X.e Gouverneur Général Bruxelles, le 19 mai i
de Belgrique.
S. No P. A. I. 2722.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
J'ai bien reçu la lettre de Vôtre Eminence du 14 de ce mois,
A l'occasion de décisions que j'ai été amené à prendre, à deux 7'*eprises différentes, au sujet de désirs manifestés par Votre Eminence concernant les intérêts religieux de Son diocèse, Elle élève contre moi, en employant des expressions blessantes à mon égard, des accusations que je repousse comme parfaitemerd in-
jttsti fiées. Aussi m'est-il impossible d'y répo7idre d'une manière objective. Je me verrai finalement forcé de refuser d'avoir désormais. des rappo7is écrits ou auti-es avec Votre Eminence et de faire droit à des demandes peut-être Justifiées, si Votre Eminence n'emploie pas, dans la fonne, les égards que je suis en droit d'exiger.
Jusqu'à p/'ésent, je me stiis efforcé de tenir compte, dans une très large mesure, en matière religieuse comme en toute autre, de la situation créée par les circonstances particulières dans lesquelles nous nous trouvons. Mais je dois protester contre la manière dont Votre Eminence trouve bon d'entrer en conflit avec moi, en ma qualité de représentant de Sa Majesté l'Empereur, mon chef suprême.
Je présente à Votre Eminence l'assurance de ma considération très distinguée et j'ai l'honneur d'être
Son dévoué,
Generaloberst.
Archevêché de Malines. Malines, le 29 mai 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Généra^ Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
La lettre n° 2722 que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, le 19 mai, m'est bien parvenue et je tiens à lui en accuser réception.
Pour me conformer au désir de Votre Excellence, je m'interdis de traiter directement avec elle la question du service religieux à remplir soit auprès des Belges prisonniers en Allemagne, soit auprès des détenus à la prison de St-Gilles.
Mais la vérité m'oblige à déclarer que, dans mes correspondances précédentes, je n'ai jamais obéi qu'au souci de protéger les intérêts moraux et religieux dont je porte la responsabilité ; j'ai soutenu, avec une certaine chaleur, je le sais, la cause que j'avais à défendre, mais je prie Votre Excellence de ne voir dans mon langage que l'expression d'une conviction sincère. Au cours de ma carrière, déjà longue, j'ai été engagé dans de nombreux débats, tantôt avec des amis, tantôt avec des adversaires ; je ne me souviens pas que l'on m'ait jamais reproché d'avoir manqué d'égards envers les personnes avec lesquelles j'étais en discussion. La concentration de ma pensée sur la vérité objective peut suggérer parfois l'idée qu'une appréciation des faits vise les personnes et leurs intentions, mais c'est là un résultat dont il ne serait pas juste de me rendre seul responsable.
Votre Excellence veut bien terminer aimablement Sa lettre, en protestant de sa volonté bienveillante de tenir largement compte de nos intérêts religieux. C'est ce qui m'enhardit à mettre sous Ses yeux deux faits. À Elle de les apprécier et de juger s'ils réclament Sa haute intervention. J'estime que j'ai le devoir de les Lui faire connaître.
Le Baron von Baudenhausen, commandant militaire d'Anvers, dans une lettre adressée au Doyen d'Anvers, Mgr Cleynhens, relève à la charge du clergé plusieurs griefs, parmi lesquels il en est un qui est ainsi formulé : Auch ein Fall der Verweigerung der Absolution, weil das Beichtkind sich nîcht verpflichtete, seine deutsc/ie Dienstherrschaft zu verlassen, ist gemeldet (i).
Ce qui se passe dans le secret de la confession échappe à toute juridiction extérieure, civile, militaire ou même religieuse.
(i) Traduction : On a signalé aussi le cas d'un prêtre qui a refusé l'absolution, parce que le pénitent ne voulait pas s'engager à quitter les maîtres allemands au service desquels il s'était engagé.
Lundi 24 mai, second jour de la Pentecôte, à 10 h. du matin, une procession religieuse avait lieu à Malines, selon un usage traditionnel ; la procession avait été autorisée par le Kreischef de Malines, M. Jochmus. Or, au moment où le cortège pieux exclusivement religieux, que présidait Sa Grandeur Monseigneur Legraive, évéque auxiliaire du diocèse, contournait la Grand'Place, une fanfare militaire allemande a rompu le cortège et a passé bruyamment à côté de l'évèque qui portait le Très Saint Sacrement.
Fort heureusement, le clergé et la foule ont pu contenir leur indignation. Ils n'en ont pas moins souffert dans leurs sentiments les plus intimes.
Agréez, je vous prie, Monsieur le Gouverneur Général;, l'assurance de ma très haute considération.
(s.) D. J. Càrd. Mercier, àrch. de Malines.
XV. — Le Gouverneur Générai autorise les processions de la Fête-Dieu.
Gouvernement Général Bruxelles, le 18 mai 1915.
de Belgique.
Sekt. Ilb. no 5392.
A Son Eminencele Cardinal Mer* der,
Archevêque de Malines,
J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Eminence que j'ai donné des instructions à tous les gouvernements civils et militaires q\ii sont sous mes ord?^es pour permettre, cette année, sur demande, les processions habituelles de la Jfête-Dieu. Mais j'espère bien que ces processions conserveront leur caractère strictement religieux et qu'on n'en abusera pas en les faisant servir à des buts politiques. Seuls les chants et les drapeaux religieux seront permis ; les chants nationaux (Brabançonne, etc.) et les drapeaux nationaux seront interdits. S'il est d'usage que des corps de musique fassent partie du cortège, il leur sera défendu de jouer l'hymne national; leur rôle devra se borner à accompagner les chants. Il sera également interdit de tirer des coups de fusil et de faire éclater des mortiers,
I J'espère que la sagacité et l'influence de Votre Eminence réussiront à empêcher qu'on n'abuse de la liberté que j'accorde bien volontiers e?i considération des intérêts religieux.
Le Gouverneur Général, h (s,) Freiherr VOn Bissing,
^ Generaloberst.
XVI. — Von Bissing refuse d'accorder des défenseurs belges aux PP. De Bruyne et Boone, S. J., traduits devant le tribunal militaire d'Anvers.
Les PP. De Bruyne et Boonc, S. J., avaient été arrêtés le 12 juin 1915, sous l'inculpation d'avoir favorisé le passage de la frontière à des jeunes gens désireux de rejoindre l'armée belge. Après avoir été tenus au secret le plus rigoureux pendant plus de 5 semaines, ils devaient comparaître le 27 juillet devant le tribunal militaire d'Anvers. M^ Franck et Me Vaes s'étaient offerts pour défendre les accusés; l'auditorat militaire repoussa ces offres de défense et se réserva le droit de désigner un défenseur d'office. Le Cardinal, ayant été mis au courant de ces faits, intercéda pour que les droits de la défense fussent respectés. Le Gouverneur Général consentit à remettre l'affaire pour supplément d'enquête, mais refusa catégoriquement d'accorder des défenseurs belges aux prévenus. Ceux-ci comparurent devant le tribunal le 12 août 1915 : le P. Boone fut condamné à 12 ans de travaux forcés, le P. De Bruyne fut acquitté.
Archevêché de Malines. Malines, le 2ô Juillet 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Les Pères de Bruyne et Boone doivent comparaître demain mardi 27 juillet devant le Gouvernements-gericht <i'Ànvers.
Si je ne fais erreur, le paragraphe 9 de la Kaiserliche Verordnung ùber das ausserordentliche Kriegsgerechtliche Verfahren gegen Auslander, reconnaît aux accusés le droit de se faire défendre devant le tribunal de guerre.
Or, l'auditorat militaire d'Anvers refuse les offres de défense de M** Franck et de M® Vaes que les accusés s'étaient choisis, et élève la prétention de désigner seul un défenseur d'office.
Les avocats invoquent subsidiairement le droit d'examiner avec le défenseur d'office les charges qui pèsent sur les accusés et celui de lui présenter les moyens de défense de leurs clients. Cette demande aussi vient d'être formellement écartée.
Il paraît donc bien manifeste. Monsieur le Gouverneur Général, que les droits de la défense, garantis par la justice de l'empire, sont ici méconnus.
Puisqu'il s'agit de prêtres de mon diocèse, j'estime de mon devoir de déférer à Votre Excellence cette malheureuse procédure et je La prie de vouloir ordonner d'urgence la remise de la cause, afin qu'il soit possible aux accusés d'organiser leur défense de concert avec le conseil de leur choix.
Agréez, je vous prie, Monsieur le Gouverneur Général, l'expression de ma très haute considération.
(s.) D. J. Gard. Mercier, àrch. de Màlines.
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 3 aoûtiOio.
de Belgique.
Scct. Ib. no 6953.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
En réponse à l'honorée lettre de Votre Eminence^ en date du 26 juillet , j' ai l'honneur de Lui faire savoir que, aussitôt après l'avoir reçue, j'ai donné l'ordre de reporter à une date ultérieure les débats du procès engagé contre les prêtres De Bruyne et Boone ; j'ai soumis toute cette affaire à une enquête minutieuse.
Je regrette cependant de ne pouvoir donner suite à la demande de Votre Eminence; les nécessités de la guerre ne permettent pas que des étrangers soient admis comme défenseurs dans des procès qui comportent des faits de trahison. J'ai l'honneur de comynuniquer ci-contre à Votre Eminence la copie certifiée-
conforme de l'ordonnance que j'ai envoyée, d ce sujet, à l'auto)'ité compétente.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération distiiiguée et J'ai l'honneiir d'être
Son dévoué,
(s.) Freilierr OOn Bissinfjf, Generaloberst.
Gouvernement Général Bî'uxelles, le 2 août 1915,
de Belgique.
II A. T. L. no 4403
Alt Tribunal du gouvernement
de la position fortifiée d'Anvers.
Ordonnance.
Le refus d'accorder des défenseurs belges aux 'prêtres De Bruyne et Boone dans le py^ocès de haute trahison qui leur est intenté, est Justifié ; c'est à bon droit que l'on interdit tout rapport entre les avocats choisis par les inculpés et le défenseur imposé d'office.
Le droit de défense qui, d'après le par. 9 du décret impérial du 28 décembre 1899, appartient aussi aux étrangers ennemis, doit être limité par les nécessités de la guerre ; celles-ci ne permettent pas que des étrangers soient mis au courant des pièces du procès, lorsqu'il s'agit de faits de haute trahison, ce qui ne pourrait être évité s'ils étaient admis comme défenseurs dans des procès de cette nature.
En conséquence, la réclamation du Cardinal Mercier en date du 28 Juillet 1915 doit être considérée comme non fondée et doit être écartée.
Le Gouverneur Général,
(s.) Freiherr von Bîssing,
Geheralifberst.
XVli. — Entrevue du Cardinal et du Baron von der Lancken au sujet de la Lettre pastorale « Appel à la prière ».
Le dimanche 26 septembre 1915, le clerf^é lut, dans toutes les églises du diocèse, une nouvelle Lettre pastorale de Son Éminence, intitulée « Appel à la prière ». Le Cardinal y prodiguait à nouveau aux fidèles ses encouragements et ses conseils. « Nos épreuves se prolongent », disait-il ; « ne cédez pas, je vous prie, à la lassitude : ne cessons pas de prier et de faire le bien : le semeur doit attendre la moisson ; à son heure, elle viendra et ne nous échappera pas, » Après avoir montré que la lutte entre le bien et le mal date des origines du monde et que le drame de Lucifer et des Saints Anges se renouvelle sans cesse au cours des siècles, il recommandait à ses diocésains de profiter de la fête de Saint Michel (39 septembre) et des premiers jours du mois du Rosaire pour redoubler d'ardeur dans leurs supplications afin de hâter la délivrance de la patrie belge. Il leur demandait de réciter désormais avec attention la prière qui se dit après la Messe : « Et vous, prince de la milice céleste, nous vous en supplions, » repoussez en enfer Satan et les autres esprits mauvais qui se répan- » dent dans le monde afin de perdre les âmes. » La lettré se terminait par une invitation à communier, une fois au moins, dans l'intervalle du 29 septembre au vendredi i octobre ou au dimanche 3 octobre, et, tout en invoquant le Sacré-Cœur et la Vierge Marie, à abriter les combattants sous le bouclier de Saint Michel.
■ Les Allemands se reconnurent sous les traits de « Satan et les autres esprits mauvais» ; aussi, la Lettre déchaîna-t-elle, dans toute la presse d' « Outre-Rhin », un véritable torrent d'injures et de menaces à l'adresse du Cardinal. Malgré ces excitations, le Gouverneur Général ne mit pas, à demander des explications à Son Éminence, la même précipitation que celle dont il avait fait preuve à l'occasion de la Lettre pastorale « Patriotisme et endurance ». Pendant une dizaine de jours, il ne donna pas signe de vie. Ce n'est qu'^ le jeudi 7 octobre que le baron von der Lancken téléphona à Monsieur [;le xchanoine Loncin, secrétaire de l'Archevêché, en disant qu'il désirait faire visite au Cardinal le lendemain, à l'effet de lui adresser une communication de la part de Monsieur le Gouverneur Général.... Il fut convenu que Son Éminence le recevrait à 4 heures.
Le lendemain, von clcr Lancken se présenta à l'archevêché avec 3/4 d'heure de retard, alléguant une panne d'auto. Il fut introduit auprès du Cardinal.
L'entretien dura environ deux heures. En voici un compte-rendu fidèle, d'après des notes prises, aussitôt après le départ du baron, par le Cardinal lui-même.
A peine assis, le baron se mit à lire 4^5 pages grand format, après avoir prévenu le Cardinal que le document dont il allait donner lecture avait été rédigé par lui, à la demande de Son Excellence von Bissing, et approuvé ensuite par celui-ci.
La lecture terminée, le Cardinal demanda s'il pouvait prendre possession de la pièce.
La réponse fut négative : « Non, j'ai dans mes instructions de ne pas me dessaisir de mon manuscrit ».
— Alors il ne me sera pas possible de répondre aussi adéquatement que je le souhaiterais à chacun des griefs articulés dans la dépêche du Gouverneur Général.
— Oh ! ma mission n'est pas de discuter, mais de communiquer à Votre Éminence le sentiment de son Excellence.
— Encore faut-il que j'apprécie ce sentiment. Car enfin, je présume que le Gouverneur Général désire savoir si, oui ou non, je me rallie à sa manière de voir.
— Soit.
— Je crois pouvoir résumer comme suit, Monsieur le baron, la communication dont vous venez de me donner lecture :
L — Votre Lettre «i Appel à la prière », qui a été lue dans toutes les églises, accompagnée parfois de commentaires qui en accentuaient encore la tendance, est une excitation politique ; elle devait provoquer une effervescence dans les masses et, défait, nous avons saisi, en plus d'un endroit, des traces de cette effervescence séditieuse.
II. — L'attitude de Votre Eminence est d'autant moins justifiable, -qu'Elle avait fait espérer au Gouverneur Général Sa collaboration à l'apaisement du pays, dans Vintérêt général, et qu'Elle connaît bien les dispositions bienveillantes qui animent Son Excellence le Baron von Bissing.
in. — Cette attitude se concilie mal avec les fréquents recours de Votre Eminence auprès du Gouverneur Général afin d'obtenir des faveurs pour ses compatriotes.
IV. — Enfin, la coïncidence de la lettre de Votre Eminence avec le recul momentané des troupes allemandes sur quelques kilomètres de la ligne de Jbataille est tellement frappante, qu'elle ne peut s'expliquer que par une entente préalable du Primat de Belgique avec les armées alliées ; -ce qui achève de démontrer le caractère politique de cette Lettre pastorale.
A ces quatre griefs, qui résument, je crois, votre communication, je désire faire sur l'heure une réponse d'ensemble.
— Le silence du baron confirma le Cardinal dans l'idée que son résumé devait être fidèle. Il continua :
I. — Vous dites. Monsieur le baron, que ma Lettre est séditieuse, qu'elle excite le peuple contre le pouvoir occupant, et que vous apercevez déjà, de ci de là, des indices d'émotion populaire.
Mais voilà trois fois que vous me tenez ce langage. Une première fois, ce fut en janvier dernier, lorsque parut ma lettre « Patriotisme et endurance » ; une seconde fois, ce fut en juin, lorsque, privé de l'usage de mon automobile, je fus obligé d'aller à pied à Vilvorde pour gagner Bruxelles; et voici qu'une troisième fois, vous reprenez le même langage.
Est-ce que l'expérience ne vous a donc pas ouvert les yeux ?
En dépit de tous vos pronostics pessimistes, est-ce que le pays n'est pas resté calme ? Y a-t-il un seul Belge qui, depuis un an que vous foulez notre sol dans les conditions que vous savez ; y a-t-il un seul Belge, dis-je, qui ait touché à un cheveu d'une seule tête d'Allemand ? A-t-on tiré sur vos hommes un seul coup de feu ?
— Non, parce que nous y tenons la main, nous y veillons de près.
— Eh bien non. Monsieur, ce n'est pas parce que vous y tenez la main, parce que vous y veillez de près. Vous voudrez bien^reconnaître, n'est-ce pas, que si les passions politiques étaient, comme vous le dites, soulevées contre vous, il se trouverait bien, ici ou là, derrière un pan de mur ou du haut d'un deuxième étage, un bras armé pour tirer sur les vôtres un coup de revolver. Et sur ces milliers d'hommes qui exposent leur vie pour aller rejoindre notre armée, il s'en trouverait bien quelques-uns pour vous faire, fût-ce dans l'ombre, un mauvais coup.
Vous avez tout fait, au contraire, pour provoquer un soulèvement populaire et le calme obstiné de nos populations vous déconcerte.
— C'est nous qui avons provoqué ? C'est nous qui sommes les provocateurs ?
— Oui, Monsieur, c'est vous les provocateurs et je m'en vais vous le prouver tout de suite.
Lors de la publication de ma première Lettre pastorale, qu'avezvous fait ? Vous avez envoyé vos soldats en bicyclette, en motocyclette, à grand fracas d'automobiles, le soir, la nuit, dans tous nos paisibles villages de la Campine et de la Wallonie ; vous avez réveillé en sursaut le clergé, les sacristains, les servantes des presbytères; vous vous êtes fait ouvrir, le menace à la bouche, parfois le revolver au poing, les églises, les sacristies, les tiroirs des meubles du clergé, avec l'espoir de mettre la main sur ma Pastorale; ce jeu a duré plusieurs jours, et
tandis que le Gouverneur Général présageait, dans sa lettre du 3 janvier, comme vous le faites aujourd'hui, que le peuple se révolterait, le peuple restait calme, docile aux conseils d'endurance que nous lui prêchions. Alors, comme aujourd'hui, le peuple belge est resté soumis, non pas à cause de vous, mais malgré vous.
Et quand je suis allé à Bruxelles, à l'occasion d'une Messe à chanter à Saintc-Gudulc, ne vous rappclcz-vous pas comment vous m'avez traité ?
Je vois encore, en imagination, ce grossier personnage qui, se dressant devant moi, sur le pont du canal, à la porte de la ville, me demanda insolemment ma carte d'identité.
— Oh ! tous nos soldats n'ont pas fait leur éducation dans les salons.
— Non, les nôtres pas davantage. Aussi, ce n'est pas sur cette inconvenance voulue que j'entends appuyer. Si j'ai rappelé ce fait, c'était pour ajouter qu'alors, parce que quelques témoins indignés de cette scène d'impertinence, avaient respectueusement applaudi le Cardinal qui répondait par un acte de docilité à l'injonction dont il était l'objet, un de vos officiers avait ordonné une charge à la baïonnette contre des femmes et des enfants qui, sans mot dire, m'entouraient de leur respect. Oui ou non, était-ce provoquer notre peuple ?
Et le lendemain et le surlendemain, comment m'avez- vous traité?
Après avoir chanté la Messe à Sainte-Gudule, je me rendis à l'Institut Saint-Louis, d'oii je partis vers 6 h. du soir pour un piedâ-terre que je possède à l'Hermite, sous Braine-l'AUeud. Or, déjà au boulevard du Jardin Botanique, en face de Saint-Louis, deux espions à bicyclette me guettaient; ils ont suivi ma voiture tout le temps.
— Peut-être l'un ou l'autr^ officier de police avait-t-il pris cette mesure de son propre mouvement, mais l'autorité n'en est pas responsable.
— Pardon, Monsieur, c'est l'autorité qui en est responsable.
— Le Gouverneur Général ?
— En tout cas, une très haute autorité, et en voici la preuve : Les espions donc escortèrent ma voiture, faisant halte quand nous ralentissions notre allure, repartant avec vitesse, quand nous descendions une pente. Arrivé à Alsemberg, à 3 Km. de l'Hermite, comme la nuit tombait, j'entrai chez Monsieur le Curé et logeai au presbytère. Le lendemain, dès 5 h. du matin, je me mis en route, à pied, dans la direction de l'Hermite. A peine avais-je quitté l'agglomération, que je rencontrai trois soldats allemands, à cheval, qui venaient de la direction de Braine-l'Alleud, au devant de moi; dès qu'ils m'eurent dépassé, ils tournèrent bride pour me faire cortège jusqu'à destination. J'appris plus tard que des espions étaient allés, aux mêmes heures
matinales, dans les églises de Braine-rAlleud et d'Alsemberg, s'informer si le prêtre qui était à l'autel n'était pas le Cardinal. Donc, Monsieur le baron, l'espionnage était organisé par quelqu'un qui avait autorité, à la fois à Bruxelles et dans le ressort de Nivelles où est situé Braine-l'AUeud ; c'était donc bien une haute, une très haute autorité.
— Après avoir dit ces mots, S. E. fit une légère pause, pour interroger du regard son interlocuteur ; le baron était interloqué. Le Cardinal reprit :
Et pendant les quatre jours que j'ai passés à la campagne, j'ai eu constamment deux sentinelles qui gardaient ostensiblement ma petite propriété, questionnaient les visiteurs, les suivaient à leur départ pour savoir de quoi ils étaient porteurs ; bref, vous vous donniez tous les airs de gens qui guettent un criminel et doivent étouffer un noir complot.
Ah ! si j'étais un séditieux. Monsieur le baron, comme j'aurais beau jeu! Quel joli thème à une brochure sensationnelle à faire paraître à Paris ou à Londres ! Et j'y aurais pu raconter l'équipée de Malines, et votre répression violente des bénédictions de l'évêque et du geste de mansuétude de son secrétaire particulier... Mais je m'en suis gardé. Car, autant vous me trouvez indomptable quand il s'agit d'accomplir mon devoir pastoral, autant je désire écarter des incidents à propos de ma personne.
J'avais jugé sage de me retirer, pour quelques jours à l'Hermite, pour me dérober à toute velléité de manifestation de sympathie publique et, avec vos idées préconçues contre nous, vous avez cru que ma retraite ne pouvait avoir pour mobile que des intentions révolutionnaires.
— Oh ! révolutionnaires, non.
— Mettons séditieuses. Voilà donc comme quoi. Monsieur le baron, les excitations du peuple belge contre vous n'existent que dans votre imagination. Et les indices d'effervescence, que vous croyez apercevoir, ne sont que les menées de vos espions et le tapage de vos enquêteurs.
Le peuple belge est calme, patient ; il attend sa revanche. Il n'y a pas eu de francs-tireurs, lorsque vos armées ont envahi notre territoire ; j'espère qu'il n'y en aura pas lorsqu'elles battront en retraite ; naguère encore, j'ai eu l'occasion de parler à tout le clergé, de mon diocèse, réuni à Malines pour les retraites ecclésiastiques, et je lui ai recommandé de dire à nos populations : « La défense de notre droit est confiée à notre armée, il ne vous appartient pas de livrer des assauts irréguliers à l'ennemi. N'encourez pas, par votre témérité, le
reproche que l'on a calomnicuscment formulé contre vous au début des hostilités ».
Mais, Monsieur le baron, le cœur des Bclj^cs, sachez que vous ne l'avez pas, et que vous ne l'aurez jamais ! Laissez- moi vous le dire en toute franchise et ne vous froissez pas de la rudesse apparente' de mon langage. Les Belges ne vous font pas de mal, ils ne vous en feront pas, mais ils ont au cœur la haine de votre régime.
Voilà la vérité, et après plus d'une année d'expérience, chose stupéfiante, vous scmblcz ne l'avoir pas encore compris.
Il n'est pas rare que des étrangers,. des neutres, des Américains, des Suisses, passent par ici, et alors, naturellement on parle de la guerre et de l'occupation allemande.
Or, voulez-vous savoir le sentiment général des étrangers à votre sujet ? Les Allemands, dit-on, ont leurs qualités, assurément, mais ils manquent de psychologie.
Et c'est bien cela ! vous croyez que l'on gouverne le monde avec des formules abstraites.
Vous vous figurez que le mode de domination, qui a pu vous réussir en Allemagne, doit vous réussir ici. Vous vous trompez du tout au tout. J'ai passé ma vie dans l'enseignement ; j'y ai appris que pour faire l'éducation d'un jeune homme, il faut le connaître avant de lui appliquer des formules. Légiférer et appliquer la législation, c'est deux.
Vous paraissez ignorer ces vérités élémentaires ; de là, votre erreur. Nous avons le cœur insoumis, mais nous sommes patients. Et ce que j'ai dit, au mois de janvier, à ceux qui sont venus se plaindre, au nom du Gouverneur Général, de ma première Pastorale, je vous le répète aujourd'hui : C'est en donnant à notre peuple l'assurance que la Belgique est et restera un pays libre, que nous pouvons lui prêcher l'endurance, et la lui faire pratiquer, malgré vous.
Je crois avoir ainsi rencontré le premier grief articulé contre moi par Son Excellence le Gouverneur Général, et du même coup, j'ai implicitement fourni la réponse à son second grief.
IL — Monsieur le Gouverneur trouve qu'il y a un manque d'accord entre le langage de mes Lettres pastorales et les dispositions bienveillantes dont je lui ai donné l'assurance, lorsqu'il m'a promis, de son côté, de faire tout ce qui est en son pouvoir pour panser nos blessures.
— Oui, Monsieur le Gouverneur se plaint de vos Lettres pastorales, et aussi des commentaires, plus violents, qu'en donnent certains membres du clergé.
— Je suis heureux. Monsieur le baron, que vous appeliez mon
attention sur les commentaires que le clergé fait, dites-vous, de mes Lettres pastorales. Je sais que, en diverses circonstances, vous avez répété ce propos, que le clergé fait de la politique en chaire ; et vous avez coutume d'ajouter : « Il est tellement évident qu'il obéit en cela à une inspiration du Cardinal, que la même phrase, une phrase du Cardinal, est redite par tous les prédicateurs. »
Eh bien, Monsieur le baron, je voudrais beaucoup savoir quelle est cette fameuse phrase. Un jour, mon secrétaire, Monsieur Loncin, vous l'a déjà demandé en mon nom et vous devez lui avoir répondu alors : « Oh, mais c'est chose déjà ancienne, je devrais rafraîchir mes souvenirs pour pouvoir vous donner satisfaction ». Aujourd'hui que j'ai l'occasion de vous voir, je vous le demande à nouveau : Quelle est cette phrase tant de fois prononcée ?
— Après une pause, le baron répondit : Oh ! cela, c'est le passé. Je parle maintenant de commentaires à propos de votre dernière Pastorale.
— Soit, je ne vous refuse pas d'examiner ceux-ci, mais je voudrais tout de même savoir en quoi j'ai si gravement péché dans le passé.
— Nouvelle pause, le baron ne prononce pas un mot.
— Je croyais qu'il avait été entendu que le Gouverneur Général signalerait aux évêques les torts qu'il pourrait avoir à reprocher au clergé ? Veuillez donc me dire quels sont les prêtres de mon diocèse qui ont émis des commentaires séditieux, où, quand, en quels termes ils les ont émis.
— J'avais cru apporter avec moi les dossiers que nous possédons au Gouvernement Général contre plusieurs prêtres, mais au dernier moment, nous avons cru préférable d'éviter toute discussion.
— Vous ne m'interdirez pas, mon bon Monsieur, de trouver ce procédé étrange. Vous incriminez le clergé devant moi, vous venez ici pour l'incriminer, et quand je vous demande des précisions, vous me répondez : « Je ne vous fournis pas les chefs d'accusation parce que je ne veux pas les mettre en discussion ».
Alors, il ne me reste donc qu'à parler de moi-même, de mes dispositions à l'égard du Gouverneur Général et de la façon dont je comprends et apprécie ses dispositions à l'égard de notre pays.
Mes dispositions n'ont jamais varié, mais vous les comprenez mal.
Il va de soi que je désire épargner de nouvelles souffrances à mon pays, et lorsque Monsieur le Gouverneur Général me déclare qu'il a l'ambition de panser nos plaies, au lieu de les envenimer, il va de soi que je suis tout prêt à le seconder.
Mais où l'erreur de Monsieur le Gouverneur — et la vôtre —
commence, c'est lorsque vous vous figurez que vous pouvez nous traiter en enfants soumis. Ah ! non, par exemple, la Belgique n'est pas un pays conquis que vous auriez le droit de traiter comme vôtre; elle est une nation belligérante qui a gardé et espère bien garder son indépendance et son Roi.
Il vous plaît, à vous autres, de dire ; «Laissons-là, pour le moment, le passé, et unissons-nous pour travailler au relèvement du pays occupé. » Je sais que vous avez souvent tenu ce langage.
Mais comment pourrions-nous oublier ce passé, qui n'est que d'hier ? Les ruines de nos villes et de nos villages sont encore fumantes, nos temples sont éventrés, nos familles sont dans le deuil, leurs enfants dans la misère ! Mais le présent que nous vivons, dont nous souffrons, sort de ce passé que vos troupes nous ont fait.
Je sais. Monsieur le baron, que dans un entretien avec mon secrétaire, Monsieur le Chanoine Loncin, vous avez bien voulu reconnaître, qu'aucun des prêtres fusillés par vos armées, lors de l'invasion de notre territoire, n'avait été reconnu coupable ; je vous sais gré de cette reconnaissance tardive de notre innocence. Mais ce qui vous a été démontré pour nos prêtres, le serait demain, si vous le vouliez, pour nos populations civiles qui ont été massacrées ou emprisonnées. C'est cette constatation que nous demandons, et aussi longtemps que notre droit et la vérité de notre attitude n'auront pas été reconnus, il n'y a pas entre vous et nous d'entente possible.
— Vous auriez bien tort de douter des intentions bienveillantes de Monsieur le Gouverneur Général. Moi qui le vois de près et le connais, je puis vous assurer qu'il est animé du plus sincère désir de faire du bien aux Belges.
— Je ne doute pas de la sincérité de Monsieur le Gouverneur ; lorsque j'ai eu l'honneur de le voir, il a eu un accent de sincérité auquel j'ai eu foi et j'y ai encore foi. Mais il y a, entre lui et nous, une équivoque fondamentale. Il voudrait nous voir soumis, et nous avons la prétention de rester intérieurement, de cœur et d'âme, insoumis. Nous respectons extérieurement vos règlements, dans la mesure oij ils sont nécessaires à Tordre public, mais notre obéissance va ailleurs.
Au surplus, Monsieur le baron, de l'intention à l'action il y a de la marge. Les faits répondent mal aux sentiments bienveillants dont vous nous donnez à nouveau l'assurance.
— Je vous assure que vous connaissez mal le baron von Bissing.
— Mais, enfin, ces condamnations coup sur coup, de jeunes gens, de prêtres, qui ont tenté de franchir la frontière ou ont favorisé cette tentative, ces condamnations à mort, ces fusillades, etc.... Sont-cc des preuves de bienveillance ?
— Oh ! il le faut; nous ne pouvons tolérer la violation des règlements militaires, l'espionnage, etc..
— Oui, soit, il le faut, dans une certaine mesure, en un certain sens, je comprends cela et ne vous le reproche pas. Mais, la bienveillance, ou mieux, la simple équité, commanderait des tempéraments à l'application de vos règlements.
Voici comment nous comprendrions votre rôle : Vous êtes une puissance colossale en présence d'un très petit pays. Vous avez foulé notre sol sans y avoir été appelés, et vous-mêmes, par l'organe de vos chefs, avez déclaré que vous envahissiez notre territoire à regret, par nécessité, avec le désir de réparer au plus tôt les torts que vous nous auriez faits. Vous souvenant de ces conditions dans lesquelles vous avez pris possession de la majeure partie de notre sol, vous auriez dû logiquement vous dire : Nous ferons souffrir la Belgique le moins possible ; nous aurons pour elle toutes les condescendances que comportent les nécessités de l'occupation ; car, enfin, elle n'était pas notre ennemie et c'est nous qui l'avons réduite à la nécessité de s'opposer à notre passage à travers son territoire.
Pourquoi, dès lors, barrer si violemment le chemin à ces quelques jeunes gens qui brûlent d'aller accomplir, à côté de leurs camarades, leur devoir patriotique ?
— Mais ils partiraient tous !
— Et s'ils partaient tous, oii serait le si grand mal ? Vous vous vantez d'avoir 8.000.000 de soldats; que peuvent bien vous faire quelques centaines, mettons quelques milliers, d'adversaires de plus ou de moins ?
— Oh ! ce n'est pas cela ; croyez bien que nous n'avons pas peur d'eux.
— Bon, nous sommes donc d'accord. Vous n'avez pas à avoir peur d'eux, mais alors, laissez-les donc passer. Ils pratiqueront une vertu que, vous autres Allemands, vous prisez plus haut que toute autre, le patriotisme militaire. Et ce sera donc un bien. Puis, vous débarrasserez la Belgique d'une jeunesse froissée, humiliée, désœuvrée qui, à un certain moment — je me place à votre point de vue — peut devenir turbulente et dangereuse pour le calme public que vous voulez et devez assurer. Voyez, par exemple, tous ces jeunes > gens de nos universités qui rongent leur frein dans une inaction forcée, ne vaudrait-il pas mille fois mieux pour eux qu'ils fussent au front? Ou tout au moins, si vous ne voulez pas les laisser partir, si vous croyez devoir leur appliquer vos règlements militaires, eh bien, soit, arrêtez ceux que vous parvenez à saisir, empêchez-les de recommencer leur équipée, mais, de grâce, ne les traitez pas comme des criminels.
Et quand un brave curé donne à ces chers jeunes gens, dont, après tout, la Belgique est léf^itimement fière, un conseil amical, une indication de route, un secours, est-ce donc un motif suffisant pour l'emprisonner, le mettre au cachot, le déporter ?
— Vous, le reconnaissez donc vous-même, le clergé favorise l'excitation de la jeunesse.
— Non, je ne reconnais pas cela, mais je loue le clergé d'entretenir la flamme de patriotisme et de ne pas refuser une aide paternelle à un paroissien, à un universitaire, à un ouvrier, qui a le courage d'exposer sa liberté ou sa vie pour aller rejoindre notre armée. Et puisque nous parlons incidemment du clergé, voulez-vous que je vous fasse une confidence ?
— Oui, je vous écoute.
— Je pourrais préciser ce que je vais vous dire, en vous citant des noms propres, mais la discrétion m'interdit de vous les faire connaître. Il s'agit d'un personnage, et pas des moindres, de votre entourage. A un prêtre qui s'étonnait de la fréquence des arrestations de prêtres et de religieux, cet homme politique répondit : on se venge sur eux de l'attitude du Cardinal. Est-ce de la bienveillance, cela ? Est-ce de la justice ?
— Oh 1 qui peut avoir dit cela ?
— Tenez ma confidence comme non avenue, si vous le voulez, je ne veux pas m'imposer à votre foi. Mais j'affirme que je connais le personnage en question, et le prêtre à qui il a parlé et qui m'a rapporté l'entretien est absolument digne de foi (i).
III, — Vous me disiez, au surplus, Monsieur le baron, que Son Excellence le Gouverneur Général a peine à mettre d'accord mon attitude habituelle avec mes recours fréquents auprès d'EUc en faveur
(i) Le personnage en question est Trimborn, député du Centre, et le prêtre, son interlocuteur, est le supérieur des Aumôniers du Travail, l'abbé Reyn,
Dans une note signée de sa main, l'abbé Reyn affirme avoir entendu dire par Trimborn, au cours d'un entretrien qu'il eut avec lui, que les fortes condamnations, infligées aux prêtres belges, étaient la réponse du Gouvernement allemand aux agissements du Cardinal,
Comme le supérieur des Aumôniers du Travail sollicitait la grâce d'un de ses prêtres, malade et à moitié aveugle, condamné à 3 ans de prison, Trimborn lui répondit que le Cardinal obtiendrait facilement cette faveur, ainsi que beaucoup d'autres, s'il voulait aller à Canossa et promettre que désormais il se comporterait autrement vis-à-vis du Gouvernement allemand.
de mes compatriotes. Vous n'avez pas, je crois, prononcé le mot d'ingratitude, mais c'est celui qui résumerait le nouveau grief. Eh bien, je vais vous étonner, et, je le crains, vous blesser.
— Oh ! non, dites votre pensée.
— Eh bien, Monsieur le baron, je vous le dis simplement, avec prière de le répéter au Gouverneur Général : je ne vous porte, du chef que vous invoquez, aucune reconnaissance, parce que je ne vous en dois aucune,
— Oh ! oh !
— Un instant de patience ; je m'explique. Il y a une concession personnelle, que vous voulez bien me faire, et je vous en sais gré, c'est la faculté d'user d'une automobile.
Mais pour ce qui est des requêtes, plutôt fréquentes, je le reconnais, adressées au Gouvernement Général, je ne connais guère que des refus. Je suis habitué à lire, à la première phrase de la réponse : Ich bedauere (i) ... Les choses en sont venues au point que, lorsque l'on vient faire appel à mon intervention auprès du Gouvernement Général, je me vois obligé de répondre et je réponds d'ordinaire : Mon cher Monsieur, ma bonne Dame, je voudrais vous être utile, mais je crains de vous desservir plutôt que de vous servir.
— Je vous affirme cependant que Son Excellence le Gouverneur Général est très bien disposé.
— Mais c'est chose bien simple ; à votre retour à Bruxelles, vérifiez vos dossiers et confondez-moi en me disant quand et en quoi mes requêtes ont été bien accueillies.
Je me souviens d'un cas qui m'a été particulièrement pénible. Un séminariste, l'abbé G. Van der Elst, auquel je portais un affectueux intérêt, était menacé d'une condamnation, pour avoir facilité à quelques jeunes gens le passage de la frontière hollandaise.
— Oui, je connais le cas de l'abbé Van der Elst.
' — On avait même osé requérir contre lui la peine de mort, pour des actes que tout patriote doit, au fond, admirer.
Je m'attendais donc à ce que ce pauvre séminariste fût condamné à la prison et, dans une lettre pressante (2), que je m'étais efforcé de rendre aussi respectueuse que possible, j'avais supplié le baron von Bissing, de vouloir déclarer que le jeune étudiant, s'il était condamné, pût purger sa peine dans une prison belge, afin d'y recevoir une direction pour la continuation de ses études.
Or, qu'est-il arrivé ?
(i) Traduction : Je regrette.
(2) Cette intervention en faveur de l'abbé Van der Elst date du 4 juillet 1915.
Comme si l'on avait bien voulu me démontrer que l'on tenait à me tourner le fer dans le cœur, G. Van der Elst fut déporté en AUemai;ne aussitôt après sa condamnation. Et à une dame qui sollicitait, avec larmes, un délai, en disant : « Mais nous savons que le Cardinal de Malines a prié le Gouverneur Général de laisser le condamné à la prison de Saint-Gilles », il fut répondu « Ah l bah, quand il sera en AUemapie, on pourra toujours le faire revenir ».
Vous voyez donc, Monsieur le baron, que ma dette de reconnais- Siince n'est pas lourde.
Tout juste hier, j'ai encore adressé au Gouverneur Général une requête en faveur de prévenus, notamment de deux religieux, les Pères Quévit et Van Nylen, qui sont ici au cachot à Malines, traités plus durement que des condamnés. Je demande qu'on leur permette de dire la Messe et que l'on considère que ce ne sont que des accusés. Je suis curieux de voir ce qu'il adviendra de ma requête (i).
— Vous faites bien d'appeler mon attention sur ces religieux. Je m'occuperai, à mon retour à Bruxelles, de la requête de Votre Éminence.
— Je vous en remercie.
IV. — La conversation au sujet de ces mauvais traitements infligés à de simples prévenus avait pris un caractère grave.
Au moment d'aborder le quatrième point, le Cardinal se mit à sourire.
— Monsieur le baron, dit-il, faisons un brin d'histoire. Ma Lettre pastorale est datée, je m'en souviens, de la fête de saint Matthieu, c'està-dire du 21 Septembre. Vous voudrez bien convenir, n'est-ce pas, que pour la rédiger, la faire imprimer et l'expédier au clergé, il m'a fallu une bonne huitaine de jours. Ceci nous reporte au lo ou 12 septembre. Or, à cette date, la reculade de vos troupes ne s'était pas encore produite et, si je suis bien renseigné, l'offensive de nos alliés n'avait pas commencé (2).
— Mais vous pouviez savoir qu'elle se produirait.
— Non, Monsieur le baron, je ne le savais pas. Vous vous trompez fort à mon sujet. Je suis un évêque, je ne suis qu'un évêque, je ne suis pas dans les secrets de notre Etat-Major,
Vous me connaissez mal, vous me jugez mal. J'espère que j'aurai, jusqu'au bout, le courage de faire mon devoir, tout mon devoir de Pasteur d'âmes, mais je ne me mêle pas aux opérations militaires.
(2) L'offensive anglo-française fut déclanchée le 24 septembre.
— Alors, Votre Eminence ne désavoue pas sa résistance au Pouvoir ?
— Quelle résistance ?
— Mais, notamment celle qui se révèle dans votre dernicrc Pastorale.
— Dites-moi, je vous prie, où se manifeste là la résistance à l'autorité allemande. Les Allemands n'y sont même pas une seule fois nommés.
— Nommés, non; nommés, non! Mais il faut lire entre les lignes.
— Oh ! par exemple, Monsieur le baron ! je suis responsable de ce que j'ai écrit et signé, mais non pas, vous le reconnaîtrez, de ce qu'il vous plaît de me prêter à travers des préventions.
— Cependant, nous trouvons, nous, que dans l'ensemble de ses prédications, le clergé, de plus en plus, pousse à la résistance, fait de la politique.
— J'ai déjà demandé à plusieurs reprises que l'on veuille me dire qui, oià, quand et comment ?
— Mais votre lettre mêtne est une excitation à la résistance.
— Ceci, Monsieur le baron, nous ramène à notre point de départ; et je crois vous avoir démontré par les faits, que l'expérience contredit vos accusations pessimistes.
Ces mots « politique », « résistance » sont vagues : il faudrait préciser. Si par résistance vous entendez la rébellion à main armée, le recours aux moyens violents ou l'excitation à y recourir, alors, vous êtes dans votre droit en nous interdisant la résistance ; et nous affirmons, de notre côté, que nous nous abstenons, dans ce sens, de résister.
Mais si, par résistance, vous entendez l'affirmation de notre droit, l'appel à la prière, privée et publique, pour obtenir la protection de Dieu sur notre pays et pour le triomphe des intérêts sacrés de notre patriotisme, alors. Monsieur le baron, je suis obligé, en conscience, de vous dire, «que je continuerai à vous résister, sans fléchir.
— Mais alors ?
— Alors ? tout ce que vous voudrez !
A ces mots, le baron von der Lancken se leva : J'aurai, dit-il, à faire mon rapport au Gouverneur Général,
Avant de franchir la porte du parloir, il se retourna vers le Cardinal :
— Je voudrais encore, fit-il, vous dire un mot d'une conversation que j'ai eue avec le chanoine Loncin, secrétaire de l'archevêché.
Un jour un ministre du Gouvernement impérial, passant par Malines, visita la cathédrale et demanda s'il n'y avait pas moyen de
« cacher » (i), ou plutôt, de réparer ce trou béant du mur latéral, de faire quelques réparations urf;entcs, pour éviter des détériorations plus ^'ravcs. Je dis à M. Loncin que le Gouvernement allemand serait disposé à accorder à la cathédrale un subside à cet effet. Or, je ne sais si M. Loncin vous a rapporté la réponse qu'il m'a laite, mais j'en ai été stupéfait. Il m'a dit qu'il ne croyait pas que le « conseil de fabrique » — je crois que c'est ainsi que vous appelez la commission qui s'occupe du matériel des églises — lût disposé à accepter cette offre. Cependant je vous assure, Éminence, que je n'avais aucune arrière-pensée. Mon intention était uniquement de témoigner de l'intérêt à une œuvre d'art, à une cathédrale. J'aurais pu dire à M. Loncin, ajouta von der Lancken en souriant, que si les Belges ne veulent pas d'un subside parce qu'il leur est offert par une main allemande, alors, ce ne sont pas les Allemands qui agissent en barbares.
— Monsieur le baron, répondit le Cardinal, je n'ignore pas l'offre gracieuse que vous avez faite à mon secrétaire, au nom de votre Gouvernement et nous ne pouvons que vous en savoir gré. Mais, voyez-vous, la question de la restauration de nos églises est peut-être prématurée. La cathédrale de Malines a souffert, sans doute, et je le sais mieux que personne, attendu que tous les dimanches, j'assiste aux offices religieux, non plus dans le majestueux édifice d'autrefois, mais dans une grande salle cloisonnée, tant bien que mal, par des planches. Mais il y a des populations encore bien plus éprouvées que celle de Malines. Il y a de nombreuses paroisses qui n'ont plus d'église, où le culte se célèbre dans une salle improvisée, dans une école, dans un local de patronage. C'est là que je voudrais porter mes premiers secours.
— Oui, mais je ne parle pas de construction nouvelle, je sais bien, que le subside que nous pourrions vous offrir ne suffirait pas à cela ; mais nous pensions aux réparations les plus urgentes à apporter à un monument, tel que votre cathédrale.
— On n'a pas fait l'évaluation exacte — elle est impossible à faire aujourd'hui — de ce que coûteraient les réparations de notre église métropolitaine; maison m'assure que ces travaux coûteraient plus d'un million. Alors que voulez-vous que nous y mettions quelques milliers de marks? Il s'agit d'un travail considérable qu'il faut effectuer d'après des plans d'ensemble, et non par pièces et morceaux. Il serait prématuré de mettre dès maintenant la main à l'œuvre.
M. Loncin a dû vous dire que le conseil de fabrique, dont je suis
(i) Le baron eut lair très ennuyé d'avoir laissé échapper le mot « cacher » qui dissimulait mal sa pensée.
de droit le président, est composé de sept membres; et il a ajouté, m'a-t-il rapporté, que si je votais l'acceptation du subside que vous voulez bien nous offrir, les six autres membres voteraient contre l'acceptation.
A vous parler. franchement, je crois que M. Loncin a dit vrai. C'est que nous, Belges, nous sommes chatouilleux; nous revendiquons nos droits, mais nous n'aimons pas les faveurs.
L'entretien se termina. sur cette déclaration faite en souriant, mais d'un ton ferme et décidé.
XVIII. — Le régime des religieux incarcérés, en détention préventive, dans les cachots militaires de Malines et de Louvain, sous Tinculpation de délits politiques.
Plusieurs religieux, poursuivis pour avoir favorisé, en territoire occupé, le recrutement de l'armée belge, avaient été, par suite de l'encombrement des prisons, jetés dans les cachots militaires de Malines et de Louvain. Tenus au secret le plus rigoureux; privés, malgré la promesse de von Bissing (p. 78), de la consolation de dire la Messe, ces prévenus devaient passer toutes leurs journées dans un misérable petit réduit, sans fenêtres, et dans lequel l'air et la lumière ne pénétraient que par les interstices ménagés entre les poutrelles qui formaient le plafond.
Le Cardinal, mis au courant de ces rigueurs, demanda à von Bissing de faire apporter quelques améliorations à un régime aussi cruel. Il intercéda successivement en faveur des PP. Quévit, O. P., et Van Nylen, S. J., Devroye, S. J., Mertens, vS. J.
Dans chaque cas, le Gouverneur Général se montra disposé à faire droit aux réclamations du Cardinal; il alla même un jour jusqu'à lui répondre télégraphiquement qu'il lui serait donné satisfaction. Mais ces bonnes intentions, réelles ou apparentes, ne produisirent guère d'eftet. Les Kreischef de Malines et de Louvain, sollicités par le Gouverneur Général d'exposer la situation des religieux en question, répondirent par des rapports mensongers, constatant que les conditions d'internement étaient parfaites, et que les prévenus ne se plaignaient de rien. Von Bissing, se basant sur ces rapports, fit savoir au Cardinal qu'il avait émis des plaintes non justifiées; il lui reprocha même d'être bien mal renseigné sur ce qui se passait dans les prisons. Le Cardinal ne se tint pas pour battu; dans ses lettres du 6 et du 12 novembre, il revint à la charge et démontra, d'une façon évidente, que les rapports du K'-eischef àc Malines étaient tout au moins inexacts.
Le régime des prévenus ne subit guère d'améliorations, malgré les instances pressantes et réitérées du Cardinal; sur un point seulement, celui-ci obtint satisfaction; après des négociations qui durèrent pi js de trois semaines, des dispositions furent prises par les autorités
militaires allemandes afin que les prêtres et religieux, soumis au régime de la détention préventive, pussent dire la Messe dans leur prison.
Archevêché de Malines. Malines, le 7 octobre 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Je considère comme un devoir d'appeler la bienveillante attention de Votre Excellence sur un fait qui se passe à Malines et dont Elle n'a assurément pas connaissance.
Deux religieux prêtres, le Père Quévit, Dominicain, et le Père Van Nylen, Jésuite, sont détenus en prévention, celui-ci depuis plusieurs jours, celui-là depuis sept semaines, dans un cachot de la prison de Malines. Ils sont privés de célébrer la Sainte Messe, condamnés à un désœuvrement complet, et dans un voisinage démoralisant.
Que l'on prenne les mesures nécessaires pour empêcher les détenus de s'évader, cela se conçoit ; mais Votre Excellence ne voudra certes pas permettre qu'on leur inflige un régime plus dur que celui des condamnés criminels.
J'expose cette situation avec confiance à Votre Excellence et je La prie d'agréer l'hommage de ma très haute considération.
(s.) D. J. Càrd. Mercier, Arch. de Malines.
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 18 octobre 1915. de Belgrique.
P. No 18495.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
En réponse à l'honorée lettre de Votre Eminence, datée du 7 courant, j'ai l'honneur de Lui faire savoir
qticj'di (h),nu' hnmcdialemcnt dea ordres pour que le P. Quécit ci le P. Van Nylen soient traités (fvec les égards das à leur rang. J'ai aussi veillé à ce que les dits Pères puissent dire la Messe pendant toute la durée de l'instruction, qu'ils Jouissent d'un traitement convenable sous tous rapports et que toutes les facilités compatibles avec V instructioyi leur soient accordées.
Je présente à Votre Eniinence l'expression de ma. ('n,,sidér'd)i)n distinguée et j'ai l'honneur d'être
Son très dévoué,
(s.) Freïherr von Bissing,
Generaloberst
Archevêché de Malines. Malines, le 15 octobre 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing.
Gouverneur Général^ Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Je remercie Votre Excellence des dispositions bienveillantes dont témoigne la lettre qu'Elle me fait l'honneur de m'adresser sous la date du 13 de ce mois P. W 184Q5.
pepuis le jour où je me suis entremis auprès de Votrjb Excellence en faveur des Révérends Pères Quévit et Van Nylen, le premier a été condamné à la déportation en Allemagne. Quant au second, il est détenu à la caserne des Lanciers à Malines, astreint, m'assure-t-on, au régime commun des prévenus, et, hier vendredi, il n'avait pas encore obtenu l'autorisation que Votre Excellence a bien voulu lui faire espérer, de célébrer la Messe.
Je ne doute pas que les instructions de Votre Excellence à cet égard ne soient exécutées promptement.
Veuillez agréer. Monsieur le Gouverneur Général,, l'expression de ma très haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.
Gouvernement Général Bruxelles, Je 30 octobre lOlô. de Belgique.
^1 Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
La dernière lettre de Votre Eminence, datée du 16 octobre 1915, ma très vivement surpris, car il est étaMi que mes ordres ont été exécutés sans la moindre objection.
Les mesures nécessaires ont été prises de suite pour que les prêtres emprisonnés puissent dire la Messe. Des exceptions au régime de la prison avaient déjà été faites auparavant en faveur des ecclésiastiques, de façon à leur accorder un traitement digne de leur condition ; toute une série de facilités leur avaient déjà été consenties. Les prêtres en question n'ont jamais fait de demande ni manifesté de plainte, mais aux questions qui leur ont été posées, ils ont déclaré qu'ils ne désiraient rien. Votre Eminence doit avoir été renseignée d'une manière absolument fausse pour croire qu'Elle est en droit de me reprocher la façon dont les ecclésiastiques sont traités. Comme preuve de ce que j'avance, je joins à ma lettre une copie d'un rappiort que le « Kreischefy> de Malines a fait sur mon ordre ; Votre Eminence pourra y trouver la preuve de ce que j'avance. Je prie Votre Eminence de me confirmer qu'Elle a été mal renseignée au sujet du traitement accordé aux ecclésiastiques.
Je présente à Votre Eminence l'expressioyi de ma considération très distinguée et j'ai l'honneur d'être
Son dévoué,
(s.) Freiherr VOU Bissing, Gêner aloberst.
Le Kreischef impérial (\ntic.
iVb. no 97. Bruxelles, le 27 octobre ItU,").
Au Gouvernement militaù^e d'Anvers.
Eh réponse à l'ordre téléphonique reçu aujourd'hui, faisant suite à Vordomiance téléphonique du i9 courant et à l'ordre écrit du H courant, relativement à la nuDiière dont sont traités les ecclésiastiques en détention préventive, je déclare ce qui suit :
Pa7*mi les personnes incarcérées à la prison de MaWies, en détention préventive, se trouvaient, le 10 de ce mois, deux ecclésiastiques, Quévit et Van Nylen. Quévit, condamné à 2 ans 1/2 de travaux forcés p)Our tentative de trahison militaire, fut, d'après l'ordre du 11 courant dont j'ai parlé plus haut, envoyé en Allemagne. Van Nylen, qui est également très suspect de trahison militaire et qui, pour le moment, est encore en détention préventive à la disjjosition de la police militaire, a eu, pendant tout son séjour ici, une chambre à part ; il a été traité avec toute la considération due à son rang ; toutes les facilités possibles (longues promenades, permission d'écrire, visites, bonne nourriture etc.) lui ont été accordées ; ces faits ont été établis par le « Kreisamt », d'accord avec la police w^ilitaire. On a toujours évité de mettre en contact les ecclésiastiques avec les prisonniers de droit commun ; à la caserne des lanciers, il n'y a pour ainsi dire que des prisonniers politiques; on veille seidement à ce qu'ils ne puissent pas parler entre eux.
C'est ainsi que Van Nylen, à toutes les questions qui lui ont été posées par le chef de la police au sujet des réclamations qu'il pourrait avoir à faire, a toujours déclaré qu'il ne désirait rien de plus que ce qu'il avait.
Il n'a jamais fait la demande de pouvoir dire la Messe; le P. Quévit n'a pas non plus, pendant tout son
séjour, manifesté une seule fois ce désir. Le P. Provincial et Prieur de tous les couvents des Dominicains en Belgique, au cours de ses fréquentes visites au bureau de police de Matines, n'en a jamais parlé.
Et c'est pourquoi on n'a jamais pris les dispositions nécessaires pour aménager une chambre où l'on pût dire la Sainte Messe.
L'exécution de l'ordonnance du il octobre 1915 a présenté certaines difficultés, car nou^ ne disposions pas d'une place convenable et appropriée. Il fallait aussi résoudre la question de la surveillance ; nous devions tenir compte que nous manquions de gardiens et que 5 détenus avaient déjà réussi à s'évader de la caserne.
A la suite de fréquentes négociations avec l'aumônier catholique Gierlichs, on a aménagé, à la caserne des lanciers, une chambre qui 7^épond à toutes les exigences. On a tenu compte des demandes que l'aumônier m'a faites au cours d'une conférence que j'ai eue avec lui; on lui a procuré 30 chaises, 4 bancs, un lustre et un grand poêle.
Pour le moment, la question des servants de messe est encore en suspens. Le prêtre désirerait avoir comme servant un détenu qui se trouve en détention préventive pour avoir essayé de passer la frontière ; pour des motifs bien compréhensibles, cette permission ne peut être accordée. Un soldat catholique a été désigné pour remplir cet office.
Le « Kreischefyy, (s.) Jochmus,
Oberst.
Le rapport du -fiTrmc/ze/ de Malines est rempli d'inexactitudes et d'erreurs.
Le P. Van Nylen, y est-il dit, avait une chambre à part : c'est-à-dire
qu'il était loi;c dans un infect cachot militaire, scmblalîle à tous les autres. En plein midi, on n'y voyait pas clair; la lumière n'y entrait que par les interstices des poutrelles de fer qui formaient le plafond.
Les promenades du prévenu se faisaient dans une petite cour de 15 m. de long : elles duraient d'abord une demi-heure; plus tard, une heure. Lorsque le moment de la promenade était arrivé, le Père devait se rendre à la cour, par n'importe quel temps.
Il n'a jamais demandé de dire la Messe, affirme le rapport. C'est faux. A la première visite de l'aumônier allemand, le P. Van Nylcn lui exposa sa situation pénible, insistant surtout sur la privation de la Sainte Messe. L'aumônier se rendit à la Kommandantur ; mais là, on lui déclara qu'on ne pouvait accorder aux prêtres détenus la faculté de dire la Messe. Ce n'est qu'après trois semaines, à la suite d'une visite de l'aumônier au Gouverneur Général, que le P. Van Nylen obtint la permission tant désirée.
Un jour, le Kveischef se présenta lui-même dans la cellule du prévenu et lui demanda s'il n'avait pas de réclamations à faire. Le Père lui dit qu'il était contre tout droit de tenir quelqu'un en prison préventive pendant 3 mois, dans un cachot où on n'enfermait que de jeunes militaires et encore pendant peu de jours. Pour toute réponse, le Kveischef \m déclara que c'étaient les Belges qui avaient construit ce cachot et qu'au surplus, il n'avait pas d'autres locaux à sa disposition.
Aussi le iiTrmc/ze/paye-t-il d'audace en affirmant dans son rapport que le P. Van Nylen « a toujours déclaré qu'il ne désirait rien de plus que ce qu'il avait ».
Le Cardinal, dans sa lettre du 6 novembre, remit les choses au point et releva le reproche que lui avait fait von Bissing d'être mal informé sur ce qui se passait dans les prisons :
Archevêché de Malines. Malines, le 6 novembre 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing, Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
J'ai bien reçu le l®'" novembre, la lettre P. 20.001, que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser, sous la date du 30 octobre, et dans laquelle Elle m'exprime son avis, que les informations contenues dans mes lettres du 7 et du
16 octobre, relativement aux conditions de détention des Pères Quévit et Van Nylen, sont erronées.
Je ne puis mieux faire que d'exposer à Votre Excellence les faits et de Lui préciser les dates. Elle appréciera alors Elle-même quelle est l'exacte vérité.
Ma première lettre date du 7 octobre : elle disait à Votre Excellence que les Pères Quévit et Van Nylen, quoique simples prévenus, étaient détenus dans un cachot : elle sollicitait pour eux un régime moins dur et la faculté de dire la Messe.
Très aimablement, le 13 octobre. Votre Excellence voulut bien m'écrire que, en exécution d'ordres immédiatement donnés par Elle, le logement de ces deux religieux répondrait sans retard, à ce qu'exigeait leur dignité, et que des mesures seraient prises pour leur permettre de célébrer la Messe durant le cours de l'instruction.
J'avais d'autant plus lieu d'espérer que les deux religieux ne tarderaient pas de bénéficier des adoucissements demandés pour eux, qu'à l'occasion de la visite qu'il me fit, le 8 octobre. Monsieur le baron von der Lancken se montra tout disposé à appuyer ma requête auprès de Votre Excellence.
Or, voici ce qui s'est passé : Le samedi, 9 octobre, m'assure-t-on, en tout cas, dès avant le 13 octobre, le Père Quévit fut retiré de son cachot, pour être jugé, condamné et, aussitôt, déporté en Allemagne. Il n'a donc connu ni adoucissement à son régime, ni la joie de dire la Messe.
Quant au Père Van Nylen, après avoir été enfermé, le 31 juillet, au cachot de caserne à Louvain, et transféré ensuite à la maison d'arrêt de la même ville, il a été emprisonné dans un cachot à la caserne des lanciers de Malines, le 2 octobre : il y était encore le 26 octobre, et n'avait pas, à cette date, été autorisé à dire la Messe.
C'est le lundi 25 seulement que l'aumônier militaire provincial, le Père Gierlichs, est venu aimablement m' annoncer que l'on désirait accorder au Père Van Nylen la
permission de dire la Messe, mais que l'on ne possédait pas, à la caserne, le matériel à cet effet. Immédiatement, un secrétaire de l'Archevêché, M. le chanoine Van Olmen, fut chargé de procurer tout le mobilier nécessaire ; un local fut aménagé, le 26 ; et le 27, le Père eut la consolation de dire sa première Messe en prison. Depuis cette date du 27, les ordres de Votre Excellence concernant la célébration de la Messe ont été exécutés.
S'appuyant sur un rapport, en date du 27 octobre, du KreïschefM. Jochmus, Votre Excellence me fait un grief de mètre plaint à tort, de la façon dont sont traités les religieux emprisonnés. Votre Excellence s'exprime en ces termes : « Bure Eminenz mûssen daher vollstandig falsch unterrichtet gewesen sein, wenn Sie mïr die Art der Behand/ung der Geistliciien vorwerfen zù mûssen glauben. »
Cependant, la vérité m'oblige à maintenir l'exactitude de mes renseignements.
J'ai interrogé plusieurs témoins, absolument dignes de foi, qui ont eux-mêmes subi ici le régime du cachot ou ont été admis àypénétrer,à l'occasion d'une visite à des détenus.
Voici en substance, leur déclaration : La pièce où sont enfermés les détenus est très étroite, très mal aérée ; il ne s'y trouve ni table, ni chaise : la propreté laisse, en général, beaucoup à désirer : l'obscurité y est presque complète ; un témoin qui y a séjourné en plein été m'affirme que, même alors, il pouvait à peine y lire de 10 h. du matin à 2 h. de l'après-midi ; le Père Van Nylen a usé, pour s'éclairer tant bien que mal, pendant les quelques semaines de sa détention, au moins deux douzaines de bougies. Dans ces conditions, les détenus se voient condamnés à une immobilité presque continue, au désœuvrement, à un ennui déprimant : depuis 3 ou 4 heures de l'après-midi jusqu'au lendemain matin, ils demeurent forcément couchés sur un matelas, si une personne amie a pu leur en porter un, ou sinon, sur une paillasse. Ne faut-il pas convenir que ce régime est démoralisant ?
Et quand on pense que plusieurs de ceux qui endurent, pendant des semaines, des mois, ces tortures morales et ces privations, n'ont pas été jugés, ne sont pas des condamnés, mais de simples accusés : quand on sait que, la plupart du temps, l'accusation dont ils sont l'objet, porte sur des actes que le Gouvernement a le droit strict d'empêcher, sans doute, mais qui n'en sont pas moins dictés par un patriotisme digne de respect, on ne peut s'empêcher de croire que Votre Excellence doit ignorer les abus qui se commettent sous le couvert de Son autorité : et l'on ne peut se défendre d'espérer que, mieux informée. Elle ne les tolérera pas davantage.
Il est vraisemblable que le sort du Père Van Nylen sera bientôt décidé. Mais si je suis particulièrement intervenu en faveur de deux religieux qui, à un titre spécial, se trouvaient sous ma protection, je voudrais, cependant, que la bienveillance de Votre Excellence s'étendît à tous les prévenus non condamnés.
Agréez, je vous prie. Monsieur le Gouverneur Général, les assurances de ma très haute considération.
(s^) D. J. Card. Mercier, àrch. de Malines.
A peine la lettre précédente était-elle expédiée que le Cardinal apprit l'arrestation des PP. Devroye et Mertens, S. J.; il intercéda aussitôt en leur faveur, afin de leur faire obtenir des conditions d'internement supportables :
Archevêché de Malines. Malines, le 7 novembre 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Au risque d'importuner Votre Excellence, je me vois obligé d'ajouter un complément à ma lettre d'hier. Je viens d'apprendre, d'une part, la condamnation du R. P. Van Nylen,