XIX. — Les prédications du clergé
Dans son entrevue avec le Cardinal au sujet de la Lettre pastorale « Appel à la prière », le baron von der Lancken s'était déjà plaint, au nom du Gouverneur Général, de l'abus que, d'après lui, les prêtres faisaient de la liberté de parole, qui leur était accordée. Le Cardinal, ayant demandé des précisions, le baron avait répondu qu'il ne voulait pas entamer de discussion à ce sujet, n'ayant pas apporté les dossiers que l'on possédait au Gouvernement général contre plusieurs prêtres.
A de nombreuses reprises, von Bissing revint sur ce sujet. Sortant des généralités, dans lesquelles il s'était tenu jusqu'ici, il accusa nommément certains prêtres de s'être livrés, dans leurs sermons, à des manifestations d'un caractère politique :
Geuvernement Général Bruxelles, le 6 novembre 1915,
de Belgique.
A Son Eminence le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines (i).
Comme suite aux réprésentations verbales faites récemment par le Chef du département politique, je me permets de faire remarquer à Votre Eminence que les prêtres continuent à abuser dans leurs prédications de la libellé du cidte. Parmi les nombreux cas qui m'ont été signalés, je ne relèverai que le suivant :
A la grotte de Lourdes, à Laeken, les prédicateurs se livrent constamment à des manifestations d'un caractère politique. Le 14 octobre, un d'entre eux a été jusqu'à
(i) L'original de cette lettre n'a pas été retrouvé : il n'en existe, dans les archives de l'Archevêché, qu'une traduction.
s occuper directement du recrutement de l'armée belge. Ses paroles durent être comprises par les jeunes gens de Bruxelles comme une invitation à transgresser mes Oi^donnances, sur le sens desquelles il ne peut y avoir aucun doute. Le prédicateur assura que 12 "jo seulement des Bruxellois aptes au service militaire avaient rejoint l'armée, tandis que 80 "jo des jeunes gens de la province avaient franchi la frontière et s'étaient engagés. Le prédicateur savait ce qu'il faisait, car il connaissait des jeunes gens qui avaient été p^unis pour avoir enfreint mes ordonnances.
Comme je l'ai déclaré plusieurs fois à Votre Eminence, j'estiyne que la culpabilité de ces prêtres est atténuée, tant qu'ils se sentent encoicragés par le consentement fojmiel ou tacite de leu7^s supé?Heurs ecclésiastiques; cependant, je serai forcé de rendre le prédicateur de Laelien responsable, s'il n'est mis fin d'une autre manière à ses agissements inconsidérés. En conséquence, je prie Votre Eminence de me faire, savoir si je puis compter sur une mesure disciplinaire de l'autorité religieuse. Je crois avoir ce droit. J'ai renoncé à exiger de chacun des membres du clergé une déclaration de loyauté, confiant dans l'engagement pris par Votre Eminence et garantissant l'attitude pacifique de Son clergé.
Je p7^ésente à Votre Emineîice l'expression de ma considération distinguée et j'ai l'honneur d'être
Son très dévoué,
(s.) Freiherr VOn Bissing, Generaloberst.
S. E. répondit aux remontrances du Gouverneur Général dans sa lettre du 27 novembre.
Le Gouverneur Général B^ncxelles, le iO novembre iOlo.
de Belgique
A Sofi Emmence le Cm^dinal Mercier,
Votre Eminence ne sera pas surprise si j'élève une violente protestation contre le sermon que le prédicateur Ca)'dy7i a p?'ononcé à Bruxelles, à Sainte- Gudule, à l'occasion du service célébré pour les soldats belges tués à la guerre. Notamment dans son texte flamand, ce sermon constitue un abus de la liberté du cidte.
Comme Votre Eminence a assisté à ce service, je puis me dispenser de fournir des indications précises au sujet de ce se?^mon, mais je dois cependant exprimer mon étonnement qu'un tel langage puisse être tenu en Sa présence. J'ose espérer que le prédicateur Cardyn devra rendre compte de son acte aux autorités ecclésiastiques, et que la garantie me sera donnée que de tels abus ne se reproduiront plus .
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération distinguée et j'ai l'honneur d'être
Son très dévoué,
(s.) Freiherr VOn BisSing, Generaloberst.
Archevêché de Malines. Malines, le 12 novembre 1915.
A son Excellence Monsieur le Baron von Bissing,
Gouverneur Général de Belgique.
Monsieur le Gouverneur Général,
La dépêche de Votre Excellence, en date du 10 Novembre, L 952Q, m'a été remise hier et je m'empresse d'en accuser réception.
Il ne m'est plus possible de mander M. l'abbé Cardyn à l'Archevêché, avant mon départ pour Rome (1), mais je chargerai mon Administration de se faire auprès de lui l'interprète de ma pensée et, dès mon retour en Belgique, je me /erai un devoir de lui donner moi-même des instructions précises.
Agréez, Excellence, l'hommage de ma très haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.
Archevêché de Malines. Malines, le 27 novembre 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles,
Monsieur le Gouverneur Général,
Je reçois à l'instant la dépêche de Votre Excellence N*" 9742, en date du 24 Novembre (2) et je m'empresse d'y répondre.
J'ai pris des renseignements au sujet du sermon prêché à la grotte de Lourdes, à Jette St-Pierre, le 14 octobre. Le prédicateur a combattu l'esprit de frivolité qui conduit
(i) Le Cardinal comptait partir, quelques jours plus tard, pour Rome, où il venait d'être appelé par S. S. Benoît XV.
Mais, ayant constaté que le passeport, qui lui avait été donné par les autorités allemandes, était muet au sujet de son retour, il remit son voyage et attendit, pour se rendre à la convocation du Saint-Père, d'avoir toutes les assurances qu'on le laisserait rentrer en Belgique aussi facilement qu'on l'en laissait sortir. Il ne partit pour Rome que le 12 janvier 1916.
(2) Cette dépêche n'a pas été retrouvée. Comme on peut s'en rendre compte par la lettre du Cardinal du 3 décembre, le Gouverneur Général y rappelait les^ plaintes qu'il avait déjà formulées dans ses dépêches du 6 et du 10 novembre et élevait de nouvelles accusations contre MM. les abbés Swalus, Carpenticr, Mussche et Wittemberg.
au cinéma, à des plaisirs mondains, certains jeunes gens dont la place serait ailleurs, au service de la patrie. Il a en effet, à cet endroit de son sermon, donné une statistique. Il a dit que, lors de l'inscription des volontaires de notre armée, 12 " ;, des jeunes gens bruxellois s'étaient fait inscrire, tandis qu'il y en avait eu 80 ;;, venant de la province. La précision même de ces chiffres prouve que l'orateur visait l'enrôlement des jeunes gens avant l'occupation allemande, car sur quoi aurait-il pu se baser pour fournir les chiffres du recrutement de l'heure actuelle ?
J'examinerai le cas de M. Swalus, bien que l'accusation portée contre lui dans la dépêche de Votre Excellence soit fort vague ; et aussi le cas de M. Wittemberg.
Mais je suis dès aujourd'hui en mesure d'affirmer que M; le vicaire Mussche n'a pas prêché à l'église de la chaussée de Waterloo, le 24 octobre, et qu'il n'y a pas de prêtre Carpentier attaché à cette église.
Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma très haute considération.
(s.) D. J. Gard. Mercier, Archevêque de Malinbs.
Archevêché de Malines. Malines, le 3 décembre 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Je suis aujourd'hui en mesure de compléter les informations que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Excellence, le 27 novembre, en réponse à sa lettre 9742, datée du 24 novembre.
Dans cette lettre. Votre Excellence rappelait les prédications faites le 14 octobre par M. Swalus à Laeken (Jette St-Pierre) et par M. Cardyn à Ste-Gudule le 8 novembre.
Elle censurait ensuite des prédications faites le 31 octobre par M. le Curé Swalus, à Laeken, le 24 octobre, par MM. Carpentier et Mussche en l'église Ste-Àlice à Schaerbeek.
Les explications que j'ai eu l'honneur de fournir à Votre Excellence, dans ma lettre du 27 novembre, à propos du sermon du 14 octobre, ont dû lui donner satisfaction ; cette même lettre mettait hors de cause MM. Carpentier et Mussche, qui n'ont pas prêché de sermon, le 24 octobre. , Restent les cas de M. Swalus (31 octobre), de M. Cardyn (8 novembre) et de M. Wittemberg.
M. le curé Swalus, que j'ai interrogé hier à Bruxelles, me dit qu'il a été appelé plusieurs fois à la Kommandantur, ces derniers jours, et qu'il a vainement demandé à être confronté avec ses accusateurs ; il eût voulu faire préciser les griefs qui ont été articulés contre lui, afin de pouvoir loyalement s'expliquer. Il lui fut répondu que ses accusateurs n'étaient plus ici. En réalité, ce n'est pas lui, mais le Père Mélot, qui a prêché, le 31 octobre, en l'église de la chaussée de Waterloo. Or, le sermon du Rév. Père a eu pour unique objet tout ce qu'il y a de plus éloigné de nos conflits terrestres, « la vision béatifique ». Pas un mot n'a été prononcé par le Rév. Père, qui puisse porter ombrage à l'auditeur le plus susceptible. J'en ai pour garants, plusieurs témoins, absolument dignes de foi, qui ont assisté au sermon et étaient capables de le bien entendre.
Il est moins aisé de répondre aux préoccupations de Votre Excellence au sujet des prédications de M. Cardyn et de M. Wittemberg, parce que ni sa dépêche du 6, ni celle du 24^ ne précisent aucun grief.
La dépêche du 24 novembre dit que des catholiques blessés dans leurs sentiments religieux par une prédication de M. le vicaire Wittemberg, à Ste Alice, ont quitté l'église avant la fin du sermon. J'ai eu l'occasion de voir M. Wittemberg mais n'ai pu pousser à fond mon enquête, faute de précision sur ce que l'Autorité allemande croit avoir à
lui reprocher. Si ces catholiques hésitent — ce que je comprends — à dire à un pouvoir laïc ce qui a troublé leur conscience, ne voudraient-ils pas venir le confier à leur évêque?
Ils savent qu'ils n'ont point de représailles à redouter de Votre part et que nous n'avons aucun intérêt à abuser de leur confidence.
Quant au sermon du 8 novembre à Ste-Gudule, je crois deviner ce qui a donné occasion aux inquiétudes de Votre Excellence. Un haut personnage allemand a dit, en effet, à une personne de confiance, qui me l'a répété, que M. l'Abbé Cardyn avait comparé l'Allemagne à une prostituée. Or, ce personnage a été induit en erreur par un espion qui a entendu le mot de « prostitution » et l'a appliqué de travers. J'ai entendu l'orateur. Il a dénoncé quelques misérables créatures qui, au lieu de s'associer au deuil général de la patrie, oublieuses de leurs frères, de leur père, de leur époux, qui se battent pour elles, se livrent ignominieusement à l'ennemi.
Je ne veux pas terminer cette lecture sans remercier Votre Excellence d'avoir bien voulu déférer au désir, que je lui avais, plusieurs fois, exprimé, de me voir confier le contrôle des prêtres soupçonnés d'avoir manqué de respect à la dignité de leur ministère.
Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'hommage de ma très haute considération.
(s.) D. J. Càrd. Mercier, Arch. de Màlines.
Archevêché de Malines. Malines, le 11 décembre 1915.
A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,
Gouverneur Général, Bruxelles.
Monsieur le Gouverneur Général,
Je ne sais si, dans la pensée de Votre Excellence, sa lettre n"^ 10182 (1), demande encore de ma part une réponse.
i) Cette lettre n'a pas été retrouvée.
En ce qui me concerne, je n'ai plus qu'un mot à ajouter, en guise de conclusion, à mes lettres précédentes.
Votre Excellence m'écrit que j'ai passé sous silence la prédication de M. l'abbé Cardyn à Ste-Gudule. Si Votre Excellence veut prendre la peine de relire ma dernière lettre. Elle remarquera son erreur. L'unique objection que l'Autorité allemande ait, à ma connaissance, formulée contre ce sermon de Ste Gudule, reposait sur une équivoque, que je crois avoir dissipée.
J'ai appelé les prêtres, dont les lettres de Votre Excellence m'avaient cité les noms, j'ai écouté leurs explications et leur ai fait comprendre comment j'entends et comment, dès lors, ils doivent entendre leur ministère. Je reste donc garant de la correction de leur conduite, Bûrgschaft fur korrektes Verhalten der Geistlichkeît
Votre Excellence peut être assurée que le clergé ne pousse pas à la sédition. Une expérience d'une année doit L'avoir convaincue, qu'aucun des pronostics sinistres tant de fois mis en avant dans Son entourage, ne s'est réalisé. Depuis l'occupation de nos provinces, y-a-t-il un seul Belge qui ait porté un mauvais coup à un seul soldat allemand ? Le peuple belge est constant, mais digne, dans son patriotisme et le clergé belge n'est pas étranger à cette calme et noble attitude.
Agréez, je vous prie. Monsieur le Gouverneur Général, l'expression renouvelée de ma très haute considération.
(s.) D. J. Card. Mercier, Arch. de Malines.
Le Gouverneur Général Bruxelles, le 15 décembre 1915.
de Belgique.
P. A. I. no 10637.
A So7i Eminènce le Cardinal Mercier,
Archevêque de Malines.
L'honorée lettre de Votre Eminènce du S décembre
a croisé celle que Je Lui ai envoyée le lendemain. J'ai bien reçu depuis la correspondance que Votre Eminence m'a adressée le il. Je n'ai pas l'intention d'entrer dans des disc2issions de détail au sujet des sermons' incriminés, quoique, p. ex. dans l'appréciation du cas Ca)'dyn. Je ne sois pas du tout d'accord avec Votre Eminence. Je tiens avant tout à mettre à l'avenir un terme aux abus de la liberté du cidte ; il m' a été très agréable d'apprendre que Votre Eminence a envoyé des instructions dans ce sens à certains ecclésiastiques et qu'Elle se porte de nouveau garant de la conduite de tout le clo'gé. Je m'en réjouis et espère que, de cette manière, les prêtres se confineront à l'avenir dans les limites de leur mission religieuse, sans que J'aie à 2^^endre fies mesures que, dans l'intérêt de l'Eglise, Je voudrais éviter.
Toutefois, je considère comme mon devoir de 7^eveuir' sur quelques considérations émises par Votre Eminence. Je ne puis partager son point de vue lorsq'Elle affirme que la conduite, suivie jusqu'ici pjar le clo'gé pjendant l'occupation, n'a pyréscnté aucun danger. Si, pendard Vannée écoulée, on n'a pas eu de troubles à déplorer, cela n'empjêche pas que Je doive être très priaient pour l'avenir.
Je suis responsable de la tranquillité du pays, cl . jjour la maintenir. Je dispose de mesures qui s'adapAeal à toutes les situations. Mais je compte surtout sur les mesures ptréventives. Je désire éviler à la population de nouuelleslépreuves, qui pourraient lui être occasionnées par la pjassion et la sottise de quelques-uns. Or, des serynons provocateurs exercent une action néfaste, car ils éveillenf cJiez les auditeurs des sentiments et créent des états d'dme qui, en dehors des églises, p)euvent avoir des suites' fâcheuses, pjarticulière ment dans les moments de tension militaire et politique, comme c'était le cas
aux environs de la dernière fête de saiyit Michel. Cette opinion, que j'ai depuis le début de mon entrée en charge, est partagée par quelques témoins que Votre Eminence peut difficilement récuser. Les extraits d'un journal bruxellois, le « XX" Siècle », que je joins à ma lettre, prouvent clairement que même des allociUions prudentes de prédicateurs, pjeuvent êi?^ comprises jfiafles fidèles comme itne excitation à la révolte effective. De semblables manifestations, si elles étaient tolérées, en arriveraient par la force des choses à créer p)eu à peu un danger permanent.
C'est encore à U7t autre point de vue que ces sermons, que je ne puis tolérer, exercent une action plus provocatrice que ne le pense Votre Eminence. Le peuple croit que ces excès de parole, commis du haut de la chaire de vérité, ont l'approbation des autorités ecclésiastiques. C'est ainsi que des catholiques, qui ont exprinié dans mes bureaux des plaintes au sujet de certai7is sermons-, ont dit expressément qu'ils ne s attendaient pjas , après la Lettre pastorale de Votre Eminence, à une intervention des autorités ecclésiastiques.
Dans le rapport cité du « XX^ Siècle », la même pensée se fait jour. La Lettre pastorale de Noël dernier apparaît donc comme un programme et un eyicouragement pour les timides. Je compte bien que ce langage franc a éclairci la situation et que je suis en droit d'espérer que le pays, que j'administre depuis la guerre et auquel je n'ai cessé de consacrer tous mes soins, jouira de la tranquillité, pour son plus grand profit.
Je présente à Votre Eminence l'expression de ma considération très distinguée et j'ai l'honneur d'êt}-e
Son tout dévoué,
(s.) FreiheT^y VOU Bissing,
Les extraits suivants d'une correspondance de Bruxelles au XX' Siècle^ du z décembre 1915, étaient joints à la lettre précédente (i) :
Le vivacité du sentiment religieux en Bel^^iquç.
Impressionnantes manifestations dans les églises.
Car la Maison de Dieu est aujourd'hui le seul endroit où il soit encore pennis d'affirmer publiquement l'ardeur de ses sentiments civiques, où les couleurs nationales Jlottent librement, exposées à tous les regards, où retentissent, soutenues par le fracas des orgues, les hymnes chers à nos cœurs de patriotes, où tombent aussi de la chaire de vérité les paroles nobles et viriles qui alimentent nos énergies.
Le clergé belge régulier et séculier est à la hauteur de sa tâche en ces jours de deuil public. L'exemple que lui a donné le chef de rÉpiscopat, le programme qu'il lui a tracé dans sa fameuse Lettre pastorale, ont stimulé le zèle des plus timides.
L'apostolat patriotique des prédicateurs.
... Il y a des moments ... où le public, empoigné, électrisé par le fier l.ingage qui descend de la chaire, éprouve le besoin irrésistible de donner libre cours aux impressions tinnidtueuses qui l'agitent. Il en oublie la majesté du lieu et s'abandonne à la joie d'éclater en transports chaleureux.
Le soir de la Toussaint, dans une église de Bruxelles, où dts centaines de spectateurs s'étageaient jusque sur les degrés de l'autel, le prédicateur annoncé, qui portait la robe des disciples de saint Dominique, a signifié à .son public, avec une rudesse bien excusable, qu'il devait s'interdire toute manifestation déplacée en ce lieu... L'orateur avait pris pour thème de son diszours : la patriotisme. Il parla de la guerre, du pays, de ses gloires passées, présentes et futures, avec un enthousiasme et une force propres à donner le frisson. Sa parole était vibrante, claire, enflammée. On le sentait animé d'une conviction ardente et désireuse de la faire partager. Son éloquence donnait leur plein relief aux actions Jieroïques qu'il évoquait, ainsi qu'aux souvenirs du passé, ramassés en un tableau d'un raccourci saisissant. Et son langage était si courageux, que l'auditoire, haletant, goûtait una véritable ivresse à l'entendre exprimer, avec une liberté
(i) Les passages imprimés en caractères gras étaient soulignés par von Bissing.
aussi dédaigneuse des représailles éventuelles, des idées et des sentiments en harmonie aussi parfaite avec les siens.
De tels discours exercent sur la foule une influence salutaire. Ils nous réconfortent, nous remontent, nous galvanisent . Qii'après cela, l'hymne national « Vers l'Avenir » retentisse brusquement sous les voûtes, chanté avec une voix généreuse, aussitôt le patriotisme s'exalte, les lèvres frémissent... C'est dans de tels moments qu'on sent combien la Patrie nous est chère, et de quels sacrifices on serait capable pour la sauver.
Le Cardinal, jugeant le débat clos, laissa sans réponse la dernière lettre de vonBissing; toutefois, dans l'appel qu'il lui adressa, avant de partir pour Rome, en faveur des condamnés politiques, il releva l'interprétation erronée que le Gouverneur Général donnait à certains passages de l'article du XX^ Siècle (p. 142).