V. — La lettre pastorale (( Patriotisme et endurance
Les sentiments que le Cardinal avait manifestés à von Bissing dans «a lettre du 28 décembre, il les exprima publiquement dans sa Lettre pastorale du i^r janvier 1915, intitulée : « Patriotisme et endurance ». Il y recommandait aux fidèles de s'abstenir d'actes d'hostilité envers l'armée ennemie, d'avoir vis-à-vis du Pouvoir occupant les égards que commandait l'intérêt général et de respecter les règlements imposés, aussi longtemps qu'ils ne portaient atteinte, ni à la liberté des consciences . chrétiennes, ni à la dignité patriotique. Mais, d'autre part, il affirmait solennellement que ce pouvoir n était pas une autorité légitime et que, dès lors, on ne lui devait, dans l'intime de son âme, ni estime, ni attachement, ni obéissance. « L'uçiique pouvoir légitime en Belgique» » ajoutait-il, est celui qui appartient à notre Roi, à son gouvernement, > aux représentants de la nation. Lui seul a droit à l'affection de nos » coeurs, à notre soumission ; lui seul est pour nous l'autorité ».
Des exemplaires de la Lettre, sortis des presses de M, Dessain, imprimeur de l'archevêché, furent portés dans les différents doyennés du diocèse par les séminaristes quittant Malines pour les vacances de Noël. Une note, accompagnant la Pastorale, recommandait aux prêtres de la lire intégralement aux fidèles, « sans omissions et sans coupures, quel que soit le pouvoir qui interviendrait pour donner des ordres contraires ».
Dans beaucoup d'églises, la première partie de la Lettre fut lue dès le vendredi ler janvier.
Les paroles si courageuses et si réconfortantes du Cardinal eurent un énorme retentissement. Aussi l'autorité allemande intervint-elle sans tarder. Dès le 2 janvier, à 6 1/4 h. du matin, trois envoyés du Gouverneur Général se présentèrent à l'archevêché et demandèrent à parler au Cardinal.
Son Éminence se trouvait à la chapelle, se préparant à célébrer la Sainte Messe. On l'appela et Elle se rendit au parloir o\x avaient été introduits les visiteurs.
L'un d'entre eux prit la parole : Eminence, dit-il, nous venons de la part de Son Excellence le Gouverneur Général vous dire sa surprise à la lecture de la Lettre pastorale que vous avez envoyée -au clergé et aux fidèles. Son Excellence croyait pouvoir attendre, de
la part de Votre Eminence, sinon de la sympathie, du moins Son concours pour apaiser les populations. Votre Eminence lui avait laissé croire que telles étaient ses dispositions.
Le Cardinal répondit : Vous me dites que Son Excellence est surprise : surprise de quoi ?
— De certains passages où Votre Eminence excite Tanimosité des populations contre l'Allemagne.
-r- Messieurs, reprit le Cardinal, vous vous trompez fort. Si vous avez lu ma Lettre, vous devez reconnaître qu'elle est de nature à pacifier. Mais vous ne pouvez ignorer que nos»populations ont énormément souffert; et quand nos fidèles et notre clergé souffrent, je souffre autant qu'eux et c'est mon devoir de le leur dire.
— Mais il y a des paroles qui portent à l'excitation ?
— Avez-vous lu la Lettre ?
— Oui, vous dites qu'on ne doit à l'autorité ni soumission ni attachement.
— Pardon ; je dis, au contraire, qu'on doit soumission et attachement à l'autorité légitime. Mais je dis que le Pouvoir occupant n'est pas l'autorité légitime : A ce pouvoir, on doit le respect et l'abstention de tout acte d'hostilité. Et je n'ai pas attendu votre démarche pour recommander aux fidèles de s'abstenir de tout acte d'hostilité; dès le mois d'août, j'ai donné des instructions en ce sens et recommandé le respect du pouvoir militaire.
— Il y a cependant dans la Lettre des excitations contre l'autorité allemande ?
— Il faut prendre la Lettre dans son ensemble et non pas la déchirer en morceaux ; dans son ensemble, la Lettre prêche la patience et la soumission dans les souffrances de l'heure présente.
— Monsieur le Gouverneur- désire avoir des explications.
— Je m'expliquerai avec le Gouverneur Général. Je lui ai d'ailleurs déjà écrit. J'avais à craindre que la politesse réciproque à l'égard des personnes ne donnât lieu à équivoque. Je lui ai donc écrit : Monsieur le Gouverneur Général, j'ai, pour votre personne, une déférence sincère. Mais il doit être entendu que ces égards n'entraînent pas la soumission de mon âme à une nation ennemie qui a envahi notre territoire.
— Mais pourquoi, interrompt un officier qui avait jusqu'alors gardé le silence, pourquoi rappeler dans votre Lettre aux fidèles des faits anciens ?
— Parce que la situation d'aujourd'hui est, pour une large part, le résultat des atrocités que nos populations ont endurées. Quand je leur prêche la patience et la résignation, je ne puis affecter d'ignorer cette solidarité des événements.
— Votre Eminence s'expliquera devant Monsieur le Gouverneur Général.
— Quand ?
— Nous le ferons savoir à Votre Eminence à notre retour à Bruxelles.
— Soit, mais je tiens à vous dire que demain je ne suis pas libre.
— Votre Eminence devra se tenir à la disposition de Son Excellence le Gouverneur Général au jour et à l'heure que celui-ci choisira.
— Messieurs, je tiens à vous répéter que demain je ne suis pas libre ; je dois présider une cérémonie religieuse à Anvers.
— Votre Eminence a-t-elle déjà envoyé la Lettre ?
— Ma Pastorale ? Tous les curés l'ont reçue.
— Votre Eminence a ainsi enfreint le règlement qui interdit de rien publier sans passer par la censure allemande.
— J'ignore ce règlement.
— Mais il a été affiché partout.
— Je n'ai pas l'habitude d'aller lire les affiches. On aurait bien pu m'en faire tenir un exemplaire.
— La Lettre a-t-elle été lue ?
- — Elle a été lue hier ler janvier en beaucoup d'endroits. En tous cas, on la lira partout demain.
— Alors, s'exclama d'un air de désespoir le chef de la délégation, c'est trop tard !
Les visiteurs se retirèrent pour faire rapport à leur chef en s'excusant de s'être présentés à une heure aussi matinale; ils prièrent Son Eminence de se tenir à la disposition du Gouverneur.
A 9 heures du sqir, le télégramme suivant arrivait à l'archevêché :
Cardinal Mercier, Malines.
Le Gouverneur Général prie Votre Eminence de bien vouloir renoncer au voyage qu'Elle comptait faire demain à Anvers.
Le Gouverneur Général.
Dans la soirée du samedi 2 janvier et dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3, des émissaires du gouvernement allemand se présentèrent chez la plupart des curés et leur défendirent de continuer la lecture de la Lettre. Dans un grand nombre de presbytères, ils s'emparèrent, avec force menaces, du texte de la Pastorale. Une perquisition fut faite à Malines, chez M. Dessain; tous les exemplaires de la Lettre qui se trouvaient encore dans son imprimerie furent confisqués. M. Francis Dessain, frère du bourgmestre de Malines, chef de la firme, fut plus tard condamné à 500 marks d'amende.
Le dimanche 3 janvier, vers le soir, un officier allemand, accompagné d'^un soldat, vint s'informer auprès du personnel de
l'archevêché si Son Éminence n'avait pas quitté ce jour-là la ville de Malines. L'affirmation du concierge ne lui parut pas satisfaisante ; il lui fallait, disait-il, le témoignage du secrétaire de Son Eminence ou de quelqu'un de son entourage immédiat. Le frère Égide, intendant du service de la maison, se présenta et renouvela à l'officier l'assurance que Son Éminence n''était pas sortie de la ville. L'officier et le soldat se retirèrent sans insister davantage.
Le lundi 4 janvier, vers 7 heures du matin, un adjudant de von Bissing, le capitaine von Strempel, se présenta à l'archevêché et remit au Cardinal la lettre suivante du Gouverneur Général, avec prière de lui donner une réponse immédiate :
Gouvernement Général Bruxelles, le 81 décembre 1914. de Belgique. i^ 5 janvier 1915.
A Son Eminence le Cardi^ial Mercier,
Archevêque de Malines,
J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre que Votre Eminence m'a adressée le 28 décembi^e. J'ai constaté que Votre Eminence apprécie l'esprit qui m'anime, dans l'exercice de ma charge, vis-à-vis de la population belge et spécialement vis-à-vis des intérêts spirituels et moraux que Votre Eminence représente. J'apj)récie de mon côté les sentiments que Votre Eminence manifeste à mon égard. Mais j'ai été péniblement surpris par la fin de la lettre de Votre Eminence ainsi que par la lettre qu'Elle a adressée au Cardinal von HaiHmann ; j'y ai constaté que, aujourd'hui encore. Votre Emiiience adopte, vis-à-vis du gouvernement allemand, une manière de voir qui est incompatible avec les efforts qu'Elle fait pour coopérer ait pansement des plaies de Son pays. Déjà, au cours de notre entretien, j'ai fait remarquer à Votive Eminence que les événements provoqués par les nécessités de la guerre et par la conduite de la population belge ne pouvaient faire l'objet d'un échange de vues entre nous. A mon grand regret. Votre Eminence
— sort trouvé l'occasion, dons la lettre qit'Ellc m'a écrite aussi bien que dans celle qu'Llle n adressée au Ca7'dinal von Hartmanïi, de 7'evenir sur ces événements. J'attire l'attention de Votre Eminence sur le fait que le gouvernement allemand a à sa disposition d'innombrables preuves qui justifient complètement les j^rocédés employés par les troupes allemandes contre la population civile belge qui a agi contrairement à tout droit des gens. Aussi dois-Je protester de la façon la plus énergique lorsque Votre Eminence accuse de mensonge les autorités politiques responsables de l'Allemagne et qu'Elle porte atteinte, par des expressions blessantes, à l'honneur de notre armée qui a agi en état de légitime défense. Votre Eminence devra ^reconnaître avec moi que, aussi longtemps qu'Elle croit de son droit d'expri?ner de tels sentiments et de telles idées, et même de les maintenir ap?^ès ma réponse, je m,e trouve dans l'impossibilité de Lui. accorder les facilités de circidation qu'Elle me demande; car maintenant je ne vois pas sur quoi je pourrais me baser pour travailler d'accord avec Elle, en toute confiance, dans l'intérêt du peuple belge. Je ne puis pas non plus faire parvenir à destination la lettre que Votre Eminence m.'a remise pour le Cardinal von Hartmann ; il on' est impossible de transmettre une critique aussi injustifiée et aussi blessante des fonctionnaires supérieurs de l'Empire et de l'armée allemande. Cette lettre est retournée à Votre Eminence.
Au moment d'envoyer ma lettre, on me coniinitnique la Lettre pastorale que Votre Eminence a adressée à ses diocésains ; j'en suis déplorablement surpris. Je dois 7^enoncer à me prononcer en détail sur son contenu, car on ne peut pas encore onesurer la portée de l'acte posé par Votre Eminence :je ne me crois pas non p^lus autorisé à prendre seul des mesures nécessaires j^oiir
réparer les dommages causés par cette Lettre et protéger en même temps les droits et la dignité du gouvernement allemand. Tout d'abord, dans l'intérêt de la bonne entente avec le clergé belge, — entente que je désire si sincèrement — j'ai renoncé à sévir contre les prêtres qui, en propageant ou en lisant la Lettre pastorale, n'ont fait qu'obéir aux instructions de leur archevêque. Mais, par contre, j'ai fait confisquer les exemplaires de la Lettre qui se trouvaient encoi^e dans l'imprimerie et j'ai porté des peines contre ceux qui la propageraient. Il est visible que la lecture de la Lettre a déjà provoqué de l'agitation parmi la population belge; si des faits plus graves devaient en résulter. Votre Eminence aurait à en supporter seule toute la responsabilité. Je suis forcé de demander à Votre Eminence d'interdire aussitôt à tout son clergé de lire et de propager Sa Pastorale.
Je j)rie Votre Eminence de répondre par retour du courrier aux questions suivantes : Quels rapports Voty^e Eminence a-t-elle eus, après l'occupation du pays par les troupes allemandes, avec le Roi des Belges et particulièrement avec le Roi d' Angleterre ? Par quelle voie ont-ils pu être maintenus ? Quelles sont les considérations juridiques sur lesquelles Votive E^ninence s'est basée pour ordonner des jours de pénitence à la suite d'un désir manifesté par le Roi d'Angleterre? (cfr. la communication au clergé rédigée en latin V. IIS, tome III, datée de Malines, Noël 1914).
Le porteur de cette lettre a mission d'attendre la réponse de Votre Eminence et de me la rapporter.
Je ^yrésente à Votre Eminence l'expressio^t de ma ti'ès haute considération et j'ai l'honneur d'être^
Son tout dévoué,
(s.) Freiherr VOn BlSSing, Generaloberst.
En jetant un coup d'œil sur le document, le Cardinal s'aperçut qu'il était écrit en caractères gothiques, dont la lecture lui était quasi impossible. Il pria le capitaine von Strempcl de le transcrire en caractères latins; celui-ci accepta de bonne grâce et consacra une partie de la matinée à ce travail. Il remit la copie au Cardinal en disant : Veuillez, Émincnce, me donner votre réponse le plus tôt possible; le Gouverneur Général l'attend.
— Fort bien, répliqua le Cardinal, mais le Gouverneur a pris son temps pour me communiquer ses impressions au sujet de ma Pastorale ; il n'est que juste que je prenne le mien à mon tour pour lui dire la réponse qu'elles appellent. Je vous prie de repasser dans la soirée.
— Impossible, reprit le capitaine, j'ai l'ordre de ne point quitter l'archevêché sans être en possession de la réponse.
Le Cardinal eut beau insister pour qu'il lui laissât la liberté de travailler à loisir, il répétait invariablement : « je ne suis pas pressé ; j'attendrai ». A un moment donné, comme il paraissait ne pas vouloir quitter le Cardinal d'une semelle, celui-ci lui dit : « Mais usez donc de votre liberté; je vous donne ma parole d'honneur que je ne quitterai pas. Me prenez-vous donc pour un brigand ? »
Finalement, vers ii heures, Son Éminence remit à von Strempel la lettre ci-dessous, en le priant avec insistance d'aller demander, par téléphone, au Gouverneur Général, l'autorisation de rentrer à Bruxelles et de revenir prendre la réponse vers 6 heures du soir.
Archevêché de Malines. Malines, le 4 janvier 1915.
(II h. du matin.)
A Son Excellence Monsieur le Baron von Bissing,
Gouverneur Général^ Bruxelles.
Excellence,
J'ai bien reçu la lettre que votre adjudant Monsieur le Capitaine von Strempel m'a fait l'honneur dé m'apporter de la part de Votre Excellence, et je suis désireux d'y répondre le plus tôt possible. Encore, cependant, faut-il que Votre Excellence m'accorde le temps de la réflexion. La matinée a été, en grande partie, employée à la transcription du document par votre obligeant délégué. Je dois en prendre connaissance à loisir. Je compte avoir terminé pour ce soir
la réponse qu'il appelle. Si Votre Excellence le voulait bien, son adjudant pourrait revenir la prendre vers 6 h. du soir.
Agréez, Excellence, l'expression de ma haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.
La réponse du Gouverneur Général fut négative : von Strempel devait attendre la réponse du Cardinal, à Malines même.
Autour du Cardinal, des voix amies se faisaient entendre pour l'engager à parer les mauvais coups. Elles lui suggéraient, si pas de désavouer sa Lettre, au moins d'en atténuer l'expression.
Le Cardinal avait-il bien le droit d'exposer ses prêtres à tous les dangers d'une répression violente ? Dans l'intérêt général, ne valait-il pas mieux faire preuve d'un esprit de conciliation ? Son Eminence pouvait-elle, sans témérité, exposer sa personne à la prison, à l'exil, à un châtiment peut-être pire encore ? La séparation du pasteur et de ses ouailles n'allait-elle pas livrer le diocèse et le pays à des périls d'une gravité extrême ?
L'heure était critique.
Après avoir pris conseil de son entourage immédiat, le Cardinal se retira; il alla se recueillir et prier dans son oratoire privé; puis il rédigea la lettre que l'on va lire, dans laquelle il déclare que son acte a été mûrement réfléchi et qu'il ne peut ni le désavouer ni le retirer.
Archevêché de Malines, Malines, 4 janv. 1915 (6 h. du soir).
A Son Excellence Monsieur le Baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Excellence,
La lettre que Votre Excellence me fait l'honneur de m'adresser sous les dates du 31 décembre 1914, 3 janvier 1915, comprend trois parties.
La V^ partie concerne ma correspondance du 28 décembre dernier tant à l'adresse de Votre Excellence qu'à l'adresse de Son Eminence le Cardinal von Hartmann.
Votre Excellence veut bien ne pas méconnaître l'estime que j'ai eu l'occasion de professer pour sa personne: Elle me rappelle qu'Elle m'avait exprimé son désir de seconder les intérêts religieux et moraux qui me sont confiés, et de soulager les misères de nos populations, mais se persuade que, au lieu d'entrer dans ses vues, j'ai pris à l'égard du Gouvernement Allemand une attitude peu conciliable avec ce noble idéal.
Votre Excellence est d'avis que les événements passés et le douloureux retentissement qu'ils ont eu dans le cœur des Belges ne pouvaient faire l'objet d'explications verbales ou écrites entre nous, et s'étonne que, même dans une correspondance privée, j'aie réveillé le souvenir de ces événements et les aie jugés.
J'apprécie le souci de Votre Excellence d'éviter à notre pays, déjà si éprouvé, de nouveaux conflits et nul, plus vivement que moi, n'acquiesce à ce vœu.
Mais encore faut-il, si nous voulons, en nous entr'aidant, faire œuvre durable, encore faut-il, dis-je, que notre collaboration ne repose pas sur une équivoque. Obéissant à une préoccupation de franchise, j'avais tenu à distinguer entre les relations personnelles, courtoises et de mutuelle bienveillance, que j'avais l'honneur d'entretenir avec M. le Baron von Bissing, et les relations que ma situation m'amenait à avoir avec le représentant d'une nation, que nous avons la douleur d'avoir pour ennemie. Je me flattais de l'espoir que la netteté de mon langage eût été appréciée et je ne m'atr tendais certes pas à ce qu'elle me valût le retrait du permis de libre circulation que Votre Excellence avait bien voulu m'octroyer. Mais je m'incline. Je n'avais pas, d'ailleurs, franchi jusqu'à présent les confins de mon diocèse ; je ne les franchirai pas.
La 2® partie de la dépêche de Votre Excellence concerne ma Lettre Pastorale. Tout d'abord, je remercie Votre Excellence d'avoir renoncé à intenter des poursuites aux prêtres qui ont lu en chaire la Lettre qu'ils avaient mission de lire.
Ils ont obéi à leur évêque. Celui-ci porte seul la responsabilité des ordres qu'il donne à son clergé.
Vous semblez craindre, Monsieur le Gouverneur Général, que la lecture de ma Lettre pastorale ne provoque de l'agitation et vous me rendez attentif aux suites fâcheuses qu'une émotion populaire pourrait entraîner.
Laissez-moi vous dire que vous connaissez mal mes fidèles diocésains. Si je leur avais caché quelque chose de ma pensée, si j'avais tenté d'obtenir de force leur endurance, ils se seraient peut-être raidis contre mes injonctions.
Mais je leur ai parlé le langage d'un père qui a confiance dans ses fris. Je leur ai dit que.je connais leurs douleurs et, parce que je les connais, suis à même d'y compatir ; je leur ai exposé, dans son intégralité, la doctrine évangélique sur leurs relations avec le Pouvoir qui, temporairement, occupe une partie de nos provinces ; quels que soient les sentiments qui vibrent dans l'intime de vos âmes, leur ai-je dit, vous devez, dans vos actes extérieurs, respecter les règlements du Pouvoir occupant, sous la seule réserve de votre conscience chrétienne et de votre dignité patriotique. Dans le for extérieur, vous devez vous conformer aux susdits règlements, et c'est l'autorité légitime elle-même, celle de votre Gouvernement qui, par son approbation tacite et dans l'intérêt de l'ordre général, vous oblige à les respecter.
Belge, je connais mes frères; Pasteur, je connais mes fils, et je vous garantis. Monsieur le Gouverneur Général, que si vous voulez bien interdire à vos subordonnés toute manifestation bruyante, dans le genre de celles qui se sont produites dans un nombre considérable de paisibles communes, durant la nuit du 3-4 janvier, je vous garantis, dis-je, que la paix publique ne sera point troublée.
Cependant, si vous ne croyiez pas pouvoir me laisser toute liberté d'agir sur mon clergé et mes fidèles, par la voie de la persuasion seule; si, à raison de craintes que personnellement vous éprouvez, vous croyiez devoir recourir à des mesures d'intimidation, je ne puis plus répondre, avec assez
d'assurance, de l'ordre général et, dans ce cas, je n'insisterais pas pour astreindre mon clergé à reprendre, malgré Totre interdiction, la lecture de ma Pastorale, et à la répandre dans les foyers.
Enfin, dans la 3*' partie de Sa lettre. Votre Excellence m'interroge sur mes relations avec mon Roi et avec le Roi d'Angleterre et désire savoir pourquoi j'ai invité mes diocésains à faire de la journée du 3 janvier conformément au vœu exprimé parle Roi d'Angleterre, une journée d'exercices pieux.
En vérité. Excellence, cet interrogatoire me surprend. Les actes de la vie privée échappent, si je ne me trompe, au contrôle de tous les Gouvernements et, dès lors, je me crois autorisé à demander à Votre Excellence si je comprends bien la portée de la question qu'Elle m'adresse. Vous reconnaissez-vous le droit de pénétrer dans le domaine privé de mes relations avec mon Souverain ou avec des souverains étrangers ?
Ce n'est pas la première fois que j'ai prescrit un jour de prière ; mes vénérés Collègues de l'épiscopat d'Autriche, de France, d'Allemagne l'ont fait. Tous, nous sommes animés du même pieux désir d'appeler sur notre patrie les bénédictions du Seigneur.
Au surplus, il m'a été fort aisé de connaître le vœu exprimé par le Roi d'Angleterre. Un imprimé publié sous la signature de S. E. le Cardinal Bourne, Archevêque de Westminster, a été envoyé à nos milliers de Belges réfugiés dans le Royaume-Uni ; j'en ai eu en main plusieurs exemplaires ; je n'ai pas, en ce moment, le texte par devers moi, mais espère le retrouver et pouvoir le communiquer à Votre Excellence.
Agréez, je vous prie. Excellence, l'hommage de ma haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, Arc h. de Malines.
Le lendemain 5 janvier, le Cardinal envoya à von Bissing la note complémentaire suivante :
Archevêché de Malines. Malines, 5 janvier 1Q15.
A Son Excellence Monsieur le Baron von JB/ss/ng-,
Gouvei'neur Général, Bruxelles.
Excellence,
J'ai l'honneur de remettre sous ce pli à Votre Excellence l'imprimé auquel j'ai fait allusion dans ma lettre d'hier soir.
Il s'est glissé dans ma lettre une erreur de date : c'est « durant la nuit du 2 au 3 janvier » qu'il faut lire.
Je disais hier que j'avais peine à me rendre compte de la portée de la question que Votre Excellence m'adressait dans la 3® partie de sa correspondance. Je devine, à la réflexion, qu'Elle a voulu savoir si je n'avais pas obéi à des préoccupations étrangères à mon ministère pastoral. Je tiens à déclarer que ma Lettre pastorale, dans son texte et dans son esprit, est exclusivement mon œuvre : j'en ai assumé seul toute la responsabilité.
Je suis confus d'avoir laissé sans réponse la lettre, datée du 6 décembre, du Cardinal von Hartmann et je me trouve sans moyen de communication directe avec lui. Peut-être Votre Excellence jugera-t-elle pouvoir faire partir la lettre ci-jointe, après l'avoir lue. Si Elle y voit un inconvénient, je La prie de considérer ma demande comme non avenue.
Agréez, Excellence, l'expression de mes sentiments de haute considération.
{s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.
A cette lettre était jointe la circa'aire imprimée dans laquel'e le Cardinal Bourne annonçait que le 3 janvier serait u:i jour de péniten e et dont voici la traduction :
Archevêché de Westminster S. W. 15 décembre 1914.
Jour de prières et de supplications.
Vous savez déjà que, sur le désir de Sa Majesté le Roi, le premier dimanche de l'année, 3 janvier, jour de la fête du Saint Nom de Jésus, sera considéré dans tout le pays comme un jour de prières et de supplications. Nous demanderons la bénédiction de Dieu sur l'Empire et sur les nations alliées, en ces jours de terribles combats contre nos ennemis. Nous implorerons Sa divine consolation pour ceux qui sont exposés aux inquiétudes, aux souffrances, aux chagrins. Ceux qui ont déjà donné leur vie dans la lutte auront une place spéciale dans nos supplications. Les évêques, le clergé et les fidèles de l'Eglise de France participeront avec nous à ces grandes prières publiques et internationales; et nous savons que nos frères de Belgique s'uniront à nous de cœur et d'intention.
La lettre suivante était en même temps communiquée à von Bissing avec prière de la faire parvenir à son destinataire :
Archevêché de Malines. Malines, le 5 janvier 1915.
A Son Eminence Révérendissime le Card. von Hartmann,
Archevêque de Cologne,
Éminentissime Seigneur,
Tardivement, mais bien sincèrement, je remercie Votre Eminence de sa lettre du 6 décembre dernier et des démarches si obligeantes qu'Elle a eu la charité de faire en faveur de nos prêtres et de nos prisonniers.
Des circonstances spéciales, sur lesquelles j'aime mieux ne pas m'étendre ne me permettent pas, Eminence, de Vous en dire plus long aujourd'hui.
En union de prières, afin qu'en tout et en tous la volonté de Dieu s'accomplisse, je reste de Votre Eminence Révérendissime
Le très humble et très dévoué serviteur,
(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.
Le Gouverneur Général se contenta de répondre par un simple accusé de réception :
Gouvernement Général Bruxelles, le 6 janvier 1915. de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines,
J'ai l'honneur d'accuser réception à Voi)-e Eminence de Son hoyiorée lettre d'hier' ainsi qtie de l'annexe imprimée quElle a eu l'obligeance d'y joindre et de la lettre destinée d mon très honoré ayni, le Cardinal von Hartmann. Je me ferai naturellement un plaisir de faire parvenir cette dernière à sa destination.
Je saisis l'occasion qui m'est offerte pour communiquer à Votre Eminence une lettre que le Cardinal von Hartmann m' a prié de Lui faire parvenir .
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma très haute considération et j'ai l'honneur d'être
Son très dévoué,
(s.) Freiherr VOn Bissing, Generaloberst.
Le 7 janvier, le Gouverneur Général adressa à tous les prêtres du diocèse de Malines une circulaire imprimée dont voici la traduction :
Gouvernement Général Bruxelles, le 7 janvier 1915. de Belgique.
Au Clergé du diocèse de Malines.
Le Ca7'dinal Mercier, à la, suite des rejn^ése nia lions que je lui ai adressées à l'occasion de sa Lettre pastorale dont l'action, selon moi, est de nature à troubler et à exciter les esprits, m'a déclaré, oralement et par écrit, qtte telle n'avait jamais été son inteniion et qu'il ne s'était pas attendu à ce que sa Lettre produisît un tel
résultat. Il a, dit-il, visé aennt tout à montrer a la population la nécessité de l'obéissance vis-à-vis du Pouroi/' occupant, même dans le cas où un Belge, poussé par ses sentiments patriotiques intimes, se sentirait porté à s'opposer à l'administration alle?nande.
Le Cardinal a ajouté que, dans le cas oïl Je craindrais que Sa Pastorale n'excitât les esprits, il n'insisterait pas, comme il le fait à la fin de Sa Lettre, pour astreindre ses py^êtres à en contiyiuer la lecture les dimanches suivants et à la répandre dans les foyers.
J'ai cette appréhension.
En conséquence, je renouvelle la défense que j'ai faite le 2 janvier de lire et de répandre la Lettre pastorale. Je fais remarquer aux ecclésiastiques que, dans le cas oit ils enfreindraient ma défense, ils s'opposeraient donc maintenant aussi aux intentions que le Cardinal m'a exprimées par écrit.
(s.) Freiherr VOn Bissing, Gêner aloberst,
En même temps, le Gouvernement général faisait publier par la presse censurée la note suivante :
Bruxelles, 8 janvier.
« Son Éminence l'archevêque de Malines, Mgr Mercier, suivant » une ancienne coutume, a adressé pour la fête de Noël aux fidèles de » son diocèse une Pastorale qui traite en partie des grands événements » politiques des derniers mois. La presse étrangère en a donné des » compte-rendus inexacts et, entre autres, a prétendu qu'à la suite de » cette Pastorale, le Cardinal serait tenu séquestré dans son palais à » Malines par des officiers allemands, et même qu'il aui-ait été arrêté. >' Le Gouvernement Général a déjà fait déclarer officiellement que ces » dtux affirmations sont dénuées de tout fondement. Il n'a jamais songé » à entraver la liberté du prince de l'Eglise dans l'exercice de ses fonc- » tions ecclésiastiques. Cependant, la Pastorale contenait des passages » blessants pour l'Allemagne et qui, par conséquent, ne permettaient » pas aux autorités allemandes de s'en désintéresser. Malgré cela, par
» respect pour la sainteté du lieu et pour ne pas heurter les sentiments » des fidèles, la lecture de la Pastorale dans les églises n'a pas été » empêchée par la force. Le Gouverneur Général s'est borné à prendre » les mesures policières que la situation comportait, en vertu de son » arrêté du 13 octobre 1914, qui soumet formellement tous les produits » d'imprimerie à la censure du Gouvernement Général. L'imprimeur » chargé de l'impression et de la distribution de la Pastorale a donc été » appelé à rendre compte à la justice de son infraction à l'arrêté sus- » mentionné, et les exemplaires trouvés ont été saisis.
» Dans un échange de lettres avec le Gouverneur Général au sujet » de la Pastorale, le Cardinal a déclaré que, vu l'opinion du Gouverneur » Général sur la portée éventuelle de la lecture, il n'insistait pas pour » astreindre le clergé à reprendre la lecture de la Pastorale et à la » répandre dans les foyers. »
(Extrait du Journal La Belgique, n° 64, du 9 janvier 1915.)
Cette communication de von Bissing au clergé du diocèse et à la presse censurée est un chef-d'œuvre d'hypocrisie. Alors que le Cardinal, confiant dans l'initiative patriotique de son clergé, avait simplement déclaré qu'il ne renouvellerait pas l'ordre déjà intimé, le Gouverneur Général laisse sous-entendre que le Cardinal, pour éviter toute difficulté, désire que les prêtres renoncent à la lectuTe et à la diffusion de la Pastorale.
Cette manœuvre habile n'eut pas le résultat qu'en attendait von Bissing. Le Samedi 9 Janvier, Mgr Evrard, doyen de Sainte-Gudule, alla trouver le Cardinal et se rendit bien vite compte du piège qui avait été tendu au clergé du diocèse ; il en avertit aussitôt par lettre les curés du doyenné de Ste Gudule et tous les doyens de l'agglomération bruxelloise. Cette lettre se répandit partout comme une traînée de poudre, et, dans toutes les églises, la lecture de la Pastorale fut continuée le Dimanche lo Janvier. Voici la lettre que Mgr Evrard adressa au Cardinal quelques jours après :
Eminence,
Samedi 9 janvier, j'ai écrit à tous mes curés et à MM. les Doyens de l'agglomération :
« Je rentre de Malines.
» Malgré l'écrit de défense reçu hier soir, S. E. le Cardinal veut » qu'on fasse lecture de sa lettre. Cet écrit de défense est habile"et » faux.
» Ni verbalement ni par écrit, je n'ai rien retiré et je ne retire
» rien de mes instructions antérieures, et je proteste contre la vio- > Icncc qui est faite à la liberté de mon ministère pastoral. »
« Voilà ce que le Cardinal m'a dicté.
» Il a ajouté : On a tout fait pour me faire signer des atténuations » à ma lettre : je n'ai pas signé. — Maintenant, on cherche à séparer n mon clergé de moi en l'empêchant de lire. J'ai fait mon devoir : mon » clergé doit savoir s'il va faire le sien. »
« Agrée/, Monsieur le Curé, l'hommage de tous mes respects. »
Dans la ville et dans les faubourgs, on a lu partout, le dimanche 10 janvier, à toutes les Messes ; ce qui a fait un excellent efîfet.
Il n'y a eu aucun incident, aucune opposition, aucune protestation. — Seulement au Sablon, après la lecture faite par M. le curé Richard, deux officiers se sont rendus avec lui à la sacristie. — Ils lui ont dit qu'il lui avait été défendu de lire cette Lettre ; il a répondu qu'il avait obéi aux ordres de ses Supérieurs, et tout s'est borné à cela.
Il y avait eu naturellement un moment d'émotion, mais elle fut dissipée en un instant.
Personne, jusqu'ici, ne nous a inquiétés.
Que Votre Eminence daigne agréer l'hommage de mon plus profond respect.
(s.) Ed. Evrard.
Le II janvier, le Cardinal adressa aux membres de son clergé une lettre latine dont voici la traduction :
Malines, le Dimanche dans l'Octave de l'Epiphanie 1914.
Très Révérends Messieurs et très chers Collaborateurs,
Vous avez eu connaissance, je crois, d'un avis du Gouvernement Général de Bruxelles publié par les journaux, dans lequel il est^ dit que le Cardinal-Archevêque de Malines n'a été aucunement empêché de remplir librement son office ecclésiastique. Il ressort des faits que cette affirmation est contraire à la vérité.
En effet, le ler janvier au soir et pendant toute la nuit qui suivit, des soldats allemands pénétrèrent dans les presbytères, enlevèrent ou s'efforcèrent vainement d'enlever des mains des prêtres la Lettre pastorale et, au mépris de l'autorité épiscopale, vous défendirent de la lire à l'assemblée des fidèles, en vous menaçant de peines très sévères qui vous seraient infligées à vous-mêmes ou à votre paroisse.
Notre dignité même ne fut pas respectée. En effet, le 2 janvier, avant même le lever du jour, c'est-à-dire à 6 heures, je reçus l'ordre
d'aller, le matin même, rendre compte au Gouverneur Général de ma lettre au clergé et au peuple ; le lendemain, on me défendit d'aller présider un salut à la cathédrale d'Anvers ; enfin, on. m'interdit de me rendre librement auprès des autres évêques belges.
Comme citoyen, comme pasteur d'âmes et comme membre du Sacré Collège des Cardinaux, je proteste que vos droits, mes très chers collaborateurs, et les miens ont été violés.
Quoi qu'on ait prétendu, l'expérience a prouvé que cette Lettre pastorale n'a provoqué aucune danger de sédition, mais qu'au contraire elle a beaucoup contribué à l'apaisement des esprits et à la tranquillité publique.
Je vous félicite d'avoir accompli votre devoir avec fermeté et avec douceur. Restez-y fidèles d'un cœur viril et pacifique, vous souvenant de ces paroles par lesquelles je vous ai déjà exprimé pleinement et entièrement ma pensée : « Soyez à la fois et les meilleurs gardiens du patriotisme, et les soutiens de l'ordre public. »
Au reste « soyez fervents d'esprit, servez le Seigneur, soyez jojeux dans l'espérance, patients dans l'affliction, assidus à la prière, prêts à subvenir aux nécessités des saints, (i) »
Ne m'oubliez pas, je vous prie, dans vos prières; de mon côté, je ne vous oublierai pas non plus. Tous ensemble, unis par le lien d*une étroite fraternité, recommandons au Seigneur l'évêque, le clergé et le peuple fidèle « afin qu'ils voient leur devoir et qu'ils aient la force de l'accomplr ». {2)
(s.) D. J. Cardinal Mercier, Archevêque de Malines.
Messieurs les Doyens sont priés de me faire rapport sur ce qui s'est passé dans les paroisses de leur doyenné.
N. B. Des ecclésiastiques ont pour un temps revêtu le costume civil. Ils sont priés de reprendre dès maintenant l'habit ecclésiastique.
Les incidents provoqués par la publication et la lecture de la Pastorale eurent leur écho à l'étranger. M. Schreiner, correspondant de V Associated Press of Amerika, envoya au Cardinal, par l'intermédiaire des autorités allemandes, un télégramme demandant des précisions sur la façon dont les autorités allemandes avaient agi à son égard. Ce télégramme fut transmis par le Kreisckef de Malines :
(i) Epîtrc aux Romains XII, 13-13.
(2) Oraison du Dimanche dans l'octave de TÉpiphanie.