‹ La corruption fin-de-siècleChapitre 17 sur 39 · PHILINNA ET SA MÈRE · texte numérisé non relu

PHILINNA ET SA MÈRE

LA MÈRE

Tu étais folle, Philinna; ou qu'est-ce que tu avais donc hier pendant le souper?...

Diphile est arrivé ce matin tout en larmes, et il m'a raconté ce qu'il avait eu à souffrir de toi.

Tu t'es enivrée ; tu t'es levée au milieu du repas pouf danser, et cependant il te l'avait défendu... Et lu es allée ensuite donner un baiser à son ami Lamprias. Puis, comme Diphile se montrait mécontent, tu l'as planté là, tu es venue t'asseoir auprès de Lamprias, et tu lui as passé les bras autour du cou, au grand dépit de Diphile.

Celle nuit même, tu n'as pas voulu dormir avec lui. Tu l'as laissé pleurer, et lu es allée coucher seule sur un lit voisin du sien, en chantant pour le faire enrager !

C'est mal, ma fille, cela ; c'est très mal.

PHILINNA

Il ne vous a pas dit, ma mère, tout ce qu'il m'a fait, lui, autrement, vous ne prendriez pas le parti de cet impertinent.

11 m'a abandonnée pour aller causer avec Thaïs, la mattresse de Lamprias, avant que celui-ci fût arrivé. Il voyait cependant que cela me causait de la peine.

Je lui ai môme fait signe de cesser.

Croyez-vous qu'il a tenu comute de mes gestes et de

mes regards, qui étaient pourtant significatifs?... Ah bien non!... •

Au lieu d'interrompre sa conversation, il prend Thaïs par le bout de l'oreille, lui fait pencher la tête, et lui donne sur la bouche un baiser si serré qu'elle a failli y laisser ses lèvres.

Je pleure. 11 se met à rire, à parler longuement à l'oreille de Thaïs... Contre moi, sans doute... car Thaïs me regardait en riant.

Enfin, lorsqu'ils voient Lamprias entrer, ils s'arrêtent, fatigués de leurs baisers réciproques ; et moi, je vais m'asseoir à côté de Lamprias, sans me figurer que Diphile trouverait là un prétexte de querelle.

Thaïs se lève et se met à danser la première, en ayant grand soin de faire voir ses jambes le plus haut possible, comme si elle était la seule qui eût la jambe bien faite.

Quand elle a fini, Lamprias garde le silence; mais Diphile exalte sa souplesse, son talent chorégraphique. « Comme son pied va juste en mesure avec la cithare! Quelle jolie jambe ! » et mille autres louanges. On eût dit qu'il parlait de la Sosandra de Calamis, et non pas de celte Thaïs que vous connaissez bien pour l'avoir vue au bain avec nous.

Mais, tout cela n'était rie i encore.

Cette Thaïs éprouvait le besoin de se moquer de moi.

« — Si certaine personne, "dit-elle en me narguant, ne craignait pas de nous montrer une jambe sèche, elle se lèverait et danserait. »

Que vous dirai-je, ma mère?

Piquée par cette raillerie, je me suis levée et j'ai dansé.

Que fallait-il donc faire? Devais-je supporter cette insolence, laisser une critique mensongère s'accréditer? Est-ce que je devais souffrir que cette Thaïs régnât en souveraine dans le festin?

Tu as trop d'amour-propre, ma fille; ce n'était pas le cas de te montrer froissée; il fallait l'en moquer.

Mais, dis-moi comment les choses se sont passées ensuite.

PHILINNA

Tous les convives m'ont comblée d'éloges. Diphile, seul,

couché sur le clos, a regardé au plancher jusqu'à ce que je me fusse arrêtée de fatigue.

LA MÈRE

Mais est-il vrai que tu aies donné des baisers à Lamprias? que tu aies quitté ta place pour aller l'embrasser?... Tu ne réponds pas?... Voilà le tort que tu as eu; cela est impardonnable!...

PH1LINNA

Eh bien, quoi!... Je voulais rendre à Diphile la peine qu'il m'avait faite.

LA MÈRE

Grands dieux! que faut-il que j'entende!... Mais une telle conduite de ta part n'a pas le sens commun... Et c'est pour cela que tu n'as pas voulu dormir avec lui? c'est pour cela que tu t'es mise à chanter pendant qu'il pleurait?... Tu ne songes donc pas, ma fdle, que nous sommes loin d'être riches!..-Tu oublies les présents que ce garçon nous afails!... Si Vénus ne nous l'avait envoyé, ce cher Diphile, je ne sais pas comment nous aurions passé l'hiver dernier...

PHILINNA

Soit; mais faut-il pour cela que je supporte ses outrages?

LA MÈRE

De la colère, tant que tu voudras ! mais pas de mépris. Tu ne sais donc pas que les amants s'éloignent el se rebutent, quand on leur montre du mépris, tandis que, lorsqu'on leur témoigne de la colère, c'est à eux-mêmes qu'ils en veulent?... Tu as toujours été trop dure envers celui-ci...

Prends garde, comme dit le proverbe, qu'à force de trop vouloir tendre la corde, tu ne finisses par la casser.

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