MUSARIUM ET SA MÈRE
LA MÈRE
Si nous trouvons encore, Musarium, un galant comme Chéréas, il faudra immoler une chèvre blanche à Vénus Pandôme, une génisse à la Vénus Uranie des jardins, et offrir une couronne à Cérèsqui envoie les trésors; car nrus serons alors heureuses et 'rois fois heureuses!...
Tu vois tout ce que nous recevons de ce jeune homme!.,. Il ne t'a pas encore donné une obole, il ne t'a donné ni une robe, ni une paire de chaussures, ni un flacon de parfums... Par exemple, pour ce qui est des promesses, des espérances, il n'en est pas avare!... Seulement, ses réponses, au fond, sont toujours évasives, et ses espérances sont toujours a long terme... Sans cesse il répète: « Ah! si mon père mourait! ah! si j'étais maître de mon héritage, tout serait à toi! »
EL toi, tu le crois sur parole!... Tu prétends même qu'il a juré de t'épouscr!
MUSAR1UM
Oui, ma mère, il l'a juré par Cérès, par Proserpine et par
Minerve.
Voilà une belle affaire que ces serments auxquels tu te fies!... C'est probablement pour celte raison que, l'autre jour, comme il n'avait pas de quoi payer son écot, tu lui as donné ton anneau, à mon insu... Il est allé le vendre pour boire... Et tu lui as donné ensuite ces deux colliers d'Ionie, qui pesaient deux dariques chacun, et que le patron Praxias, de Chios, t'avait rapportés de son voyage à Ephèse, où il les avait fait faire exprès pour toi...
Il fallait bien, en effet, que Chéréas eût de quoi payer son écot avec ses amis!... Quant à tes robes et à tes chemises, je n'en parle pas...
En vérité, ce garçon-là est un trésor que Mercure a fait tomber chez nous !
MUSARIUM
Mais il est beau, ma nère, il est sans barbe... Il me dit qu'il m'adore, et il verse dds larmes en me le disant... Et puis il est lils de Dinomaque et de Lâchés le magistrat, un juge de l'aréopage!... 11 nous promet de m'épouser... Il nous donne les plus belles espérances, dès que son vieux aura fermé l'œil.
LA MÈRE
Eh bien, Musarium, quand nous aurons besoin de souliers et que le cordonnier nous demandera une double drachme,
nous lui dirons : « Nous n'avons pas d'argent, mais nous allons vous donner quelques espérances; prenez. »
Nous en dirons autant au boulanger; et, quand le propriétaire nous demandera notre terme : « Attendez, dirons-nous, que Lâchés, do Colytte, soit mort; nous vous paierons après notre mariage avec son fils. »
N'est-tu pas honteuse d'ôtre la seule, parmi tes compagnes, qui n'ait ni pendants d'oreilles, ni colliers, ni robe de Tarente?
MUSARIUM
Eh bien, ma mère, sont-elles plus heureuses ou plus belles que moi?
LA MÈRE
Non, si tu l'entends ainsi; mais elles sont plus avisées, elles savent leur métier; elles n'ont pas la naïveté de se fier aux belles paroles des jeunes gens qui ne jurent que des lèvres.
Toi, tu es fidèle, attachée à Chéréas, comme il n'est pas possible de le dire... On n'en ferait pas autant pour un époux, certes!... Tu ne dors avec personne autre que lui!
L'autre jour, lorsque ce laboureur acharnien, qui n'a pas de barbe non plus, vint t'offrir deux mines et du vin que son père lui avait envoyé vendre, tu l'as refusé d'un air dédaigneux...
Mais, voilà... ce soir-la tu devais dormir avec ton Adonis !...
MUSARIUM
Et après?... Fallait-il laisser là Chéréas pour recevoir dans mon lit ce paysan qui pue le bouc!...
Chéréas, lui, au moins, a la peau douce; c'est, comme on dit, un vrai petit cochon d'Acharné.
LA MÈRE
J'en conviens; l'autre est un rustre, et il ne sent pas bon... Passe pour celui-là!... Mais Antiphon, fils de Ménécrate, qui te promettait une mine, pourquoi ne l'as-tu pas reçu?... Il est galant et aimable, Antiphon; il est de l'âge de Chéréas.
MUSARIUM
Ah! ma mère! Chéréas m'a menacée de nous tuer tous ?*> deux, s'il nous trouve jamais ensemble!
LA MÈRE
Que tu es bête, ma fille!... Combien d'autres ont fait de ces menaces!...
Avec tout cela, ce que je vois de plus clair, c'est que tu éloignes petit à petit tous les amants; il n'en viendra plus; tu finiras par vivre en bégueule; tu ne seras pas une courtisane; autant vaudrait tout de suite te consacrer à Minerve, la chaste déesse!...
Mais, à propos, j'y pense... C'est aujourd'hui la fête des Granges... Qu'est-ce qu'il t'a donné, ton Chéréas, pour cette fête?
MUSAR1UM
Rien, maman.
LA MÈRE
J'en étais sûre... 11 est donc le seul qui ne sache rien soutirer à son père, lui envoyer un esclave fripon, demander de fargent à sa mère en la menaçant, si elle refuse, de se faire soldat de marine!...
Il aime mieux rester planté chez nous, à titre onéreux, ne donnant rien et empêchant de recevoir des autres.
Crois-tu donc, Musarium, que tu auras toujours seize ans, que Chéréas aura toujours pour toi-même la même tendresse, quand il sera riche et que sa mère lui aura trouvé un beau mariage?... A la vue d'une dot de cinq talents, se se souviendra-t-il, dis-moi, de ses larmes, de tes baisers et des serments qu'il t'aura faits?
MUSARIUM
Il s'en souviendra!... La preuve, c'est qu'il n'a pas encore voulu se marier; malgré les instances et la contrainte, il a toujours refusé.
Oui, crois encore cela !... Enfin... puisse-t-il ne pas mentir!... Mais, Musarium, je te rafraîchirai la mémoire en temps voulu...
Remplacez les noms de Musarium et de Philinna par ceux de Niniche et de Cora; mettez Oscar, Gustave, Adolphe,
Ernest, Gaston, au lieu de Lamprias, Diphilc, Chéréas, Ménécrate, Anliphon • changez l'obole en sou, la mine en louis, et le talent en billet Je mille : et vous aurez deux dialogues se rapportant exactement à ce qui se passe de nos jours. Les jeunes filles, dressées par leurs mères à la prostitution, deviennent promplement les plus effrontées gourgandines. Cela est universellement reconnu. A leur propre expérience, elles joignent l'expé'riencc consommée de là maternelle proxénète ; elles sont, dès le début, au courant de toutes les malpropretés de la débauche ; elles ont, à la fois, jeunesse et beauté d'une part, et dépravation habile d'autre part.
M. Lecour dit, en parlant de ces mères qui sont des monstres :
« Qui le croirait? c'est dans ce genre de proxénètes que l'on rencontre le plus de cynisme. Les proxénètes ordinaires qui, d'ailleurs, n'arrivent là qu'après avoir perdu le sens moral et par cupidité, peuvent, à la rigueur, dans le plus grand nombre des cas, trouver une sorte de justification dans l'indifférence et le mépris que leur inspirent les malheureuses dont elles trafiquent. Mais la mère !... Le plus souvent, c'est de sa part un acte prémédité; elle a supputé, de longue main, le profit que lui rapporteront la flétrissure et le malheur de son enfant. Quand on lui reproche soa infamie, elle fait de l'hypocrisie, et elle nie, si la négation est possible. Dans le cas contraire, rien ne la trouble ni ne l'éiueut, et il est visible qu'elle s'étonne de l'ind gnation soulevée par sa conduite. Une de ces mères, surprise da s un cabinet où elle venait de livrer sa fille, une enfant de quinze ans, à deux hommes qu'elle avait elle-même racolés dans ce but, ne contestait pas le fait, G>ais elle s'étonnait de l'intervention de la police : « Où est le mal? « disait-elle, et pourquoi m'arrête-t-on? »
J'applaudis des deux mains à l'indignation de M. Lecour.
Malheureusement, comme tous les partisans de la prostitution légale, ce qui l'émeut, c'est la prostitution surnommée clandestine, celle qui se pratique hors du contrôle de la police.
Un beau mouvement échappe à cet écrivain, lorsqu'il pense i ces mères infâmes. Mais, quand il se retrouve dans son bureau de la police de mœurs, il redevient, malgré lui, l'homme de l'administration ; son indignation s'éteint tout à coup ; et, au lieu de déférer au tribunal la mère indigne, il l'envoie tout simplement, ainsi que sa fille, au dispensaire : elles seront mises toutes deux en carte, et tout sera dit.
Rien ne démontre mieux l'absurdité du système de la prostitution officielle.
Pendant l'Exposition de 1889, j'assistais un soir à la représentation d'un vaudeville, sur un théâtre du boulevard. Au cours du second acte, deux dames élégantes vinrent prendre place aux fauteuils de balcon, dérangeant tous les spectateurs. EIVs étaient en toilettes tapageuses. L'une était une jeune file, très bien formée, paraissant avoir de dix-huit à vingt ans ; l'autre, au contraire, frisait la quarantaine, mais était fort belle encore : toutes deux avaient une ressemblance frappante, et il était facile de voir en elles la mère et la fille. Il n'y avait pas à s'y méprendre; c'étaient deux prostituées, de la classe élevée. Nombre de lorgnettes furent braquées sur elles, dans la salle ; les particulières paraissaient être connues, car elles échangèrent pas mal de sourires avec des spectateurs de l'orchestre et des premières. Mon voisin me nomma ces deux courtisanes ; elles étaient des habituées des théâtres du boulevard. C'était là qu'elles venaient racoler les galants ; elles avaient alors une certaine vogue.
Durant l'entr'acte, je me promenais au foyer, avec mon voisin de stalle, homme très répandu dans le monde des cercles.
— Tiens ! me dit-il, en me montrant un monsieur quv allait et venait comme nous; voilà un des chefs de la police municipale (il me le désigna sous son nom), et la personne que vous voyez avec lui est un inspecteur du service des mœurs.
Peu après, la mère et la fille cocottes firent leur entrée au f ver, lançant des œillades à droite et à gauche. Un naïf se serait attendu à voir l'inspecteur des mœurs prier ces deux effrontées de les suivre et les conduire au poste. Il n'en fut rien. Loin de là, le chef de police et l'inspecteur vinrent causer avec elles, firent les aimables ; leur conversation à tous quatre était entrecoupée de joyeux éclats de rire. Ces femmes étaient évidemment en règle avec l'administration; elles étaient donc des amies, des protégées de la préfecture.
Mon cicérone m'expliqua que la mère et la fille avaient une spécialité : elles n'emmenaient pas chacune un client, comme on pourrait le croire ; mais elles en prenaient un seul pour elles deux. C'était leur genre, et elles avaient à cet égard une réputation .acquise.
' Voilà donc l'un des cas les plus épouvantables, les pkis odieux de la prostitution. Non seulement, la mère livre sa fille; mais, en outre, la mère, n'ayant pas renoncé à la débauche, organise, elle, sa fille et un homme, des scènes de la plus infâme promiscuité.
Eh bien, cette abomination devient régulière, simple, naturelle, normale, légitime, si les deux prostituées, la mère et la fille, vont se soumettre chaque semaine à la visite du médecin des mœurs !
Nous, nous disons, au nom de la morale, au nom de la dignité humaine :
« Rien ne peut légitimer un pareil crime. Plus de prostitution légale ! Application du droit commun : article 334 du Code pénal. »