‹ La correspondance de s.e. le cardinal Mercier avec le gouvernement général allemand pendant l'occupation, 1914-1918Chapitre 28 sur 36 · II. — Appel à la prière · texte numérisé non relu

II. — Appel à la prière

Nos BIENS CHERS FrÈRES,

Le premier combat entre le bien et le mal eut pour théâtre les cieux.

Avant de produire la pléiade des mondes qui circulent dans l'espace, le Dieu souverain avait créé des esprits, en de telles multitudes, qu'ils dépassent de beaucoup, selon l'enseignement plausible de S. Thomas d'Aquin, le total, pourtant inimaginable, des créatures matérielles.

Ces substances angéliques, Dieu les a rangées en ordres distincts, d'après les fonctions qui leur sont providentiellement dévolues et d'après la perfection divine qu'elles ont plus spécialement mission de refléter ; l'harmonie de chacun de ces ordres, leur allégresse devant le trône de la Majesté divine, les ont fait dénommer « chœurs angéliques » ; saint Paul en énumère neuf, groupés en trois catégories plus vastes, appelées hiérarchies, lesquelles forment ellesmêmes une organisation d'ensemble que l'on appelle, tantôt, le chœur des anges, tantôt, pour une raison que nous indiquerons tout à l'heure, la milice céleste.

Ainsi, notre globe terrestre et d'autres planètes forment avec le soleil, autour duquel elles gravitent, un système solaire ; les étoiles du firmament sont autant de soleils groupés en constellations, lesquelles, à leur tour, sont enveloppées dans l'organisation immense d'un monde sidéral régi par les lois de la gravitation universelle.

Les astres sont irrésistiblement assujettis à leur orbite, mais aux créatures intelligentes, aux anges et anx hommes, le Maître souverain se plaît à demander des hommages librement consentis.

Nos vertus sont, pour une part, notre œuvre, et ce nous sera, au ciel, un surcroît d'honneur de jouir d'une félicité que nous aurons nous-mêmes conquise. De même, la sainteté des purs esprits est le fruit d'une épreuve morale qu'ils ont eu à subir.

Les théologiens estiment généralement que leur épreuve eut pour objet l'annonce du grand Mystère du Christ et l'ordre qui leur, fut intimé de s'incliner devant un Dieu-Homme, pour l'adorer. Le voilà^ dit l'apôtre saint Paul, le grand Mystère religieux, « c'est Dieu » manifesté au monde dans une chair mortelle,... présenté ainsi au

» regard des anges, prêché aux nations, conquérant la foi du genre » humain, triomphant aujourd'hui dans la gloire » (i).

Et lorsque, dans sa Lettre aux Hébreux, il nous représente le Père éternel introduisant dans le monde son Fils unique, il nous dit que tous les anges ont l'ordre de l'adorer. « Et cum iterum introducit » primogenitum in orbem terrae, dicit : Et adorent eum omnes angeli » Dei » (2).

A l'origine des temps, comme au temple de Jérusalem, comme au jour suprême du jugement final, le Verbe de Dieu fait homme est le symbole de la contradiction ; Il est, pour les uns, une occasion de ruine ; pour beaucoup d'autres, un principe de vie nouvelle ; pour tous, un étendard de combat, et, pour sa propre Mère, un glaive déchirant ; il plaît ainsi à Dieu de mettre au jour ce qu'il y a de plus profond dans les cœurs. « Ecce positiis est hic in ruinant, et in resurrec- » tionem miiltoriim in Israël : et in signum ciii contradicetiir ; et tuam » ipsius animam periransibit gladius, ut revelentur ex multis cordibus .» cogitationes » (3),

Les Anges l'ont donc aperçu, dans le lointain de leurs pensées, ce divin Jésus : son Humanité elle-même était comme réduite à néant; il était « plus semblable à un ver de terre qu'à un homme; » la foule l'abreuvait d'opprobres, le repoussait comme un être abject;; » les passants lui jetaient un regard de dédain, ricanaient, murmu- » raient une parole de blasphème et hochaient la tête en se disant les ■» uns aux autres : Il a mis sa confiance dans le Seigneur, que. le » Seigneur le sauve !... Mais le Seigneur restait sourd à la prière du » suppliant. Une meute sauvage l'aboyait, des ennemis perfides » l'assiégeaient, ils lui perforèrent les mains et les pieds, ils mirent » à nu, un à un, tous ses os.... Cependant, c'est ce rebut du genre » humain qu'une grande Église, large comme le monde, durable » comme les siècles, acclamera, à la table duquel les riches et les » pauvres s'assoiront » (4), « que Dieu exaltera au dessus de tous, » auquel il donnera un nom plus glorieux que tout autre nom, car » il faut qu'au nom de Jésus tout genou ploie au ciel, sur terre, dans » les enfers, il faut que toute langue confesse que Notre Seigneur » Jésus-Christ est la gloire de Dieu le Père » {5).

(i) « Et manifeste magnum est pietatis sacramentum, quod manifestatum est in carne,..,, apparuit angelis, praedicatum est gentibiis, creditum est in mundo, assu7nptum est in gloria ». I Tim. III, 16.

(2)Hebr. 1,6.

(3) Luc. II, 34, 35.

(4) Ps. XXI, passim.

(5) Philip. II, 9-11.

Il y eut des esprits qui refusèrent à notre Christ Jésus l'hommage de leurs adorations; leur orgueil, sans doute, leur suggérait qu'abaisser un pur esprit devant un Dieu-Homme, saluer donc au dessus de soi, sur le trône de Dieu, un homme, s'incliner devant une femme qu'une Eglise acclamerait la Reine des Anges, c'eût été abdiquer. Leur chef, Lucifer, arbore le signal de la révolte, tandis que celui qui, désormais, s'appellera le Prince de la milice céleste, saint Michel, serrant autour de lui les légions fidèles leur crie : « Dieu est le » Maître, Il n'a point d'égal ». Quis ut Deus ?

La vérité triomphe, le droit de Dieu l'emporte, Satan et les esprits mauvais qu'il a gagnés à sa cause sont expulsés du ciel et l'on entend, dit l'Apocalypse, retentir dans l'éternité ce chant des vainqueurs : «Maintenant le salut est arrivé, et la puissance, et le » règne de notre Dieu, et l'autorité de son Christ ; car l'accusateur

> de nos frères a été précipité dans l'abîme... le sang de l'Agneau » l'a vaincu. » « Et aiidivi vocem magnam in cœlo dtcentem : Nunc facta » est salus, et virtus, et regnum Dei nostri, et potestas Christi ejus : quia y> projectus est accusator fratrum nostrorum... Et ipsi vicerunt eum » pi'opter sanguinem Agni » (i).

Le drame de Lucifer et de saint Michel se renouvelle sans cesse dans le cours' des siècles, mes Frères. Dans nos âmes et dans la société, à chaque époque de l'histoire, l'armée du mal et l'armée du bien sont en lutte; l'erreur et la vérité, l'injustice et le droit, le crime et l'innocence se disputent le triomphe final, jusqu'au jour o\x les deux cités, celle de l'amour et celle de la haine de Dieu, seront définitivement constituées par la sentence dernière du Juge suprême : « Venez, dira-t-il aux uns qu'il aura rangés à sa droite, » vous êtes les bénis de mon Père, prenez possession du royaume » qui, depuis l'origine du monde, est préparé pour vous. » « Venite, » benedicti Patris mei, possidete paratum vobis regnum a constitutione » mundi », « Allez, dira-t-il, au contraire, aux autres qu'il aura » placés à sa gauche, éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu » éternel que ma justice alluma pour le diable et pour les m.auvais » anges. » « Discedite a me maledicti in ignem œternum, qui paratus est

> diabolo et angelis ejus » (2),

Dans cette lutte capitale, la seule dont l'importance soit pour tous absolue, décisive, nous ayons pour auxiliaires les anges du ciel. Chaque âme a son ange gardien : chaque paroisse, chat^ue diocèse a son ange protecteur. La capitale de notre pays a le

(i) Apoc. XII, lo-ii.

(2) Matth. XXV, 34 ; 41.

privilège de se trouver spécialement placée sous le patronage duvengeur insigne du droit, saint Michel, et sa protection rayonne sur la patrie entière.

Nous ne pouvons, en ces heures sinistres que nous vivons, ne point nous ressouvenir, avec piété, de ce glorieux patronage.

Déjà, depuis des années, à la demande du Pape Léon XIII, vous vous êtes habitués à prononcer ensemble, après la Messe, cette invocation : « Et vous, prince de la milice céleste, nous vous en » supplions, repoussez en enfer Satan et les autres esprits mauvais » qui se répandent dans le monde à la perte des âmes. » Peut-être la routine a-t-elle fait, ça et là, de cette prière, qui devrait être attentive et nettement articulée par tous, une formule verbale plus ou moins confuse; vous tiendrez à la prononcer, désormais, en l'alternant avec le prêtre, lentement et distinctement, pour la défense du droit de la patrie belge. Ce sera un premier hommage au grand Archange.

En voici un second : Le 29 de ce mois de septembre, l'Église célèbre la fête de saint Michel ; deux jours après, commence le mois d'octobre, dont le Pape Léon XIII a fait le mois du Saint Rosaire ; enfin, le premier jour d'octobre coïncide, cette année, avec le premier vendredi du mois, jour de grande dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Mes Frères, nos épreuves se prolongent ; ne cédez pas, je vous prie, à la lassitude ; ne cessons pas de prier et de faire le bien ; le semeur doit attendre la moisson ; à son heure, elle viendra et ne nous échappera pas. « Boniim facientes non deficiamiis ; tempore enim suo » metamus non déficientes » (i).

Depuis un an, il y a dans notre cher diocèse, une efflorescense magnifique de vie religieuse. Les communions, déjà fort accrues sous l'impulsion du Pape Pie X, se sont multipliées encore ; dans plusieurs paroisses et, chose digne de remarque, dans celles surtout qui ont le plus souffert, elles ont quasi doublé. Que cet élan se p,énéralise ! Qu'il se soutienne !

Ne laissez pas fléchir vos courages, « nefatigemini, animis vesiris » déficientes » (2).

Il y a un an, vous trembliez, nous tremblions pour notre indépendance ; l'assaillant avait pour lui la force, le nombre, les plans savamment concertés ; humainement parlant, nous pouvions tout craindre, et il me souvient que, le^8 septembre 1914, du haut du sanctuaire de N. D. de la Garde, à Marseille, où trois cardinaux français et nousmême, venions de consacrer nos patries sœurs à la maternelle protec-

(i) Gai. VI, 9.

(2) Hebr. XII, 3.

tion de la Très Sainte Vierge Marie, nous portions nos regards, non ■sans mélancolie, vers les plaines du nord et, avec le psalmiste, nous nous disions : Ils ont leur matériel de guerre et leur cavalerie, mais nous, forts de notre droit, nous invoquerons avec foi le Seigneur notre Dieu. « Hi in curribus, et ht in eqiiis : nos autem in namine Domini nostri » invucabimiis » (i). Et c'est^ si je ne me trompe, mes bien chers Frères, de ce même jour, le 8 septembre 1914, fête de la Nativité de la Sainte Vierge, que date le premier bulletin de victoire de la glorieuse, mais mystérieuse encore bataille de la Marne, point terminus de l'invasion, point de départ de la retraite, que nous supplions le Sacré-Cœur de Jésus, Notre Dame du Rosaire et de la Médiation, l'Archange S. Michel de hâter et de compléter.

Il faut donc, mes Frères, que, dans l'intervalle du 29 septembre au Vendredi i octobre ou au Dimanche 3 octobre, tous nos chers diocésains fassent, une fois au moins, la sainte communion.

Ce sera un beau spectacle de confiance chrétienne et d'endurance patriotique.

Messieurs les Curés réserveront un jour, le jeudi, par exemple, à une communion générale des petits enfants. Il me semble entendre Notre divin Sauveur renouveler aux mères de famille et aux pasteurs des âmes l'appel qui est consigné dans son saint Evangile : « Laissez > s'approcher de moi vos petits enfants, ne les en empêchez pas : le » royaume de Dieu leur est ouvert (2).

Parents chrétiens, prêtez aussi l'oreille, je vous prie, à cet autre avertissement de notre divin Maître : « Si quelqu'un scandalisait un de >. ces petits, il vaudrait mieux pour lui qu'on suspendît à son cou une » meule de moulin, et qu'on le jetât au fond de la mer » (3): n'habituez donc pas, je vous en conjure, ces angéliques petits enfants à l'immodestie ; ayez pour vos fillettes, ayez pour vos jeunes filles le respect qu'ont ^)0ur elles « leurs anges, qui, pour être commis à leur garde, » n'en ont pas moins le regard toujours fixé dans la contemplation de » mon Père céleste » (4).

Les âmes ferventes ne voudront pas se contenter d'une communion unique pendant notre prochain triduum. : la grandeur, les épreuves, les espérances de notre patrie et de nos alliés évoqueront tour à tour leurs actions de grâces, leur compassion, leur foi chrétienne ; elles béniront le Sacré Cœur, elles invoqueront le Cœur douloureux et

(I) Ps. XIX, 8.

1 2) Marc. X, 14.

(3) Matthieu. XVIII, 6.

(4) Matth. XVIII, 10.

immaculé de Marie, elles abriteront nos combattants sous le bouclier de saint Michel. Par leur exemple et par leur zèle, elles attireront au banc de communion, et, tous les soirs du mois du Rosaire, au salut du Très Saint Sacrement, les hésitants, les tièdes, ceux qui retardent l'heure de notre délivrance.

Puissent, mes Frères, ces quelques lignes contribuer à réveiller en vous le culte des saints Anges et vous habituer à pratiquer avec eux un commerce plus soutenu, plus respectueux, plus confiant. Notre Ange gardien est chargé par Dieu de nous suivre et de veiller sur nous dans toutes nos voies. Vous ne le voyez pas, vous ne le touchez pas, dit saint Bernard, mais seriez-vous donc enlisés dans la matière, au point de ne croire qu'au témoignage de vos yeux et de vos mains ? Ayez foi à la parole de Dieu et faites l'expérience de la protection des saints Anges. « Ils sont fidèles, dit encore saint Bernard, ils sont prudents, ils » sont puissants : qu'est-ce qui pourrait nous faire trembler? Acceptons » leur direction, attachons-nous à eux, et tenons-nous ainsi sous la « protection du Dieu du ciel.

» Chaque fois qu'une tentation grave vous assaille, qu'une épreuve » violente vous menace, invoquez celui qui, dans toutes les péripéties » heureuses ou malheureuses de la vie, est votre gardien, votre guide, » votre aide : appelez-le à vous et dites au bon Dieu : Seigneur, ne nous » laissez point périr, sauvez-nous. Domine^ salva nos, perimus » (i)r

La présente Lettre sera lue en chaire dans les églises paroissiales et les chapelles publiques du diocèse, le Dimanche 26 septembre à toutes les Messes.

(i) S. Bernard, in psalmum Qiii habitat.

m. — A notre retour de Rome.

Mes bien chers Frères,

Vous dire la joie que j'éprouve à me retrouver au milieu de vous -me serait impossible. Le malheur nous a rapprochés. Pareils aux premiers chrétiens qui, sous la menace continuelle du danger, n'avaient, au dire des Livres Saints, qu'un cœur et qu'une âme, — « Credentium erat cor umim et anima una » (i), — les Belges se sont serrés autour de leurs Pasteurs; leurs Pasteurs ont senti grandir et s'élargir en eux-mêmes les responsabilités et la flamme de la paternité ; et voici qu'aujourd'hui, en Belgique occupée comme sur les terres étrangères, les fils de notre sol obéissent à un même élan, et nous demandent, plus instamment que jamais, d'être auprès du bon Dieu leurs interprètes, de leur dire ce que la divine Providence réclame d'eux et leur fait espérer. « Le Pontife, dit l'apôtre » saint Paul, est un homme dont la mission est de traiter avec Dieu, » des intérêts de l'humanité, » « Pontifex, ex hojnimbus assumptus, » pro hominibus constituitiir in iis, quae sunt ad Deum » (2).

Je n'ignore pas combien vous avez prié pour nous, et avec quelle piété, durant notre voyage. Vos supplications ont été exaucées. Mon premier acte, à mon retour de Rome, fut d'entrer dans notre chère cathédrale, pour y dire au Seigneur un fervent Te Deum, et à notre bonne Mère, — « Cause de notre joie », « Causa nostrae lœtitiae », aussi bien que « Vierge dans la douleur et en larmes », « dolorosa et lacrymabilis Virgo Maria », — un acte d'ardente reconnaissance. Le Seigneur, en effet, a béni notre voyage au-delà de ce que nous osions espérer.

11 y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me comprendrez. La situation anormale que nous avons à subir nous interdit de vous exposer, à cœur ouvert, tout juste ce qu'il y a en notre âme, de meilleur et de plus intime pour vous ; ce qui, venant de plus haut et vous touchant de plus près, est à moi mon plus ferme soutien et serait pour vous, si je pouvais parler, votre plus puissant réconfort : m'ais vous ne douterez pas de ma parole, vous

(i) Act. Ap. IV, 32.

(2) Hebr. V, i.

me croirez lorsque je vous assure que mon voyage a été particulièrement béni, et que je vous reviens heureux, très heureux.

Le Saint-Père a été d'une bonté touchante. Dès mon arrivée. Il a daigné m'accueillir dans ses bras, m'a invité à aller le revoir le plus souvent possible, m'a permis de tout lui dire, de tout lui confier, de penser tout haut devant lui. Durant les longues heures que j'ai eu la consolation de passer en son auguste présence, Il m'a paternellement consolé, éclairé, encouragé; Il comprend et partage le souci que nous avons de nos libertés religieuses et du patriotisme ; sa pensée profonde, que je recueillais avidement pour vous. Il a bien voulu la résumer dans une dédicace que, de sa main auguste, Il a écrite au bas de son portrait, et que je vous retrace en toute simplicité : « A notre vénéré Frère le Cardinal Mercier, Archevêque de » Malines, Nous accordons de grand cœur la bénédiction Apostolique, en » l'assurant que Nous somynes toujours avec lui et que Nous prenons part » à ses douleurs et à ses angoisses, puisque sa cause est aussi notre » cause ».

Un jour, le cœur plein de reconnaissance, j'allai dire au Souverain Pontife qu'il ne pouvait jamais douter de l'indéfectible piété filiale du peuple belge, et que nous avions conçu le désir de lui en donner prochainement un nouveau témoignage. Très Saint Père, lui dis-je, le premier dimanche du mois de mai, nous voudrions demander à nos fidèles, dans le pays entier, une communion générale aux intentions de Votre Sainteté.

Et moi, répondit aussitôt le Saint-Père, mon intention, c'est la Belgique !

Encouragé par cet accueil, j'écrivis aux Cardinaux de Paris, de Londres, d'Armagh en Irlande, de l'Italie, et j'ai la confiance que, de tous les pays alliés, montera vers le ciel, le premier dimanche de mai, une même prière eucharistique ; présentée à Dieu, par les mains augustes du Chef de la catholicité, cette prière hâtera le relèvement glorieux de notre chère Belgique. Le Saint-Père accorde pour ce jour-là à tous les curés, dans le pays entier, la faculté de donner à leurs paroissiens la bénédiction papale, avec une indulgence plénière applicable aux âmes des soldats tombés au champ d'honneur.

Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations qui, sur tout le parcours de notre voyage, à l'aller et au retour, en Suisse et en Italie, saluèrent le nom Belge.

Supposé même, mes bien chers Frères, que l'issue finale du duel gigantesque engagé, en ce moment, en Europe et en Asie-mineure, fût encore incertaine, un fait acquis à la civilisation et à l'histoire, c'est le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et

votre GoLiverneincnt. vous avez consenti à la patrie un sacrifice immense. Par respect pour notre parole d'honneur ; pour affirmer que, dans vos consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié vos biens, vos foyers, vos fils, vos époux, et, après dix-huit mois de contrainte, vous demeurez, comme le premier jour, fiers de votre geste ; l'héroïsme vous paraît si naturel, qu'il ne vous vient pas à la pensée d'en tirer gloire pour vous-mêmes ; mais si vous aviez pu, comme nous, franchir nos frontières et contempler à distance la patrie belge; si vous aviez entendu le peuple, « l'homme dans la rue > ainsi que s'expriment les Anglais, je veUx dire, l'ouvrier manuel, le petit employé, la femme de la classe qui peine ; si vous aviez recueilli les témoignages, vivants ou écrits, de ceux qui représentent, avec autorité, les grandes forces sociales, la politique, la presse, la science, l'art, la diplomatie, la religion : vous auriez mieux pris conscience de la magnanimité de votre attitude, vos âmes auraient tressailli d'allégresse et même, je crois, d'orgueil.

Les expressions les plus vibrantes du respect, de l'admiration, du culte pour la grandeur morale, pour la noblesse d'âme, pour la patience calme et obstinée de la nation belge nous arrivaient des cités et des villages de Suisse, d'Italie, d'Espagne, de France, d'Angleterre et montaient, portées par l'enthousiasme, à ceux-là qui personnifient le patriotisme belge, nos Souverains, le Gouvernement, le clergé, notre vaillante armée.

Pour nous, les hommages que nous recevions, nous les reportions constamment vers vous, car un instinct secret nous rappelait toujours que c'est vous qui, par. votre endurance, les méritiez et nous les attiriez.

A nos heures de réflexion, nous bénissions la Providence dû chemin qu'Elle avait fait parcourir à l'opinion publique.

Vous vous souvenez que, il y a quinze mois, nous vous le disions; Des hommes haut placés, qui auraient dû juger les événements d'un point de vue plus élevé, se laissaient parfois aller jusqu'à dire : Mais enfin, la Belgique avait- elle besoin de s'immoler ainsi pour la défense de son territoire ? Est-ce qu'une protestation verbale n'eût pas été -suffisante,* et ne lui eût-elle pas épargné les ravages qui la mettent à deux doigts de sa ruine ? Ce langage m'avait indigné, vous disais-je, et, plus d'une fois, sous le stimula:nt d'une révolte intérieure, j'avais donné libre cours à mon indignation.

Or, ce langage, je ne l'ai plus surpris sur les lèvres de personne.

Le niveau moral des peuples neutres ou jadis neutres a donc monté. L'esprit de sacrifice est compris. On lui rend hommage. On vous en sait gré. On vous admire. Votre génération est entrée, avec "éclat, dans l'histoire.

N'est-ce pas là une conquête, mes Frères, et, dans la mesure où les biens d'ordre moral l'emportent sur les biens matériels, n'êtesvous pas, vous, les plus glorieux conquérants ?

Je ne puis me défendre d'appliquer à la situation présente la parole de notre Seigneur dans son Évangile : « De quoi servirait-il » à l'homme de gagner l'univers, s'il lui fallait, pour cela, sacrifier » les intérêts éternels de son âme ? » {i)

Oh oui, vous pleurez, je le sais ; le deuil s'étend ; des cœurs de mères, d'épouses, de fiancées sont meurtris ; les vies succombent aux bords de l'Yser ; l'emprisonnement de la nation sur son propre sol se prolonge douloureusement ; nos finances s'obèrent, nos usines et notre commerce chôment ; je sais tout cela, et vous me connaissez assez, je pense, pour demeurer persuadés que j'en souffre avec vous, que j'en souffre parce que vous^ en souffrez. Mais, enfin, que sont ces douleurs d'un jour, en présence de l'éternité où nous devons tous, tôt ou tard, vivre notre vraie vie ? Qu'importe, en définitive, un succès terrestre qu'il faudraft payer au prix de son bonheur éternel ? Qu'est-ce, en revanche, qu'un chagrin momentané, un brisement éphémère, une mort, humainement parlant, prématurée, avec la prévision qu'au-delà est le bonheur sans trêve, sans ombre, pour les familles chrétiennes qui, ayant vécu chrétiennement ensemble ici-bas, et s'étant chrétiennement encouragées au sacrifice, se retrouveront réunies dans le sein du bon Dieu, au Ciel, bientôt, à jamais ?

Un jour que je m'acheminais vers la Basilique de Saint Paul hors les murs, accomplissant, à votre intention, le pèlerinage que je vous avais promis avant mon départ, je visitai la Basilique de Saint Sébastien et la trouvai encombrée de débris provenant de fouilles que l'on y pratiquait. Les archéologues qui conduisaient les travaux avaient mis au jour diverses inscriptions. L'une d'elles me frappa surtout, et j'en emportai, pour vous, le souvenir. Elle disait : Et nos in Deo omnes, Et nous, tenons-nous tous ensemble en Dieu.

Que ce soit aussi la devise de nos espérances ; qu'elle soutienne indéfectiblement nos courages : Et nos in Deo 07nnes. Tous ensemble en Dieu !

Un j.our viendra, où nous ne pleurerons plus, où nous ne serons plus dispersés, où la famille se reformera pour ne plus se dissocier jamais. Pensons au ciel plus encore qu'à la terre. Vivons-y déjà en esprit, selon le mot de saint Paul aux Philippiens : Nostra aiiteni

(i) Matth. XVI, 26.

(2) Philipp. III, 20.

conversatio in cœlis est (i). Le chrétien est un voyageur, dont le foyer familial est aux cieux.

Vous voudrez bien reconnaître que je ne vous ai jamais caché mes appréhensions. Je vous ai prêché le patriotisme, parce qu'il est une dépendance de la vertu maîtresse du christianisme, de la charité. Mais, dès l'abord, je vous ai fait entrevoir que, selon mon humble pressentiment, notre épreuve serait longue, et que le succès appartiendrait aux nations qui y mettraient le plus d'endurance.

La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est, plus profondément que jamais, ancrée en mon âme. Si, d'ailleurs, elle avait pu être ébranlée, les assurances que m'ont fait partager plusieurs observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale, appartenant notamment aux deux Amériques, l'eussent solidement raffermie.

Nous l'emporterons, n'en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de nos souffrances.

La France, l'Angleterre, la Russie se sont engagées à ne pas conclure de paix, tant que la Belgique n'aura pas recouvré son entière indépendance et n'aura pas été largement indemnisée. L'Italie, à son tour, a adhéré au pacte de Londres.

L'avenir n'est point douteux pour nous.

Mais il faut le préparer.

Nous le préparerons en entretenant en nous la vertu de patience et l'esprit de sacrifice. « Faites-vous une âme virile et un cœur fort, dit le Psalmiste, en mettant en Dieu votre espoir ». « Viriliter agite et confortetur cor vestrum. omnes qui speratis in Domino » (2).

Gardez une foi absolue en la Providence ; elle veille sur ceux qui ont le respect du Royaume de Dieu et de la Justice. Quoi qu'il advienne, ne doutez jamais d'elle. A aucune époque de ma vie, autant que dans ce dernier voyage, je n'ai vu son action pénétrer les circonstances les plus menues, les incidents en apparence les plus insignifiants, les événements les plus étrangers à nos calculs personnels. « Aimez le bon Dieu, disait saint Paul, et soyez sûrs » que tout ce qui arrivera tournera à votre profit : » « Scimus autem » quoniam diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum » (2).

Ne sommes-nous pas tous, toujours, plus que le lys des champs et l'oisillon qui voltige sur la branche, dans la main du Tout- Puissant ? Levez vos plans, dressez vos batteries, ordonnez vos mouvements, il reste que l'homme propose et que Dieu dispose.

(i) Ps. XXX, 25.

(2) Rom. VIII, 28.

« Ce n'est pas une grande armée qui sauve le roi, dit le Psalmiste; le cheval est impuissant à assurer le salut; sa vigueur ne garantit pas

votre délivrance Nous espérons en l'Éternel, Il est notre secours

et notre bouclier » (i).

Imaginez une nation belligérante, sûre de ses corps d'armée, de ses munitions, de son commandement, en passe de remporter un triomphe : que Dieu laisse se propager dans les rangs les germes d'une épidémie, et voilà ruinées, sur l'heure, les prévisions les plus optimistes !

Aussi, par dessus tout, mettez votre confiance en Dieu. Rendez- Le-vous propice en purifiant vos consciences. Assainissez vos foyers. Faites-y régner la pureté, la modestie, la simplicité chrétienne. Préparez-vous, dans la contrition, à l'accomplissement de votre devoir pascal. Ne soyez pas des isolés dans l'Eglise. Vous êtes dans son sein maternel : vivez de son esprit. Le carême est le temps oii l'Église attend, dans le gémissement de la prière, dans les privations, dans la souffrance, la réconciliation de ses enfants prodigues, la naissance des catéchumènes à la vie divine. Gémissez, priez, privezvous, souffrez avec votre Mère.

Par mesure générale, nous avons cru devoir vous dispenser des lois du jeûne et de l'abstinence, sauf le mercredi des Cendres et le Vendredi-Saint, mais n'usez pas, si vous n'en éprouvez pas le besoin, de toutes les dispenses ; imposez-vous librement quelques mortifications surérogatoires. Appliquez-vous au recueillement intérieur; veillez sur vos sens, sur les inclinations de votre cœur, afin de rendre plus aisé l'essor de votre âme vers Celui, qui, seul, est votre Bien et peut, seul, vous donner la paix, c'est-à-dire la sérénité dans l'ordre.

Priez, priez avec confiance, priez pêrsévéramment. Priez, le soir, en famille. Fréquentez les Offices du Dimanche, la Messe, les Vêpres, le Salut.

Surtout, mes bien chers Frères, assistez, chaque fois que vous en avez le temps, au saint Sacrifice de la Messe et participez-y par la sainte communion. Beaucoup parmi vous ont, en ce moment, des charges moins astreignantes, plus de liberté dans l'emploie d'e leur journée. Moyennant un effort de bonne volonté, ne trouveriez-vous pas, pour la patrie, pour nos héros de l'Yser, vivants et morts, pour tous ceux qui soufïrent ou qui agonisent, non seulement, le dimanche, mais, chaque jour, une demi-heure à passer au pied de l'autel, en union d'âme avec Notre Seigneur Jcsus-Christ ? Il est là, notre divin Jésus; Il vient nous rappeler qu'il a été Lui, par excellence, l'homme

;i) Ps. XXXII, 17-20.

des douleurs, possédant dans la plénitude la science de la misère, « vinim dolorum et scientem infirmitatem (i) », mais II est ressuscité. Il est dans le triomphe de sa gloire, à la droite de son Père éternel ; et s'il daigne demeurer parmi nous et se faire notre aliment dans la sainte Eucharistie, c'est pour nous remplir de sa vie et nous aider à passer avec Lui par le chemin de la douleur, afin de Le suivre dans la joie des tabernacles éternels. Courage, mes Frères, écoutez mes exhortations; assistez tous les jours à la Messe, portez-y votre Missel, suivez le prêtre de près, prenez part avec lui au banquet eucharistique, et vous ne tarderez pas à vous apercevoir que votre vie se transforme, et notre divin Jésus ne nous trompe point lorsqu'il nous dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes brisés de lassitude et ployez » sous le fardeau, je vous rendrai forts ». « Venite ad me omnes qui » labovatis et onerati estis et ego reficiam vos » (2).

Invoquons avec prédilection saint Joseph pendant ce mois de mars, que la piété populaire aime à lui consacrer. Célébrons sa fête patronale. Recommandons-lui nos familles; confions-lui la garde de nos soldats.

Tandis que nous écrivons cette conclusion, les journaux nous apportent le résumé d'une Lettre adressée par le Souverain Pontife au Cardinal Vicaire, dans laquelle Sa Sainteté exprime un double désir auquel nous nous empressons de répondre :

Le Saint Père implore de la divine Miséricorde la fin du déchirement qui ensanglante l'Europe. Pendant le temps du Carême, nous invitons les prêtres à remplacer la Collecte Tpro tempore belli par la Collecte pro pace.

Le Saint-Père demande, ensuite, que, le jour du Vendredi-Saint, les mères et les épouses en deuil, se tiennent debout, avec la Mère de Jésus, au pied de la croix, et unissent leur sacrifice au Sacrifice sanglant de la Rédemption. Tous, nous entrerons dans les vues de Sa Sainteté. La Belgique a été consacrée déjà au Sacré-Cœur de Jésus et à saint Joseph. Nous nous consacrerons, le Vendredi-Saint, au Cœur douloureux et immaculé de Marie. Nous nous plaisons à honorer la Conception Immaculée de la Sainte Vierge, et nous faisons bien ; mais, à côté de ce privilège gratuitement accordé par Dieu à celle qui devait devenir sa Mère, n'oublions-nous pas le titre que Marie s'est acquis, par ses Douleurs, à notre reconnaissance ? Transpercé du glaive du martyre intérieur, le Cœur de Marie associa volontairement, pour la rédemption de nos âmes, sa Compassion à. l'Immolation de la divine Victime du Calvaire.

(i)Isaii.LIII, 3.

(2) Matth. XI, 29.

Les heures sinistres que nous traversons nous invitent spécialement à recourir à la Médiation de Notre Dame des Douleurs.

Aussi, écoutant le vœu ardent qui m'en a été exprimé, je consacrerai, dans le for d« mon âme, à l'Office du Vendredi-Saint, mon diocèse et, dans les limites où j'en ai le pouvoir, notre chère patrie^ au Cœur douloureux et immaculé de Marie. J'exhorte les prêtres à joindre leur intention à la mienne, et les fidèles à redire dévotement cette invocation, à laquelle j'ai attaché déjà, précédemment, une indulgence de cent jours : Cœur douloureux et immaculé de Marie, jprie^ pour nous qui avons recours à Vous.

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