Voici le texte de cette lettre
« Lyon, le 28 juin 1793.
« Citoyen législateur, « Vous n'avez pris qu'une demi-mesure en faisant rendre le décret
LETTRE A LA CONVENTION
(4 juillet 1793)
Dans la séance de la Convention du vendredi 5 juillet, un des secrétaires commença la lecture de cette lettre. Presque aussitôt Bréard l'interrompit en disant : « Je demande l'ordre du jour. Marat doit opiner dans le sein de l'Assemblée et non dehors. » Conformément à cette demande, la Convention refusa d'entendre la suite de la lecture, et passa à l'ordre du jour. La lettre fut publiée le lendemain, 6 juillet, dans le numéro 235 du Publiciste de la République français*', et,
pour l'élargissement des municipaux détenus aux prisons de cette ville, au sujet de l'affaire du 29 mai.
« Hier, 27 juin, la police correctionnelle a acquitté le sieur Sautemouche, ci-devant municipal, à 8 heures du soir. Comme il en sortait, il a été assassiné sur le Pont-Volant, et soyez bien persuadé qu'ils y passeront tous, ainsi que les patriotes clubistes, qui sont, à ce que l'on assure, au nombre de 95 dans les prisons, et je crois que cela ne sera pas long, suivant le désir des aristocrates de Lyon.
« Vous pouvez bien penser que l'on n'aura aucun égard au décret que vous avez fait reudre, puisque les corps administratifs ont pris l'arrêté de ne plus vous reconnaître depuis le 29 mai dernier, et de n'avoir plus aucun égard au décret de la Convention.
« Dubois-Crancé, votre collègue, qui est à Grenoble, a fait triompher le parti de la Convention; aussi, tous les gens riches sortent de cette ville; il en est arrivé hier 4 voitures ici.
« On dit qu'il va marcher sur Valence avec des troupes, pour s'opposer au passage des Marseillais, qui se rendent à Paris, au nombre de 600, avec des canons; on annonce qu'ils ont fait des recrues à Aix et autres endroits. On lève ici un bataillon pour se joindre à eux; il doit y avoir demain, 29, une fête civique à laquelle tous les habitants des campagnes du département sont appelés : je
dans le numéro 2-W (7 juillet), M a rat commenta en ces termes l'incident de la Convention : « La lettre que j'ai adressée le i de ce mois à la Convention, pour demander que la tête «les Capets libelles fût mise à prix, et pour solliciter l'immédiate destitution de Biron et de Custine, qui s'apprêtent à renouveler le rôle de Dumouriez, n'a été lue que le cinq. La Convention n'a même entendu que ce qui est relatif aux i j is, die est passée à l'ordre sur le reste J'en suis peu sui pris; sans doute que ma lettre avait été communiquée la veille aux endormeurs du comité de salut public (ou, comme on dit, de perle publique) qui ont engagé quelques trembleurs de la Convention à demander l'ordre du jour. Toujours est-il certain que Barère, Uelmas, Mathieu, Ramel, Nogaret, etc., protègent Custine, Biron, Westermann, Menou et tous les scélérats ex-nobles, qui sont malheureusement encore à la tôle de nos armées1. »
crains que cette fête ne soit funeste à nos prisonniers. On craint ici que Dubois- Cran ce ne marche sur Lyon. On propose divers plans pour le repousser, je crois la nouvelle très douteuse. Cette démarche n'aboutirait pas à autre cho.-e qu'à p rdre du monde de pari i t d'à itre.
« Monsieur Coson, président du tribunal criminel, a fait ces jours derniers une adresse aux citoyens de cette ville, pour se disculper des lenteurs dont les sections l'accusaient au sujet des prisonniers nouvellement détenus; il veut suivre la loi pour les juger, mais, connue je vous l'ai déjà dit, je crains qu'on ne la prévienne.
Adieu, ciioyen, je vous souhaiie une meilleure santé, vous en ave/ bien besoin. Je ne signe pas par la raison que vous devez savoir : mais comptez sur la vérité du contenu de maleltie.
l'.s. — « c'est bien la faute de la Convention, si l'événement qui a eu li u ici le 29 du mois dernier, esl arrivé : lorsqu'elle a décrété le milliard pour la guerre, il fallait tout de suite décréter le mode pour ir, et la municipalité, qui a toujours tout outré, n'aurait il de taxations arbitraires qui ont irrité les-'riches de celte ville: il- auraient payé suivant la loi, et non suivant le désir delà municipalité qui était détestée. »
1. L'original de celte lettre de Marat a fait partie de la collection d es de M. Meyer Côhn, à Berlin, jusqu'en 1905, date de la dispersion de cette collection.
Paris, le quatre juillet 1193, l'an second de la République française.
Lettre de Marat à la Convention nationale.
Citoyens collègues,
Je vous fais passer le bulletin contre-révolutionnaire affiché par le département du Jura et un compte rendu par Ferroux, député de ce département. Vous verrez, à la lecture, que ce membre indigne a mérité par ses perfides impostures l'animadversion de l'assemblée, dont elle l'accueillera sans doute, avant que je la provoque.
Les nouveaux dangers qui menacent la patrie m'imposent l'obligation d'éveiller votre sollicitude sur les moyens de les conjurer.
Le plus éminent de tous est l'égarement des bons citoyens par les calomnies des meneurs de la faction des hommes d'État et de leurs complices les directoires corrompus, qui ne cessent de pousser le peuple à la révolte, en colorant leur rébellion du faux prétexte que ia Convention n'est pas libre, qu'elle gémit sous la tyrannie de la Montagne qui veut rétablir la royauté, en portant d'Orléans sur le trône : impostures d'abord propagées par les présidents 4 des sections de Marseille, puis par les corps administratifs de l'Eure, du Calvados, de la Corse, etc.
Pour en détruire les impressions funestes, je renouvelle la motion que j'ai faite tant de fois, de mettre à prix la tête des Capets rebelles, connus sous les titres de Monsieur,
1. Calomnies d'autant plus perfides, que les sections de Marseille qui ont si lon#lemps répandu le bruit que d'Orléans avait conspiré pour usurper la couronne, et qui peuvent le tr liter aujourd'hui en criminel de lèse-nation, puisqu'il est entre leurs mains, se gardent bien de lui faire son procès; loin de lui faire un crime d'avoir voulu conserver la royauté, elles ne lui font aujourd'hui d'autre reproche que celui d'avoir voté la mort du despote. [Note de Marat
comte d'Artois, prince de Condé, duc de Bourbon, duc de Chartres, duc de Montpensier : et je demande qu'elle soit mise aux voix par appel nominal. Cet appel nominal répandu avec profusion dans la République entière, quel que soit le vote des membres infidèles, aura le douille avantage d'ouvrir les yeux des citoyens égarés, les moins instruits, ou d'enchaîner le reste de la faction qui siège encore dans le sénat, en lui étant tout espoir de traiter pour son propre compte avec les puissances ennemies et le nouveau maître qu'elles voudraient rendre à la France. J'espère que la Convention sentira la nécessité indispensable d'adopter enfin cette grande mesure.
Elle n'est pas seule. C'est avec douleur que je vois à la tête des troupes de la République destinées à réduire les révoltés de la Vendée, un Biron, ancien valet de cour des plus mal famés. I ame damnée de la maison d'Orléans, et le meneur du traître de Montpensier qu'il avait sous sa tutelle. Comment votre comité de salut public a-t-il pu appeler un pareil homme à la tète des soldats de la liberté'? Comment a-t-il pu se déterminer à l'affranchir de toute surveillance, par le rappel des commissaires du Conseil exécutif? Je n'accuse pas de perfidie les auteurs de cet arrêté liberticide; mais je les accuse de lâche condescendance, ou plutôt de témérité; car il y en a beaucoup à abandonner ainsi à un esclave de cour les destinées d'une nation libre, dont il précipiterait bientôt la perte, en passant du côté des révoltés, après avoir fait massacrer son
1. C'est dans sa séance du 25 avril 1793 que le Comité de salut public avait pris un arrêté confiant au général Biron le commandement des trois armées qui s'échelonnaient depuis la Garonne jusqu'à l'Authie; en outre le général Biron devait commander en personne l'une de ces trois armées, celle des cotes de l'Ouest, qui étendait ses opérations depuis la Loire jusqu'à Saint-Malo. L'arrêté qui confiait cetle mission au général Biron était signé des noms suivants : L.-B. Guyton, B. Barére, Gambon fils l'aine, Treilhard, fi. Lindet.
armée. A juger de ses desseins par ses déclamations ' à la Dumouriez, et son inaction, on peut croire qu'il n'attend qu'un moment favorable pour conduire nos troupes à la boucherie. Je demande, au nom de la patrie, son rappel et sa destitution : il est temps de mettre, enfin, de la prudence dans nos mesures, et de ne plus confier les forces de l'État à des mains infidèles.
A qui donc confier la conduite de nos forces à la Vendée? A des officiers qui aient du civisme, du jugement, du courage, et, grâce au ciel, il s'en trouve encore parmi nous. Je n'attends rien de la plupart de ceux qui sont à la tète de cette expédition; je les regarde comme des hommes mal intentionnés ou ineptes; car un homme de guerre judicieux n'aurait pas observé deux fois la manière dont les rebelles se battent, sans avoir trouvé le moyen de les faire tous périr à la première rencontre. J'ai communiqué mes vues à un officier de confiance qui en fera part à l'un de nos généraux patriotes. Si je pouvais supporter la route, je m'offrirais pour le mettre à l'exécution : à la tête d'un petit corps de troupes sûres, il est facile d'ensevelir dans un jour jusqu'au dernier des rebelles. Je ne suis pas étranger à l'art militaire, et je pourrais, sans jactance, répondre du succès.
Quelque éminent que soit le danger qui menace la patrie en conservant Biron à la tête de l'armée des côtes de l'Ouest, le danger de conserver Custine à la tête de nos principales armées est beaucoup plus éminent encore. Comment le comité de salut public n'a-t-il pas senti qu'en l'appelant à commander en chef celles du Nord, du Rhin, de la Moselle et des Ardennes, il remettait entre ses mains le despotisme militaire et le sort de la République? Comment a-t-il souffert que ce général se rendît indé-
1. Je suis informé, par des voies très sûres, que Biron déclame contre les anarchistes, les désorganisateurs, les factieux de la Montagne, comme faisait le traître Dumouriez. (Noie de Marat)
pendant du Conseil exécutif, de la Convention elle-même,
dont il méprise les décrets?
Comment soufïre-t-il que, sous prétexte d'organiser sa principale armée, il les désorganise toutes; qu'il fasse désarmer à son gré tel corps de troupes, pour en armer tel autre; qu'il enlève aux citoyens leurs armes et leurs chevaux; et, qui pis est, qu'il exerce le droit de vie et de mort sur les soldats de la liberté?
Après lui avoir ainsi remis la toute-puissance militaire entre ses mains, comment dormons-nous avec sécurité, surtout quand les sentiments, les mœurs, les liaisons et la vie de Cusline sont si bien connues? Bas valet de la cour, comme Biron, il a de plus contre lui sa conduite anticivique dans l'Assemblée constituante, où il se montra toujours vil suppôt du despote, sa dureté féroce pour le peuple, sa barbarie envers le soldat, et sa tyrannie envers les patriotes. Ses propos, ses procédés, ses dispositions actuelles, et le soin qu'il a de ne placer que des hommes affidés à la tête des différentes armées sous ses ordres; tout annonce qu'il suit les traces de Dumouriez, et qu'on doit s'attendre aux mêmes perfidies de sa part, si l'on ne se hâte de le destituer.
Je n'ai plus que deux observations à faire.
L'inaction de Custine et des généraux ennemis ne vient que de ce qu'ils attendent que le soulèvement des départements, par les meneurs de la faction, soit général, afin de pénétrer à sa faveur sans obstacle dans l'État, de menacer la nation d'une dévastation générale, et de la remettre aux fers.
Biron qui propage avec tant de complaisance le bruit répandu par Lebrun, que cent voiles anglaises vont faire une descente sur les côtes de l'Aunis, et qui en tire prétexta de se tenir à portée de les repousser, n'attend-il pas ce soulèvement général, pour conduire son armée à la boucherie, et passer lui-même du côté des révoltes?
Gardons-nous d'attendre que les ennemis de la patrie
qui étaient dans le sénat, et qui sont à la tête de nos armées, aient entraîné la patrie dans l'abîme, pour prendre un parti vigoureux à leur égard.
Je me résume. Mettre à prix, par appel nominal, la tête des Capets rebelles et fugitifs; destituer sans délai Biron, Custine, et tous nos généraux mal prononcés : voilà des mesures de salut public que la sagesse ne permet pas de différer plus longtemps, et que je vous demande d'adopter.
Marat, député à la Convention.