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Donc, sur les 450 matelas de ces pauvres vieillards infirmes de l'hospice de la rue Haute, Son Excellence Monsieur le Gouverneur Général donne ordre d'en enlever 400 et vous vous faites son interprète pour me signifier que 50 matelas, à l'usage des 50 plus misérables, doivent suffire î Ce langage me stupéfie. Monsieur le baron; je m'avoue impuissant à le discuter.
Depuis des mois, votre personnel envahit, tantôt dans un canton, tantôt dans un autre, les hospices, les hôpitaux, les orphelinats et met sur la paille — ou sur un mélange de je ne sais quoi auquel, en tous cas, les intéressés préfèrent la paille, — les vieillards, les malades, parfois des mourants, les enfants orphelins. Ces faits dépassent tellement les limites de ce qui, chez nous, Belges, était le vraisemblable, que nous les regardions, consternés, ne pouvant y croire, même quand ils s'étalaient sous nos yeux.
L'odieux de ces forfaits multipliés nous a tous désarmés. Mais lorsque me vint l'appel suppliant des Petites Sœurs des Pauvres, en faveur de leurs vieillards de la rue Haute de Bruxelles, je m'étais figuré, bien à tort, je le vois, que la désolation de ces saintes filles et le sort de leurs protégés pourraient encore évoquer la pitié.
Oh î l'horrible déformation des consciences opérée par le militarisme î
Vous trouvez aussi, Monsieur le baron, qu'il doit être possible à nos prisonniers débilités par les privations et par les angoisses de plusieurs mois de détention, de rester à jeun jusqu'à 9 heures et au-delà, pour communier le dimanche.
Il y a généralement des prêtres parmi les détenus : ils s'offriraient de grand cœur à dire une autre Messe à une heure plus matinale.
On se demande en quoi cette permission que je sollicitais pour eux pourrait nuire à la discipline de la prison de la Kommandantur. Et vous la refusez î
Encore une fois, je me tais. Vous me coupez la parole.
Vous me dites incidemment, que les besoins religieux des prisonniers ne sont pas bien grands.
Plusieurs détenus m'ont déclaré, à leur sortie de prison, qu'ils ont beaucoup souffert d'un manque de secours religieux.
Mais tous ne sont pas des héros.
Pour vaincre la répugnance naturelle qu'éprouvent certains patriotes à se confesser à un prêtre qui leur rappelle une nation ennemie ; pour rester à jeun jusqu'à une heure tardive, quand l'organisme est épuisé, il faut un effort de vertu qui dépasse les forces moyennes. C'est tout juste pour ce motif que, depuis quatre ans, j'adresse mes supplications à toutes les juridictions du Pouvoir allemand, pour obtenir qu'en Allemagne et ici. Ton facilite aux détenus militaires et civils l'accès des Sacrements.
Malgré les plus belles protestations publiques de respect pour les intérêts religieux des prisonniers catholiques, on m'a opposé jusqu'aujourd'hui un refus obstiné.
Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute considération.
(s.) D. J. Càrd. Mercier, Arch. de Màlines.
L. — Protestation des évêques belges contre le projet du Gouvernement impérial d'introduire l'exercice du culte protestant dans certaines églises catholiques.
Archevêché de Malines Malines, le 8 juillet 191^.
A Son Excellence Monsieur le baron von Falkenhausen, Gouverneur Général, Bruxelles.
Excellence,
Nous apprenons que le Gouvernement Général impérial en Belgique a conçu le projet d'introduire, dans certaines de nos églises catholiques, l'exercice du culte protestant. Vivement émus à l'annonce de ce danger, nous considérons comme un devoir de notre charge épiscopale, de nous opposer, sans retard, d'une voix unanime, et avec toute l'énergie dont nous sommes capables, à la mesure qui nous menace et à déclarer qu'elle est attentatoire aux droits sacrés de l'Eglise et offensante pour les convictions religieuses de nos ouailles.
Par la consécration ou la bénédiction solennelle, dont ils furent l'objet, nos temples sont affectés, d'une manière perpétuelle, au service exclusif du culte catholique. Leur donner arbitrairement une autre destination, c'est, aux yeux de l'Eglise, une profanation injurieuse, parfois sacrilège, à tel point qu'en certains cas prévus par le Droit, les églises ainsi profanées doivent être réconciliées par un rit expiatoire avant d'être rendues au culte catholique.
Condamné par la théologie, le régime de la simultanéité a été et demeure proscrit par de nombreux décrets des Congrégations Romaines. L'ensemble et la concordance de
ces décisions sont tels, qu'ils constituent un point de droit acquis. Dans les contrées où la simultanéité est pratiquée, elle n'est que tolérée par Rome. Le Saint-Siège déclare expressément qu'elle ne peut être introduite ailleurs. L'enseignement des Facultés catholiques des universités allemandes est identique à celui que nous venons de rappeler. Dans son art. 14, la Constitution belge garantit la liberté des cultes et celle de leur exercice public. Oserait-on soutenir que la mesure, que l'on songe à nous infliger, n'entrave pas la liberté du culte catholique ?
La Constitution de La Haye dit expressément, dans son art. 46, que « les convictions religieuses et l'exercice des cultes doivent être respectés ».
Ce serait froisser dans leurs sentiments les plus intimes nos populations fidèles, que d'étaler sous leurs yeux, dans leurs sanctuaires, un culte en opposition avec le leur, et c'est spécialement sur ce danger de scandale que s'appuyent les Congrégations Romaines pour édicter leurs prohibitions. Les populations belges en général, tant dans les villes que dans les campagnes, sont attachées de toute leur âme, par leurs traditions historiques, à la religion catholique romaine. Réunir sous leurs yeux, dans le même temple, les cultes dissidents et le culte catholique, ce serait infliger à leur conscience un outrage qui la blesserait profondément ; ce serait heurter douloureusement leurs âmes religieuses, pour lesquelles cette promiscuité restera toujours une profanation injustifiée et condamnable. Ajoutons que la mesure projetée accentuerait encore le mécontentement sourd, mais très vivace, qu'entretiennent dans la nation belge les souffrances physiques et morales, qui pèsent de plus en plus lourdement sur elle depuis quatre ans.
Le Gouvernement Général ne peut même pas prétexter l'absence de locaux profanes, où puisse convenablement s'exercer le culte évangélique. Nous nous engageons à désigner dans chacune des régions où le Pouvoir occupant
a réclamera, une salle, où le service religieux pourra se faire irréprochablement.
Quoiqu'il advienne, nous ne pousserons pas à la résistance violente, notre dignité l'interdit; mais nous protestons et nous continuerons à protester contre la violation du droit de l'Église, du droit constitutionnel belge, du droit international. Jamais nous ne donnerons notre acquiescement volontaire au régime de la simultanéité ; s'il s'établit, il s'établira malgré nous.
Plaise à Dieu que le Gouvernement impérial, mieux éclairé sur la portée et les conséquences désastreuses de l'acte qu'il médite, renonce à le mettre en exécution, et épargne à la nation belge, au clergé et aux fidèles, ce nouveau malheur.
Nous prions Votre Excellence d'agréer l'expression de notre considération la plus distinguée.
(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines. T. L. Heylen, Evêque de Namur.
M. H. Rutten, Évêque de Liège.
P. S. Il nous est impossible de soumettre le texte de ce document à S. G. Mgr l'Évêque de Tournai, mais nous sommes en mesure d'assurer qu'il partage nos sentiments et s'associe à nos protestations.
LI. — La libération des prisonniers politiques et des déportés.
Sous la pression énergique des troupes alliées, l'armée allemande battait en retraite. L'offensive victorieuse des Flandres, déclanchée le 28 septembre 1918, avait déjà rendu à la liberté une notable partie de la Belgique occupée. Le Gouvernement Général allemand de Belgique savait que ses jours étaient comptés.
Le jeudi 17 octobre, à 3 heures de l'après-midi, le baron von der Lancken, se rendit à l'archevêché et, au nom du Gouverneur Général et du Gouvernement de Berlin, remit au Cardinal la déclaration suivante, rédigée en français :
Vous incarnez pour nous la Belgique occupée, dont vous êtes le pasteur vénéré et écouté. Aussi est-ce à vous que Monsieur le Gouverneur Général et mon Gouvernement m'ont chargé de venir annoncer que, lorsque nous évacuerons votre sol, nous allons vous rend^^e spontanément et de plein gré les Belges prisonniers politiques et déportés. Ils vont être libres de rentrer dans leurs foyers, en partie déjà <dès lundi prochain 21 courant. Cette déclaration devant réjouir votre cœur, je suis heureux de venir vous la faire, d'autant plus que je n'ai pu vivre quatre années au milieu des Belges sans les estimer et sans apprécier leur patriotisme à sa juste valeur.
Le lendemain, le Cardinal adressa au baron von der Lancken la lettre suivante :
Archevêché de Malines. Malines, le 18 octobre 1918.
A Monsieur le baron von der Lancken,
Chef du Département politique. Gouvernement Général,
Bruxelles.
Monsieur le baron.
L'annonce que vous avez eu l'obligeance de m'apporter hier, au nom de Monsieur le Gouverneur Général et au nom du Gouvernement allemand, de la prochaine libé-» ration de nos prisonniers politiques et de nos déportés, m'a beaucoup réjoui, et je vous en remercie vivement.
Dimanche prochain, dans toutes les paroisses du diocèse, votre message sera communiqué au public ; il y produira une impression de soulagement et avivera les espérances ; et lorsque, dans le courant de la semaine, les familles verront les absents rentrer au foyer, elles sentiront naître en elles de généreux désirs d'apaisement et de pardon.
J'ai l'honneur de joindre à ma lettre un exemplaire de la communication faite à mes diocésains.
Je suis sûr de répondre au vœu de nos populations en vous priant de vouloir dire, en leur nom autant qu'au mien, aux Autorités qui vous ont délégué auprès de nous, combien nous apprécions les dispositions bienveillantes dont témoigne l'initiative de votre Gouvernement, et avec quelle ardeur nous souhaitons la réalisation générale des mesures que vous nous faites espérer.
Agréez, Monsieur le baron, l'assurance de ma haute considération.
(s.) D. J. Gard. Mercier, Arch. de Malines.
A cette lettre était jointe la communication du Cardinal à ses diocésains, qui fut lue dans toutes les églises le dimanche 20 octobre :
Malines, 17 octobre 1918.