IV. — La voix de Dieu
Mes bien chers J'rères,
INTRODUCTION : L'épreuve est longue.
Oui, l'épreuve est longue. Je vous entends, de jour en jour, le redire, et il n'est personne, je crois, qui ne partage votre sentiment.
Et quand finira-t-elle ?
^ Un jour que notre divin Sauveur avait entretenu ses apôtres des fléaux qui doivent précé^der immédiatement la fin du monde — guerres, pestes, famines, tremblements de terre, perturbations atmosphériques — les auditeurs lui' demandèrent : Pour quelle date sont ces événements ?
Et notre divin Sauveur de répondre : « Nul ne le sait, pas même » le Fils de l'homme, » (i) ; en d'autres mots, le Fils de Dieu n'a pas dans sa mission terrestre de le révéler à l'humanité. Ce qui vous importe, en effet, ce n'est pas de savoir que le mondfe durera encore mille ans, dix mille ans, dix millions d'années ; ce n'est pas que vous mouriez dans la jeunesse, à l'âge mûr, ou à l'extrême vieillesse; une seule chose importe, c'est que vous sauviez votre ânie et que, entre les mains toutes-puissantes du Maître des événements, vous soyez des instruments dociles pour la sanctification de son Saint Nom, pour l'établissement de son règne, pour l'accomplissement de sa volonté.
Ire PARTIE : Pour se pénétrer du sens profond des événenements, il faut que l'âme se tienne, silencieuse, en face de l'éternité.
Dieu nous parle au dehors et au dedans.
Il nous parle au dehors par les merveilles de la nature et par les leçons des événements.
Il nous parle au dedans par le souffle délicat des grâces du Saint Esprit,
La voix de la nature est généralement harmonieuse, tranquille,
(I) Matth. XXIV, 3 ; Marc. XIII, 32.
comme la marche solennelle du soleil dans l'espace, le murmure des eaux, la croissance des blés, la lente évolution des saisons. Mais elle est, parfois, violente et terrible, comme celle de la foudre et du tonnerre, le soulèvement des tempêtes, les secousses qui font trembler le sol et y projettent la lave des volcans.
Le monde de l'histoire a aussi ses écoulements pacifiques, ses périodes de travail concentré, de succès économiques, intellectuels, artistiques, civilisateurs; mais, à certaines heures, les passions se déchaînent, la haine étouffe la voix de l'amour, la mort semble, triompher de la vie.
C'est toujours, cependant, le bon Dieu qui parle.
Chaque période historique est une page du livre divin de la Providence.
Nous' l'écrivons, mais la Volonté forte et suave du Tout-Puissant tient l'instrument.
Il dépend de nous de l'écrire en lettres d'or ou en caractères de sang, mais il faut que le livre s'écrive. Dans l'éternité, nous le retrouverons, ce livre, et il apparaîtra alors à tous dans que^lle mesure et comment chacun de nous y aura collaboré.
Tant que court l'histoire, le livre est fermé, scellé : le divin Agneau, qui a versé son sang pour notre rédemption, a seul le Pouvoir de briser les sept sceaux qui en gardent les secrets. Les vieillards de l'Apocalypse, prosternés devant l'Agneau Lui offrent les prières des saints et chantent : « Toi, tu* es digne de prendre le livre et d'en » rompre les sceaux, parce que tu as été immolé -et que, au prix de » Ton sang, Tu as acquis au service de Dieu les représentants de^ » toutes les nationalités, sans distinction de races, ni de classification » géographique ou politique ; Tu nous a incorporés dans un Royaume » spirituel à la gloire de notre Dieu et transformé notre vie en un » oftice sacerdotal. » « Dignus es, Domine, accipere librum, et aperire » signacula ejus : quoniam occisus es, et redemisti nos Deo in sanguine » tuo ex omni tribu, in lingua et populo, et natione : et fecisti nos Deo » nostro regnum, et sacerdotes. » (i)
La rupture der dernier sceau se fera, lorsque ce divin Jésus qui a daigné s'abaisser jusqu'à nous et revêtir notre chétive nature, afin de pouvoir l'immoler pour nous, n^us reviendra dans la Majesté de sa gloire, assis sur les nuées, la Croix du jugement dernier dans la main, et, de sa voix mille lois plus puissante que le tonnerre, dira à chacune des créatures l'une de ces deux paroles : <^ Viens, le béni de mon » Père, prends place dans le céleste royaume que je t'ai préparé », ou
(i) Apoc. V, 9.
bien : « Retire-toi, maudit, dans le feu éternel créé pour le démon et * pour ceux qui se sont faits ses esclaves >.
Ce sera la dernière parole retentissante qui tombera des lèvres de l'Homme-Dieu : parole décisive, irréformable, qui nous classera pour l'éternité, à droite ou à gauche, parmi les élus dans la gloire, ou parmi les réprouvés dans les enfers.
Mes bien chers Frères, y pensez-vous ? y pensez-vous assez ?
En présence de cette alternative suprême, qu'est-ce que tout le reste ?
Que vous mouriez jeune ou vieux, au lit ou sur un champ de bataille, loin ou proche des vôtres, qu'est-ce que cela fait ?
Que vos jours s'écoulent doucement, dans un foyer aimé, que le bien-être y abonde, que des amitiés et l'estime l'entourent ; ou que vous ayez vécu dans la peine, dans l'isolement, dans la gêne peutêtre, ou sous le poids de la défiance, de l'humiliation, de l'oppression : au fin fond, qu'est-ce que cela peut vous faire ? De quel œil reverrezvous et jugerez-vous ces riens, quand vous les regarderez de l'éternité ?
Quoi qu'il vous advienne, il y a en vous quelque chose à quoi personne ou aucun événement ne peut toucher, c'est votre âme. Et cette âme, qui est à vous, qui est vôtre, dont vous êtes le maître, elle est faite pour jouir de Dieu, elle jouira de Dieu si vous le voulez ; elle L'étreindra et sera étreinte par Lui, non pas dans le cours éphémère d'une vie d'homme ou d'une période historique, mais éternellement, toujours, toujours.
Mes Frères, levez donc les yeux, je vous en supplie, et tenez-les fixés sur cette étoile polaire de votre éternité.
Et alors, vous verrez les événements créés descendre tous dans la pénombre des riens qui passent, et que l'Écriture, cette autre voix directe et personnelle de Dieu, appelle tour à tour une fumée qui glisse et disparaît, un nuage qui se dissout, une ombi^e qui fuit, une fleur qui s'étiole, une vague qui se replonge dans l'océan.
L'éternité !
Mes Frères, il nous manque à tous le courage de la regarder, ne fût-ce qu'une fois, bien en face. Embrassez-la, autant que vous le pourrez ; immobilisez-la, l'espace d'une heure, d'une demi-heure, d'un quart d'heure, dans votre imagination ; attachez-y votre pensée ; pendant ce quart d'heure, ne voyez qu'elle, et Dieu, le Dieu fait homme, votre Créateur, votre Sauveur, votre Juge, en elle; vous, en face délie, fait pour elle ; ayez la volonté d'oublier, pendant ce temps si bref, tout ce qui n'est pas elle ; et vous vous relèverez éclairé, trempé, décidé.'
Je vous disais, mes Frères, en ouvrant cet entretien, que le bon Dieu nous parle au dehors et au dedans, au dehors par la voix de la nature ou de l'histoire, au dedans par le souffle délicat des grâces du Saint Esprit.
Voulez-vous savoir pourquoi l'éternité, qui importe tant, vous touche si peu, tandis que les événements, que le temps emporte, vous obsèdent si fort ? ^
C'est que vous avez des loisirs pour tout, et que vous ne voulez pas vous en accorder pour la seule chose qui en vaille la peine. Vous ne savez pas vous recueillir et écouter. Votre âme est établie, par le baptême et la confirmation, la demeure du Saint Esprit : qu'elle s'imbibe, dit saint Jean, de l'huile de la grâce, et elle apprendra à discerner la vérité du mensonge, (i) Mais, observe le Pape saint Grégoire, la grâce ressemble à la brise de l'aurore : elle caresse et passe, les agités ne la retiennent pas. (2)
Vous êtes à la merci des événements, tandis que vous devriez les dominer. Vous obéissez à vos émbtions, tandis que vous avez le le devoir et le pouvoir de les maîtriser. Faites-les taire, mettez-vous à genoux dans votre chambre, portes clauses,' « clansoostio « (3), ou, dans le sanctuaire où Notre Divin Sauveur réside pour nous, en face de l'autel du saint sacrifice, en face du tabernacle, en face du crucifix, et là, dans le silence, vous arrachant à ce qui se passe au dehors et à ce qiii s'agite au dedans, demandez à Notre Seigneur de vous envoyer son Saint Esprit ;" l'Esprit Saint est l'index de la droite du Père, « digitus paternae dexterae » ; Il vous montrera la voie dans laqi4.elle votre, conscience doit trouver, à chacune de vos heures de chagrin ou d'angoisse, la vérité, la lumière, la paix.
Ile PARTIE : Notre Seigneur Jésu»-Christ nous donne, par le Mystère de sa Mort et de sa Résurrection, perpétué dans le Saint Sacrifice de la Messe„ le clé des événements. De la mort surgit la vie.
'Les guerres ne devraient pomt troubler la paix de l'humanité. Dans lé plan primitif de la Providence, les passions, étaient soumises à la raison et n'auraient jamais dû fciire obstacle à la concorde ni dés lamilles, ni des nations. Triais le péché a bouleversé ce plan généreux. A sa suite, le désordre est entré dans l'histoire. La Révolte fait désor-
(i) I Joan. II, 27.
(2) Moral. Lib. V, cap. 26,
(3) Matth.'VI, 6.
mais partie des événements. L'orgueil, la cupidité rompent les équilibres; la répression, la défense à main armée, sont nécessaires à leur rétablissement. Les guerres sont devenues inévitables, et aussi longtemps qu'il y aura sur terre des hommes coupables de laisser prévaloir chez eux la passion sur la raison, la raison sur le vouloir divin, le pacifisme universel sera une chimère. C'est trop peu dire : vouloir la paix pour la paix, la paix à tout prix, ce serait accepter avec une égale indifférence le droit et l'injustice, la vérité et le mensonge, ce serait une lâcheté, et une impiété.
Toutefois, un grand . artiste sait obliger les désaccords à se résoudre en harmonie. Le laid, sous le pinceau d'un maître de génie,, se fond, par contraste, en une beauté supérieure.
Ainsi, la divine Providence, qui n'avait voulu que le bien, trouve dans les secrets de son infinie sagesse, les moyens de transformer ce monde, troublé et enlaidi par le péché de nos premiers parents et par nos crimes personnels, en une œuvre rédemptrice qui dépasse en grandeur et en perfection morale l'esquisse de son dessein primitif. « Dieu, qui est tout-puissant et suprêmement bon, ne laisserait pas, » dit saint Augustin, le moindre mal se glisser dans son œuvre, s'il » n'était à la -fois assc/^ puissant et assez bon, pour tirer^le bien, même » du mal, » « Neqite Deus omnïpotens, rerum ad summa potestas, cum » summe bonus sit, ullo modo sineret mali aliquid esse in operibiis suis, » nisi usqiie adeo esset omnipotens et bonus, ut bene faceret et de » malo. » (t) Et vous vous souvenez. Mes Frères, que, chaque année, îe Samedi-saint, à l'annonce de la résurrection du Christ, l'Eglise ose chanter : « Oh oui, il le fallait ce péché d'Adam, que la mort du » Christ a effacé ! Oh oui, heureuse la faute, qui nous a valu un pareil » et aussi puissant Rédempteur ! » « O certe necessarium Adae pecca- » tum, quod Christi morte deletum est ! O felix culpa, quae talem ac » tantum meruit habere Redemptorem .' »
Les événements sinistres auxquels nous assistons, depuis deux ans, sont le résultat de passions humaines que nous devons déplorer et maudire, mais il dépend de nous, de nous élever, par la réflexion et par la foi, à une conception plus haute et plus sereine du plan d'ensemble de la Providence, et d'appliquer à notre affliction et aux crimes qui l'ont occasionnée, ce que la liturgie dit du dr^me, qui fut à la fois le plus noir des forfaits et la plus cruelle des douleurs : « Seigneur, dit- elle, au canon de la Messe, en souvenir de la passion » si heureuse du Christ, votre Fils, Notre Seigneur, et de sa résurrec- » tion et de sa glorieuse ascension, nous offrons à Votre Majesté
(i) S, Aug. Enchiridion, Cap. XL
■» Souveraine cette sainte Victime, ce pain vivificateur et ce calice » d'immortalité. »
Oui, malgré ses horreurs, heureuse fut la Passion de notre divin Sauveur. Heureuse pour Lui, car elle Lui mérita sa résurrection glorieuse, son ascension, sa royauté sur le monde. Heureuse pour nous, car, désormais, si nous consentons à souffrir avec Lui, avec Lui aussi nous serons glorifiés : « si tamen compatimiir, ut et conglorificey>mur. » (i) « Un moment d'affliction maintenant, ainsi parle saint » Paul aux Corinthiens, et là-haut, pour salaire; à tout jamais, une » richesse débordante de gloire : à la condition que nous n'arrêtions » pas nos regards sur les choses visibles, mais sur les invisibles ; car » ce qui est visible passe, ce qui ne se voit pas est éternel. » « Id » enîm, guod in praesenti est momentaneum et levé tribulationis nostrae, » supra modum in sublimitate aeternum gloriae pondus operatur in » nobis, non contemplantibus nobis quae videntur, sed quae non viden- » tur. Quae enim videntur, temporalia sunt ; quae aiitem non videntur, » aeterna sunt. » (2) .
Telle est, mes Frères, en raccourci, la solution fondamentale des problèmes essentiels de la vie des individus et des nations : la Passion avant la Résurrection, la mort pour arriver à la vie, la croix pour entrer dans la gloire.
Sous" l'Ancienne Alliance, Dieu parlait à son peuple élu par l'intermédiaire des Prophètes. Sous l'Alliance Nouvelle, dit saint Paul, Il nous parle directement par son Fils qui, après nous avoir purifiés dans son sang, a pris place, R<^i éternel des siècles, à la droite de la Majesté de son Père. (3)
Les prophètes Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, Nahum, Habacuc, et les autres, avaient la mission de rappeler le peuple élu et ses oppresseurs, les Égyptiens, les Assyriens, les Chaldéens, les Babyloniens, à la loi du devoir ; ils leur annonçaient invariablement, qu'ils •trouveraient dans les ruines et dans le s^ng, à la fois leur châtiment et le principe de leur régénération. Dieu ne châtie que pour guérir et pour sauver. L'humanité coupable a besoin de mourir pour revivre. Tant que le grain de froment ne meurt pas en terre, il n'y a point d'espérance de vie et de fécondité. « Suivez cette indication, dit » encore l'apôtre saint Paul, attendez uniquement de la croix votre » régénération dans le Christ Jésus, et vous trouverez là le pardon et » la paix, pour vous et pour tous les fils du vrai peuple d'Israël. »
(i) Rom. VIII, 17.
(2) II Cor. IV. 17-18.
(3) Hebr. L
« Mihi autem absit gloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi... » In Christo enim Jesu, nihil valet (nisi) nova creatnra. Et quiciimqiie » hanc regiilam secuti fjterint, pa.x super illos, et misericordia^ et super r> Israël Dei. » (i)
Dans la mesure où le peuple belge se pénétrera de ces enseignements austères, il prendra les deux années tragiques qu'il vient de traverser, comme base d'élan «vers un avenir plus vigoureux, un renouveau d'énergie, une confiance plus ardente dans les ressources illimitées d'une nation chrétienne.
A ce moment intime de la Messe, où le prêtre et les fidèles vont se nourrir du Christ, quelle est la prière que l'Église nous met sur les lèvres ? Une nouvelle fois, elle nous rappelle le point de départ et le ternje de la réalisation du plan divin, la mort et la vie, la mort ouvrant les issues de la vie. Voici, dit-elle, que le Père éternel, avec la coopération du Saint-Esprit, réalise son dessein de faire surgir de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, la source de vie qui doit alimenter le monde. « Domine Jesu Christe, » Fili Dei vivi, qui ex voluntate Patris, coopérante Spiritu Sancto, per » viortem tua?Ji, mundîim vivifîcasti... »
Et les saints Papes Pie IX et Pie X ne nous iùvitent-ils pas à dire, tous les jours, après la Messe, cette touchante" prière : « Je t'en » supplie, mon très doux Seigneur Jésus-Christ, que ta mort me soit » une source d'indéfectible vie, que ta croix soit àjamais ma gloire. >> « Mors tua sit 7nihi vita indeficiens, Crux tua sit mihi gloria sempi- » terna. » (2)
III e PARTIE : Prenez donc une part active au Saint Sacrifice de la Messe : adorez-y les desseins de Dieu ; puis, aussi, expiez, remerciez, priez.
Venez, Mes Frères, à la Messe,, raviver votre vie religieuse. Venez-y tous les jours, si vous le pouvez, m^is, au moins, ne manquez jamais à la Messe d'obligation le dimanche.
J'ai rencontré, ces derniers temps, des jeunes gens, des jeunes filles du peuple, qui n'osaient plus se montrer à l'église, parce qu'ils n'avaient plus aux pieds que des sabots. Mes enfants, je comprends votre humiliation et j'y compatis. Mais croyez bien que notre divin Sauveur n'est pas comme les parvenus dont vous redoutez le regard : Il s'est fait volontairement pauvre, pour mieux vous attirer à Lui ;
(1) Gai. VI, 14-16.
(2) Plus P. P. X, 29 Aug. 1912.
plus votre état est voisin du dénuement, plus vous Lui ressemblez, plus II vous aime.
Oh, Mes Frères, honorez les pauvres. Et vous, mes chers Confrères dans le sacerdoce, accordez-leur la première place dans votre estimfe et dans votre sollicitude. Je voudrais les voir au premier rang dans le temple de Jésus de Bethléem et de Nazareth. Devant Dieu et devant l'Eglise, ils sont plus grands et valent mieux que vous et nous. S'ils acceptent de bonne grâce, avec foi, leur condition, ils font plus pour le salut de l'humanité, que ceux dont la fortune et le succès parfois vous éblouissent.
Quant à vous, Mesdames, si vous faisiez étalage d'abondance, à l'heure où vos sœurs n'ont que des sabots et des vêtements fripés, sachez que vous offenseriez Dieu, la patrie, la dignité du pauvre.
Venez donc tous et toutes à la Messe. Venez-y en toilette modeste : ne rougissez pas d'y venir en toilette propre, quoique pauvre, très pauvre.
Venez-y, principalement dans la première intention du sacrifice, celle d'adorer Dieu. Adorer Dieu, c'est proclamer que Dieu est Dieu, qu'il est le Maître auquel vous devez obéissance, que tout ce qu'il fait est bien fait. Unissez-vous au prêtre qui est à l'autel, non pas seulement en récitant des prières plus ou moins pareilles aux siennes, mais en exerçant avec lui l'acte sacerdotal. Vous aussi, vous êtes prêtres. Vous avez entendu l'apôtre saint Jean vous dire, dans l'Apocalypse, que le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ a fait de vous tous, des rois et des prêtres; des prêtres de Dieu et du Christ, dit-il ailleurs, (i Saint Pierre s'exprime de même : « Le Christ est la pierre vivante
> sur laquelle est bâtie toute l'Eglise, dit-il ; quant à vous, vous êtes » les pierres vivantes élevées sur Lui ; à l'effet de former une famille » spirituelle, une race consacrée, avec la mission d'offrir, par Jésus- » Christ, des hosties spirituelles qui plaisent à Dieu. » <.<' Et ipsi » tanquam lapides vivi superaedificaynini, domus spiritualis, in sacer- » dotium sanctum, offerre spirituales hostias, acceptabiles Deo per Jesum » Christum. » (2)
Au prêtre, qui est officiellement chargé du ministère public dans l'Église, l'évêque donne cet avertissement : « Comprenez ce que vous » faites ; inspirez-vous, dans vos actes, du Mystère que vous touchez
> de vos mains ; et puisque, à l'autel, vous renouvelez le mystère de
> la Mort de Notre Seigneur, réalisez aussi dans vos membres la mise » à mort de vos instincts vicieux et de tous vos mauvais désirs. »
(i) Apoc. XX, 6.
(2) I Pétri, II, 5.
« Agnoscite quod agitis : imitamini quod tractatis ; quaienus mortis » Dominicae mysterhnn célébrantes, mortificare ineinbra vestra a vitiis » et concupiscentiis omnibus proaireti s. (i) »
Puisque vous êtes prêtres, c'est-à-dire, des sacrificateurs, soyez, vous aussi, des-victimes ; « Mes Frères, écrit saint Paul aux Romains, »javous en supplie par la divine miséricorde, offrez votre vie cor- » porelle en hostie vivante, pure, agréable à Dieu; que ce soit là la « forme spirituelle de votre adoration. » « Obsecro itaqiie vos fratres, » per ynisericordiam Dei, ut exhibeatis co-pora vestKa hostiam viventem, 7> sanctam, Deo placentetn, j-ationabile obseqiiium vestrum. » {2)
Faites de vos souffrances personnelles et de nos souffrances nationales, aussi bien que de tous les actes de votre vie, la matière de votre sacrifice. ' '
Ce n'est pas assez. Votre vie elle-même, immolez-la, anticipativement, par votre volonté, à l'honneur de Dieu. La mort n'est pas qu'un brisement violent que nous avons fatalement à subir : elle est un acte, auquel l'âme chrétienne doit positivement s'associer, la reddition au Maître souverain, d'un bien qu'il nous a confié pour sa gloire ; cette redditio» est un acte sacerdotal, que le chrétien accomplit en union avec l'expiation suprême de nptre Christ Jésus. Et lorsque tous, nous familiarisant avec cette pensée chrétienne et ennoblissante de la mort, nous ferons ensemble, de concert avec nos fils et nos frères qui tombent au champ d'honneur, le. sacrifice intérieur de notre vie terrestre, il montera du sol de la patrie belge vers le trône de la Majesté de Dieu, un hommage magnifique qui redescendra sur nous en bénédictions.
Notre sacrifice adorera, il expiera. Durant ces deux mois du saint Rosaire et des trépassés, en union avec le Cœur douloureux et immaculé de Marie, soyez assidus au Calvaire, soyez assidus au saint Sacrifice de la Messe, demandant pardon pour les vivants, et pitié pour les âmes de nos chers défunts.
Soyez aussi reconnaissants envers Dieu. L'indépendance de notre pays n'est plus, aujourd'hui, mise en doute par personne ; bénissons Dieu de nous en avoir assuré la conservation. Bénissons-Le d'avoir gardé à notre affection, notre Roi, la gloire de la nation belge, notre douce et forte Reine, les enfants royaux ; remercions-Le de nous avoir donné la patience de supporter, sans fléchissement ni murmura, notre longue et dure épreuve ; de nous avoir accordé la première bénédiction de Notre Saint-Père le Pape Benoît XV, et de lui avoir
(i) Pont. Rom. de Ordin. presbyteri.
(2) Rom. Xn, I.
inspiré de nous dire que sa plus chaude affection paternelle est pour la Belgique ; d'avoir mis au cœur des nations étrangères, le respect de nos malheurs. Nous devrons, après la guerre, leur élever un monument de gratitude : faisons-leur, des aujourd'hui, une place d'honneur dans notre piété reconnaissante.
Enfin, tant que nous ne sommes pas au terme de notre Calvaire, que notre assistance à la Messe soit une prière assidue pour notre chère patrie, pour les présents et pour, les absents, nos vaillants prisonniers, nos chers réfugiés.
Plus la guerre dure, plus ma commisération devient ardente pour tous ces hommes d'énergie qui brûlaient de se dépenser pour nous et que l'inaction met aujourd'hui à la torture.
Nos réfugiés ! certes l'Angleterre, la France, la Hollande, la Suisse ne négligent rien pour adoucir leur sort, mais l'exil n'en reste pas moins l'exil. On entend, parfois, à leur adresse, des paroles amères. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas eu, parmi eux, des défaillances que leurs auteurs regrettent, peut-être, douloureusement, aujourd'hui ; niais combien de ceux que vous critiquez, à la légère, obéissent à regret, à un sentiment délicat de déférence, d'affection fîllialé ou paternelle, de dévouement à un malade,, de sollicitude pour un nls au front, de gêne matérielle ! Au témoignage de ceux qui les voient de près, nos absents rivalisent de patience, d'abnégation, d'esprit d'apostolat, avec leurs compatriotes de la Belgique occupée. Nous les accueillerons à bras . ouverts quahd ils nous reviendront, et- qu'eux-mêmes n'en doutent point, ils retrouveront ici des amis et des frères qui leur seront demeurés invariablement fidèles.
Nous ne pouvons exclure personne de nos prières, pas même nos ennemis ; mais la théologie chrétienne nous apprend à graduer nos affections. Aimez avec prédilection, dit saint Thomas, vos proches, vos compatriotes, ceux qui' vous font du bien, (i) Prions donc, avant tout, pour nos chers soldats, qui nous tiennent tant à cœur, par les liens du sang peut-être, par patriotisme, par leur dévouement pour nous. Ne séparons pas d'eux leurs épouses et leurs mères, héroïnes silencieuses du grand drame européen. Priez pour les arnlées de nos alUés qui, à l'ouest, à l'est, au midi, combattent avec tant de vaillance et de ténacité pour notre cause commune. Que leurs anges gardiens soient avec eux dans l'action, qu'ils les gardent religieux et chastes aux heures de repos. Laissez-moi aussi vous recommander spécialement nos prêtres, aumôniers militaires ou brancardiers ; que leur ministère soit fructueux ; qu'ils traversent les dangers sans souillure et nous reviennent pieux et forts.
;i) Summ. theol., 2. 2. q. 26, a. 7,
La souffrance nous a rendus plus compatissants. Jadis, nous avons laissé passer, sans beaucoup nous émouvoir, les massacres du pauvre peuple arménien. Le fanatisme musulman a mis à mort des milliers et des milliers de ces malheureux, au cours de la guerre actuelle, et emmené comme esclaves leurs femmes et leurs jeunes filles. Ayez pitié d'eux; priez pour eu.x.
La Pologne, la noble Pologne, toujours fidèle à sa foi et à ses serments, elle qui n'a jamais entrepris une guerre de conquête, mais a toujours lutté pour la liberté des peuples et pour la civilisation européenne, elle souffre plus que nous ; ses fils sont dispersés dans les bataillons russes, autrichiens, allertiands; son sol a été creusé, ravagé par le flux et le reflux des armées; l'Amérique ne peut pas la ravitailler ; priez pour elle, Mes Frères, et demandez à Dieu qu'au moins un des résultats heureux de cette horrible guerre soit la reconnaissance définitive de l'indépendance de la Pologne.
Enfin, ici aussi, en Belgique occupée, prions les uns pour les autres et aimons-nous. Que notre affection soit sincère et active. L'histoire de la charité belge pendant la guerre fournira des pages qui méritent de figurer à côté de celles où sera raconté l'hçroïsme de nos soldats. Qu'il n'y ait pas de tâche dans notre album national ! Collaborons tous, de notre mieux, à notre union et à notre aide mutuelle. Que ceux qui sont dans l'aisance donnent largement à ceux qui sont dans le besoin, aux infirmes, aux anémiés. Gardez-vous de vous enrichir, — ce serait odieux — aux dépens de la misère des autres.
Et jusqu'au bout, tous, demeurons patients, persévérants. Haut les cœurs ! Hâtons notre délivrance. Crions vers Dieu, avec la Sainte Liturgie : O Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. Deus, in adjutorium meum intende. Domine, ad adjuvandum me festina. En attendant, du calme, du courage, pas de murmure. Appliquons à notre endurance patriotique ce que notre divin Sauveur dit de l'œuvre de notre salut éternel : Celui qui persévérera jusqu'à la fin, c'est celui-là qui sera sauvé. Qui perseveraveTit usque in fînem hic salvuserit. (i)
Recevez, Mes bien chers Frères, tous et chacun de vous, Belges de la Belgique occupée et compatriotes absents, ma bénédiction épiscopale et paternelle.
]■ D. J. Card. mercier, Arch. de Malines.
(i) Matth. X, 22.
Courage, mes Frères.
Mes bien chers Frères,