‹ La correspondance de s.e. le cardinal Mercier avec le gouvernement général allemand pendant l'occupation, 1914-1918Chapitre 22 sur 36 · XXXIX. — Mort du baron von Bissing · texte numérisé non relu

XXXIX. — Mort du baron von Bissing

Le 19 avril, au matin, l'adjudant du comte de Bismarck, Kveisdief de Malines, vint annoncer officiellement au Cardinal, de la part du Chef du département politique, que le Gouverneur Général von Bissing était décédé la veille au soir. A la suite de cette communication, le Cardinal envoya au baron von der Lanckcn la lettre que voici :

Archevêché de Malines.

Malines, 19 avril 1917.

A Monsieur le baron von der Lancken, Chef du Département politique. Gouvernement Général,

Bruxelles.

• Monsieur le baron.

Je suis fort sensible à votre prévenante attention et vous en exprime ma reconnaissance.

Le baron von Bissing était un croyant ; il m'a dit un jour, je m'en souviens, avec un accent qui ne trompe pas : Je ne suis pas catholique, mais j'ai foi au Christ. Je prierai le Christ, bien sincèrement, pour le repos de son âme.

Agréez, Monsieur le baron, l'expression de ma considération très distinguée. *

(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.

XL. — Le baron von Falkenhausen succède au baron von Bissing. Premier contact du Cardinal avec le nouveau Gouverneur Général.

Le 24 avril, le baron von Falkenhausen fut appelé à recueillir la succession du baron von Bissing. \

Un intermédiaire discret avait exprimé au Cardinal le désir de savoir s'il serait disposé à entrer en relations personnelles avec le nouveau Gouverneur Général. Son Eminence estima que, étant donné l'état des esprits, un échange de visites serait très inopportun. C'est alors que le baron von Falkenhausen chargea le Chef du département politique d'annoncer officiellement au Cardinal sa nomination au poste de Gouverneur Général et de lui donner l'assurance qu'il aurait toujours à cœur d'assurer aux Belges l'exercice de la liberté religieuse.

En réponse à cette annonce officielle, le Cardinal envoya la lettre suivante au baron von Falkenhausen :

Archevêché de Malines. Malines, le 10 mai 1917.

A Son Excellence Monsieur le baron von Falkenhausen^

Gouverneur Général, Bruxelles.

Monsieur le Gouverneur Général,

J'ai été très sensible à l'attention prévenante de Votre Excellence qui a bien voulu me faire annoncer officiellement, par l'aimable entremise de Monsieur le baron von der Lancken, son arrivée au Gouvernement Général de Bruxelles. Il m'a été particulièrement agréable de recevoir, par la même occasion, l'assurance que la liberté religieuse serait toujours efficacement protégée en Belgique et que Votre Excellence Elle-même aurait à cœur d'y veiller.

Je confie à mon Vicaire Général, Mgr Van Roey^ le

soin de porter personnellement ce pli à l'hôtel du Gouvernement et de réitérer au délégué de Votre Excellence l'expression de mes remercîments et de ma haute considération.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma haute considération.

(s.) D. J. Gard. Mercier, àrch. de Malines.

XLl. — Le Cardinal recommande au baron von Falkenhausen les intérêts religieux des ouvriers de l'arsenal de Malines et des personnes détenues préventivement.

Archevêché de Malines. Malines, le 12 mai 1917.

A Son Excellence Monsieur Je baron von Falkenhausen,

Gçuverneur Général, Bruxelles.

Monsieur le Gouverneur Général,

Confiant dans le désir de Votre Excellence de protéger les intérêts religieux de nos populations, je voudrais recommander à Sa bienveillance les ouvriers des Ateliers centraux de Malines. Je m'interdis de reparler des conditions dans lesquelles ces ouvriers ont été engagés à l'Arsenal. Mais le Pasteur du diocèse a eu la douleur de constater que ces pauvres ouvriers qui, pour la plupart, appartiennent à des familles chrétiennes, sont dans l'impossibilité matérielle d'assister à la Messe, le dimanche. Non seulement ils sont privés du repos dominical, mais le travail commence pour eux, le dimanche, dès 6 heures du matin, avant les premières Messes, et ne se termine que vers midi, après les dernières Messes.

J'ai l'honneur d'appeler aussi l'attention de Votre Excellence sur la détresse religieuse des détenus préventifs. Tant que se prolonge l'instruction de leur cause, il leur est interdit d'entendre la Messe. Ils sont ainsi privés de l'accomplissement d'un devoir religieux et de leur principal réconfort spirituel. La disposition intérieure des chapelles de nos prisons empêche, cependant, toute communication entre les prisonniers.

Je serais reconnaissant à Votre Excellence de vouloir faire droit à cette double requête.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma haute considération.

(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines.

Le Gouverneur General fit répondre par le Chef de son départe ment politique qu'il organiserait une enquête au sujet des demandes faites par Son Éminence :

Département politique BniXcUes, le i-7 mai i9i7.

près le Gouverneur Général de Belgique.

A Son E7ninehce le Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines.

Dans Sa lettre, en date du 12 courant, adressée à Monsieur le Gouverneur Général, Votre Eminence expose que les ouvriers des Ateliers du Chemin de fer à Malines sont dans V impossibilité d'assister à la Messe le dimanche, parce qu'ils sont obligés de rester au travail jusqu' à midi. J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Eminence que Monsieur le Gouverneur Général est prêt à examiner cette situation et à y porter remède, j)our autant que cela soit compatible avec les exigences du service. En ce qui concerne les besoins religieux des j)ersonnes détenues préventivement. Sort Excellence fera examiner s'il est possible de tenir compte des désirs de Votre Eminence.

Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et je suis

Son tout dévoué,

(s.) Lancken.

A la suite de l'enquête, .qui dura près d'un mois, le baron von der Lanckcn fit savoir au Cardinal qu'on avait fait droit à ses demandes... dans la mesure du possible. En réalité, à peu de chose près, la situation restait ce qu'elle était auparavant :

Département politique Bi'uxelles, le 10 juin 1917. près le Gouverneur Général de Belgique.

A Son Eminence le Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines.

Il y a quelque temps, Votre Eminence a adressé à Monsieur le Gouverneur Général certaines dema?ides au sujet de la fréquentation des offices religieux par les ouvriers des Ateliers dit Chemin de fer à Malines et au sujet du service religieux des personnes détenues préventivement. Ainsi que je l'ai déjà fait savoir à Votre Eminence par ma ■ lettre du 15 mai, Son Excellence a fait faire, au sujet de ces demandes, une enquête détaillée. Cette enquête est maintenant finie. D'après le service adopté jusqu'ici, on accorde aux ouvrions des Ateliers du Chemin de fer à Malines un dimanche libre sur quatre. Ils sont donc à même d'accomplir leurs devoirs religieux. Vu l'urgence des travaux, on ne peut penser à chômer régulièrement le dimanche. Même en temps de paix ^ les ateliers n'étaient pas complètement fermés ce jour. La direction est cependant prête à donner satisfaction, dans la mesure du possible, aux désirs de Vot7^e Eminence. A la suite d'une dema?îde faite personnellement, les bons ouvriers pourront, en noynbre limité, obtenir l'autorisation d'assister à la Messe le dimanche, à la condition qu'ils emploient à cet effet les premières heures de la matinée. La direction doit toutefois s'assurer que la permission sera, en fait, utilisée pour assister à la Messe,

— aos —

En ce qui conco'nc les persOtnics dclotucs précentimment^ Oïiapris des ^nesurcs qui donneront également satisfaction à Votre Eminence. La disposition intérieuf^e 'n'est pas telle dans toutes les prisons que, pendant les services religieux, les communications entre prison7iiers soient l'endues tout à fait impossibles. Les prisonyiiers qui ne sont jyas soupçonnés de vouloir établir des communications avec les aidi^es détenus, auront l'autorisation d'assister à la Messe le dimanche. Chaque vend?'edi, les employés de la jwlice dresseront la liste de ces prisonniers et la transmettront à l'administration de la prison. Toutefois, les p7''évenus qui sont impliqués dayis des enquêtes de grande importance ne pourront jouir de cette autorisation. '

Je présente à Votre Emine^ice l'expression de ma considé7^ation distinguée et je suis

Son tout dévoué,

(s.) Lancken.

Le Cardinal, tout en remerciant le baron von der Lancken des minces concessions qu'il a obtenues, insiste de nouveau pour qu'il lui soit donné pleinement satisfaction. Il se plaint, par la même occasion, des mesures vexatoires dont il est l'objet de la part du Gouvernement Général :

Archevêché de Malines. Malines, le 19 juillet 1917.

A Monsieur le baron von der Lancken, Chef du Département politique, Gouvernement Général,

Bruxelles.

Monsieur le Baron,

Mon Vicaire Général a eu l'honneur de vous adresser déjà une réponse provisoire à la lettre que vous avez eu l'amabilité de m'écrire le 10 juin dernier, (I. 4203). Je reviens néanmoins sur le sujet dont traite votre correspon-

dance, parce que j'y attache un grand prix et que je ne désespère pas, grâce à votre obligeante entremise, d'obtenir satisfaction.

Vous voulez bien m'écrire qu'une amélioration a été apportée, au point de vue religieux, au régime des prisonniers. J'avoue ne pas saisir en quoi consiste précisément cette amélioration, mais je me réjouis qu'il y en ait une et je vous en remercie.

Quant à l'arsenal de Malines, vous écrivez. Monsieur le baron, que les travaux s'y poursuivaient, même le dimanche, dès avant la guerre. Je me vois obligé de vous dire que l'on vous a mal renseigné. C'est depuis l'occupation que les ouvriers sont privés de leur liberté religieuse.

Je vous suis vivement reconnaissant de leur avoir obtenu un dimanche libre sur quatre, mais il reste que les trois autres dimanches du mois, ils sont contraints au travail et que votre Gouvernement leur refuse la facilité d'entendre la Messe. Les Messes les plus matinales ont lieu à 6 1/2 h. (h. ail.); elles se prolongent, prédication y comprise, jusqu'à 7 1/4 h. Or, les règlements exigent que l'ouvrier soit à l'arsenal à 7 h. De nombreuses centaines d'ouvriers sont ainsi mis dans l'impossibilité d'obéir à leur conscience religieuse.

Votre Gouvernement se fait gloire d'imposer aux soldats de son armée l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Pourquoi refuser aux Belges ce que vous commandez aux Allemands ?

Vous invoquez l'urgence des travaux (wegen der Dringlichkeit der Arbeiten). En vérité, si, au lieu d'ouvrir les portes de l'arsenal à 7 h., vous les ouvriez à 9 h. (8 h. h. b.) les travaux seraient-ils gravement compromis ? N'est-il pas déjà assez dur pour nos pauvres ouvriers de devoir user leurs forces tous les jours de la semaine au service de leur ennemi ?

Je disais. Monsieur le baron, que les gens chargés de

vous renseigner vous trompent. L'incident dont j'ai reçu hier la confidence, n'en fournit-il pas une preuve nouvelle ? (1) Je n'ai exprimé à personne l'intention d'aller à Ste-Gudule le 21 de ce mois ; j'ai décidé, au contraire, depuis plusieurs semaines, de chanter le Te Deum dans ma cathédrale et j'ai communiqué au chapitre métropolitain mes décisions. L'auteur du rapport qui vous a ému a donc inventé de toutes pièces ce qu'il vous a écrit. Et c'est sur des rapports de cette qualité que le haut État-Major s'ébranle, menace, décide. ..I

N'obtiendrez-vous pas que ces procédés d'excitation prennent fin ?

Encore le 12 de ce mois, à l'issue du service du regretté M. Schollaert à Ste-Gudule, je suis allé déjeûner, dans la plus stricte intimité, chez un ami. Au moment où je reprenais place dans ma voiture, j'eus la surprise de voir un attroupement d'une vingtaine de personnes du petit peuple aux abords de la maison. C'est que deux sentinelles, l'arme au bras, guettaient ma sortie et surveillaient mes mouvements. Je les ai vus, de mes yeux, l'arme au bras, les deux sentinelles î

Est-ce assez plaisant ?

Mais si, un jour, la plaisanterie tourne au tragique, qui en sera rendu responsable ?

Agréez, Monsieur le baron, Tassurance de ma considération la plus distinguée.

(s.) D. J. Card. Mercier, Arc h. de Malines.

(i) Le Cardinal avait eu incidemment connaissance d'un rapport, adressé au Gouvernement Général, dans lequel il était dit qu'il comptait se rendre à l'église Ste-Gudule à Bruxelles, le 31 juillet, jour de la fête nationale.

XLli. — Attitude du Cardinal vis-à-vis de la séparation administrative.

Le Gouvernement allemand, voulant briser l'unité nationale belge, avait inscrit à son programme l'instauration, en Belgique, d'un régime de séparation administrative.

Dés novembre 1916, il avait commencé son œuVre de désagrégation, en dédoublant certains services du Ministère des Sciences et des Arts, et en créant deux catégories de fonctionnaires, chargés respectivement de la direction de l'enseignement dans la partie flamande et dans la partie wallonne du pays. Pour calmer les appréhensions des fonctionnaires en charge, l'Administration civile allemande leur avait fait savoir qu'il s'agissait uniquement d'une mesure d'ordre intérieur, qui n'avait rien de commun avec la séparation administrative.

Le 23 mars 1917, le Pouvoir occupant jeta le masque. Accomplissant la promesse faite par le Chancelier de l'Empire, quelques semaines auparavant, aux traîtres du Conseil des Flandres, qui étaient allés le trouver à Berlin, il fit publier un arrêté, aux termes duquel la Belgique était divisée en deux régions administratives, la première ayant son centre de direction à Bruxelles, la seconde à Namur.

A cette nouvelle, le patriotisme belge s'émut; des protestations nombreuses furent adressées par les notabilités du pays au Gouverneur Général.

Des sénateurs et députés, appartenant aux différents partis, se réunirent pour délibérer sur l'attitude qu'il y avait lieu de prendre ; tous furent d'avis qu'une résistance passive à l'arrêté du 23 mars s'imposait. Quelques-uns estimèrent que tous les fonctionnaires de l'Administration centrale devaient démissionner; d'autres allèrent même jusqu'à préconiser la démission de tous les fonctionnaires, même provinciaux, des magistrats, bourgmestres, professeurs, etc.; l'avis qui prévalut et auquel se rallia finalement l'unanimité des membres fut que, seuls, les fonctionnaires supérieurs de l'Administration centrale devraient démissionner et que les fonctionnaires de rari^ inférieur garderaient la liberté de démissionner ou de rester à leur poste.

Le Gouvernement belge, consulté, approuva, d'une façon explicite, cette solution modérée, engageant toutefois les fonctionnaires du Ministère des Finances à surseoir provisoirement à leur démission.

Le Pouvoir occupant ne tarda pas à prendre des mesures contre

les fonctionnaires récalcitrants. Sous prétexte que, en retirant la déclaration de loyauté, qu'ils avaient signée au début de l'occupation, et en refusant de continuer leurs services, ils opposaient « une résistance active contre la mise à exécution de prescriptions légales », il les fit déporter en Allemagne.

Le Cardinal protesta éncri^iquement auprès du baron von Falkenhauscn contre ces violations flagrantes du droit international et de la Convention de La Haye :

Archevêché de Malines. Malines, le 6 juin 1917.

A Son Excellence Monsieur le baron von Palkenhausen^

Gouverneur Général, Bruxelles.

Monsieur le Gouverneur Général,

Dès le début de l'occupation du sol belge par la force armée, les délégués du Pouvoir impérial comprirent qu'ils avaient à organiser l'administration de notre pays en conformité avec le droit international.

Aux diverses catégories de fonctionnaires qui relevaient de l'administration civile, le baron von Bissing, se réclamant de la Convention de La Haye, adressa une invitation dont la teneur, abstraction faite de variantes de forme, revenait pour tous à ceci :

« Consentez-vous à remplir, sous mon administration générale, les fonctions que vous occupiez au service du Gouvernement belge? Pas plus que mon prédécesseur, le baron von der Goltz, je ne vous demande d'abdiquer votre patriotisme ; je fais appel à votre concours dans l'intérêt général ; les finances belges, dont j'assume provisoirement la gestion, vous continueront votre traitement d'avant l'occupation, sous l'unique condition que vous vous engagiez par écrit à remplir loyalement vos fonctions et à ne rien entreprendre contre l'administration allemande dans les territoires belges occupés. »

Plusieurs employés de l'Etat vinrent, à cette occasion, soumettre à l'autorité religieuse une inquiétude de con-

science : Pouvaient-ils, sans forfaire au patriotisme et à la loyauté envers le Gouvernement légitime, seconder une administration étrangère ?

La question était grave ; elle était délicate.

À la première conférence de La Haye (1899), le délégué des Pays-Bas, M; Van Karnebeek, avait déclaré « repousser toute disposition qui paraîtrait donner directement ou indirectement aux fonctionnaires d'un pays envahi l'autorisation de se mettre au service du vainqueur ». Toutefois, l'assemblée se montra moins exclusive. Elle comprit que certains fonctionnaires accomplissent parfois mieux leur devoir, tout au moins moral, envers les populations, s'ils restent à leur poste en présence de l'envahisseur. Néanmoins, et à la Conférence de Bruxelles en 1874, et à la Conférence de La Haye en 1899, les représentants officiels de la codification du droit international mirent une particulière insistance à revendiquer pour le fonctionnaire, non seulement la liberté soit d'accepter soit de refuser de reprendre ses fonctions, lorsque, l'occupant l'y invite, mais encore la liberté de cesser ses fonctions après les avoir une première fois acceptées.

Je voudrais inviter Votre Excellence à se faire remettre sous les yeux l'article 4 de la Conférence de Bruxelles de 1874 et les protocoles de cette Conférence ; elle y retrouverait, à l'appui de la liberté des fonctionnaires, les déclarations explicites de M. Beernaert et du Baron Lambermont pour la Belgique ; de M. de Landsberge, pour la Hollande ; de M. Vedel, pour le Danemark ; du Colonel Staaf, pour la Suède et la Norwège. J'invoque le témoignage de nations neutres qui demeurent des arbitres incontestés du droit international.

Je voudrais inviter Votre Excellence à se faire remettre aussi sous les yeux le protocole de la Conférence de La Haye de 1899, et le rapport Rolin, commentaire authentique des articles votés par cette conférence. Votre Excellence y

— ini —

verrait, à nouveau, que l'assemblée dénie unanimement à l'occupant le droit « de contraindre directement ou indirec- » tement les « employés de tout ordre » de l'État occupé à » reprendre leurs fonctions ».

Puisque le Gouvernement Général de Bruxelles, à la fin de l'année 1914, plaçait son invitation aux administrations publiques belges sous le couvert de la Convention de La Haye, c'est d'après celle-ci que je formai ma conscience et qu'aux fonctionnaires inquiets je répondis :

« Le contrat de louage soumis à votre signature ne présente rien de compromettant, ni pour votre conscience morale et religieuse, ni pour votre dignité patriotique. Vous pouvez donc, sans forfaire ni à l'honneur ni au patriotisme, le souscrire. Vos services vont, en effet, à l'intérêt national. Le Gouvernement belge, s'il pouvait être consulté par vous, ratifierait, je n'en puis douter, votre acceptation. Le patriotisme, vous n'y manquez donc pas. Quant à l'engagement qui vous est demandé « de ne rien entreprendre contre l'Administration allemande dans les territoires occupés », il vous commande le respect et de l'ordre extérieur et des règlements nécessaires à son maintien. Ces règlements, nul de vous n'a l'intention de les violer. Que si, un jour, les conditions du contrat qui vous est soumis changeaient de caractère, il vous serait toujours loisible de le résilier. Le droit naturel et le droit international vous en donnent et vous en garantissent la faculté. »

L'hypothèse entrevue en décembre 1Q14 vient malheureusement de se réaliser.

Le décret de séparation administrative qui tend à bouleverser l'administration générale de notre pays et à briser noire unité nationale, place les fonctionnaires de l'État daps une situation que beaucoup d'entre eux jugent incompatible avec leur dignité et leur conscience.

Ils usent de leur droit en renonçant à leurs fonctions.

Et l'on ne frappe, ni de l'exil, ni de la prison, le légitime exercice d'un droit.

Le règlement annexé à la Convention de La Haye, du 18 octobre 1907, stipule, à l'article 43, que l'occupant doit « respecter, sauf empêchement absolu, les lois en vigueur » dans le pays ».

f Rien n'empêche le Pouvoir occupant de respecter

l'organisation séculaire de notre administration générale.

Les questions de politique intérieure de la Belgique ne regardent que les Belges, ne peuvent être résolues que par les Chambres belges, par le Gouvernement belge, par le Roi des Belges.

Votre Excellence doit avoir été mal éclairée sur les motifs de la retraite des fonctionnaires qui ont quitté leur administration. Lorsqu'Elle aura bien voulu contempler de plus haut la noble attitude de ces braves. Elle comprendra qu'au lieu de sévir contre eux. Elle doit, avec toutes les âmes bien nées, rendre hommage à leur discrétion et à leur désintéressement : à leur discrétion, parce qu'ils ont préféré se retrancher dans l'abstention, que de desservir, dans l'ombre, une administration à laquelle ils ne pouvaient plus loyalement collaborer ; à leur désintéressement, parce qu'ils ont immolé leurs intérêts propres et la sécurité de leur foyer familial sur l'autel de la patrie.

Excellence, veuillez en croire ceux qui connaissent le peuple belge et son histoire ; aucune violence n'aura raison de son patriotisme.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'expression de ma haute considération.

(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.

Le Gouverneur Général se borna à répondre qu'il ne voulait discuter avec le Cardinal que des questions d'ordre religieux :

Le Gouverneur Général Bruxelles, le iS juin 1917,

de Belgique.

A Son Eminence le Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines.

Votre Eminence, dans la lettre qiiElle m'a adressée le 6 courant, va jusqu'à me faire des reproches au sujet de certains actes de mon administration et entre, à ce 'propos, dans des considérations détaillées de droit international. J'ai l'honneur de Lui répondre que je refuse d'entamer avec Elle une discussion de ce genre. Votre Eminence one trouvera toujours prêt, comme le fut mon prédécesseur, à accueillir les demandes qui me seront faites par l'épiscopat en matière ecclésiastique et à en tenir compte, pour autant que les circonstances le permettent. Mais, par contre, je suis aussi décidé à exiger que les membres du clergé limitent strictement leur activité à l'accomplissement de leur ministère religieux.

Je présente à Votre Eminence l'expression de maconsidération distinguée.

(s.) von Falkenhausen,

Generaloberst.

Le Saint-Siège manifesta le désir, par l'intermédiaire du Nonce, d'être exactement renseigné sur l'attitude de l'Episcopat belge vis-à-vis de la séparation administrative imposée à la Belgique par le Pouvoir occupant. Le Cardinal répondit à ce désir et envoya à S. S. Benoît XV la lettre que voici (i) :

(i) Cette lettre fut lue par le Cardinal au cours d'une retraite préchée aux prêtres, au début du mois de septembre.

Elle fut recueillie par un des retraitants et publiée dans Cinquante mois d'occupation allemande, par L. Gille, A. Ooms et P. Delands- HEERE, Bruxelles, 1919, tome III, pp. 412-418.

Malines, le 5 août 1917.

Très Saint Père,

Je considère comme mon devoir de renseigner exactement Votre Sainteté sur l'attitude de l'Episcopat belge à l'égard des mesures qu'a décrétées le Pouvoir occupant en vue de réaliser ce qu'il appelle une « séparation administrative ».

En réalité, ce n'est pas à des mesures d'administration que nous avons affaire, mais à une tentative de dislocation nationale.

Nul n'en a jamais douté en Belgique ; nul n'en doutera plus, à l'étranger, après la publication du « Denkschrift » ou « Testament » de feu le baron von Bissing. Notre ancien Gouverneur Général y met à nu son espoir, qu'en flattant les aspirations naïves de quelques flamingants outrés à tendances scissionnistes, la politique allemande parviendra, d'une part, à les détacher de cœur et, peut-être, de fait, de la fraction wallonne du pays, et, d'autre part, saura les empêcher de se soustraire à l'hégémonie de l'Empire. Les Belges ont compris qu'ils devaient s'opposer, par tous les moyens légaux en leur pouvoir, à cette politique anti-nationale. La presque unanimité des flamands, aussi bien que des wallons, citoyens de tous les partis, Belges de la Belgique occupée et ceux de la Belgique libre, se sont rangés autour de leur Roi et de leur Gouvernement.

L'Episcopat belge a tenu à n'être pas le dernier à faire son devoir. Et, pour ma part, non seulement dans les conversations pi-ivées, mais, une première fois, dans une réunion des doyens du diocèse ; une seconde fois, dans une réunion des directeurs des collèges épiscopaux ; une troisième fois, dans une réunion des directeurs et dès directrices de nos écoles normales, j'ai nettement déclaré ce que nous dicte, en l'occurrence, notre devoir patriotique'et, du même coup, notre conscience chrétienne.

Le patriotisme que, dans une Pastorale bien antérieure à la guerre — elle date de l'Epiphanie 1910 — j'appelais, à la suite de saint Thomas d'Aquin, la « piété patriotique », lie les consciences et, dès lors, y manquer en matière grave, est commettre une faute grave.

M'inspirant de ce principe, j'ai déclaré à MM. les doyens, que ceux-là seraient traîtres à la patrie, qui seconderaient les tentatives de rupture de notre unité nationale ; et aux directeurs des séminaires et des collèges épiscopaux j'ai ajouté que je défends aux séminaristes et à nos jeunes étudiants de prendre part à des réunions tendancieuses où, sous le couvert de ce que l'on appelle une propagande « activiste », on attaque insolemment le Roi, l'Autorité civile et l'Autorité religieuse.

Tandis que nous dictions à notre clergé ces directions générales, le Pouvoir occupant multipliait ses efforts scissionnaires pour arriver à ses fins. Il avait, d'abord, procédé à pas lents et sans bruit. Dès novembre 1916, il avait dédoublé quelques services du Ministère des Sciences et des Arts, afin d'y introduire une dualité de fonctionnaires, classés en deux catégories : wallons et flamands; mais pour apaiser la conscience des intéressés, le référendaire allemand leur avait formellement déclaré qu'il ne s'agissait que d'une mesure d'ordre intérieur, spéciale aux services de l'enseignement, et nullement d'un commencement de séparation administrative du pays. Dans la ville et dans l'arrondissement de Bruxelles, et dans les grandes villes des provinces flamandes, de nombreuses familles, > d'origine wallonne ou d'habitudes françaises, donnent une éducation, en partie française, à leurs enfants. Diverses mesures furent édictées pour interdire cette éducation bilingue. Enfin, le, 23 mars 1917, le Gouvernement Général rompit en visière et décréta la scission de l'administration belge en deux sections, l'une flamande, l'autre française, et créa un siège central à part pour chacune de ces deux sections.

Ces mesures sont contraires à l'article 43 de la Convention de La Haye du 18 octobre 1907 et violent nos libertés constitutionnelles en matière de langues. Jusqu'à présent, les fonctions de l'administration centrale étaient remplies par des délégués du pouvoir légitime, sous le contrôle du pouvoir occupant. Désormais, il n'y aura plus d'autorités centrales ayant une origine nationale. L'occupant usurpe sur les droits de la nation, et le sent si bien qu'il a essayé de donner le change en suscitant l'odieuse et grotesque comédie du « Conseil de Flandre », afin de faire croire au public étranger, que son organisation dualiste est ratifiée par une partie de la nation.

Les employés des ministères, conscients de leur devoir de loyauté envers le gouvernement belge, étaient, en très grand nombre, disposés à résigner leurs fonctions, plutôt que de prêter leur concours à une politique de déchirement national. Quelques personnalités, cependant, prévoyant les représailles de l'occupant, plus soucieuses de protéger les intérêts privés des familles des fonctionnaires ou certains avantages de parti, que de sauvegarder l'intérêt majeur de l'unité de la nation, eussent voulu conseiller à tous les employés de subir les caprices de l'occupant, « afin d'éviter un plus grand mal ». Les deux avis furent soumis au gouvernement du Havre, qui répondit en substance ceci : les fonctionnaires supérieurs devraient démissionner; les employés subalternes peuvent rester en fonction.

Aussitôt, les directeurs généraux et les secrétaires généraux de

tous les ministères se rendirent au vœu du Gouvernement belge et furent, comme l'on s'y attendait, emmenés captifs en Allemagne.

L'occupant croyait enrayer l'exode des employés ; il le déchaîna ; tous, à de rarissimes exceptions près, risquèrent leur situation de famille et leur liberté, avec une fierté et un désintéressement que nul ne se défendra d'admirer.

Surgit alors, de par. la logique des événements, une question nouvelle : la nouvelle direction dualiste, faUait-il traiter avec elle, l'écouter ou lui opposer une résistance passive ?

Encore une fois, les avis furent partagés; quelques-uns estimaient qu'il fallait rompre avec elle et, plutôt que de sembler la reconnaître, fermer les collèges, les écoles normales, les écoles primaires. La plupart, et j'étais de ceux-là, refusèrent d'aller ainsi d'emblée, aux extrêmes. Le Gouvernement belge avait lui-même donné l'exemple de la modération, en ne demandant pas à tous ses employés les mêmes sacrifices. Le devoir commandait une protestation contre la « séparation administrative », mais la vie pratique est faite d'accrocs inévitables à la logique théorique. En conséquence, nous décidâmes de laisser ouvertes nos écoles primaires libres, afin de ne pas livrer nos enfants au vagabondage, mais nous prîmes le parti d'organiser une protestation sur le terrain des écoles normales de renseignement primaire et dans nos collèges.

Il y a, en Belgique, des écoles normales libres, des écoles normales officielles, communales et provinciales, et des écoles normales de l'Etat. Il y a, en outre, un jury central d'Etat, devant lequel peuvent se présenter les récipiendaires qui n'ont pas suivi des cours réguliers d'écoles normales.

Dans les écoles normales qui ne soat pas de l'Etat, un délégué de l'Etat assiste, de droit, aux examens de sortie, et les diplômes reçoivent de l'estampille de l'Etat leur sanction définitive.

Or, nous décidâmes, après avoir entendu les directeurs et directrices intéressés, que les examens de sortie auraient lieu, comme toujours, 'à la fin de l'année scolaire, mais en privé, c'est-à-dire que l'on n'inviterait pas les fonctionnaires allemands à venir y assister et que les diplômes ne seraient pas soumis à leur signature.

Ainsi dit, ainsi fait, tranquillement, sans bruit, mais avec générosité. Nous prévoyions le retrait des subsides qu'alloue l'Etat aux écoles normales, le retrait des bourses d'études destinées aux élèves des années subséquentes. Que deviendraient ces établissements ? Que diraient les élèves privés d'un diplôme muni d'un caractère légal ? Que diraient leurs parents ? Toutes ces questions furent regardées en face par les membres de la réunion que nous avions convoquée; elles

furent icsolus paisiblement dans le sens de la dignité patriotique et avec la confiance qu'inspire la devise : Fais ton devoir, Dieu fera le reste.

Une directrice d'école normale de la Campine flamande déclara avoir besoin, chaque année, de quinze mille francs pour payer ses institutrices laïques; toutes ses élèves appartiennent à des familles de la petite bourgeoisie flamande ; nous étions momentanément sûrs que le gouvernement belge, à son tour, légaliserait les diplômes de nos jurys privés et rembourserait les subsides que les Allemands auraient refusés', mais, enfin, nous n'avions pas de certitude ; la directrice en question, une demoiselle laïque, se contenta de dire : « La Providence pourvoira ». De fait, elle pourvoira, elle a déjà pourvu. En effet, M. Poullet, notre Ministre des Sciences et des Arts, nous écrit pour féliciter les directions d'enseignement de leur attitude courageuse, promettant que les diplômes délivrés seraient validés dès son retour et que le déficit financier serait comblé. Les parents n'ont pasprotesté et les élèves, à deux ou trois exceptions près, ont applaudi.

Aussitôt cette décision prise, j'en informai les autorités officielles responsables de la direction des écoles normales communales et provinciales et, sans hésiter, elles se rallièrent à notre manière de voir et adoptèrent la même ligne de conduite que nous. Dans les écoles normales de l'Etat, personne ne pouvait empêcher les Allemands de constituer des jurys à leur gré; les 'jurys furenf constitués ; mais là, ce sont les élèves qui refusèrent de se présenter.

Restait la ressource du jury central ; chaque élève de nos établissements privés avait le droit de s'y présenter. En établissant un jury, à caractère officiel, dans nos maisons, nous eussions concouru activement à la réalisation du plan allemand ; en permettant à nos élèves de se présenter au jury central, nous n'assumions aucune responsabilité directe; il fut donc entendu que les parents jugeraient s'il leur convenait d'adresser ou de ne pas adresser leurs enfants à ce jury ; quant à nous, nous nous abstenions. Le jury central aussi fut un fiasco.

Enfin, les certificats d'humanités complètes, délivrés par les chefa des collèges et des athénées, doivent être homologués par la directiom centrale du Ministère de l'Instruction publique. Il fut décidé que ces certificats ne seraient pas, comme de coutume, envoyés globalement au ministère ; chaque élève intéressé pouvait réclamer son certificat ■et le soumettre à l'estampille officielle; de fait, aucun certificat n'a été demandé ni envoyé à la direction centrale allemande.

On comprend qu'après un pareil succès, les organisateurs de la «séparation administrative » soient déconcertés, morfondus, dépités. Mais ils n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes si, après trois années de

gouvernement tyrannique, ils n'ont pas encore appris à deviner, au moins, la psychologie du peuple belge. Après tout, notre devoir n'est pas de leur rendre la Belgique annexable.

Je sais bien que tous les neutres ne sont pas de notre avis. Il nous eût été si commode de protester verbalement, « pour sauver les principes >, puis, de courber l'échiné, «pour s'épargner des ennuis». On a tenu le même langage lors de l'invasion inique et brutale de notre sol par une puissance militaire devant laquelle nous devions fatalement succomber. La Belgique a opté pour le sacrifice. C'est son honneur devant Dieu et devant l'histoire. En face des dernières perfidies administratives, elle pouvait se laisser endormir et envoyer, plus tard, une protestation académique aux autorités de l'Empire. Majs cette politique n'est pas dans le tempérament de notre peuple. Le Belge n'aime pas ce qui sent la convention. Aux paroles il préfère un acte, mais -sait le vouloir mesuré.

De fait, l'attitude de la nation, dans cette question de « séparation administrative » — la plus grave, me disait un diplomate, que les, Allemands aient soulevée depuis qu'ils nous oppriment sous prétexte de nous gouverner — l'attitude de la nation a été admirable de mesure, c'est-à-dire d'énergie réfléchie. Il faut à nos gouvernants de passage ime rare outrecuidance pour oser appeler insurrectionnelle une conduite aussi sobre dans sa résistance que fière dans son insoumission.

La vérité est que l'occupant fait l'impossible pour nous pousser à bout. Et il est stupéfait de ne pas y réussir. Nous ne plions ni sous la séduction ni sous la violeqce, mais nous n'avons pas encore une seule fois, depuis trois ans, essayé une tentative de résistance ouverte. C'est cette dignité dans la possession de soi, que des militaristes prussiens ne comprennent pas.

Tandis qu'ils osent se plaindre de notre manque de respect pour leurs ordonnances bureaucratiques, il continuent, dans la région des étapes, leurs déportations et, contrairement à leurs promesses dix fois renouvelées aux plus hautes autorités, ils enrayent le rapatriement; voilà neuf mois, — depuis le ii novembre 1916 — que des milliers de citoyens belges inoffensifs, réduits à l'inaction par la désorganisation calculée de notre industrie souffrent, dans l'exil, la faim, l'angoisse, l'épuisement ; à force de tarir leurs forces physiques, on finit par leur arracher un acquiescement des lèvres ou de la main à un travail forcé que leur cœur réprouve, et alors, travestissant ce geste contraint en un acte voulu, on les porte au nombre des travailleurs libres que l'on n'est plus obligé de rendre à leurs foyers. Est-ce assez odieux ? Mais, de grâce, que personne ne croie plus à leur sincérité, quand ils annoncent, sous certaines conditions de douceur moutonnière et de

silence approbateur de la Belgique occupée, la fin finale de la déportation.

Tout le monde comprend que les espions au service d'une puissance militaire ennemie soient punis de mort et nous ne songeons pas à blâmer les Allemands de s'opposer au véritable espionnage. Mais, quand des gens simples, naïfs, comptent les trains qui passent par la gare de leur village et envoient, au bout de la semaine, leur total à un camarade qui est naïvement supposé en rapport avec l'armée anglaise ; quand ils sont surpris à faire étalage de leur prouesse, avec la conviction qu'ils ontsauvé la patrie; n'cst-il pas crimmel de les condamner par bandes de huit, de douze, de dix-huit, sous l'inculpation d'espionnage ? Et quand sur quinze prévenus de cette catégorie, on ( n gracie trois, ou que sur vingt on en gracie deux, en les envoyant, bien entendu, aux travaux forcés à perpétuité, est-ce de clémence qu'il faut parler ou de cruauté ?

Je termine, Très Saint Père, ce long exposé. Mais il fallait être complet, sous peine de prêter à l'équivoque.

J'ai négligé de dire, plus haut, que les évoques belges sont unanimes à réprouver la « séparation administrative » et « l'activisme ». Les sentiments de tous à cet égard me sont connus et je les certifie unanimes.

Dans les mesures d'exécution pratique, il est d'ordinaire très difficile, sinon impossible, de nous concerter. LcvS questions surgissent inopinément, réclament une solution immédiate, et les voyages sont très laborieux et très lents, les communications épistolaires fermées impossibles. Avec les évêques de Bruges, de Gand, de Tournai, les communications sout coupées. Je ne puis plus être en relations qu'avec «les collègues de Namur et de Liège. Dès que le problème des jurys d'écoles normales.se posa, j'envoyai un messager exposer ma manière de voir à ces deux collègues ; celui de Namur s'y rallia aussitôt ; celui de Liège hésita, pour des raisons locales, principalement. A Liège, ca effet, les libéraux ne voulaient que d'une solution radicale, retentissante, ou d'une soumission au décret. Et l'évêque de Liège craignait, à juste titre, que des instituteurs ou institutrices sortis d'écoles normales irréligieuses ne vinssent occuper les vides laissés dans les écoles libres par l'absence de diplômés sortis de nos écoles normales. A Gand, les examens étaient déjà commencés au moment où la question fat soulevée dans les provinces de Brabant et d'Anvers; mais Monseigneur l'évêque me fit exprimer plus tard son très vif regret de n'avoir pas connu plus tôt la ligne de conduite que nous' adoptions. L'évêque de Tournai m'informa spontanément de son adhésion. A Bruges, j'ignore ce qui s'est passé ; mais comme on y est

constamment sous les bombes, j'imagine que les études et les examens préoccupent peu les esprits. J'ajoute que, môme à Liège, Monseigneur l'évêque doit avoir laissé beaucoup de liberté aux écoles normales, car plusieurs, à ce que j'a'i ouï dire, n'ont pas tenu de session légale d'examens. ,

Au nom de notre patrie souffrante, au nom de l'épiscopat belge et au mien, je remercie respectueusement Sa Sainteté de Sa paternelle sollicitude pour nous ; je La remercie « de la toute spéciale Bénédiction Apostolique qu'Elle a daigné m'accorder ainsi qu'au cher peuple belge », par l'entremise de l'Èminentissime Cardinal Gasparri ; je La prie de 1^ renouveler en esprit, cette Bénédiction dont nous sommes toujours plus avides à mesure que notre croix devient plus lourde, et je dépose à Ses pieds l'hommage de ma très profonde vénération et de mon ardente piété filiale.

De Votre Sainteté

le très humble et très obéissant serviteur,

(S.) D. J. Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines,

XLIII. — Arrestation de Monsieur le chanoine Vrancken, secrétaire particulier du Cardinal.

Archevêché de Malines. Malines, le 3 juin 1917.

A Monsieur le baron von der Lancken, Chef du Département politique. Gouvernement Général,

Bruxelles.

Monsieur le baron,

À mon retour à Malines, hier soir, j'ai eu la joie de retrouver Monsieur l'abbé Àllaer en liberté. Je sais la part que vous avez prise à sa libération et je m'empresse de vous en remercier. Par contre, j'ai éprouvé un chagrin très vif en apprenant que mon secrétaire particulier, Monsieur le chanoine Paul Vrancken, avait dû comparaître mercredi devant le tribunal d'Anvers et que l'auditeur militaire avait requis contre lui une année de détention.

Vous connaissez, sans doute, le grief articulé contre Monsieur Vrancken. Dans un sermon prêché à Malines, le jour de la Pentecôte, il a cité le trait héroïque, que tout le monde connaît, de ces 23 jeunes gens qui, à l'appel du vicaire de Saint Léger et avec lui, ont offert leurs vies pour sauver celles de 24 pères de famille pris comme otages en août 1Q14, et condamnés par l'autorité militaire allemande à être fusillés.

De nombreuses personnes présentes au sermon attestent que l'orateur n'a pas eu une seule parole blessante ni pour l'armée allemande ni pour le Pouvoir occupant. Je l'ai vu, ce matin, dans sa cellule. Il est la loyauté personnifiée et il m'affirme n'avoir eu aucune intention agressive. Sa mise en prévention l'a stupéfié.

Il est trop vaillant dans la souffrance pour désirer un recours en grâce, et, malgré l'affection paternelle que je lui porte, je m'abstiens d'en adresser un au Gouvernement Général.

Mais je ne puis me défendre, Monsieur le baron, de vous rendre attentif à la considération que voici : Le trait du Vicaire de Saint Léger et des 23 jeunes gens de son patronage est d'une telle beauté morale, qu'il appartient, dès aujourd'hui, à l'histoire universelle. Il est inscrit pour toujours dans les annales de l'humanité.

Songez donc à la flétrissure qui s'attacherait à tout jamais à votre peuple, si les historiens étaient contraints d'ajouter que, pour s'être incliné avec une admiration religieuse devant ces jeunes héros, un prêtre catholique a eu à subir l'emprisonnement et l'exil.

Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute considération.

Malgré l'intervention de Son Éminence, Monsieur le chanoine Vrancken fut condamné et déporté en Allemagne, où on le retint jusqu'à la fin des hostilités.

XLIV. — Le Cardinal accuse le Pouvoir occupant de méconnaître l'Autorité religieuse. 11 insiste encore pour obtenir l'autorisation d'envoyer des prêtres belges dans les camps de prisonniers en Allemagne.

Archevêché de Malines. Malines, le 19 juillet 1917.

A Son Excellence Monsieur le baron von Falkenhausen

Gouverneur Général, Bruxelles.

Monsieur le Gouverneur Général,

Dans sa lettre du 13 juin dernier (1), Votre Excellence veut bien m'écrire qu'Elle est disposée à aller au-devant des desiderata, dont l'Épiscopat Lui fera part au sujet des affaires de l'Église.

Elle insiste, d'autre part, sur la délimitation des deux sphères d'attributions de l'Autorité religieuse et de l'Autorité politique.

Je me déclare d'accord avec Votre Excellence, sous cette réserve toutefois, que les questions d'ordre moral ne sont pas étrangères à la juridiction épiscopale et ne peuvent, dès lors, échapper à ma sollicitude. C'est de ce point de vue moral que j'ai apprécié certaines mesures du Pouvoir occupant, et certaines attitudes de fonctionnaires belges à son égard.

Le Pouvoir occupant, au contraire, a méconnu, dans une circonstance récente, l'Autorité religieuse du diocèse et je prie Votre Excellence de vouloir me rendre justice.

Une religieuse. Allemande d'origine. Sœur Céline, du

(i) Voir p.

couvent des Petites Servantes de Marie Immaculée, rue Boduognat, 19,^ à Bruxelles, a adressé aux Autorités allemandes une pîainte relative à sa Supérieure et à ses consœurs. La plainte portait sur des difficultés d'ordre intérieur et devait, par conséquent, être renvoyée à notre tribunal.

Mon administration avait fait preuve d'une condescendance extrême à l'égard de l'administration allemande, d'une bienveillance particulière à l'égard de Sœur Céline, en plaçant celle-ci, sur la demande de Monsieur le baron von der Lancken (1), dans le couvent des Ursulines de Haecht, où la Supérieure est Allemande.

Nonobstant ces procédés conciliants de notre part, le tribunal allemand a cité à sa barr^ :

la Supérieure du Couvent des Petites Servantes de Marie Immaculée, et l'a condamnée à 2 ans et 9 mois de prison ;

la Sœur Saint Pierre, et l'a condamnée à 2 mois et 15 jours de prison;

la Sœur Saint Paul, et l'a condamnée à 18 mois de prison.

Tandis que la Sœur Céline avait été reçue par charité, sans dot, dans sa communauté, l'Autorité allemande a contraint la Supérieure du couvent de la rue Boduognat à payer à la Supérieure allemande de Haecht, pour la pension de Sœur Céline, la somme de 2.000 marks.

Je prie Monsieur le Gouverneur Général d'annuler ce jugement et de déférer le cas de la Sœur Céline au tribunal ecclésiastique du diocèse de Malines.

Puisqu'il appartenait à l'Autorité ecclésiastique, si elle le jugeait opportun, de déplacer la Sœur Céline, je prie Monsieur le Gouverneur Général de faire restitution des

(i) Le baron von der Lancken avait écrit une lettre à Mgr Le- ^^raive, évêciue auxiliaire, pour lui demander de transférer la Sœur Céline du couvent de la rue Boduognat au couvent des Ursulines de Haecht.

2.000 marks à la Supérieure des Petites Servantes de Marie Immaculée, et de laisser à l'Autorité ecclésiastique le soin de régler les conditions auxquelles la Sœur Céline sera placée en pension, à Haecht ou ailleurs.

Je suis obligé d'ajouter, Monsieur le Gouverneur Général, que, si je n'obtenais pas satisfaction, je devrais, à mon vif regret, déférer le conflit au Souverain Pontife ; car, j'ai le devoir de faire respecter le droit canonique.

J'appelle l'attention de Votre Excellence sur un autre ordre de faits.

Déjà sous le gouvernement de votre prédécesseur, j'eus le chagrin de voir deux prêtres, M. Van Roy et M. Van Bergen, se révolter contre mon autorité. Sans en avoir sollicité la permission de leurs supérieurs ecclésiastiques, ils désertèrent leur poste, se présentèrent dans les bureaux de votre administration et en obtinrent la faculté de passer en Allemagne.

Des articles de journaux nous ont appris qu'ils sont entrés en relation avec un groupe d'ennemis de l'unité de la patrie belge, qui ont eu un passeport pour Gôttingen.

Ces deux prêtres dévoyés, frappés de suspense par leur évêque, exercent à Gôttingen le ministère, contrairement au droit canonique, sous la protection abusive des Autorités allemandes.

Je demande instamment que cet abus prenne fin (1).

J'ai tenté toutes les démarches possibles auprès de votre prédécesseur; le Souverain Pontife a' daigné en faire itérativement à Berlin, afin que des prêtres belges — en communion avec leur êvêque — ou, tout au moins, des prêtres hollandais, soient autorisés à aller offrir leur ministère à nos compatriotes.

Tous ces efforts se sont butés contre un refus obstiné des Autorités allemandes. Seuls, des prêtres, en rupture avec

(Il Ces deux prêtres ont, depuis lors, reconnu leur erreur et manifesté au Cardinal leurs plus vifs regrets d'avoir enfreint ses ordres.

leur évêque, jouissent donc en Allemagne des faveurs de l'Empire.

Dans l'intérêt de la discipline ecclésiastique, d'une part, et de nos compatriotes prisonniers en Allemagne, d'autre part, je demande à Votre Excellence de vouloir faire rentrer MM. Van Roy et Van Bergen en Belgique, et de vouloir autoriser les évéques belges à envoyer à leurs compatriotes, prisonniers militaires ou civils en Allemagne, des prêtres qui parlent nos deux langues nationales et qui aient gardé la confiance de leurs supérieurs.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma haute considération.

(s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.

Le Gouverneur Général Bruxelles, le 26 Juillet 1917. de Belgique.

J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Eminence de Son honorée lettre du 19 courant, qui m'est parvenue le 20. (L'original porte par erreur J^a date du 19 juin.) J'y constate avec plaisir que Votre Eminence, dans Ses rapports avec le Pouvoir occupant, veut se borner à traiter de questions purement religieuses. Plus loin, Votre Eminence me rappelle que, dans 7na lettre dit 'lS.jiiin,j'ai dit que, e?i ce qui concerne les choses ecclésiastiques, je prendrais toujours en considération les demandes qui me seraient adressées. Se basant sur cette déclaration, Elle me prie de retirer certaines ordonnances par lesquelles mes subordonnés se seraient rendus coupables dHngérence injustifiée dans les affaires intérieures de l'Eglise.

A cela. Je me permets de répondre :

P) Aucune autorité allemande n'a « contraint » la Supé?'ieurc des Petites Servantes de Marie Immaculée à payer iiOOO marks de pension pour le placement de la Steur Céline chez les Ursulines de Haecht. Si une ordonnance semblable aoait été portée, je m'empresserais de la retirer. Mais Votre Eminence a été faussement renseignée. Je ne puis pas considérer comme une question religieuse le fait que trois sœurs f^rmçaises ont été jnmies pour avoir possédé et propagé des jnihlications non censurées ainsi que pour avoir offensé des Allemands. Les délits contre le droit commun commis par- des ecclésiastiques sont, partout, jugés par les tribunaux o/ 'dinaires.

2") En ce qui concerne le cas des deux prêtres Van lioy et Van Bergen qui exercent leur ministère dans les campjs (Je prisonniers en Allemagne, Votre Eminence est ent/'ée à ce sujet en négociations avec les autorités ecclésiastiques allemandes. Je me suis abstenu complètement de ^n'immiscer dans cette discussion canonique. J'accepterai sans contradiction] pour autant, que je puisse y être intéressé, les décisions qui seront prises.

A^cette occasion. Votre. Eminence a manifesté de noiœeau le désir de voir accorder aux évoques belges l'autorisation d'envoyer des prêtres belges dans les campjs de prisonniers en Allemagne. Jesuisprêt, comme l'a fait mon prédécesseur , à entreprendre des démarches dans ce sens. Mais la décision en cette matière appartient au Ministère de la Guerre à Berlin, auquel est confiée la haute surceillance des ca77îps de prisonniers .

Je présente à Votre Eminence l'expression de ma, co n s idéra lion disting uée .

(s.) von Falke^ihausen,

Generaloberst .

Archevêché de Malines. Malines, l®'' août 1917.

MoNsiEUR LE Gouverneur Général,

Votre Excellence, dans son honorée lettre I. 5653, du 26 juillet 1Q17, veut bien me renouveler l'expression de sa volonté de ne point tolérer des abus de pouvoir qui empiéteraient sur les prérogatives de l'Autorité religieuse, et, selon l'interprétation qu'Elle donne aux faits sur lesquels j'avais attiré son attention, le Pouvoir occupant n'aurait à se reprocher, en effet, aucune ingérence abusive.

Cette interprétation exige une mise au point.

I. Selon Votre Excellence, la Supérieure des Petites Servantes de Marie Immaculée n'aurait pas été contrainte (gezwungen) de payer pour Sœur Céline une pension de 2000 Mks à la Supérieure des Ursulines de Haecht.

J'en conclus qu'au jugement de Votre Excellence, comme dans la réalité, la réglementation de la pension d'une religieuse, qui passe d'un couvent dans un autre, est affaire de ménage intérieur, ressortissant exclusivement à l'administration des communautés religieuses. J'en conclus ultérieurement que l'Autorité diocésaine a toute liberté de fixer, comme elle l'entend, le taux de la pension à payer pour la Sœur Céline à la Supérieure de Haecht.

Si je traduisais mal la pensée de Votre Excellence, j'espère qu'Elle voudrait bien m'en prévenir.

II. Il va sans dire que la justice allemande ne pouvait citer à son tribunal des religieuses et les condamner, sans chercher à justifier son intervention. Elle allègue des prohibés et des conversations particulières blessantes pour les Allemands. A ce compte, il n'y a pas une famille belge qui ne fût sous la menace de la prison.

Le fait contre lequel je dois maintenir ma protestation est fort simple : Une religieuse allemande, au lieu <^e déférer ses plaintes, si elle en a à faire valoir, au sujet de mesquines contestations intimes, à l'Autorité diocésaine.

s'adresse, pour tracasser sa Supérieure et ses consœurS;, à une Autorité incompétente. Celle-ci, au lieu de renvoyer la plaignante à ses Supérieurs ecclésiastiques, intervient, juge, condamne. Je maintiens que c'est abus d'autorité auquel aucun prétexte n'ôtera son caractère que, pour ne pas blesser Votre Excellence, je m'abstiens de qualifier.

III. A propos de l'envoi aux prisonniers belges de prêtres parlant nos deux langues nationales, je demande à V^otre Excellence de m'obtenir un mot définitif, un simple mot, un oui ou non.

Voilà trois ans que je plaide les intérêts de conscience de ces malheureux, condamnés à se confesser à un prêtre qui, fût-il un saint, leur rappelle le souvenir d'un ennemi. Le Souverain Pontife a daigné prendre mes requêtes sous son auguste protection. Or, à chaque effort tenté par nous, les représentants de l'Empire répondent invariablement, qu'ils vont entreprendre des démarches, Schritte ... unternehmen. En attendant, nous piétinons sur place.

Je supplie l'Autorité compétente de nous déclarer, enfin, si elle consent à ce que nous envoyions des prêtres belges, en communion avec leur évêque, au secours de nos compatriotes.

Dans l'affirmative, elle attestera son respect de la liberté religieuse, nous lui en serons reconnaissants et nous nous empresserons de porter secours à nos frères abandonnés.

Mais, dans la négative, je demanderais à Votre Excellence de ne plus permettre que des journaux flamingants censurés ; que des individus malhonnêtes, couverts de la protection allemande à Gôttingen et ici, aient toute liberté de me calomnier en affirmant, que si les Flamands prisonniers en Allemagne sont privés de confesseurs et de prédicateurs flamands, c'est qu'il y a à Malines un archevêque hostile à la langue et indifférent aux intérêts religieux du peupla flamand.

J'ai des raisons de croire qu'une lettre, traitant

d'affaires ecclésiastiques confidentielles, adressée à rAumônier en chef de l'armée allemande à Berlin/ ne lui est pas parvenue. Votre Excellence veut-Elle me permettre de Lui en adresser une copie sous pli cacheté et Se charger de la faire arriver sûrement au destinataire ? Je lui en saurais infiniment gré.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma haute considération.

(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines.

Département politique Bruxelles, le 17 août i917.

près le Gouverneur Général de Belgique.

A Son Eminence le Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines.

Monsieur le Gouverneur Général, après avoir jrris connaissance de la lettre de Votre Eminence du P'' courant, a déclaré qu'il n'avait pas l'intention d'y répondre lui-Tnême. Je viens de rentrer à Bruxelles; à mon retour. Son Excellence a attiré mon attention sur la nécessité de bien préciser certains points à Votre Eminence, ce que je m' empresse de faire :

I. — Au sujet de la pension de la Sœur Céline, Monsieur le Gouverneur Général, dans sa lettre du 26 juillet, a déjà déclaré à Votre Eminence qu'aucune autorité allemande n'a forcé la Supérieure des Petites Servantes de Marie Immacidée à Bruxelles à payer 2000 marks au Couvent des Ursulines pour la p)ension delà Sœur Céline. D'après de nouvelles informations que nous avons pyHses, il n'y a rien à changer à cette déclaration.

II' — Dans cette même lettre du 26 juillet. Monsieur

le Gouverneur Général a déjà fait remarquer que le jrrocès Instruit cont^'e les S'eui's de la Congrégation des Petites Servantes de Marie Im77iaculée, ne pouvait être aucunemefit considéré comme un empiétement du Pouvoir civil sur le Pouvoir religieux. Les Sœurs ont été condamnées pour avoir enfreint les arrêtés allemands, à savoir : une Sœur pour avoir détenu et propagé dts publications non censurées et pour avoir offensé des Allemands, une autre pour avoir offensé des Allemands, une troisième pour avoir détenu et propagé des jjublications non censurées, pour avoir offensé des Allemands et pour ne p)as avoir de carte d'identité.

Ce sont là des délits qui relèvent des tribunaux civils et pas du tout des autorités ecclésiastiques -partout, les délits de droit commun commis par des ecclésiastiques sont jugés par les tribunaux o^^dinaires .

III, — Pour ce qui concerne l'envoi de prêtres belges dans les camps de prisonniers en Allemagne, il va de soi que l'on ne peut admettre que des prêtres dont on peut être certain qu'ils n'exerceront pas sur les prisonniers une action antiallemande. Le choix de ces ' prêtres ne peut par conséquent être laissé uniquement aux évêques belges, il doit être fait d'accord avec les autorités allemandes compjétentes . Si on ne peut pas arriver à un accord, le service religieux des prisonniers belges doit être confié exclusivement à des prêtres allemands. Cela n'aurait rien d'extraordinaire, car ni en France, ni en Angleterre, le service religieux des prisonniers allemands n'est confié à des prêtres envoyés par des évêques allemands.

D'ailleurs, le service religieux des prisonniers belges en Allemagne n'a jamais été négligé jusqu'ici ; il a toujours été exercé d'une manière satisfaisante.

IV. — Vot7^e Bininence c?^oit qu'une lettre adressée par elle au « Feldprobst » catholique de l'armée prus-

tienne, le D'' Jojjpen, de Berlin, n'est pas parvenue à destination ; il faut cejjendant savoir que, comme suite à une lettre de Votre Eminenœ, le « l'eldprobst » a fait un rapport détaillé au Gouverneur Général au sujet de deux prêtres flamands. Il est à présumer qu'il s'agit bien de la lettre visée par Voire Eminence et qui, par conséquent, serait bien arrivée à destination.

Il est impossible à Monsieur le Gouverneur Général d'expédier à leur adresse les lettres sous pli cacheté que lui a transmises Votre Eminence.

Je présente à votre Eminence l'expy^ession de m§L considération très distinguée.

(s.) Lancken.

-^LV. — Le Gouverneur Général menace de saisir les cloches des églises.

Le l)ruit s'était répandu en Belgique occupée que l'autonté militaire allait saisir les cloches des églises. vSans attendre la publication officielle d'une ordonnance décrétant cette mesure, Son Émincnce, d'accord avec Leurs Grandeurs, les Évêques de Namur et de Liège, fit part de ses appréhensions au Gouverneur Général et protesta davance contre l'acte sacrilège que constituerait l'enlèvement des cloches :

Archevêché de Malines. Malines, le 9 septembre 1917.

A son Excellence Monsieur le baron von Falkenhausen, Gouverneur Général, Bruxelles,

Excellence,

Depuis peu de temps, une rumeur se répand dans le peuple, causant partout une très vive et très pénible émotion : il serait question, dit-on, d'enlever les cloches des églises.

Notre premier mouvement fut de ne faire aucun état de cette rumeur : elle apparaissait, en, effet, d'autant moins fondée, qu'en diverses occasions, nous avons reçu de l'Autorité allemande la solennelle assurance que, pendant l'occupation, les droits de l'Église seront respectés. Mais certains faits récents nous inquiètent : notamment, la saisie des cloches dans l'étape n° I, en France occupée; l'enlèvement des cloches civiles, qui a commencé dans certaines régions de la Belgique : enfin, une cloche servant au culte vient d'être enlevée brusquement, sans que les Autorités locales aient été averties ou prévenues, à MagOster-lez- Laroche. Ce dernier acte, résultat, sans doute d'une erreur, a été aussitôt signalé, par l'Autorité diocésaine de Namur,

à Monsieur le Gouverneur militaire du Luxembourg, comme formellement contraire à l'arrêté du 13 décembre 191 6r d'après lequel « sont exempts de la saisie et de la livraison » les objets appartenant aux églises ou se trouvant dans les » églises et autres édifices ou locaux, servant à des fins » ecclésiastiques. »

Ces faits, Excellence, ne nous enlèvent pas la confiance, mais il nous inspirent des appréhensions et expliqueront aux yeux de Votre Excellence la lettre collective que nous lui adressons aujourd'hui, pour revendiquer la protection des droits de l'Église et des biens du culte, protection à laquelle nous donne droit l'art. 46 de la Convention de La Haye.

Nous craignons que la prolongation de la guerre ne mette quelque jour en péril les graves intérêts de la religion " et de l'art chrétien dont nous sommes les gardiens.

Nous espérons que l'Autorité allemande en Belgique entendra notre appel. Nous la conjurons d'intervenir auprès du commandement supérieur de l'armée, si le besoin s'en fait un jour sentir.

Il est superfiu de redire à Votre Excellence que l'Episcopat belge a le devoir de maintenir intact le patrimoine de l'Église et de faire opposition à tout acte, à toute tentative qui y seraient contraires. La liturgie catholique ne considère pas seulement les cloches comme des objets du culte, elle les a rangées dans la catégorie des « vases sacrés : » elles ont été consacrées au culte divin par l'onction de l'Évêque et par les prières de l'Église. Elles doivent garder leur destination exclusivement religieuse, ne servir qu'à louer Dieu, et à convoquer les fidèles à la prière. Elles ne peuvent être aliénées sans le consentement des Autorités ecclésiastiques. Leur enlèvement, leur utilisation à des fins profanes seraient considérés par nos populations chrétiennes comme un acte de profanation sacrilège.

Combien serait douloureuse aussi pour les fidèles la pensée que le métal qui orne les clochers et provient.

généralement, de leurs libéralités, pourrait être converti en canons, en munitions au service d'une armée ennemie et serait destiné à porter la mort dans les rangs de leurs compatriotes, de leurs propres enfants.

Nous serons heureux de recevoir de Votre Excellence une parole qui calme nos inquiétudes, et nous permette d'apaiser notre peuple déjà si éprouvé.

Nous prions Votre Excellence d'agréer l'assurance de notre haute considération.

Th. Louis Heylen, Evêque de Namur, m. h. rutten, évê.que de liège.

Le Gouverneur Général répondit d'une manière évasive :

Le Gouverneur Général Bruxelles, le 29 septembre 1917.

de Belg:ique.

A Son Eminence le Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines.

Votre Eminence, de concert avec Leurs Grandeurs les évêques de Namur et de Liège, m'a adressé, le 10 courant, une enquête, dans laquelle elle manifeste des craintes que les cloches des églises de Belgique ne soient saisies. L'épiscopat y envisage le cas oîi les nécessités m,ilitaires conduiraient à l'exécution de semblables mesures.

Je puis répondre que, jusqu'ici, il n'y a aucune raison de prendre position vis-à-vis de la demande contenue dans cette requête.

Je présente à Votre Emiiience l'expy^ession de ma considéraiion très distinguée.

(s.) von Falkenhausen,

Gêner aloberst.

Le Cardinal accusa réception de la lettre du Gouverneur Général en ces termes :

Archevêché de Malines. Malines, le 4 octobre 1917.

A Son Excellence Monsieur le baron von Falkenhausen,

Gouverneur Général^ Bruxelles.

Monsieur le Gouverneur Général,

J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Excellence de sa lettre I. 7226, en date du 29 septembre 1917, et relative à la conservation des cloches consacrées au culte catholique et je La remercie, au nom de mes collègues, les évêques de Namur et de Liège, et au mien, d'avoir bien voulu apaiser nos inquiétudes à ce sujet.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'expression de mes sentiments de haute considération.

{s.) D. J. Gard. Mercier, Arch, de Malines.

Les événements allaient bientôt démontrer que les craintes de la population belge au sujet de l'enlèvement des cloches des églises n'étaient pas vaines. Au début de février 1918, le baron von Falkenhausen fit savoir au Cardinal qu'il allait ordonner l'inventaire de toutes les cloches en bronze et de tous les tuyaux d'orgue en zinc se trouvant en Belgique. C'était le prélude de la saisie définitive :

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