‹ La corruptionChapitre 6 sur 8 · Y. la Réf, soc. du lor mars 1889, p · texte numérisé non relu

Y. la Réf, soc. du lor mars 1889, p

reviendrons pas, qu’une dictature, fût-elle excellente, ne ferait encore qu’une œuvre fragile si l’on s’entêtait à construire sur le sable, si le répit qu’elle procurerait à la nation n’était aussitôt employé par celle-ci à sa régénération morale, à la restauration du respect de Dieu et du père.

Il serait puéril de compter sur des gouvernants, élite éclairée, qui pourrait, instruite par les épreuves, susciter et conduire un relèvement social. Avec les formes politiques que la nécessité nous impose, et nous imposera longtemps sans doute, ces citoyens qu’on ne juge pas capables de gérer les minces affaires de la commune qu’ils habitent, cette foule, ignorante et inconsciente, va choisir souverainement au hasard du nombre ceux qui géreront l’Etat. C'est se leurrer d’étrange sorte que de croire qu’elle ira préférer, sauf erreur ou exception, ceux qui la voudraient gourmander et redresser. Dans sa complète irresponsabilité, elle est infiniment plus tyrannique et capricieuse que le plus asiatique des potentats. On n’en peut être le chef qu’à la condition de la flatter et de lui obéir. Pour en obtenir les suffrages, il en faut partager les sentiments et les passions, ou les simuler pour les exploiter. Dans ces conditions, la représentation nationale est, de toute nécessité, inférieure moralement au peuple lui-même. Toujours les soHs-vétérinaires, suivant le mot brutal du tribun. Rien de surprenant d’ailleurs, c’est l’infirmité de la démocratie 4. Tout puissants pour propager la corruption, les gouvernants sont incapables de provoquer la

1. « Tandis que les instincts naturels de la démocratie portent le peuple à écarter les hommes distingués du pouvoir, un instinct non moins fort porte ceux-ci à s’éloigner de la carrière politique où il leur est si difficile de rester complètement eux-mêmes et de marcher sans s’avilir. » (Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t, I. ch. XIII.)

réforme. C’est à la nation de la leur imposer quand elle a conscience du péril et ne veut pas se résigner à la décadence. Le bon sens l’indique, les faits le prouventy l’histoire le vérifie, le Saint Père le rappelle. Que veut-on de plus ? Encore une fois, nous tournons dans un labyrinthe dont la seule issue est le sentier qui monte et mène à Dieu.

N’imitons pas les imprudents qui se détournent de la voie droite et courent à l’abîme, séduits par les mirages. Chaque âge a eu sa chimère. En 1789, c’était « la liberté » : beaucoup de nobles esprits s’en sont engoués, mêlant aux élans généreux les illusions et lessophismes, la voulant mettre dans les institutions alors qu’elle n’était ni dans les idées, ni dans les mœurs, s’unissant follement aux novateurs épris de destructions. Puis, quand la réalité brutale les a dégrisés, quelques-uns seulement ont pu rester fidèles aux fraîches amours de leurs jeunes années ; la plupart, désenchantés et meurtris, demeurent incapables de se reprendre à une ferme espérance i . — En 1848, c’était « la démocratie » que des enthousiastes prétendaient importer d’Amérique, sans voir qu’un vieux pays où l’héritage des traditions, la centralisation administrative, le régime urbain, l’ingérence de l’Etat sont si considérables2, ne pouvait s’accommoder brusquement

1. Les témoignages à cet égard se multiplient : on connaît l’opinion de Renan, souvent manifestée; voici les réflexions moroses. d'Emile de Laveîeye : « Nous sommes très différents de nos aïeux de la fin du siècle dernier. Convaincus de la bonté native de l’humanité, ils abordaient les réformes et les révolutions avec une sereine confiance. Aujourd’hui la plupart d’entre nous sont tristes et presque découragés. » [Le Gouvernement dans la démocratie t. 1, préface, 1891).

2. Thomas Jefferson, le célèbre démocrate américain auquel un long séjour en Europe à la veille de la révolution avait permis de nous comparer à ses compatriotes, constatait la distinction profonde : « Les hommes de nos Etats... peuvent avec sécurité se

des institutions d’une jeune race au sein de laquelle le gouvernement n’est rien encore, tandis que les juvéniles activités de la vie privée sont toutes puissantes1. Et, par suite, nous nous épuisons constamment dans une tentative que condamne l’expérience de tous les temps2. — Aujourd’hui, c’est le « socialisme », qu’on décore volontiers de quelque épithète décente pour le mieux faire accueillir dans les salons. Sous la première république, on voulait être « citoyen » ; sous la deuxième, tout le monde était « ouvrier » ; sous la troisième, cela ne suffit plus, il faut être « socialiste ». De toutes les chimères, celle-ci est la moins excusable et la plus dange-

réserver à eux-mêmes un contrôle salutaire sur les affaires publiques et un degré de liberté qui, dans les mains de la canaille des villes d’Europe, serait bientôt employé à la destruction des intérêts publics » ( Mélanges politiques , édition Conseil, t. II, p. 220). Depuis un siècle, cette prévision a été sans cesse confirmée sous nos yeux : en Europe, par les faits qui accompagnent le développement du régime démocratique; aux Etats-Unis, par les conséquences qu'amène le progrès du régime urbain. — V. aussi les belles études de M. Anatole Leroy-Beaulieu sur le règne de l’argent ( Revue des Deux-Mondes , 1894, passim). L’auteur montre comment, sur les ruines de la royauté, de la noblesse, de l’Eglise, se fonde la suprématie de la richesse, la seule supériorité tangible pour tous, et comment, dans l’antiquité, en Europe, aux Etats-Unis, la démocratie enfante nécessairement la ploutocratie. « L’esprit chrétien, l’esprit de renoncement et de charité, qui a longtemps embaumé le monde, s’évapore lentement comme le parfum d’un vase brisé. La lutte pour la vie est la foi et la loi du jour, et qu'est la lutte pour la vie, dans les cervelles populaires, sinon la lutte pour l’argent ? »

1. M. Boutmy a montré, avec une sagacité fine et pénétrante, pourquoi et comment les idées de gouvernement, de patriotisme, sont encore en formation aux Etats-Unis ( Annales de l'Ecole libre des sciences politiques , octobre 1891).

2. « On a vu des républiques aristocratiques se maintenir longtemps et traverser des siècles avec éclat ; mais les seules démocraties dont l’existence n’ait pas été. de courte durée ont été constituées par des pâtres ou par des agriculteurs, c’est-à-dire par des hommes dont les conditions étaient très égales. Quand on se rappelle ces faits, ainsi que les prévisions des esprits les plus clairvoyants, on ne peut considérer l’avenir sans inquiétude.» (Emile de Laveleye, Le Gouvernement dans la démocratie , préface, 1891).

reuse : la moins excusable, car, si la liberté anglaise existe près de nous, si la démocratie américaine est vivace, par contre le socialisme n’a fait encore nulle part le bonheur du genre humain ; la plus dangereuse, car cette alchimie sociale joue avec les plus terribles explosifs et prépare la faillite définitive de notre civilisation, en surexcitant le déchaînement sauvage des passions envieuses, en supprimant la fécondité morale et économique du travail libre, en accroissant au delà de toute limite l'oppression déjà si lourde de l’Etat. Que de larmes, que de sang peut-être, couleront avant que soient réparés les maux causés par la perversité des uns et par la folie des autres !

Les menaces du socialisme font encore apercevoir par d’autres aspects la nécessité du retour à l’esprit de l’Evangile. On ne saurait trop honorer, encourager, multiplier les institutions qui assistent l’ouvrier, soit dans les difficultés normales de la vie, soit dans les crises de sa laborieuse existence : habitations à bon marché et propriété du loyer, économats et sociétés coopératives, caisses d’épargne, sociétés de secours mutuels, caisses de retraites, assurances ouvrières, etc. Ce sont là autant d’améliorations pratiques, immédiates, fécondes pour le corps, l’intelligence et l’àme même, puisqu’elles favorisent la permanence des engagements, l’accession à la propriété, les habitudes d’épargne et de prévoyance, la stabilité du foyer. En gravissant ces échelons, on s’approche du but : la paix sociale. Mais ce but, on ne saurait l’atteindre que si, à leurs mérites économiques, ces institutions joignent le bienfait moral de faciliter les rapports personnels, les relations fréquentes, le contact des cœurs. Autrement, aucun de ces expédients n’arriverait à apaiser l’antagonisme actuel. Les ouvriers, ou plutôt leurs meneurs, se désintéressent en effet de ces questions dès qu’on s’applique à les résoudre. Il n’y

faut plus voir, disait M. Liebknecht au récent congrès de Marseille, qu’une matière à articles pour des revues académiques. En fait, ce sont entre leurs mains des armes qu’ils rejettent dès qu’ils les voient s’émousser. La véritable question sociale, c’est toujours au fond l’éternelle inégalité des conditions qui reste sans contrepoids et sans consolation quand fléchissent les fermes croyances. « Autrefois, dit Pierre Leroux, au nom d’un ouvrier interpellant la société moderne, autrefois il y avait un Lieu dans le ciel, un paradis à gagner... je supportais pour mériter, je souffrais pour jouir de l’éternel bonheur... j’avais les sacrements, j’avais le saint sacrifice, j’avais le repentir et le pardon de Dieu... J’ai perdu tout cela. Je n’ai plus de paradis à espérer, il n’y a plus d’Eglise; vous m’avez appris que le Christ était un imposteur... Donc, je veux ma part de la terre. Vous avez tout réduit à de l’or et à du fumier, je veux ma part de cet or et de ce fumier L » Seule, l’idée chrétienne relève ainsi la dignité des humbles et des déshérités par la certitude des divines promesses. Seule, d’autre part, elle contraint ceux que la fortune a comblés à borner leur luxe pour ne point limiter leur charité; à ne pas laisser leur vie s’abaisser dans l’oisiveté du plaisir ou la poursuite du gain; à en consacrer une large part au service gratuit du bien public; à ne se considérer jamais que comme les dispensateurs des biens que la Providence leur a départis. Seule, enfin, elle rapproche le pauvre et le riche, parlant à l’un d’espérance,, à l’autre de devoir, à tous deux du patrimoine céleste dont ils sont ensemble les héritiers.

1. Lire en entier ce curieux passage cité par Le Play dans la Réforme en Europe et le salut en France , programme des Unions 7

C’est ainsi que, par le retour à l’esprit de l’Evangile,

« la paix sociale doit descendre du ciel L »

Après avoir fait en quelque sorte le tour de l’horizon, nous revenons au point de départ; partout l’expérience et l’observation ont rendu le même témoignage, partout nous avons trouvé, gravée dans les faits, cette parole de l’Ecriture : « Je vous mets devant les yeux la bénédiction si vous obéissez aux commandements du Seigneur, la malédiction si vous n’obéissez point1 2. » Ce que Le Play inscrivait déjà comme la conclusion dernière de l’étude scientifique et impartiale des ouvriers européens, les calamités nationales l’ont douloureusement vérifié, et les évènements depuis lors, ceux d’hier encore une fois, en constituent sous nos yeux l’éclatante démonstration expérimentale. Ne la trouvera-t-on pas suffisante ?

N’est-il pas temps, enfin, à côté de l’œuvre d’études et de recherches, d’engager cette action décisive dont le fondateur des Unions de la paix sociale traçait le programme ? « Le parti des Unions, qui doit se constituer pour sauver la France, aura une tâche facile s’il subordonne sa conduite aux règles suivantes : Prendre uniquement pour drapeau le Décalogue; acquérir la science et le dévouement nécessaires pour démontrer aux égarés que cette loi suprême est le fondement du bonheur des nations. Appliquer à la vérité et à la réforme l’esprit de prosélytisme qui ne s’emploie guère, depuis un siècle, que dans l’intérêt de l’erreur et des révolutions. Enfin appeler les citoyens à l’œuvre de salut en substituant le nom de réformateurs à celui de conservateurs ; renoncer, dans le langage de la politique, à cette dernière dénomination, qui a le double inconvénient de froisser les

1. Anatole Leroy-Beaulieu, La Papauté, le socialisme et la démocratie ; Revue des Deux-Mondes , 1er mars 1892.

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