L'Ami du Peuple, n° 196 (19 août
2. « Ce Mahat, vrai ou faux, roulait sur trois points : 1° une exposition de la conjuration Maillebois ; 2° une dénonciation du comité municipal des recherches, et notamment de M. Garran de Coulon, laquelle m'avait tellement indigné que je courus surle-champ chez Marat m'exclamer qu'il gâtait la bonne cause, qu'il nous perdait avec son intempérance de patriotisme, que puisqu'il venait de dénoncer le plus homme de bien que j'eusse rencontré de ma vie, notre Caton, M. Garran, je ne l'appellerais plus le divin Mahat. » Voyez le numéro 3"? des Révolutions de France
et de Brabant. — (Note de Marat)
projet de priver la nation «Irs argus fidèles qui veillent à son salut.
S'il no s'agissait que d'opposer autorité à autorité, j'oserai- lutter ici avec vous; car je me pique de connaître un peu les hommes, et de n'avoir assez souvent besoin que d'un coup d'œil pour lire au fond de leur cœur : mais je ne veux que faire passer devant vous les membres du comité des recherches, que j'ai vu de 1res près à la besogne.
Ne parlons ni de M. Oudart, ni de M. Agier; leur aspect ne prévient pas en leur faveur, et il faudrait être bien peu physionomiste pour ne pas voir que la franchise n'est pas leur défaut.
M. Brissot m'avait toujours paru vrai ami de la liberté : l'air infecl de l'Hôtel-de-Ville, et plus encore le souffle impur du général, influèrent bientôt sur ses principes : son plan d'aristocratie municipale, qui a servi de canevas à celui «le Desmeuniers, ne me laissa plus voir en lui qu'un petit ambitieux, un souple intrigant, et la voix du patriotisme étouffa dans mon cœur la voix de l'amitié.
La réputation de M. Garran annoncerait le bon patriote, si sa froideur, sa circonspection, sa timidité ne décelaient à iiics yeux un citoyen sans énergie, sans courage. Il a les mains pures, je le crois ; mais où sont les vertus stoïques que vous lui prêtez? Vous en faites un Caton, j'en fais un bonhomme.
Le seul de ces inquisiteurs d'État vers lequel je me suis senti attiré est M. Perron. Sa franchise et sa fermeté montrent qu'il a de lame : j'oserais presque me fier à son civisme, s'il était permis au sage de juger les hommes à leurs discours '.
1. Vous vous rnppelez mon arrestation à Montmartre, et ma comparution au comité des recherches, d<>nt j'ai rendu compte dans le n° "il. Ses confrères improuvaient, tous pins ou moins, l'ardeur de mon patriotisme: il fut le seul qui en fût enchanté. » Allez, notre cher ami. mi: dit-ilen m'embrassant, éi rivez toujours,
I I i ONTJNI 1/ ^ DÉMASQI BR LES FRIPONS ! » — [Suie de Mdi'at)
Vous pouvez juger à ces traits que ces Messieurs ne me sont pas inconnus. En vous élevant contre moi, Camille, vous êtes parti de quelque bruit vulgaire, et peut-être de quelque entretien superficiel, pour opposer à ma dénonciation leur vertu; je pourrais vous opposer le coup d'œil de l'observateur, dans des circonstances où j'avais tant d'intérêt à lire dans leur cœur. Mais je n'entends pas me prévaloir de ce petit avantage : ce n'est pas par des certificats de probité, des témoignages honorables, moins encore par des inductions en l'air, que l'on peut détruire des charges positives, des faits constants. Or, pour justifier mes inculpations, je vous parlerai d'abord en preuve de leur propre dénonciation contre le Chàtelet. Elle vous a ravi d'admiration, et tout Paris la regarde comme une démonstration du civisme de ses auteurs. Vous l'avouera i-je ? Elle a servi à me prouver le contraire ; et ma grande raison, c'est qu'elle est venue bien tard, et qu'elle a été forcée. Si les membres du comité des recherches étaient de vrais patriotes, auraient-ils attendu, pour dénoncer le Chàtelet, qu'il les eût inculpés eux-mêmes? Auraient-ils attendu, pour parler, que l'Assemblée nationale leur eût ouvert la bouche? Auraient-ils laissé écouler plusieurs mois, avant de dévoiler aux yeux du public la scélératesse d'une horde de jugeurs, qui demandaient des faits vrais ou faux pour faire périr l'innocent ? Ne les auraient-ils pas traduits devant le sénat de la nation comme des traîtres à la patrie, des conspirateurs qu'on ne pouvait trop se hâter de destituer? N'en auraient-ils pas sollicité la destitution? Et auraient-ils exposé si longtemps les bons patriotes aux dangers que leur faisaient courir ces officiers juridiques? Vous-même, Camille, avez-vous bien à vous louer de leur coupable silence, car je ne veux point parler ici de moi ? Taire des faits de cette nature, c'est exposer le salut public, c'est trahir la patrie. Sur leur silence seul, on pourrait donc leur faire procès, et les déclarer indignes de la confiance publique. Pesez la force de ces arguments, et,
s'ils ne vous subjuguent pas, ajeutez-y les enquêtes faites par le comité des recherches contre les bons citoyens qui se transportèrent à Versailles le ~> octobre pour punir les satellites royaux, traîtres et conspirateurs.
Si vous aviez fait usage de votre judiciaire, en lisant la dénonciation contenue dans la feuille C'en est fait </<■ nous, vous auriez vu qu'elle est marquée au coin de la vérité. On y donne les charges, on y cite des ordres donnés par le comité national des recherches à celui de la municipalité'. on y invite les citoyens à s'assarer de la réalité des faits par leurs yeux, on y inculpe personnellement M. Garran, on le somme, lui et ses collègues, de prendre connaissance des inculpations, et d'y répondre, s'ils le peuvent, s'ils l'osent: tout cela n'a |>as l'air suspect, ce me semble. Mais, à l'ouïe du nom de Garran, vous n'y êtes plus; Garran est un Caton, et son dénonciateur ne peut être qu'un illuminé. Il est donc vrai, cher Camille, que l'amitié est aveugle comme l'amour.
Or, apprenez, puisqu'il faut enfin vous le dire, que le dénonciateur du comité municipal des recherches est l'Ami du Peuple, et que sa dénonciation ne contient pas un mot qui ne soit conforme à la plus pure vérité.
Parmi le grand nombre de lettres qu'il recevait chaque jour, il en distingua une non signée, mais dont il connaissait l'écriture. On lui donnait avis que le nommé Fouquet, homme très délié1, agent ministériel, et ancien suppôt de
1. Ce Fouquet ne m'était pas inconnu. En décembre dernier, il avait témoigné le plus vif désir de faire ma connaissance, sous prétexte de me comuniquer des pièces intéressantes au public. Il m'en communiqua effectivement plusieurs qui riaient relatives aux malversations du sieur Necker. Mais, m'étant aperçu que le but de cet intrigant était de suppliinterladininislrilcur des linances, je ne fis aucun usage de ses écrits, qui nie devinrent suspects; nêmela bonhomie de lui dire li-de?sie- ma façon de penser: et oncques depuis je ne l'ai vu. Mais j'ai appris ensuite qu'il avait fait chaque jour passer ma feuille au roi, et qu'il lui avait remis luimême ma première dénonciation contre le ministre. Soie de Mural
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la police, était l'un des entremetteurs des ennemis de la révolution ; qu'il avait chaque matin des entrevues avec la cour, et que l'on trouverait dans une petite maison masquée qu'il occupait, rue Poissonnière, ses correspondances avec les commandants des places de guerre et les fugitifs réfugiés à la cour de Turin. Le nom de la rue Poissonnière me rappela la lettre trouvée dans la poche du sieur Voisins, conspirateur massacré à Valence. Dès cet instant, je ne doutai plus de la vérité de ces informations, et je ne songeai qu'à les mettre à profit.
Dans la même lettre, on me donnait avis encore que le sieur de Bonnière, agent de Charles-Philippe d'Artois, était en relation intime avec le sieur Fouquet.
Je tenais un fil des trames ourdies contre la patrie ; je songeais au moyen de les tous saisir ; je fus enchanté de l'extrême simplicité de celui qui se présenta à mon esprit, et je m'étonnais qu'il n'eût pas encore été mis à exécution : il consistait à s'emparer, dans une belle nuit, des papiers de tous les inspecteurs, exempts et espions de police, indignes confidents de tous les mystères d'iniquité du ministre et seuls possesseurs des moyens de les accomplir.
Il ne s'agissait plus que de trouver une voie sûre pour faire passer ces informations et ces vues au comité national des recherches : je cherchai parmi les membres patriotiques celui sur lequel je pouvais faire le plus de fond ; et je les adressai, le 29 mai dernier, à M. Charles de Lameth, avec prière instante de n'en pas négliger la remise. Je signai ma lettre, et, pour être certain qu'elle ne serait pas mise de côté, je déclarai que j'étais déterminé à paraître moi-même, dès que le moment serait venu. Ma confiance était très bien placée. M. de Lameth remit lui-même ma dénonciation, et remplit en cela le devoir d'un citoyen : des ordres positifs furent immédiatement donnés au comité municipal des recherches de faire toutes les saisies requises.
Jaloux d'assurer le succès de cette importante expédi-
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lion, (iui nous aurait délivrés dans une nuit de tous les conspirateurs, en dévoilant toutes les conspirations, je lis agir auprès du comité municipal des recherches. M. Garran de Goulon eut à ce sujet une entrevue avec M. de Lameth, et c'est lui-même qui apprit à mon ami, quelques jours après, que le comité avait reçu des ordres de l'Assemblée nationale.
Ces ordres ont été mis de côté. Pour ne point les exécuter, on a prétexté mille raisons de retenue, et surtout la crainte de violer l'asile des citoyens : prétexte ridicule, lorsqu'il s'agit du salut de la patrie.
Voilà, cher Camille, des fails positifs, constants et bien avérés, contre lesquels vous n'ohjecterez plus votre argument pour votre Caton.
L'amour de la patrie, le devoir el l'honneur se réunissaient pour presser le comité municipal des recherches d'exécuter les ordres du comité national. Aucun motif ne devait l'en empêcher. 11 ne peut avoir méprisé ces ordres que parce qu'il craignait de déplaire aux ministres, au maire et au commandant de la milice parisienne, ou parce qu'il est v^ndu au cahinet, a dit l'auteur de la feuille Ccn est fuit de nous. Après la dénonciation du comité contre le Châtelet, je ne l'accuserai point de vénalité, mais convenez qu'il est coupahle d'une lâcheté criminelle, et qu'il est indigne de la confiance publique.
Je me flatte maintenant, mon cher Camille, que vous continuerez à avoir quelque confiance dans la manière de voir, dans la circonspection et dans la prudence de l'Ami du Peuple. La chaleur de son cœur, qui lui donne l'air de l'emportement, et l'impossibilité où il est presque toujours de développer ses idées et les motifs de se.-> démarches, l'ont fait passer auprès des hommes qui ne raisonnent pas pour une tète ardente, il le sait : mais les lecteurs judicieux et pénétrants, qui le suivent dans ses honds, savent bien qu'il a une tète très froide. La crainte extrême qu'il a de laisser échapper un seul piège tendu contre la liberté
le réduit toujours à la nécessité d'embrasser une multitude d'objets, et à les indiquer plutôt qu'à les faire voir. Le temps le presse, et il n'a point de collaborateurs, point de copistes, point de commentateurs. Il croit que l'ardeur de son zèle et la pureté de son cœur lui donnaient quelques titres à la confiance publique : mais il aurait beaucoup mieux réussi à l'obtenir s'il se fût moins attaché à la mériter.
Que cette utile vérité soit mise sous les yeux de vos lecteurs; et croyez, cher Camille, que l'Ami du Peuple n'eût pas pris sur ses occupations accablantes le temps de vous faire cette longue lettre, s'il fût moins jaloux de votre estime.
Marat, l'ami du peuple.