LETTRE A PETION
[Avril 1792)
Marat publie celte lettre dans le numéro 643 de L'Ami du Teuple (samedi 28 avril 1792), sous le litre : « Lettre de Marat, l'ami du peuple, à Petion, maire de Paris. »
S'il est un complot criminel, affreux, atroce, fait pour remplir d'indignation et defureur tous les cœurs honnêtes, c'est celui d'affamer le peuple, puir avoir un prétexte de l'égorger, comme séditieux et rebelle, lorsqu'il vient à se soulever contre les accapareurs, les agents de famine. C'est cet exécrable complot, monsieur, que formèrent, il y a plus de cinquante ans, les exacteurs de provinces1, conjurés avec les chefs de police de la capitale. C'est cet exécrable complot dont l'agioteur genevois, qui était à la tête des finances, se fit une abominable ressource, pour
1 Les intendanls. {Xole de Marat)
remplir les coffres de l'État, et remettre la nation aux fers. C'est cet exécrable complot qu'ont suivi dès lors tous ses successeurs, et dont le cabinet ministériel, cncorté avec le législateur et les principaux fonctionnaires publics, continue à se faire la même ressource, sous prétexte de pourvoir à la disette qu'ils ont causée, et de procurer la libre circulation des subsistances. Qui plus que vous, monsieur, fut à portée de pénétrer ce ténébreux mystère d'iniquité? Vous, membre de l'Assemblée constituante, devant laquelle furent portées les tristes réclamations des habitants de Yernon, Soissons, Meaux, Orléans, Pierre-le- Moutier. Douai, Saint-Omer, etc., victimes des spéculations des agents ministériels et de la barbarie du ministre des finances, du comité municipal des subsistances et du général parisien; vous qui avez dû voir les preuves juridiques de l'innocence des citoyens opprimés, de la scélératesse de leurs oppresseurs, et des efforts du législateur pour étouffer les plaintes des victimes de la tyrannie.
Vous-même, monsieur, venez de voir renouveler sous vos yeux ces horribles machinations, dans l'affaire d'Étampes, vous-même venez d'être appelé dans le conciliabule des douze, avec le ministre de l'Intérieur, à donner votre attache au départ des satellites chargés d'imposer silence, et de contenir par la terreur les malheureux habitants de cette ville.
La crainte que vous n'eussiez été engagé, sans vous en douter, dans l'odieux projet d'en imposer au peuple, en associant votre nom à ceux des vils suppôts du despotisme, m'a déterminé à vous adresser quelques observations dans un de mes précédents numéros. J'espérais que, jaloux de remplir les devoirs d'un magistrat populaire, d'un père du peuple, d'un philanthrope, d'un bon citoyen, vous vous seriez empressé de dissiper le prestige, de déchirer le voile sur les malversations de Simoneau, et les artifices du cabinet de l'assemblée pour métamorphoser cet agent de famine en martyr des lois, et de réclamer, pour des opprimés.
prêts à devenir les victimes de la tyrannie, après avoir été celles des opérations désastreuses des accapareurs royaux. Non seulement mes espérances ont été trompées, mais vous avez aggravé votre première faute par une lâche condescendance, en approuvant la pétition de quelques satellites soudoyés, pour faire un service honorable à défunt Simoneau ; mais, qu'attendre de vous après la pusillanimité avec laquelle vous avez souffert que des mouchards et des coupe-jarrets de l'état-major parisien insultassent, menaçassent même sous vos yeux le procureur syndic de la municipalité, un magistrat en fonction, le brave Danton, qui réclamait, à grands cris, l'exécution d'une loi juste, et qui défendait avec courage la cause de la liberté.
Qu'il vous eût été facile d'en imposer à ces audacieux scélérats, en les rappelant avec énergie à leur devoir s'ils se présentaient en pétitionnaires, et en leur découvrant avec courage votre poitrine s'ils venaient en assassins assaillir les défenseurs du peuple! Encore, si c'étaient là les seuls reproches qu'aient à vous faire les amis de la patrie. MaisT hélas! ils en ont de bien plus graves; ils vous reprochent une conduite équivoque, l'admission à votre table de mauvais citoyens, de fonctionnaires publics décriés, d'infidèles représentants de la nation, d'un Lasource, d'un Rœderer, d'un Brissot, avec lesquels vous paraissez intimement lié; liaison dont les causes secrètes vont bientôt éclater au grand jour. Forcé d'opter, comme la Société des amis de la constitution, entre le traître Brissot et l'incorruptible Robespierre, le public va juger définitivement de votre civisme, de votre intégrité, et de vos vues. Vous voilà engagé dans un défilé bien étroit, ou plutôt dans un labyrinthe tortueux. Je ne ferai point le procès à votre cœur; je le crois pur; mais j'accuserai votre caractère indécis, votre défaut d'énergie, votre fausse prévoyance, -votre envie de concilier des choses inconciliables, et de ménager tous les partis. Rappelez-vous le jugement que je portais de vous à votre nomination à la place de maire : le voilà complète-
ment justifié, de même que les prédictions qui le couronnaient ; rappelez-vous aussi les conseils que vous donnait un anonyme, relativement à la fête populaire du 15 de ce mois : vous devez aujourd'hui en sentir toute la justesse. Je n'ignore pas combien les ennemis de la chose publique tireront d'avantage en voyant les vrais patriotes censurer eux-mêmes l'administration d'un homme qu'ils ont nommé avec enthousiasme à la première magistrature populaire ; mais je n'ai jamais partagé cet engouement, quoique je sentisse qu'on pouvait faire une infinité de choix moins désirables, et que j'aie donné de justes éloges à quelques beaux traits de votre conduite publique. Je n'ignore pas non plus que presque tous les citoyens amis de leur repos, tous les modérés, tous les égoïstes, tous les endormeurs soudoyés et non soudoyés, s'élèveront contre la sévérité de mes principes, en s'écriant qu'il faut bien passer quelque chose aux hommes en place. Mais je ne sais composer ni avec les principes de la justice et de la liberté, ni avec la lâcheté ou l'infidélité des fonctionnaires publics, ni avec les malversations des agents de l'autorité, ni avec les dangers qui menacent le salut public. Ce sont ces sots ménagements, cette lâche condescendance, qui ont pe^du la liberté. Si dès le premier faux pas on avait arrêté le législateur et les dépositaires de l'autorité, nous n'aurions pas eu cette multitude de funestes décrets qui ont anéanti les droits du peuple et des citoyens pour rétablir le despotisme ; nous n'aurions pas été les victimes des attentats de cette foule de fonctionnaires publics qui ont traîtreusement sacrifié leurs concitoyens à la cour. Voyez, je vous prie, à quoi doivent mener vos timides égards. En vivant dans l'intimité avec llœderer et Brissot, intrigants décriés, tous deux vendus à la cour, tous deux reconnus pour d'infidèles mandataires. pour des traîtres à la nation, vous serez soupçonné de partager leur infamie, le peuple perdra toute confiance en vous, le bien même que vous voudrez faire deviendra suspect, et vous vous serez ôlé tout moyen de servir la
patrie. En adhérant aux menées des créatures du cabinet qui veulent faire passer Simoneau pour un martyr du respect dû aux lois, vous autorisez les machinations ministérielles, vous encouragez les agents de famine, vous protégez les oppresseurs du peuple, et vous aidez à répandre le sang innocent. En abandonnant Danton aux outrages des satellites soudoyés1, vous privez la patrie d'un magistrat intègre, d'un défenseur intrépide ; vous laissez avilir la magistrature populaire, vous assurez l'impunité aux scélérats en uniforme, et vous contribuez à l'établissement du gouvernement militaire, le plus redoutable des gouvernements.
Petion ! Petion ! avec quel plaisir je vous aurais vu parcourir, d'un pas ferme, votre noble carrière, méprisant à la fois et les séductions de la cour, et les menaces des ennemis publics, et les périls dont les émissaires du cabinet environnent tout magistrat populaire qui se montre incorruptible. Jaloux de votre propre gloire, que n'avez-vous, par vos vertus civiques, réduit au silence vos adversaires, confondu la calomnie, forcé les bons citoyens à l'admiration ; vous pouviez mériler les honneurs du triomphe, l'Ami du peuple eût été le premier à ceindre sur votre front la couronne de gloire; que n'a-t-il pu jeter un voile officieux sur des fautes et des faiblesses redoutables, que l'amour de la patrie l'appelle à dévoiler au grand jour?
1. Comment Danton pourrait-il, avec bienséance, reprendre ses fonctions, et siéger encore au milieu de ses lâches collègues, qui ont laissé avilir son ministère, et qui l'ont abandonné aux outrages de scélérats soudoyés? {Note de Marat)
236 LA CORHESPO.NDANCE DE MA HAT