SIGNATAIRES
Cardinal Mercier, archevêque de Malines, primat de Belgique.
Ministres d'Etat : vicomte de Lantsheere, baron de Favereau, J. Devoldcr, comte Woeste.
Comité National de Secours et d'Alimentation .- M. Ernest Solvay, président da Comité National de Secours et d'Alimentation.
Sénat : baron de Favereau, président; baron d'Huart, secrétaire; vicomte de Jonghe d'Ardoyc, questeur; Alexandre Braun, Max Hallet, Prosper Hanrez, Em. Vinck.
Chainbre des Représentants .-Alphonse Harmignies, vice-président; Mansart, secrétaire ; Xavier De Bue, questeur ; Bertrand, Michel
Levic, Paul Van Hoegaerdcn, du Bus de Warnatfe, Fulgencc Masson, Wauters, Franck, Emile Tibbaut, P. Wauwermans.
Cour de Cassation : Eug. Dupont, premier président; Georges Tcrlinden, procureur général.
Barreau : Edmond Picard, bâtonnier de cassation; H. Botson^ bâtonnier d'appel.
Banque Nationale : L. Van dcr Rest, vice-gouverneur.
Société Générale : Jean Jadot, gouverneur.
Le prince Ernest de Ligne; le comte Jean de Mérode. grandmaréchal de la Cour; le comte John d'Oultremont, grand-maréchal honoraire de la Cour; le baron Herman de Woclmont, grand-maître de la Maison de S. M. la Reine ; le comte Léo d'Ursel ; le comte Jacques de Liedekerke ; le vicomte P. du Parc ; le baron Goifinet» j^Tand-maître de la Maison de S. M. l'Impératrice Charlotte.
Une copie de l'appel à l'Empereur, à laquelle étaient jointes certaines pièces justificatives, rapports, statistiques, etc.. fut transmise au Gouverneur Général, avec la lettre cjue voici :
Bruxelles, le 14 février 1917.
Monsieur le Gouverneur Général,
Les soussignés ont eu l'honneur d'adresser à S. M. l'Empereur d'Allemagne un appel dont une copie est annexée à la présente.
Ils n'ont pas cru devoir ajouter à ce document les pièces justificatives ci-jointes qui, dans leur pensée, l'appuient. Mais ils désirent que ces pièces soient dans les mains de Votre Excellence, afin qu'Elle puisse, si Elle le juge opportun ou si Sa Majesté exprime le désir d'en prendre connaissance, les lui communiquer.
Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, les assurances de notre très haute considération.
(Cette lettre était revêtue des mêmes signatures que la requête à l'Empereur.)
Le 9 mars, le baron von dcr Lanckcn transmit verbalement au baron de Favereau, président du Sénat, la réponse de l'Empereur à la requête des notabilités belges. Il déclara que Sa Majesté avait décidé de faire examiner minutieusement les demandes contenues dans l'appel qui Lui avait été adressé, se réservant de prendre Elle-même une décision définitive. En attendant, Elle avait donné l'ordre de faire rentrer immédiatement en Belgique les personnes déportées à tort comme chômeurs et de suspendre jusqu'à nouvel avis le transfert en Allemagne des ouvriers belges sans travail.
Les déportations cessèrent en effet; et, peu à peu, les malheureux, qui avaient été emmenés de force en Allemagne, purent rentrer au pays. L'état lamentable, dans lequel ils se trouvaient à leur retour, témoignait suffisamment des privations et des souffrances qu'ils avaient endurées; un grand nombre d'entre eux, épuisés par les tortures qu'on leur avait fait subir pour les forcer à travailler, durent être soignés dans les hôpitaux.
Le Cardinal éleva encore la voix en faveur de ces victimes de la barbarie allemande, dans une lettre adressée au baron von der Lancken et dans laquelle il intercédait en faveur de différents condamnés :
Archevêché de Malines. Malines, le 28 avril 1917.
A Monsieur le baron von der Lancken, Chef du Département politique. Gouvernement Général,
Bruxelles.
Monsieur Merjay, habitant rue de la Culture, 161, à Bruxelles, fils du lieutenant-général Merjay, vient d'être condamné à mort par le tribunal de Charleroi. Depuis la guerre, il a perdu sa femme ; un de ses fils est tombé à l'armée; un autre a été emmené en prison. La famille Merjay est tout ce qu'il y a d'honorable et de chrétien. Le nouveau Gouverneur Général (1) s'honorerait en usant de clémence à l'égard du condamné.
(i) Le baron von Falkenhausen avait succédé, en qualité de Gouverneur Général, au baron von Bissing, décédé le i8 avril 1917. (Voir, plus loin, XXXIX et XL.)
Vous vous souviendrez, peut-être, qu'en janvier dernier, vous m'avez fait espérer la mise en liberté de M. le Doyen d'Orp-le-Grand, Monsieur Herman, qui alors déjà avait purgé la moitié de sa peine (1 ). Nous voici bientôt en mai et le pauvre doyen est toujours dans sa cellule de Siegburg. Il a fait à peu près un an et demi de prison. Ne lui fera-t-on pas grâce des six derniers mois ?
Il est dans les traditions constantes que l'archevêque sacre ses évêques suffragants.
J'avais été invité à sacrer le nouvel évêque de Gand, le mardi l^^ mai, et avais joyeusement accepté l'invitation. Et voici que l'on me refuse un « pass » pour Gand, bien que j'eusse indiqué dans ma demande de permis tout un itinéraire. Mais les contrariétés personnelles, je les subis sans protester.
En revanche, ne pouvons-nous pas espérer que les autorités allemandes inclineront davantage à la clémence ? Ne voudrez-vous pas user de votre influence pour les y amener.
Je me fais un devoir aussi de rappeler votre attention sur les lenteurs apportées au rapatriement de nos ouvriers et sur les conditions lamentables dans lesquelles ils nous reviennent, et qui témoigne du régime auquel ils sont soumis. La guerre ne durera pas toujours, Monsieur le baron : vous qui voyez les choses d'un point de vue plus général que les militaristes, faites donc entendre à ceux-ci qu'ils auraient intérêt à ne pas soulever davantage contre eux l'indignation des consciences au jour où se débattront les conditions de paix.
Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute
considération.
(s.) D. J. Mercier, àrch. de Malines.
(i) Monsieur l'abbé Herman avait été condamné pour avoir facilité à des jeunes gens le passage de la frontière (voir p. 340 et 342K
Dans sa réponse à la lettre précédente, le baron von der Lancken examina les différents cas qui y étaient signalés, mais passa complètement sous silence la protestation du Cardinal contre la manière dont se faisait le rapatriement des déportés :
Département politique Bruxelles, le i^'' mai 1917. près le Gouverneur Général de Belg^ique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
J'ai bien reçu l'honorée lettre de Votre Emi^ience en date du 28 avril. J'ai la satisfaction de pouvoir répondre à Votre Eminence que, il y a quelques jours, le curé Herman, d'Orp-le-Grand, a obtenu la remise du reste de sa peine. Le cas de Monsieur l'abbé Allaer n'est pas encore t^^anché, mais j'ai tout lieu d'espérer une solution satisfaisante (i). E^i ce qui concerne le cas Merjay, je n'ai pas encore pu, par suite du changement de Gouverneur Général, entreprendre de démarches. La maladie et la mort du baron von Bissing ne m'ont pas permis jusqu'ici de m'occuper de la faveur sollicitée par Votre Eminence, dans sa lettre dii 12 avril, en faveur de Monsieur le Bourgmestre Dessain. Je dois avouer qu'il sera très difficile d'obtenir pour lui l'autorisation de se rendre en Suisse. Dans des cas semblables qui se sont produits antérieureynent, les condamnés libérés, particulièrement le bâtonnier Théodor, ont eu, en pays étranger, une attitude qui n'est pas de nature à encourager les autorités allemandes à continuer dans cette voie.
(i) Monsieur l'abbé Allaer avait été condamné à huit mois de prison, pour avoir aidé Mgr Legraive à donner l'hospitalité à un Français, se rendant à la frontière (voir, plus loin, XXXVIII).
Votre Emuicnce fait aussi remarquer qiCil ne Lut a pas été possible d'assister au sacre du nouvel évêque de Gand. Les autorités allemandes ne doivent pas en être rendues responsables. De mon côté, j'aurais fait tout mon possible pour faciliter à Votive Eminence, ainsi qu'aux évoques de Liège et de Namur, le voyage à Gand. Pour cela, il eût été nécessaire de retarder le sacre de quelques jours. Comme, eritrctemps, le nouvel évêque invoquait l'urgence et déclarait qu'il pouvait se contenter de la présence des évêques habitant dans les étapes, il ne fut pas possible de faire valoir les raisons invoquées par Votre Eminence pour justifier sa présence au sacre ni d'obtenir le permis de voyage dema^idé, en présence de la réglementation plus sévère qui venait d'être adoptée.
Je présente à Votre Eminence l'expression dé ma considération très distinguée et Je suis
Son tout dévoué,
(s.) Lancken.
XXXII. — Le baron von der Lancken accuse de nouveau certains prêtres d'avoir abusé de leur ministère de prédication.
Département politique Bruxelles, le 3 Novembre 1916. près le Gouverneur Général de Belgique.
A So7i Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines,
Je dois encore remercier Votre Eminence de la peine quElle s'est donnée pour apporter certaines modifications, avant la lecture dans les églises, au texte de Sa Lettre pastorale (i). Pour montrer combien nous avions raison de trouver certains passages dangereux, je me contenterai de citer à Votre Eminence le cas suivant : A Bruxelles, un Père Capucin a ajouté au passage oïc il est question de l'indépendance de la Belgique, certains commentaires auxquels Votre Eminence ne s'attendait certes pas. Il a dit : « L'Angleterre a garanti notre indépendance. »
Je voudrais encore prier Votre Eminence de prêter une attention particulière à ce qui se passe à la Grotte de Notre-Dame de Lourdes à Laeken. Certes, les sermons ne contiennent pas d'attaques directes contre le Pouvoir occupant, mais les prédicateurs choisissent souvent des sujets, comme p. ex. : « Josué et les trois cents guerriers », qui prouvent de façon certaine leur
(i) Voir p. 279.
intention d'indisposé)' leut's auditeurs contre l'Allemagne ; ces dispositions d'esprit 7ie sont pas sans conséque7îces. Je o'ois bien que Votre E?ninence powrait empêche)', pa)' une simple admo?iestation, qu'il n'oi /'ésidte des suites fâcheuses.
A la suite d'indications qui nous avaient été foui'- )iies, luie enquête avait été instituée au sujet de déclaratio)is coupables faites dans l'église de Cureghem par le vicaire Egide Davidts. Par o)'dre du Gouverneur Géné)'al, l'enquête fui suspoidue, 7nais Son Excellence von Bissing soxiit reconnaissante à Votre Eminence de )'appeler le vicaire à V ordre, en vertu de la discipline ecclésiastique.
Pour finir, je désiroriis encore faire à Votre Eminence la co))îmunication suiva^ite :. On avait fait la p)'oposit'.o)i à Monsieur le Gouverneur Géiiéral de limiter la consom)natio7i des bougies employées à l'occasion des fêtes de la Toussaint, car il manque de "inatièr es premières nécessaires à leur fabrication. Monsieur le Gouvomeur Général n'a pas voulu s'immiscer dans les affaires )'eligieuses . Il laisse à Votre Eminence le soiyi, en présence de la rai^eté des matières premières, de prendre, pour l'avenir, les mesures qui peuvent paraître imposées par l'intérêt même du culte.
Je crois que le cas du père Viaene a dû être résolu suiva)it vos dési)^s. Les formalités juridiques à accomplir da7is des cas de ce genre, constitution du dossier etc. . . réclam^ent toujours un co^tain temps, par suite de l'encombrement des bureaux chargés de ces affaires.
Je présente à Votre Eyninence l'expression de ma considération très distinguée et je suis
Son très dévoué,
(s.) Lancken.
Son Eminence répondit aux accusations du Chef du département politique en le mettant en garde contre les interprétations tendancieuses des paroles prononcées par les prédicateurs.
Le baron von der Lancken avait, au début de sa lettre, remercié le Cardinal d'avoir apporté quelques légères modifications au texte de sa Pastorale ha voix de Dieu. Le Cardinal lui répondit, comme il l'avait déjà fait dans l'entretien qu'il avait eu avec lui à ce sujet (p. 275), que cette concession spontanée ne pouvait être considérée comme la reconnaissance d'un droit du Pouvoir occupant à la censure des écrits de son ministère épiscopal :
Archevêché de Malines. Malines, le 5 novembre 1916.
A Monsieur le baron von der Lancken, Chef du Département politique, Gouvernement Général,
Bruxelles.
Monsieur le baron.
J'ai bien reçu votre honorée lettre (h 10387) en date du 3 novembre et vous en remercie.
Sans retard, j'instituerai une enquête sur ce qui se serait passé d'anormal dans les églises de Cureghem, de Laeken (Grotte de Lourdes), dans celle des Pères Capucins de Bruxelles. A mon tour, je vous mets encore une fois en garde contre les interprétations tendancieuses des paroles prononcées par nos prédicateurs. Ainsi, la parole prêtée à un Père Capucin et que votre lettre reproduit : «L'Angleterre a garanti l'indépendance de la Belgique», n'est-elle pas susceptible d'une interprétation irréprochable et n'est-ce pas celle-là qu'il faut prendre ? Je n'ai pas pu me renseigner encore sur la^prédication incriminée, mais je comprends très bien que l'on dise, — tout juste pour éviter de faire ce qu'en une autre circonstance vous appeliez une prophétie : — nous avons une garantie certaine, à nous donnée par le pacte de Londres, que la paix européenne ne se conclura pas tant que la Belgique n'aura pas récupéré son indépendance.
Je ne regrette pas d'avoir supprimé les trois passages de ma Pastorale qui avaient spécialement heurté, quoique
bien à tort, selon moi, le sentiment de Monsieur le Gouverneur Général. Je les ai supprimés de bonne grâce, parce que vous avez bien voulu me déclarer que vous ne m'en faisiez pas un devoir. J'ai voulu vous démontrer par là, non seulement que j'ai le souci d'épargner ceux qui se dévouent à mon service, mais aussi que je sais sacrifier mes préférences personnelles pour prévenir un conflit, lorsque ma conscience me le permet.
C'est pour sauvegarder les droits de ma conscience, que j'ai tenu à vous déclarer que ma concession spontanée ne pouvait être interprétée comme la reconnaissance d'un droit du Pouvoir occupant à la surveillance ou à la censure des actes ou des écrits de notre ministère épiscopal.
Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute considération.
(s.) D» J. Gard. Mercier, àrch. de Malines.
XXXUI. — Cérémonies patriotiques dans les églises.
Le 15 novembre, jour de la fête patronale du Roi, une messe solennelle, suivie du Te Daim, avait été chantée dans plusieurs églises, entre autres à Sainte-Gudule et à Saint-Jacques-sur-Coudcnberg. Sous prétexte que quelques assistants, en sortant de l'église Saint-Jacques, avaient chanté la Brabançonne et poussé les cris de « Vive le Roi ! Vive la Belgique ! Vive la Liberté ! » la ville de Bruxelles fut punie par le général Hurt, gouverneur de Bruxelles et du Brabant. D'après un arrêté du 20 novembre, tous les établissements publics devaient être fermés à 8 heures du soir (h. ail.) et il était défendu aux habitants de circuler en rue entre 8.30 heures du soir et 4 heures du matin. La peine ne fut levée que le 19 décembre.
A l'occasion de ces incidents, le baron von Bissing adressa au Cardinal la lettre suivante :
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 25 novembre i9i6.
de Belg^ique.
Archevêque de Malines.
Votre Emi7ience sait, je suppose, que, le 15 courant, des services religieux solennels, célébrés dans les églises de Ste-Gudule et de St- Jacques, ont été l'occasion de manifestations politiques qui se sont continuées dans la rue. Le Gouverneur de Bruxelles et du Brabant a dû punir la population du Grand- Bruxelles.
Votre Eminence ne se dissimide certainement pas qu'il faut chercher la cause première de tout ce qui est arrivé dans le fait qu'on a, comme de coutume, joué et chanté l'hymne national. Il est fatal que, par là.
— 3'Aa —
l'cnfliousiasmc de la /oulc s'excite et prom^iite des excès. Comme, en règle générale, c'est l'orgue qui demie le signal du chant, la responsabilité de ce qui est arrivé retombe sur les autorités ecclésiastiques. Considérant que des 7nanifestations de cette sorte peuvent amener des t)'oubles g)'aves,je ne pourrai plus user à l'avenir de la tolérance dont j'ai fait preuve jusqu'à présent. Je dois aussi mentionner, à cette occasion, l'usage des drapeaux à rinté7Heiir des églises. On ne se contente plus maintenant d'en orner les autels, mais on a commencé à les déployer et à les agiter. Si on me signalait encore à l'avenir des incidents du genre de ceux qui viennent de se passer à Bruxelles, je devrais laisser à Votre Eminence le soin d'aj)précier s'il serait encore opp)ortun de laisser célébrer, aux jours anniversaires, des services religieux solennels.
On m'a rappoy^é que Votre Eminence avait, il y a pÀus d'un an, donné des instructions à Son clergé pour limiter aux cas pjrévus par la liturgie, l'introduction, dans les services religieux, de cérémonies profanes. Pour les raisons mentionnées plus haut, je me suis demandé si je ne devais pas interdire de jouer et de chanter le chant national ou d' autres chants profanes et si je ne devais pas restreindre l'emploi des drapeaux dans les églises aux services funèb7^es céléh^és pour les soldats tués à l'ennemi. Avant de publier un arrêté dans ce sens, je prie Votre Eminence de bien vouloir 7ne donner Son avis à ce sujet.
Je présente à Votre Eminence l'assurance de ma considération très distinguée.
(s.) Freiherr VOn Bissing, Generaloberst,
Voici la réponse du Cardinal :
Archevêché de Malines. Malines, le 29 novembre 1916.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing^
Gouverneur Général, Bruxelles,
Monsieur le Gouverneur Général,
La lettre (I, 11319), que Votre Excellence me fait l'honneur de m'adresser sous la date du 25 novembre, appelle mon attention sur les « démonstrations politiques » dont certaines églises auraient été le théâtre.
Autant que personne, je tiens à la dignité du culte et au respect du lieu saint. Dimanche dernier, encore, j'ai ouvert mon allocution en l'église Sainte-Gudule par ces mots : « Mes Frères, je vous prie, avec instance, de garder le recueillement dans le lieu saint, pendant et après l'office ». Ma parole fut écoutée. Pas un geste déplacé, pas un cri, ne troublèrent la gravité de la cérémonie (1).
J'ai la confiance que les quelques paroisses où un abus a pu se glisser seront dociles à la même recommandation que je me ferai un devoir de leur adresser.
De mon côté, je prie Votre Excellence de se défier beaucoup des exagérations, inconscientes ou voulues, des rapports qui lui parviennent.
Ainsi, j'ignore s'il y a en réalité une ou des églises où le clergé se plairait à agiter des drapeaux. Je n'ai pas fait d'enquête au sujet des deux cas de Sainte-Gudule et de Saint-Jacques, les deux seuls que précise la lettre de Votre Excellence ; mais une haute personnalité, étrangère à la
(i) Le dimanche 26 novembre, une messe avait été célébrée à Sainte-Gudule à l'intention des déportés. Le Cardinal y avait prononcé une allocution dans laquelle il flétrissait le crime que constituaient les déportations et proclamait que le droit violenté reste le droit, que l'injustice appuyée sur la force n'en est pas moins l'injustice.
Belgique,qui avait assisté à l'office religieux de Sainte-Gudule, le 15 novembre, m'a dit spontanément avoir été fort surprise que l'Autorité allemande prononçât, à propos de cette cérémonie, le mot « manifestation ».
Agréez, Excellence, l'hommage de ma très haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.
Le baron von der Lancken, sur l'ordre du baron von Bissing, accusa réception au Cardinal de sa lettre du 29 novembre et signala un nouveau cas où, d'après lui, on se serait livré, dans une église de Bruxelles, à une manifestation politique :
Département poUtique Bruxelles, le 15 décembre 1916,
près le Gouverneur Général de Belgique.
S. no I. 11520.
A Son Eminenceje Cardinal Mercier,
Je suis chaire par Monsieur le Gouverneur Général d'accuser 7'éception à Votre Eminence de Son honorée lettre du 29 novembre et de lui communiquer^ ce qui suit :
Son Excellence a appris avec satisfaction que Votre Eminence se ferait un devoir d'adresser des recommandations au clergé des paroisses dans lesquelles des abus se seraient pi^oduits .
Dernièrement, on s'est de nouveau livré à une manifestation politique dans une église de Bruxelles, Un drapeau belge a été déployé et agité devant l'autel, aie milieu des chants ; finalement, il a été porté tout autour de l'église dans une sorte de procession aux flambeaux. Pendant ce temps, l'orgue jouait la Brabançonne, d'une manière particulièrement énergique et significative.
Des cas semblables tombent sous le coup des arrêtés qui ont été portés contre les manifestations politiques organisées eyi public et, par conséquent, doivent donner lieu à une action judiciaire. Il est impossible d'éviter que le curé ne soit rendu responsable des faits délictueux qui se sont passés dans son église. Votre Eminence sait combien il est pénible à Monsieur le Gouverneur Général de prendre des mesures contre les prêtres. Et c'est pourquoi il désire ardemment que l'autorité ecclésiastique prenne des dispositions de nature à les éviter.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et je suis
Son tout dévoué,
(s.) Lancken,
Le Cardinal demanda des précisions au baron von der Lancken et profita de cette occasion pour intercéder en faveur de quelques personnes détenues dans des conditions particulièrement cruelles :
Archevêché de Malines. Malines, le 16 janvier 1917.
A Monsieur le baron von der Lancken^
Chef du Département politique, Gouvernement Général^
Bruxelles.
Monsieur le baron.
Depuis longtemps, je désirais revenir sur la lettre (I, 11319) que Monsieur le Gouverneur Général m'a fait l'honneur de m'écrire, sous la date du 25 novembre 1916, et dans laquelle il se plaignait de manifestations outrées et déplacées qui, selon des rapports à lui adressés, avaient eu lieu dans certaines églises de Bruxelles. Son Excellence parlait, dans sa lettre, du chant de la Brabançonne, de drapeaux nationaux déployés et balancés, de chants nationaux et autres chants profanes exécutés dans les églises, etc., etc., et m'invitait à les interdire, pour lui épargner la peine de
les interdire lui-même. J'ai pris des informations à bonne source et ne suis pas parvenu à trouver une seule église, soit de Bruxelles, soit de l'agglomération bruxelloise, oîj les abus signalés ci-dessus se produisent ou se soient produits. Je sais que Son Excellence Monsieur le baron von Bissing est absent, et c'est la raison pour laquelle j'ai différé jusqu'à cette heure la présente correspondance ; mais peut-être vous avait-il mis au courant de sa pensée avant son départ et seriez-vous, dès lors, en mesure de dire quelles églises il avait en vue.
Je saisis cette occasion pour vous mettre au courant. Monsieur le baron, de quelques situations auxquelles vous vous êtes intéressé ou voudriez, peut-être, prendre intérêt.
L'aumônier de la prison de Liittringhausen avait engagé M. le Chanoine Loncin à solliciter la remise des trois derniers mois de sa peine : M. Loncin écrit à sa famille que sa requête a été rejetée.
M. l'abbé Herman, curé-doyen d'Orp-le-Grand, vénérable prêtre de 63 ans, infirme, a fait à Rheinbach, d'abord, à Wahn (Rhld.) ensuite, 13 mois de prison, pour des actes d'humanité que tout homme de cœur, à plus forte raison, tout prêtre dévoué à sa patrie, avait L'obligation de remplir ; vous m'aviez fait espérer sa libération; le Saint-Père a daigné s'intéresser à lui. Jusqu'à présent, le malheureux captif n'a, m'écrit-il, aucune lueur d'espérance. Suis-je contraint de lui écrire qu'il doit faire encore ses neuf mois de prison ?
M. l'abbé Bernaerts, aussi, si nécessaire à sa paroisse et aux œuvres sociales dont il avait la direction à Ànvers,^ est toujours interné. J'ai essayé de le voir, le dimanche 7 de ce mois : on m'a interdit l'accès de sa prison. Vous n'aurez pas oublié qu'une femme (?) aux allures énigmatiques, assurément sans mandat, a compulsé, en présence d'un officier, les papiers confidentiels de M. le curé Bernaerts. J'ai signalé le fait à votre attention. Puis-je vous demander si l'enquête a donné des résultats ?
Vous aurez appris que des bourgmestres etdes notables
de nombreuses communes de la province d'Anvers, sont internés à Malines, parce que des ouvriers de leurs communes respectives se sont dérobés à la déportation. Parmi ces internés, il y a un vieillard de 80 ans. Je ne veux pas, en ce moment, reparler de la déportation elle-même : mais est-il humain de laisser dans une cellule glaciale, par la température qu'il fait, un vénérable octogénaire ?
Autre fait, plus inhumain encore : Une pauvre femme. Madame Wilputte, détenue à la caserne des lanciers à Malines, doit devenir mère, au dire des médecins, endéans la quinzaine. L'autorité locale lui a signifié qu'elle sera incessamment emmenée en Allemagne.
Imaginerait-on de pareils procédés ?
Ne pouvez-vous rien pour les enrayer ?
Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
Le Chef du Département politique se contenta de répondre ce qui suit :
Département politique Bruxelles, le il Janvier 1917, près le Gouverneur Général de Belgique.
S. no I. 597.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Eminence de Son honorée lettre du 16 courant. Monsieur le Gouverneur Général se^xt encorde absent pendant quelque temps. Je suis cependant à même de donner à Votre Eminence les renseignements demandés au sujet des manifestations patriotiques qui se sont produites dans les églises. Les incidents dont faisait mention la lettre de Monsieur le Gouverneur Général (I, 11520) en
date du 15 décembre se sont déroulés, le 3 décembre, à l'église Ste-Marie, à Schaerbeek. Aii cours dit service religieux, célébré à 11 heures, on \a porté le drapeau belge dans une procession organisée à l'intérieur de l'église. Une manifestation sernblable s'est jwoduite dans la même église le 7 janvier (i).
Ces indications suffiront pour permettre à Votre Eminence de prendre des renseignements complémentaires. Je voudrais cependant ajouter que, si ces manifestations continuent, les auteurs devront s'attendre à des peines sévères ; car il est démontré que l'indulgence dont on a fait preuve jusqu'ici a provoqué l'extension, dans les églises, de ces manifestations à tendances onanifestement politiques.
Etant sur le point de partir en voyage pour quelques jours, je regrette de ne pas être à même de donner à Votre Eminence des renseignements précis au sujet des autres points touchés dans Sa lettre. J'espère pouvoir Lui obtenir l'autorisation de rendre visite au curé Bernaerts. De plus, j'ai fait des démarches en faveur du curé Herman et des personnalités de Matines qui ont été arrêtées ; à mon retour, je donnerai à ce sujet de plus amples ^^enseignements à Votre Eminence.
Je présente à Votre Emiitence l'expression de ma considération très distinguée et je suis
Son très dévoué, (s.) Lancken.
N. B. On me communique à l'instant que les personnalités de Matines, détenues en vue d'une instruction "urgente, viennent d'être remises en liberté.
(i) Ces soi-disant manifestations avaient consisté en une procession, qui s'effectuait régulièrement à l'intérieur de l'église, le premier dimanche de chaque mois. Dès avant la guerre, le drapeau national y figurait en bonne place.
XXXIV. — Enlèvement de l'outillage de Técole professionnelle St-Lambert.
Les autorités allemandes ne se contentèrent pas de dépouiller les usines belges de toutes les machines qu'elles contenaient; elles allèrent même jusqu'à enlever, à l'école professionnelle St-Lambert à Malincs, l'outillage qui servait à la formation des apprentis ouvriers.
Dès qu'il eut connaissance de ce nouvel attentat à la propriété privée, le Cardinal chargea un de ses Vicaires Généraux d'aller protester auprès des autorités militaires compétentes contre cette réquisition injustifiée ; il était déjà trop tard ; à l'arrivée du délégué du Cardinal, le matériel était chargé sur des wagons à destination de l'Allemagne.
Le Cardinal s'empressa d'adresser au baron von Bissing la réclamation suivante :
Archevêché de Malines. Malines, le 11 décembre 1916.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing^
Gouverneur Général^ Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
J'ai l'honneur d'exposer à Votre Excellence les faits^ suivants. J'ai été avisé, ce matin, par un ingénieur de l'usine Râteau, à Muysen-lez-Malines, que 39 étaux parallèles, constituant le matériel de l'École professionnelle St-Lambert, étaient réquisitionnés par un officier allemand.
L'école professionnelle St-Lambert est une école libre, placée sous le patronage de l'Archevêque de Malines : elle forme des ouvriers, ceux du fer entre autres, qui suivent les cours pratiques à l'usine Râteau, dans une section qui leur est réservée et avec un matériel fabriqué de leurs mains. J'envoyai immédiatement un de mes Vicaires Généraux pour protester contre l'enlèvement de ce matériel et en
conserver l'usage à nos apprentis ouvriers. A l'arrivée de mon délégué, les étaux étaient déjà sur wagons, dans la gare de Muysen, d'où ils seront expédiés demain pour l'Allemagne.
L'officier, le lieutenant Biihler, était déjà rentré à Anvers ; le Vicaire Général se présenta à son bureau, dans l'après-midi, et lui demanda de surseoir à l'expédition. Le lieutenant s'excusa en disant qu'il était obligé d'exécuter les ordres reçus.
J'ai pris la confiance. Monsieur le Gouverneur Général, d'exposer ces faits à Votre Excellence, persuadé que vous ferez droit à ma réclamation en rendant à nos jeunes ouvriers un outillage qui leur est doublement cher : ils l'ont forgé de leurs mains et il leur assure leur gagne-pain.
Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, les assurances de ma très haate considération.
Le baron von der Lancken, répondant, sur l'ordre du baron von Bissing, à la réclamation du Cardinal, n'essaie pas de justifier l'enlèvement des étaux ; il reconnaît même implicitement l'illégalité de cette mesure ordonnée par l'autorité militaire et déclare que le Pouvoir occupant réparera le dommage causé à l'école St-Lambert... dans la mesure du possible :
Département politique Bruxelles, le 15 décembre iOiô. près le Gouverneur Général de Belgrique.
L no 2135.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
Dès que je fus averti téléphoniquement par S. G. Mgr De Wachter, évêque auxiliaire, de l'enlèvement des étaux de l'école St-Lambert, je m^'employai de
toutes mes forces à arranger l'affaire. Le lendemain, le Gouverneur Général, ayant p7Hs connaissance de la lettre de Votre Fminence, semblait très désireux de faire droit à Sa réclamation. Il n'a cependant pas été possible d'empêcher le transport des objets en question ; mais le Gouverneur Général a donné l'ordre de rendre à l'école St- Lambert autant d'étauœ qu'on en a enlevés.
D'après les renseignements qui me sont parvenus, trois seidement des étaux de l'école appartenaient au type dit « étaux parallèles »; les autres étaient du type commun. Je dois malheureusement ave^Hir Votre Eminence qu'il sera très difficile de remplacer les étaux parallèles ; le matériel que nous mettrons à la disposition de l'école ne comprendra pas ces pièces de choix.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et je suis
Son tout dévoué, (s.) Lancken.
L'affirmation que l'autorité militaire n'avait enlevé que trois étaux parallèles était fausse ; le baron von der Lancken l'a d'ailleurs reconnu lui-même dans une lettre qu'il a adressée à ce sujet à Mgr Legraive, évêque auxiliaire ; « Ce fut une erreur de ma part, dit-il, de dire que tous les étaux réquisitionnés n'étaiejit pas des étaux parallèles. »
Malgré la promesse du Gouvernement Général, les pièces enlevées ne furent jamais ni remiilacées ni payées par les Allemands : ce fut l'école qui, à ses propres frais, dut faire l'acquisition de nouveaux étaux.