LES SOUTENEURS
Le « soutenenr » est l'être méprisable qui protège individuellement la prostitution et donne la sécurité aux filles publiques, soit par suite d'une affection dégradée pour ces créatures mêmes, soit presque toujours pour obtenir d'elles une rétribution de ses services.
Cet individu est au plus bas degré de l'échelle du proxénétisme. Il est le plus honteux produit de la prostitution légale.
On peut dire, à la rigueur, que l'abolition de la prostitution officielle, si elle diminue le nombre des proxénètes, ne les supprimera pas totalement, au premier coup. Que l'on ferme les maisons de tolérance, il restera, — du moins jusqu'à l'application d'une loi nouvelle à l'aire, interdisant la débauche collective, — il restera, dis-je, les proxénètes qui organisent de prétendus ateliers de modistes et Ingères et qui corrompent les jeunes filles; il restera, pendant quelque temps encore, les entremetteuses, les marchandes à la toilette, et toute cette clique de prostituées fanées qui, ne pouvant plus faire métier de leur corps, procurent aux femmes des hommes et aux hommes des femmes ; il y aura longtemps des mères infâmes. Cela n'est malheureusement que trop certain.
Mais, au moins, les courtières et les placeurs, à qui nous avons consacré une partie de cette étude, n'auront plus aucune raison d'être, lorsqu'il n'y aura plus de lupanars. De même, lorsque la justice des tribunaux de droit commun aura pris la place de l'arbitraire administratif, lorsque la police dite des mœurs aura été supprimée, l'ignoble race des sou'eneurs disparaîtra comme par enchantement.
(lui fait naître le souteneur, en effet? C'est la police dite des mœurs, ni plus ni moins.
Le souteneur, — que l'on appelle aussi : « maquereau, marlou, ruflian, lacromuche, poisson, greluchon, mangeur de blanc », (*) — est le protecteur de la fille publique dans ses démêlés avec la police.
Procédons par ordre. Il y a trois classes de prostituées : lo les tilles à numéro ou filles de maison; 2' les filles en carte ou filles isolées; 3° les filles insoumises ou filles clandestines. Je me sers des expressions mômes employées dans l'administration préfectorale.
Les deux premières catégories sont celles que l'État admet, tolère, autorise. La troisième catégorie comprend toutes les filles qui se livrent à la prostitution hors du contrôle de la police, quelle que soit leur condition : la « pierreuse » ou femme de terrain, qui s'embusque, la nuit, dans les chantiers des maisons en construction ; la gnsette dévoyée, qui se fait suivre et conduit le suiveur dans un hôtel borgne ; la « grue », qui raccroche au café en venant s'asseoir à u«e table vide à côté d'un consommateur flânant tmit seul auprès de son bock; la cocotte, qui ne. sort pas de chez elle, mais qui s'établit une clientèle en priant chacun de ses habitués de lui- présenter ses amis; la fille de brasserie, qui va faire une ou deux « passe» » dans la journée et qui, lo soir, emmène coucher avec elle une pratique plus ou moins ivre; la femme de certaines boutiques de parfumerie, confiserie, maroquinerie, modes, ganterie, etc., qui fait passer dans un petit cabinet du fond l'acheteur à qui l'on demande vingt francs d'un flacon de Lubin ou d'une cravate ; la « dame de partie », qui agrémente lss soirées des tripots bizarres; la petite chanteuse de café-concert et la danseuse qui reçoivent à peu près indistinctement tous les abonnés dans leur loge en leur remettant une mignonne carte où se trouve l'adresse de leur domicile; la grande lorette, qui a chevaux
<*) En argot, blanc signifie argent.
et voiture et qui fait « son persil » autour du lac, au bois de Boulogne ; tout ce monde-là, aux yeux de la police, constitue la classe des prostituées clandestines. Peu importent les milieux si divers dans lesquels elles se meuvent; quels que soient leurs tarifs si variés, elles sont des insoumises, puisque la police dite des mœurs n'a pas leurs noms sur ses registres, puisqu'elles ne vont pas passer chaque huitaine ou chaque quinzaine la visite dite sanitaire.
Bien entendu, il ne faut pas considérer comme fdles exclusivement clandestines toutes les espèces dont l'énumération précède. J'ai voulu dire simplement que ce sont ces espèces qui fournissent la catégorie des insoumises ; car beaucoup de pierreuses, de grisettes, de raccrocheuses de café, de cocottes « travaillant à domicile », de fdles de brasserie, de pseudo-boutiquières, de dames de partie et de lorettes élégantes môme, sont des fdles en carte.
En général, la première catégorie, celle des fdles à numéro, appartenant aux lupanars de premier ou second ordre, n'a pas de souteneurs et n'en a pas besoin. La fdle de maison n'est guère exposée aux contraventions ; il est impossible d'être plus en règle qu'elle l'est avec les règlements de police. Elle ne sort pas ; donc, pas moyen de l'accuser jamais de faire du scandale ; même elle ne peut se montrer nue à la fenêtre, puisque chaque fenêtre du lupanar est cadenassée. Il n'y a que les maisons de tolérance de la plus basse classe dont les fdles sortent, vaquent sur le trottoir ou par les rues avoisinantes, principalement dans les grandes villes de province qui sont en même temps des ports de mer. Alors, ces prostituées-là ont des souteneurs qui font le guet et les préviennent dès que la police paraît à l'horizon. Un coup de sifflet ou un cri d'oiseau se fait entendre, et l'on voit aussitôt toutes ces fdles débraillées et vagabondes courir et se précipiter dans leurs maisons respectives dont les portes se referment instantanément. Mais, dans les lupanars qui se
tiennent tant soit peu convenablement, les filles ne vont pas rechercher le client au dehors ; aussi, il est bien rare qu'une prostituée ait ce que ces femmes appellent un « amant de cœur ». Dans les premiers temps de sa prostitution, il lui arrive de remarquer quelque jeune habitué de la maison et de s'y attacher; mais, peu à peu, elle secoue cette sorte d'affection qui avait fini par transformer l'ancien habitué payant en « miche favori », toléré à contre-cœur par la proxénète; avec le temps, elle prend les habitudes de la maison ; et, n'ayant besoin de personue pour la soutenir, elle se livre au saphisme, elle s'accouple par une union monstrueuse à l'une de ses compagnes de débauche.
Par contre, il n'est pas une fille en carte qui n'ait son souteneur. Dans celte seconde catégorie, le besoin de cet auxiliaire se fait vivement sentir. La fille en carte, vivant à peu près librement, n'étant pas sous la surveillance d'une proxénète qui est responsable de tous ses actes,- est exposée à chaque instant aux tracasseries de la police spéciale. La préfecture, en l'autorisant à travailler pour son propre compte, lui a imposé mille obligations méticuleuses qu'il lui est impossible de ne pas enfreindre (je donnerai plus loin le modèle des carte de prostituées, et l'on verra quelles sont ces obligations). Quand la fille isolée commet une infraction à ces règlements particuliers, si elle a le malheur de ne pas être clans de bons termes avec les agents des mœurs, elle est « emballée » et conduite à Saint-Lazare. Un souteneur lui est donc nécessaire, ne serait-ce que ponr venir la réclamer.
Enfin, dans la catégorie des clandestines, c'est- a- dire parmi les filles dont l'insoumission à la police des mœurs est continuelle, toutes, depuis la riche lorette jusqu'à la pierreuse, sont dans la nécessité de se faire protéger.
On conçoit alors que la position sociale des souteneurs doit varier autant que celle dans laquelle les filles se sont ellesmêmes placées.
Il faut, toutefois, classer à part une variété d'hommes entretenus qui se livrent à une industrie qu'on nomme la « retape ». Ceux-là ne disparaîtront pas avec la suppression de la police des mœurs ; car ils ne sont pas là pour assister les femmes dans leurs démêlés avec la préfecture, mais pour leur servir d'enseigne aux yeux du publie. Ce sont ceux qui jouent le rôle d'amants en titre, d'e:itreteneurs opulents ou même d'oncles millionnaires; ils servent de chaperons. Tout chamarrés de cordons et de croix, ils sont presque toujours âgés, ont souvent occupé un rôle élevé dans la société qui las a expulsés de son sein, ont conservé des manié, es distinguées, et sont, grâce à leurs protectrices, mis avec boa goût et recherche. Leur prétendue maîtresse ou leur soi-disant nièce est censée tromper leur surveillance jalouse; c'est du moins cg qu'elle affirme au naïf qu'elle reçoit avec un certain mystère et à qui elle fait payer d'autant plus cher les quelques moments qu'elle lui accorde.
A part cette variété, tous les autres souteneurs n'auront plus aucune raison d'être le jour où les délits contre les bonnes mœurs ne relèveront plus du caprice d'un chef de division à la préfecture, mais bien des tribunaux ordinaires.
Les lettres que les prostituées reçoivent à la prison et à Hiôpital, dit Parent-Duchàtelet, les réclamations adressées à l'administration, prouvent qu'il se trouve, parmi ces amants entretenus par les filles publiques, des gens non seulement bien élevés, mais qui, par leur nom et leur position, excitent la surprise lorsqu'on les trouve compromis dans ces sortes d'affaires. On y voit figurer l'officier et l'homme de lettres, le noble, le financier, et successivement toutes les autres classes, jusqu'à celle qui occupe le dernier rang dans notre société. Quand on a lu ces lettres, on conçoit avec peine que des hommes, que nous rencontrons tous les jours et dont nous entendons sans cesse parler, puissent, sans pudeur et sans honte, y apposer leurs noms.
— loi —
« Me croira-t-on, ajoute Parcnt-Duehàlelet, lorsque je dirai qu'ils viennent quelquefois eux-mêmes dans les bureaux de la préfecture pour réclamer ces femmes, les défendre et plaider leur cause contre les agents? »
Ordinairement, la classe la plus distinguée des prostituées choisit ses amants parmi les étudiants en droit, les étudiants en médecine et les jeunes avocats : l'instruction que possèdent ces jeunes gens, et surtout les agréments que leur donne un esprit cultivé, les font rechercher par les prostituées qui n'ont de relations habituelles qu'avec les gens de bonn ■ compagnie, et qui peuvent elles-mêmes se faire remarquer par quelques dons de l'intelligence; mais le nombre de filles qui composent cette classe, comparé à la masse des filles publiques, est peu considérable.
M parmi les commis marchands, et particulièrement parmi ceux des maisons de nouveautés ou de vêtements confectionnés, les uns et les autres si nombreux à Paris, que la classe moyenne des prostituées va recruter ses amants. On peut y joindre les garçons coiffeurs, les musiciens ambulants et de guinguette, ainsi que les bijoutiers et les orfèvres. Toutes les 'autres s'abandonnent à d'anciens ouvriers qui ont quitté l'atelier pour ne plus rien faire, à ces mauvais sujets de toute espèce que recèlent fatalement les grandes agglomérations de population.
Une des choses qui méritent le plus d'être étudiées dans la vie des prostituées, c'est l'attachement extrême qu'elles ont pour ces amants et ce qu'elles font pour les conserver. Non seulement elles n'en tirent aucun avantage sous le rapport de l'argent, mais un grand" nombre d'entre elles les nourrissent, les habillent et les entretiennent avec les ressources que leur procure leur métier; bon nombre de jeunes gens dans Paris n'ont pas d'autres moyens d'existence.
Cet attachement de certaines prostituées pour leurs amants va des fois 'usou'ii uouvoir être appelé furieux. Pour la
classe inférieure et grossière des filles en carte qui font le trottoir ou des femmes à numéro qui sont dans les lupanars de bas étage, les reproches, les invectives, les mauvais traitements, les coups, les blessures, et jusqu'au péril de la vie ne sont pas capables de les ébranler. On en a vu venir à l'hôpital, les yeux hors de la tête, la figure ensanglantée et le corps meurtri des coups que leurs souteneurs, en état d'ivresse, leur avaient portés; mais à peine guéries, elles retournaient avec eux.
L'une d'elles, voyant rentrer « son homme » dans Paris, dans un état complet d'ivresse, le suivait de loin pour le surveiller; l'ayant vu tomber dans un fossé, elle courut chercher du secours, aida à le relever, mais elle se constitua à l'instant prisonnière au poste voisin « pour se soustraire à sa fureur »; le lendemain, elle alla le chercher au dépôt de la préfecture où elle sut qu'il avait été transporté.
Une autre, voulant arrêter son amant qui, un marteau à la main, brisait sa glace, ses meubles et tout ce qu'elle avait, augmenta tellement la rage de ce furieux, que, poursuivie elle-même, elle ne put échapper à une mort certaine qu'en se précipitant par la fenêtre d'un troisième étage; guérie de quelques contusions, résultat de cette chute, elle retourna avec le même h jmme, qui, six mois plus tard, dans un cabaret des barrières, la mit dans la nécessité de se jeter encore par la fenêtre; cette fois, elle se cassa le bras, fut soignée, et n'en resta que plus attachée à l'homme qui lui témoignait son amitié d'une si singulière manière.
C'est surtout par les lettres écrites de Saint-Lazare qu'on peut reconnaître l'exaltation de leur imagination. Rien de sale, rien d'ordurier dans ces lettres; ce ne sont que des protestations d'amour, et le plus souvent des reproches exprimés en termes énergiques, car ces malheureuses sont rarement payées de retour, et si leur détention dure longtemps, elles apprennent toujours, par les nouvelles venues,
qu'elles ont été supplantées par quelque camarade. Elles se résignent ordinairement; mais quelquefois elles satisfont leur vengeance, en battant celles qui ont pris leur place; il en est même qui battent l'amant lui-même; l'une d'elles, transportée de fureur, poursuivit un jour le sien, et lui porta un coup de couteau qui traversa le bras et pénétra dans la poitrine.
Cet empire que les proslitué&s laissent prendre sur elles par les hommes auxquels elles s'attachent, dégénère quelquefois, de la part de ces hommes, en une tyrannie qui dépasse en exigences tout ce qu'on peut imaginer. Je ne parle ici, bien entendu, que de la classe tout à fait infime et liée d'amilié avec les plus mauvais sujets : non seulement ces homm s se font nourrir et vêtir par les femmes qui les ont pris, mais ils les surveillent sans cesse; ils savent quand elles ont gagné trente ou quarante sous, et les obligent de venir a l'instant dans un cabaret les dépenser avec eux; s'y refusent-elles, les coups ne leur sont pas épargnés. Dans ce cas, lorsqu'elles restent avec de pareils êtres, ce n'est plus par amour, mais par impossibilité de s'adresser à un autre, sans risquer d'être battues et sans compromettre leur existence.
De tout temps, du reste, les prostituées de la dernière classe ont eu besoin de ces souteneurs, et ces hommes étaient autrefois ce qu'ils sont aujourd'hui. Restif de la Bretonne en parlait, clans son Pornographe, imprimé en 1770, et Peuchet en 17 9.
Voici ce que contient à ce sujet un mémoire présenté dans le courant du siècle dernier à un lieutenant de police; l'auteur de ce mémoire s'exprimait ainsi :
« ... Elles ne peuvent se passer d'un protecteur... Ordinairement leur choix tombe sur le plus scélérat, afin d'inspirer plus de terreur aux autres et d'avoir un soutien envers et contre tous... Lorsqu'une fille a fait choix d'un souteneur, elle n'est plus maîtresse de s'en défaire; il faut qu'elle l'en-
tretienne dans sa paresse, dans son vin, dans son jeu et dans ses débauches avec d'autres filles; car il est des hommes qui, sur leur réputation, en ont plusieurs à la fois ; et si elle ne peut plus résister à la tyrannie de cet homme, il faut, pour s'en débarrasser, qu'elle en trouve un autre plus redoutable encore et par cela même plus despote et plus tyran... s
Pour que ces malheureuses supportent pareil esclavage, il faut que les souteneurs leur soient bie 1 indispensables. En effet, lorsqu'il est de leur intérêt de contrevenir aux règlements, de paraître, d'une manière ou d'une autre, sur quelque point de la voie publique qui leur est interdit, etc., les souteneurs se mettent en faction, et, s'ils voient venir quelque inspecteur, ils les préviennent et les font disparaître à l'instant, et tout rentre dans l'ordre. Si une de ces filles est saisie, ces hommes font du tapage, ameutent les passants pour tacher de faire évader la fille, et si ce moyen ne réussit pas, ils cherchent querelle aux agents; souvent même ils ont le dessus.
Sans parler des vols qu'ils favorisent ou qu'ils commettent eux-mêmes, c'est surtout dans certains cabarets et estaminets, où ils se tiennent en permanence avec les filles publiques, qu'ils sont particulièrement dangereux; ils y favorisent tous les genres de désordre; ils y circonviennent les hommes faibles et novices pour leur faire payer la dépense générale, et par des menaces intimident les récalcitrants.
Malheur à celui qui porte plainte contre des filles, qui obtient la répression de leur désordre, ou qui fait mettre en prison celle qui l'a volé : si les souteneurs en pâtissent, on lui joue quelques mauvais tours; il court le risque d'être battu lui-même, lorsqu'on peut le faire sans être aperçu (Parent-Duchàtelet).
Ceux surtout qui sont entretenus par des prostituées de bas étage sont de leur côté des individus de la pire espèce.
N'ayant aucune crainte, forts de la tolérance que l'administration leur accorde, ils ne se contentent pas de l'argent qu'ils reçoivent de leurs ignobles maîtresses, mais encore ils s'attaquent, quand l'occasion s'en présente, à la bourse des passants,
A tout instant, les journaux sont remplis des exploits de des misérables qui jouent du couteau comme les jongleurs manient des boules. La police est impuissante à les contenir; ou, pour mieux dire, elle ferme eomplaisamment les yeux sur leurs violences, parce que la préfecture a recours à eux •en de certaines occasions. On n'a pas oublié qu'à Paris, lorsque les étudiants du quartier Latin voulurent épurer le boulevard Saint-Michel, dont les trottoirs étaient littéralement envahis par ces gentilshommes sous-marins, la police dite des mœurs prit le parti des souteneurs contre les étudiants.
En 1830, la préfecture de police édicta une ordonnance pour interdire expressément aux filles publiques de faire le raccrochage sur la voie publique ; selon ce règlement nouveau, les fdles en cartes devaient, comme celles à numéro, ne plus sortir de leurs habitations, ni même se montrer à leurs fenêtres. Les souteneurs s'émurent de cette ordonnance et ils adressèrent au préfet une protestation sous la forme d'une brochure imprimée.
Voici le litre de cette curieuse brochure :
50,000 VOLEURS DE PLUS A PARIS ou