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La Réforme sociale en F rance , ch. 69, II

ceux qu’elle avait mis à sa tête, et menacée par les excès, peut-être sanglants, qu’ils auront suscités.

La France, dit-on, a traversé dans sa longue histoire bien d’autres épreuves. Ne retombons-nous pas d’ailleurs depuis cent ans dans des révolutions périodiques? Pour quelques-uns, en outre, nos souffrances sont les douleurs inévitables des enfantements; déjà, disent-ils, s’annoncent l’aurore des temps nouveaux et le triomphe de la démocratie sur les formes vieillies du passé... De peur d’être dupés par de brillantes illusions et des mots sonores, interrogeons les faits.

Le rapide examen que nous en avons fait nous a montré tout à l’heure que, chez toutes les races prospères, les deux fondements de la constitution sociale sont le Décalogue et l’autorité paternelle. Tant que les familles restent éparses, à chaque foyer les pères, guidés par la loi morale, suffisent à gouverner les intérêts communs. Ainsi appuyée, la nation grandit pour les destinées auxquelles l’appellera l’avenir. Mais, à mesure que les familles s’agglomèrent, la conquête du pain quotidien devient plus difficile, le père s’y absorbe, et sa mission morale réclame chaque jour davantage le concours de la religion, de ses ministres et de ses rites. En même temps, des conflits naissent du rapprochement des familles, et une autorité les doit départager : c’est le rôle du souverain et de ses agents. Ainsi, chez les races compliquées, deux éléments, la religion et la souveraineté, viennent compléter la constitution essentielle. Sans pousser plus loin cette analyse, demandons à notre histoire comment, chez nous, l’édifice social a supporté les grandes crises du passé. A chacune d’elles nous en verrons les assises successives plus profondément atteintes jusqu’à ce que les fondations elles-mêmes soient détruites.

Devant les recherches de la science, le règne de saint

Louis apparaît de plus en plus comme le point culminant de nos annales; le royaume est le plus puissant de l’Europe, le roi par son renom de sagesse et de sainteté est l’arbitre des peuples, la paix sociale règne au dedans, la langue et la poésie rayonnent partout au dehors. Un savant érudit, qu’une mort foudroyante vient d’enlever à nos affectueux respects, M. Siméon Luce, nous l’a dit avec une chaude éloquence1. Dans sa parole émue resplendissaient la droiture de son cœur et l’élévation de son âme; ce n’était plus l’historien du moyen âge, c’était la vieille France elle-même, vivante sous nos yeux — « Dieu ! qu’il la fait bon regarder ! » — la vieille patrie de l'honneur et des preux ! '

Moins d’un siècle après ce grand règne, commence la terrible crise de la guerre de Cent ans. Dans cet immense désastre, la souveraineté est presque détruite, le petit-fils de saint Louis n’est plus que le roi de Bourges; mais la religion est intacte; à plus forte raison les fondations, la famille et le Décalogue, ne sont pas en péril; et quand Jeanne d’Arc a battu les Anglais et conduit le roi à Reims, la prospérité revient bientôt; car il a suffi de rétablir la souveraineté pour que la constitution sociale soit tout entière restaurée. — Après le règne de Louis XII, qui fut comme le reflet éloigné de la royauté de Louis IX, les défaillances des clercs, les guerres d’Italie, le faste des Valois ramènent la souffrance avec la Réforme et les guerres de religion. Avant la fin du xvie siècle, archers anglais, reîtres allemands, armées espagnoles, huguenots et ligueurs portent partout la guerre civile en France; la souveraineté est encore plus compromise qu’au temps de Duguesclin et

1. Siméon Luce : F. Le Play, la vieille France, l’Ecole des ; Chartes et la Société d'économie sociale ; discours d’cuverture . du Congrès de la Société et des Unions en 1891. (Ré/, soc., 1er juillet 1891.)

de la Pucelle, et l’héritier de la couronne doit la conquérir par des victoires répétées; mais, de plus, cette fois, la religion, ce lien suprême de toutes les âmes, est atteinte, divisée par le schisme, minée par le scepticisme. Les fondations seules restent encore intactes, et cela suffit pour qu après l’Édit de Nantes, la souveraineté et la religion étant restaurées ensemble, l’émulation des deux clergés amène la Culture morale au plus haut degré de perfection. C’est le siècle de Pascal et de Descartes, de saint François de Sales et de saint Vincent de Paul, de Turenne et de Condé. La France est digne une fois encore d’être prise pour modèle par l’Europe.

Puis 1 abus de la puissance égare les gouvernants et les sophismes des lettrés préparent un nouveau désastre. La révolution éclate; elle emporte la souveraineté, la

royauté est abolie, le roi décapité; elle bannit la relio-’i

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de ses sanctuaires et, à la place du Christ vivant, °elle met la Raison , personnifiée par des filles publiques. Mais il y a plus: par un attentat nouveau les fondations mêmes de l’édifice social sont détruites; les décrets de la Terreur, et plus tard les lois du partage forcé ruinent l’autorilé paternelle, l’esprit de famille, la tradition nationale; en même temps le Décalogue est remplacé par les Droits de l’homme. Cette fois l’œuvre de destruction est complète, il ne reste rien F

Ainsi les grandes épreuves qu’a traversées la France ont eu une inégale gravité et des conséquences fort différentes. A chacune d’elles, une nouvelle assise de la constitution sociale était minée, et, partant, le retour

1. « A quoi ressemble-t-elle notre France moderne, si fière de sa cohésion ? Elle ressemble à une maison en pierres sèches posées les unes sur les autres sans ciment; le ciment c’était la religion;

Ài,«tnî°1Tbe etpnous1.ne savons par quel mortier le remplacer. » Anatoie Leroy Beaulieu, La Papauté , le socialisme et la démocratie [Reçue des Deux-Mondes, Ie* mars 1892).

à la prospérité devenait chaque fois plus difficile. Il suffisait d’abord de réparer quelques lézardes, il fallut plus tard relever les murailles, il faut maintenant reprendre les fondations. Tandis qu’autrefois les réserves morales de la vie privée fournissaient le moyen de guérir la corruption des gouvernants, aujourd’hui les familles elles-mêmes sont fatalement dissoutes, les foyers systématiquement détruits, et les empiètements de la vie publique ont anémié toutes les viriles initiatives. Repassez nos annales depuis un siècle et voyez comme elles confirment les faits que nous venons de rappeler. Au rebours de ce qui était advenu dans le passé, toutes les reconstructions qu’on a tentées se sont écroulées, précisément parce qu’elles n’avaient aucune fondation. Et nous avons usé au moins vingt-cinq constitutions politiques; et nous avons essayé les souverainetés les plus diverses, empires, royautés et républiques. Tous ces gouvernements, invariablement acclamés à leur naissance et conspués à leur chute, ont souvent été servis par le génie, la gloire ou les talents; et cependant, quels que fussent leurs principes contraires et leurs caractères opposés, tous ont eu un sort aussi éphémère. La principale cause de leur ruine n’est donc pas en eux-mêmes; elle est dans les erreurs constantes de la nation; et comme, à travers les couches profondes de celle-ci, l’action des lois et des mœurs révolutionnaires étend de proche en proche ses effets dissolvants, les essais dont le succès momentané avait du moins fourni des abris temporaires deviennent euxmêmes impossibles à renouveler. Tous les faits — et nous avons dû nous borner à signaler seulement les plus saillants — établissent donc avec évidence que les épreuves au milieu desquelles nous nous débattons I depuis cent ans sont plus graves que celles du passé, I qu’elles s’aggravent encore avec le temps, parce qu’on I

s illusionne sur leurs can^pc Pt - 1 ,

cuib causes et qu on se détournp ri,,

seul , .emede efficace : la réforme des idées c, des m 'urs * de la nation elle-même.

nreLrX.!VènementS aCtUelS n°US font aisément comprend, e pourquoi un trop grand nombre de nos ffou-

I ava,ent une aversion personnelle contre8 les

h°“ V P"'», des devoirs et aes droits de la conscience. Depuis quinze ans d’ailleurs, nos hommes d’Etat sont les adversaires déclares du Decalogue et semblent n’avoir d’autre préoccupation que d anéantir tout ce qui rappelle Dieu et la loi morale an is que toutes les grandes nations, l’Angleterre" la Russm, les Etats-Unis sont unanime à honorer la eligion comme la première des institutions sociales nos gouvernants n’ont travaillé qu’à expulser Dieu I ’ ont banni des institutions, refusant ses bénédictions sur Içs tombes comme sur les berceaux, sur le passé qui meurt et sur l’avenir qui s’éveille. Ils ont ravé son nom sur les harangues du chef de l’Etat dans lis cir constances les plus solennelles, comme sur lel livres"

chaS2deniSéco°rr l6UrS l6ÇOnS <ïuotidiennes. Ils l’ont

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°nqne, en lui cachant le ciel, l’empêche de « maX

uente confér/ncf de -l -1" lfévrier 1892> l’élo-

ent des esprits Joly SUr Ia «"mmaKté dans l'état pré-.

à l’étoile ». Et, par tous les moyens, ils ont chassé Dieu de l’âme du peuple en excitant son orgueil par le matérialisme d’une fausse science, en encourageant par l’impunité la dépravation des mœurs, et en multipliant par intérêt électoral les abrutissantes tentations du cabaret. Ils ont dressé les fds à outrager leur mère et ils ont monopolisé l’école pour y faire enseigner le mépris du passé de la patrie ; le fait n’est pas contestable, puisque l’enseignement donné par l’Etat à l’école primaire, docile instrument de règne, est en contradiction flagrante avec l’enseignement donné par l’Etat au Collège de France, à l’Ecole des Chartes, partout où il est œuvre de science impossible à asservir. Ils se sont souvenus que le Christ a dit en montrant les misérables : « Tout ce que vous ferez à l’un de ces petits, c’est à moi que vous le ferez » ; et ne pouvant frapper Dieu même, ils ont frappé le pauvre, en spoliant hypocritement tous ceux qui se dévouent à soulager la misère, à instruire l’ignorance, à consoler la douleur, les Petites Sœurs des pauvres, comme les humbles Filles de la Charité. Ainsi s’est accomplie la violation successive des deux premiers commandements qui concernent le respect de Dieu ; du troisième qui ordonne de garder le jour du Seigneur; du quatrième qui institue l’autorité des parents , gardienne de la coutume du bien ; nous sommes arrivés au septième : « Tu ne voleras point. » Pourtant, comme la France aime le travail, l’art et la gloire, qu’elle amasse des richesses et conserve de nobles qualités, bien des succès leur ont souri, au dedans ou au dehors. Ils ont même pu rêver que leur œuvre recevait l’onction sainte... Et à l’instant où, dans leur superbe, ils se vantaient d’avoir élevé un monument inébranlable, voilà qu’une petite pierre se détache de la montagne et tout menace ruine, car le colosse d’airain n’a que des pieds d’argile.

Jamais démonstration par les faits n’a été plus concluante : on ne relèvera d une manière durable la prospérité de la race qu’en la faisant reposer sur ses deux fondements nécessaires : la loi de Dieu et l’autorité du père. C’est à cette tâche de régénération sociale que tous ceux qui aiment la France doivent concourir de leurs efforts et de leur dévouement.

A quoi bon, disent volontiers les blasés ou les mystiques, à quoi bon ces plans de régénération sociale à long terme ? Il s’agit bien de cela ! La maison brûle , appelons les pompiers! C’est là une des vieilles formules dont on nous a longtemps rebattu les oreilles, et qui est tout aussi usée que tant d’autres accessoires d’antan, tels que le sacerdoce de la presse et l’indépendance des magistrats, ou la corruption impériale et l’austérité républicaine. Que de fois nous l’avons entendu répéter en ces termes mêmes dans le salon de la place Saint-Sulpice où, chaque soir, pendant les années qui suivirent la guerre, se pressaient autour de Le Play tant d’hommes d’Etat et de membres de l’Assemblée nationale ! Les Unions de la paix sociale se fondaient alors, et Le Play ne se lassait pas de répéter, avec l'autorité de son expérience, la sûreté de son savoir, la force de ses convictions, qu’on ne pouvait rien espérer en dehors d’une réforme morale; et il adjurait les gens de bien de tous les partis d’ajourner les questions politiques insolubles et de s’unir autour du Décalogue pour en combattre les adversaires et pour réaliser les réformes qui, en rendant la stabilité aux familles et la liberté aux associations, auraient rendu aussi la paix aux ateliers et la vie aux institutions

locales : « Assurément, répondait chaque interlocuteur; mais c’est là une réforme à long terme, il faut d’abord courir au plus pressé, la maison brûle, il faut les pompiers. » Braves gens, si vous aviez commencé alors cette rénovation morale que vous continuez à écarter comme trop lente, les enfants que vous auriez formés seraient depuis longtemps des hommes, et la patrie serait sauvée !

Il est vrai qu’il eût fallu quelque effort et beaucoup de ténacité, un peu de cette initiative habituelle aux peuples libres dont nous prétendons copier tour à tour les constitutions, empruntant tantôt la monarchie parlementaire à l’Angleterre, tantôt la république démocratique à l’Amérique; et comme, chez nous, les énergies de la vie privée sont taries à leur source dans la famille, nous trouvons bien plus commode de ne rien changer à nos habitudes... et d’attendre les pompiers. Je crois même que si, dans vingt ans, au milieu des ruines, les cendres ne sont pas entièrement refroidies, des honnêtes gens — s’il en reste — veilleront encore sur elles, en attendant les pompiers. Qu’adviendrait-il de nous, grand Dieu ! si nos paysans allaient s’imaginer aussi d’attendre la moisson sans avoir rien mis en terre?

Dans ce grand désarroi, les plus responsables, les plus coupables, sont-ce bien les égarés qui font le mal parfois inconsciemment ? Ne sont-ce pas plutôt les honnêtes gens qui discernent le bien à faire, mais n’ont pas l’énergie de l’accomplir? Ils se bornent à gémir en laissant les destructions librement se poursuivre, et si elles font un jour un peu plus de fracas, les uns murmurent, les autres crient : Où est /’ homme? 11 y a quelques années, à une autre époque d’écœurement où le pays affolé courait vers celui qu’il avait cru être « un homme », nous avons cherché à montrer1, et nous n’y

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