LETTRE A PLUSIEURS MEMBRES DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE
(15 mai 1790)
Le n° 107 de VAmï du Peuple (19 mai 1790), qui publie le texte de cette lettre, la mentionne ainsi : Copir d'une lettre de M. Marat adressée à plusieurs Membres de l'Assemblée Nationale, le 15 mai 1790.
Vous êtes, Monsieur, du nombre de ces patriotes éclairés et courageux que l'Ami du Peuple invite à parer le coup jterrible qui menace la liberté naissante. A peine
de retour dans sa patrie, il s'empresse de vous faire passer ses observations : elles vous paraîtront peu soignées, il le sait; mais elles n'en seront pas moins utiles, si elles peuvent contribuer à faire triompher la cause de la nation.
Désolés de toujours voir échouer leurs attentats contre la patrie, ces lâches ennemis sont déterminés à la livrer aux horreurs de la guerre. Oui, j'ose le dire, les hostilités de l'Espagne contre l'Angleterre sont un coup de parti des ennemis de la révolution française, conjurés pour l'anéantir. Le moyen d'en douter, quand on considère combien peu les forces maritimes des Espagnols sont en état de résister aux forces maritimes des Anglais! Quelle apparence que le cabinet de Madrid soit assez dépourvu de sens pour s'attirer sur les bras d'aussi redoutables ennemis, s'il n'y était déterminé par les motifs les plus pressants. Permettez, Monsieur, que je vous engage à jeter ici un coup d'œil sur la chaîne des intérêts divers qui se sont réunis pour amener cette rupture inattendue.
Qui doute que les princes de l'Europe entière ne forment des vœux ardents contre le succès de la révolution ? Le gouvernement espagnol, en particulier, la redoute comme un exemple contagieux. Or, quelle influence n'ont pas dû avoir sur lui les promesses de nos ministres, les sollicitations de nos aristocrates, toujours à l'affût de ce qu'ils croient pouvoir opérer une contre-révolution ! Disons même que le cabinet de Saint-James a dû y donner volontiers les mains. A l'accueil que Georges III fait au sieur de Galonné et aux autres fugitifs de cette trempe, n'est-il pas évident qu'il approuve leur conduite? Aux efforts qu'a faits M. Pitt pour empêcher la Chambre des communes d'imiter l'Assemblée nationale, n'est-il pas clair qu'il voit avec peine ses glorieux travaux? Et l'aristocratie angjaise, ayant à redouter un jour la perte de ses prérogatives, peut-elle voir avec plaisir nos succès?
Voilà des faits qu'aucun penseur ne s'avisera de contester ; mais je puis avancer, avec non moins de certitude,
que presque tous les Anglais sont enchantés de nos combats contre le pouvoir absolu ; que chez eux le mépris a fait place à l'estime; qu'ils font des vœux pour nos succès; qu'ils sont disposés à nous aider à écraser nos ennemis, comme ils ont aidé les Américains à rompre leurs fers ; qu'en Angleterre, plus que partout ailleurs, l'opinion publique enchaîne le ministère, et qu'il serait forcé de la respecter, s'il avait la sottise de se décider contre nous. Ce ne sont pas là des conjectures, mais des assurances positives données à l'Ami du Peuple au milieu des mêmes sociétés patriotiques où il fut témoin, en 1776, des secours d'hommes et d'argent envoyés à Boston et à Philadelphie. Mais, dira-t-on, la France est obligée, par le pacte de famille, de fournir des subsides à l'Espagne. La France? dites plutôt le gouvernement, ou, si vous voulez, le prince. Quant à la nation, devenue libre et souveraine, ce traité ne peut point la lier ; il ne la regarde plus. Ira-t-elle donc. pour le maintenir, appuyer follement des malversations ministérielles, et s'engager dans une guerre désastreuse qui achèverait de ruiner ses finances et de consommer sa perte? Où en serions-nous, grands Dieux ! si nous avions l'imprudence de permettre à nos ministres de faire des rassemblements de troupes, et à tous les mécontents de se joindre à nos ennemis ; si nous avions la folie de nous surcharger de nouveaux impôts, pour payer les chaînes dont ils veulent nous accabler; si nous avions la sottise de souffrir qu'ils portent notre attention des affaires de la patrie sur les événements d'une guerre insensée ; s'ils réussissaient à nous donner le change; s'ils parvenaient à nous amuser avec des gazettes étrangères, comme des enfants?
Laissons, laissons les Espagnols se débattre contre les Anglais; ils ont provoqué la guerre, qu'ils s'en tirent comme ils le pourront; que nous fait le pacte de famille, la perte de l'alliance de l'Espagne? Notre grande, notre unique affaire est de nous donner une constitution libre et sage, d'établir notre liberté, d'assurer notre bonheur. Le
droit de faire la guerre et la paix ne peut appartenir qu'à la nation; elle doit renoncer à toute guerre offensive, et, s'il lui convient d'armer en temps de crise, que ce soit pour conserver la neutralité. Au demeurant, si nous perdons l'alliance des Espagnols, nous aurons celle des Anglais, infiniment plus précieuse. Soyons libres une fois; il ne tiendra qu'à nous de nous unir avec eux par l'amitié la plus étroite, car très certainement ils ne demandent pas mieux. Or, quoi de plus à désirer que l'union de deux nations puissantes, rapprochées par l'amour de la liberté, par leurs intérêts communs? Outre les avantages réciproques d'un commerce établi sur les bases les plus justes^ la paix de l'Europe serait assurée pour toujours : quelle puissance pourrait résister à leurs armes réunies, et quelle puissance oserait les provoquer?
Si la guerre dont on nous menace n'est pas simulée, ce qui pourrait arriver aux Espagnols de plus avantageux serait que leur flotte fût écrasée par celle des Anglais, que leur cabinet fût déconcerté par une guerre désastreuse, et que leur prince fût réduit à demander grâce à genoux. Alors, alors seulement, forts de sa faiblesse, ils pourraient rompre leurs fers, secouer le joug, refondre leur gouvernement, et se donner une constitution propre à les rendre libres et heureux.
LETTRE A CAMILLE DESMOULINS
(Mai 1790)
Le texte de cette lettre ne nous est connu que par un catalogue d'autographes, et c'est d'après cette source que nous le reproduisons ici1 :
1. Vente du 7 mars 1887. Voici la mention portée au catalogue : « Lettre signée, avec la souscription et trois mots autographes, à Camille Desmoulins; Paris, mai 1790, 1 p. in-4° ».
Daignez annoncer dans vos feuilles que depuis le 22 janvier jusqu'au 1<S mai, Marat n'a pas publié un seul numéro de L'Ami du Peuple] que tous les infâmes écrits publiés
dans cet intervalle, sous ce titre et sous son nom, viennent d'écrivailleurs faméliques, toujours prêts à se vendre à qui veut les payer, vils marchands d'injures.