'abstiens d'apprécier le fait, mais il n'en est pas moins un fait que nous ne pouvons, comme pasteurs d'âmes, qu'amèrement déplorer. Jusqu'en ces tout derniers temps, l'autorité militaire refusait même aux condamnés à mort un prêtre de leur nationalité et parlant leur langue. Je ne connais rien de plus lamentable. On ne peut nier qu'il faut pousser la Foi jusqu'à l'héroïsme pour donner filialement sa confiance à quelqu'un qui, du point de vue humain, apparaît comme l'envoyé d'un Pouvoir ennemi.

Les instances multiples de l'épiscopat belge, auquel on m'assure que des évêques allemands ont bien voulu se joindre, même l'intervention auguste de Sa Sainteté, n'ont pu amener aucune amélioration à cet état de choses.

Or, voici que le Pouvoir occupant a déporté et continue, hélas, à déporter en Allemagne des milliers de civils, flamands et wallons, et les envoie, nous ne savons où, dans des camps ou dans des usines, les contraignant au travail au profit de leur ennemi. Les malheureux souffrent de la faim, du froid ; nombreux sont ceux qui sont conspués, frappés, parce qu'ils refusent de travailler « volontairement ». Ces mauvais traitements, il vous est plus aisé qu'à nous de

les contrôler et d'y faire mettre un terme. Et nous tremblons, et les mères chrétiennes tremblent, à la pensée des périls auxquels sont exposés les mœurs et la foi de ces pauvres abandonnés, qui se sentent seuls, sans foyer famiial, loin des sacrements, sans contact avec leur clergé paroissial, national.

Je ne crois pas que Vos Éminences Révérendissimes puissent ne pas partager nos angoisses et nous refusent, en ce moment, leur puissant concours.

Si l'Empire ne consent pas au rapatriement de nos concitoyens, — qu'il lui plaît d'appeler, contrairement à la vérité, des chômeurs soutenus par l'assistance publique — obtenez-nous, de grâce, la faculté de leur envoyer de nos prêtres qui soutiennent leur moral et sauvegardent leur foi. Ces prêtres sont prêts à tous les sacrifices. Ils consentiront à ne rentrer en Belgique qu'avec ceux auxquels ils demandent à se dévouer.

Je livre avec confiance ma prière, qui est celle du clergé et de l'épiscopat belge, celle des mères, des épouses, des enfants de nos familles chrétiennes, à vos cœurs apostoliques.

Agréez, Éminentissimes Seigneurs, les assurances de mes sentiments respectueux et religieusement dévoués.

(s.) D. J. Càrd. Mercier, Àrch. de Malines.

Le Cardinal de Cologne et d'autres évêques allemands firent des démarches pressantes et réitérées auprès des autorités militaires afin de permettre à des prêtres belges d'accompagner les déportés. Ces démarches n'eurent aucun succès.

Les Etats-Unis avaient protesté contre le transfert des ouvriers belges en Allemagne. Le Gouvernement impérial avait répondu qu'il ne transporterait plus que les chômeurs touchant un secours ; par conséquent, les personnes occupant une situation indépendante et les ouvriers au travail seraient exempts de la déportation.

— ini —

D'autre part, en réponse à une note du Gouvernement néerlandais, le Gouvernement allemand avait déclaré qu'il ne déporterait pas les Belges qui s'étaient réfugiés en Hollande en octobre 1914 et qui n'étaient rentrés en Belgique que sur les assurances qu'ils ne seraient pas inquiétés.

Impuissant à faire mettre un terme aux réquisitions d'hommes, le Cardinal voulut au moins contribuer, de toutes ses forces, au rapatriement de ces deux catégories de déportés. Comme il l'avait annoncé dans les instructions données à ses prêtres, il établit à l'archevêché un bureau de réclamations.

Dans une première requête, il communique au Gouvernement Général 6g8 demandes de rapatriement :

Archevêché de Malines.

Malines, le 24 janvier 1917.

A son Excellence Monsieur le baron von Huene,

Gouverneur Général intérimaire, Bruxelles,

Monsieur le Gouverneur Général,

Dans sa réponse à la protestation des États-Unis contre le transfert des citoyens belges en Allemagne, le Gouvernement impérial a déclaré que « seraient seuls transportés les gens qui touchent des secours et n'ont pas de besogne en Belgique ». J'ai l'honneur de signaler à l'attention bienveillante de Votre Excellence les cas de diocésains dont le transfert est, sans aucun doute, imputable à des erreurs dans le recrutement.

Comme l'attestent les certificats joints aux formulaires de rapatriement, ces déportés occupaient une situation indépendante, ou bien se livraient à un travail suffisamment rémunérateur pour leur permettre de pourvoir à leurs propres besoins et à ceux des personnes dont ils avaient la charge.

Afin de prévenir des contestations au sujet de quelques certificats qui font mention d'un genre de travail différent de la profession qu'exerçait le titulaire avant l'ouverture des hostilités, je crois utile de faire remarquer à Votre Excellence

que, par suite de la mobilisation de notre armée, lors de la déclaration de guerre, et de l'exode d'une partie de nos populations, de nombreux ouvriers ont, temporairement, changé de métier.

Ceux de nos compatriotes qui avaient fui en Hollande et qui n'étaient rentrés au pays que sur les assurances qu'ils ne seraient pas inquiétés, se trouvent dans une situation spéciale. La réponse du Gouvernement allemand à la note du Gouvernement néerlandais, en date du 29 novembre 1916, concernant la déportation des Belges, veut bien reconnaître cette situation spéciale, qui est celle d'un nombre assez important de mes diocésains. Nous nous sommes donc contentés d'établir leur présence en Hollande en octobre

Les formulaires ont été remplis par les soins du clergé paroissial, ou sur ses indications, et visés par le bourgmestre de la commune.

Pour faciliter la tâche à l'administration de Votre Excellence, nous les Lui envoyons en double copie, de même que les attestations qui y sont annexées. Ils sont classés par communes groupées en doyennés, et disposés d'après l'ordre alphabétique des titulaires.

Aujourd'hui même, j'adresse à Votre Excellence un premier paquet, contenant 698 formulaires, en double exemplaire chacun, d'habitants des doyennés de Contich, Diest, Jodoighe, Orp-le-Grand.

Je nourris l'espoir que, grâce à l'entremise obligeante de Votre Excellence, 698 exilés seront rendus bientôt à leurs familles, plongées dans la désolation.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, les assurances de ma haute considération.

(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines.

Les requêtes en faveur des non-chômeurs, déportés en Allemagne, se succédèrent sans interruption; le 29 janvier 1917, le Cardinal transmit au Gouvernement Général 326 demandes de rapatriement ; le ler février : 530; le 7 février : 515; le 15 février : 516; le 17 février : 593; le 26 février : 563 ; le 5 mars : 408; le 21 mai : 22 et le 21 mars ;65.

Les archives de l'archevêché ne contiennent qu'une seule réponse du Gouverneur Général à ces différents envois. La voici :

Gouvernement Général Bruxelles, le 12 février i9i7. de Belgrique.

Scct. le No A 1484.

A Son Eminence le Cardinal Mercier,

Archevêqice de Malines.

J'ai riionneur de faire savoir à Votre Eminence, en réponse à Son honorée lettre du 7 février 1917, que les requêtes qui m'ont été envoyées pour obtenir le rapatriement des Belges, qui ont été transportés en Allemagne en qualité de chômeurs, seront soumises à l'examen des autorités allemandes compétentes.

L'autorisation de rentrer en Belgique sera accordée à ceux qui powr ont justifier qu'ils ont été déportés injustement.

Je jjrésente à Votre Eminence l'expression de ma considération distinguée et j'ai l'honneur d'être

Son dévoué,

(s.) Freiherr VOn Bissing, Generaloberst .

Les administrations communales se refusant à livrer les listes des chômeurs, le Pouvoir occupant, pour arriver à ses fins, prit un moyen détourné : il convoqua au Meldeamt toutes les personnes occupant une position indépendante ainsi que les ouvriers au travail ; un cachet spécial devait être apposé sur leur carte d'identité, attestant que, en leur qualité de non-chômeurs, ils étaient exempts de la déportation; tous ceux dont la carte d'identité ne serait pas revêtue de cette estam-

piWe, seraient considérés comme « sans-tfavail » et emmenés en Allemagne.

Un groupe de dix-neuf prêtres de Malincs, à la tête duquel se trouvait le chanoine Vrancken, secrétaire du Cardinal, refusa de s'associer à cette manœuvre et adressa SiU Kreische/ÏB. lettre que voici :

« Malines, le 34 décembre 1916.

» A Monsieur le colonel Pohlmann,

» KreischeJ de Malines, EfV.

» Monsieur le Kreischef,

» Nous soussignés, membres du clergé de Malines, croyons savoir » que notre convocation au Meldeamt pour mercredi prochain » 27 de ce mois, n'a d'autre motif que notre abstention lors de la » convocation générale du vendredi 8 dernier.

» Nous avons l'honneur de porter à votre connaissance que notre » attitude a été mûrement réfléchie et nous est dictée par notre » conscience sacerdotale.

» Il ne nous est pas possible de coopérer à une mesure qui lèse »' notre classe ouvrière dans ses droits primordiaux et dans ses intérêts » supérieurs.

» Agréez, Monsieur le Kreischef, l'expression de notre considéra- » tiôn la plus distinguée. »

Le gouverneur militaire infligea à chacun des dix-neuf signataires de la lettre une amende de 100 marks.

Le baron von der Lancken, sur l'ordre du Gouverneur Général, avertit le Cardinal de ces condamnations :

Département politique Bruxelles, le 28 janvier 1917. près le Gouverneur Général de Belgique.

A Son Eminence le Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines. .

Par ordre de Monsieur le Gouverneur Général, j'ai Vhomieur de communiquer à Votre Eminence ce qui suit :

Afin de 2^ouxoir choisir, dans la ville de Malines, les chômeurs qui devaient être déportés et afhi de

jjouvolr, autant que possible, examiner le cas de chaque person7ie en pa?'iiculier, le «iKreischefr> avait, au cours du mois de décembre, convoqué au « Meldeamt », à certains jours, différentes classes de personnes. Parmi celles-ci se trouvaieyit aussi les ecclésiastiques. Toutes les personnes exemptes de la déportation devaient — comme il avait été dit expressémeiit dans un avis porté à la connaissance du public — avoir leur carte d'identité revêtue d'un cachet spécial apposé par le « M<eldeamt». L'avis faisait savoir en outre que lesper^sonnes, empêchées de se rendre à la co7ivocat ion, pouvaient se faire représenter par d'autres, en exposant les motifs de leur absence. Les prêtres en question auraient pu, sans aucun doute, user de cette latitude. Au contraire, ils ont préféré ne pas se rendre à la convocation et n'ont pas même comparu à une seconde date qui leur avait été fixée. Ces prêtres ont ensuite envoyé une lettre au «Kreischefy>, dans laquelle ils déclaraient que cette attitude leur avait été dictée par la pensée qu'ils nevoidaient, en aucune façon, collaborer aux mesures prises contre les chômeurs. D'après le texte de l'avis, qui a été affiché en public, il ne pouvait être aucunement question d'une collaboration des prêtres. Le motif (dlégué n'était donc pas plausible. En conséquence, le « Kreischef y> devait admettre que les prêtres, en ne se présentant pas au « Meldeamt », avaient contrevenu à ses ordon7iances . Ils furent condamnés chacun, par jugement du gouverneur militaire, à 100 marks d'amende.

Monsieur le Gouverneur Général tient à porter ces faits à la connaissance de Votre Eminence. Son Excellence ne pjeut sempêchp^ de voir une conti^adiction manifeste entre la déclaration des prêtres, signée en tout pranier lieu par le chanoine Yranchen, et la proposition faite par Votre Emiiience de faire appel aux c07iseils des prêtres dans le choix des chômeurs. Dans Sa lettre du 2i) novembre. Votre Eminence disait :

« Lesp7'êtres, qui connaissent, mieux que personne, » le petit j)ei(p^e, sej^aient 2^our les recruteurs des » auxiliaires précieux. Pourquoi refusPj-t-on leur con-

aS'^ rapportant à ces paroles de Votre Bminence, Monsieur le Gouverneur Général trouve complètement inexplicable l'opposition faite par ces prêtres à l'ordre tout à fait formel du « Kreischef», A son grand regret, il lui a été impossible de ne pas laisser appliquer les peines qui leur ont été infligées.

Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et je suis

Son très dévoué, (s.) Lanckeiî.

Le Cardinal se borna à accuser réception au baron von der Lancken de sa lettre du 28 janvier ; il répondit directement au Gouverneur Général intérimaire, le baron von Huene, en justifiant la conduite de ses prêtres et en montrant tout l'odieux des mesures prises contre eux par le Gouverneur militaire :

Archevêché de Malines. Malines, le 31 janvier 1916.

A Monsieur le baron von der Lancken^

Chef du Département politique. Gouvernement Général,

Bruxelles, Monsieur le baron.

J'ai bien reçu la dépêche (I, 918), en date du 28 janvier, que vous avez eu l'obligeance de me transmettre de la part de Monsieur le Gouverneur Général.

La réponse ci-jointe, que j'ai l'honneur d'adresser à Son Excellence, touche à des questions si délicates qu'il m'a paru plus discret de la Lui présenter directement.

Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

(s.) D. J. Card. Mercier, Arc h. de Malines.

Archevêché de Malines. Malines, le 31 janvier 1917.

A Son Excellence Monsieur le baron von Huene,

Gouverneur Général intérimaire, Bruxelles.

Monsieur le Gouverneur Général,

Votre Excellence a confié au chef de Son département politique, M. le baron von der Lancken, le soin de m'écrire (1,918), qu'Elle ne s'explique pas l'attitude des ecclésiastiques de Malines, qui ont jugé devoir, en conscience, décliner l'offre de l'estampillage de leur carte d'identité.

Il Lui semble que leur attitude est en désaccord avec ce passage de ma lettre du 29 novembre 1916 : « Les » prêtres, qui connaissent mieux que personne, le petit » peuple, seraient pour les recruteurs des auxiliaires pré- » cieux. Pourquoi refuse-t-on leur concours ? »

Le Gouverneur militaire a condamné chacun de ces ecclésiastiques à cent marks d'amende, et Votre Excellence déclare, qu'à Son vif regret. Elle ne peut que ratifier cette condamnation.

L'initiative du clergé malinois fut prise, en effet, en pleine conscience, ainsi que Votre Excellence le suppose, et les raisons en furent données par écrit à Monsieur le Kreischef. Que les intentions de celui-ci à l'égard de certaines catégories sociales fussent bienveillantes, nous ne voulons point le contester ; mais son procédé, alléchant pour la classe bourgeoise, était menaçant pour la classe ouvrière.

À l'effet d'organiser, avec plus de méthode et de sûreté, la levée d'un contingent de la population belge, destiné à servir, de gré ou de force, les intérêts économiques de l'ennemi et, par une suite indirecte, ses intérêts militaires, le Pouvoir occupant avait réclamé des autorités communales la liste des ouvriers sans travail. Les magistrats des communes belges, comprenant, pour la plupart, qu'ils avaient le dévoir de sauvegarder l'intégrité de la nation.

refusèrent de fournir, sous la nomenclature de « sans travail », une liste de citoyens libres destinée à être convertie, le lendemain, en une liste de proscrits.

Mis en échec par ce refus, le Pouvoir militaire essaya d'un moyen détourné. Les « chômeurs » ri'étant pas pointés, il ne restait qu'à tenter de faire pointer les « non-chômeurs ». Ce que l'on n'avait pas obtenu par un procédé direct d'inscription positive, on chercha à se le procurer par une voie indirecte, en offrant gracieusement une estampille à ceux que l'on voulait épargner, et en rangeant ainsi à part, à la suite d'une soustraction, la catégorie des « chômeurs » à déporter.

A la menace aux bourgmestres succédait l'appât aux bourgeois. Les deux tentatives du Pouvoir militaire avaient le même but : amener les Belges à coopérer à l'organisation de la déportation de leu^rs frères. L'une et l'autre devaient avoir le même résultat : arracher une catégorie de citoyens, aussi innocents et aussi libres que tous les autres citoyens belges, à leurs foyers, les contraindre à l'exil et au travail pour l'ennemi.

Que tous les bénéficiaires futurs d'une carte estampillée n'aient point, sous l'appât, deviné l'hameçon, on le conçoit ; que des hommes du monde, chargés d'intérêts de famille, aient moins mûrement mesuré leur sentiment de solidarité nationale, on ne leur en fera pas un grief; mais le prêtre, pour qui les intérêts temporels ne comptent pas en présence de ceux de l'éternité ; le prêtre, qui, prédicateur de l'Évangile et représentant officiel du droit chrétien, rougirait de ne pas conformer à ses plus hauts enseignements sa conduite personnelle ; le prêtre, protecteur des plus faibles, a de ses obligations morales une vue plus pénétrante et peut juger qu'il resterait au-dessous de sa tâche, s'il ne poussait le dévouement fraternel au-delà des strictes exigences de la loi commune.

Voilà, Monsieur le Gouverneur Général, les considé-

rations élevées qui ont guidé le clergé de Malines et dont Votre Excellence a pu trouver un aperçu dans la lettre adressée, à la date du 24 décembre, à M. le Kreischef.

Voilà ce qui me faisait écrire à Son Excellence Monsieur le baron von Bissing, dans ma lettre du 29 novembre : « Il serait inique de faire peser sur la classe ouvrière seule » la déportation. La classe bourgeoise doit avoir sa part dans » le sacrifice, si cruel soit-il, et tout juste parce qu'il est cruel, » que l'occupant impose à la nation. Nombreux sont les » membres de mon clergé qui m'ont prié de réclamer pour » eux une place à l'avant-garde des persécutés. J'enregistre » leur offre et vous la soumets avec fierté. »

Les lignes que Votre Excellence extrait de cette même lettre du 29 novembre s'harmonisent avec l'attitude du clergé malinois et avec toute ma correspondance relative à la déportation.

Dans mes lettres du 19 octobre et du 10 novembre, encore dans une grande partie de ma lettre du 29 novembre, j'avais protesté, avec toute l'énergie que pouvait me donner l'amour de la justice et de la charité, contre l'enlèvement violent de milliers de nos compatriotes. Toutefois, craignant que le Pouvoir militaire ne restât sourd à ces protestations et à mes objurgations, j'ajoutai cette pensée bien naturelle : 5/, cependant, vous vous obstiniez dans l'injustice, permettez au moins à nos prêtres d'atténuer le mal que vos violences font à notre peuple, acceptez son concours, afin de sauver ce qui, d'après vos propres Instructions, si iniques soient-elles, peut encore être sauvé.

Mais cela, vous ne l'avez pas voulu. Vous avez soustrait vos opérations au contrôle de ceux qui, par leur vocation sociale et par leur contact journalier avec le petit peuple, étaient qualifiés pour l'exercer. Vous m'avez fait signifier à moi-même que je n'avais pas à porter une parole de réconfort aux partants. Contraint de subir vos règlements militaires, j'ai respecté la consigne.

Mais il y a une barrière, Monsieur le Gouverneur Général, où s'arrête la force militaire et derrière laquelle, s'abrite inviolable, le droit. De ce côté de la barrière, c'est nous, représentants de l'autorité morale, qui parlons en maîtres. Nous ne pouvons ni ne voulons laisser enchaîner la parole de Dieu.

Le Gouverneur militaire a eu le courage de condamner, chacun à 100 mks d'amende, dix-neuf prêtres, pour n'avoir pas voulu bénéficier d'un privilège, que leur conscience leur interdisait d'accepter.

Soit. Ils les payeront, les 100 mks, sur leur modeste traitement ou, s'ils n'ont pas le moyen de s'en acquitter, ils payeront, peut-être, de leur liberté, leur impuissance à vous satisfaire.

Eh bien, soit encore. Je connais assez l'âme de nos prêtres, pour prédire qu'ils patienteront quand même. Ils boiront, jusqu'à la lie, le calice d'amertume que vous portez de force aux lèvres d'un peuple qui ne vous a jamais voulu que du bien.

Nous attendrons, dans la patience, notre revanche. Je ne parle pas de notre revanche terrestre : nous l'avons déjà, car le régime d'occupation que vous nous faites subir est honni par tout ce qu'il y a d'honnête dans le monde entier. Je parle du jugement de l'histoire ; je parle du jugement inéluctable du Dieu de justice. Et à vous qui êtes, si je suis bien renseigné, à l'égal du plus humble de nos ouvriers, fils de l'Église du Christ, j'ose ajouter que vous vous chargez la conscience d'un lourd verdict, en couvrant de votre haute autorité une justice militaire qui assimile à un délit un acte d'abnégation chrétienne et pastorale.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'expression de ma très haute considération.

(s.) D. J. Card, Mercier, Arch. de Malines.

Sur les conseils de Monsieur le marquis de Villalobar, ministre d'Espagne à Bruxelles, quelques notabilités belges, voulant épuiser tous les moyens de mettre un terme aux déportations, prirent le parti de s'adresser directement à l'Empereur. Le dimanche ii février, Monsieur le ministre d'Espagne et M. Levie, ministre d'Etat, se rendirent à l'archevêché, pour faire part au Cardinal de ce projet et lui demander son concours. Comme conclusion de l'entretien, il fut convenu que Son Emincncc rédigerait la requête et que M. Levie se chargerait de recueillir les signatures. Dès le mercredi, une copie du document fut remise à Monsieur le ministre d'Espagne; celui-ci la transmit au baron von dcr Lancken, qui l'expédia aussitôt à Berlin. Le jeudi 15, M. Levie, le baron de Favereau et le prince de Ligne, indroduits par Monsieur le marquis de Villalobar, remirent officiellement la requête entre les mains du baron von der Lancken, qui devait partir sous peu pour Berlin. Le Chef du Département politique promit son appui, ainsi que celui du Gouverneur Général, afin d'obtenir de l'Empereur qu'il fût fait droit à la requête des notabilités belges.

Voici le texte du document :

Majesté" Impériale,

Les signataires de cet appel ont le cœur navré. Ils ont vu, ils voient journellement des milliers de leurs frères arrachés à leur famille, emmenés de force en exil où ils sont astreints à choisir entre la faim, le dépérissement, ou un travail blessant leur fierté patriotique.

Les représentants des principaux corps de la nation belge, ministres d'État, épiscopat, sénateurs et députés, inagistrature et barreau, chefs d'industrie et de commerce, syndicats et associations ouvrières, ont élevé la voix en faveur de leurs compatriotes et signalé au Gouvernement Général, avec la franchise qui sied à un peuple libre, le trouble profond de la nation, les causes qui l'ont produit, l'entretiennent et de jour en jour l'aggravent.

Si Votre Majesté avait le loisir de prendre connaissance de ces documents et daignait en vérifier le bien- fondé, il n'est pas douteux qu'Elle ne se sentît inclinée à nous rendre justice. Elle ne pourrait ne pas se représenter le courant d'exaspération qui traverserait son empire, si jamais ses

sujets étaient, sans raison, expatriés et contraints d'affermir, par leur travail, une domination étrangère.

Votre Majesté Impériale se montre fier de sa foi : ne nous sera-t-il donc pas permis de lui rappeler la parole si simple et si décisive de l'Évangile : « Faites à autrui ce que vous voudriez que l'on vous fît à vous-même ? »

L'Empereur d'Allemagne comprendra qu'il en coûte à notre amour-propre national, de paraître solliciter comme un bienfait, ce qu'en temps normal nous ne pourrions que revendiquer comme un droit. Mais il y va de la vie et de la liberté d'un grand nombre de concitoyens, que nous aimons comme des frères. Nous avons eu le courage de faire taire en nous tout sentiment autre que celui de la fraternité. Nous osons espérer que l'Empereur aussi n'écoutera qu'un sentiment : l'humanité.

Les soussignés, représentants des autorités religieuses, politiques, judiciaires, économiques et sociales du peuple belge espèrent que Votre Majesté donnera les ordres nécessaires, afin que l'enlèvement de la classe ouvrière belge prenne fin, et que les ouvriers, exilés de leur pays, soient rapatriés.

Ils offrent à Votre Majesté Impériale leurs hommages respectueux.

Bruxelles, le 14 février 1917.

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