VIE ET HABITUDES DES FILLES DE MAISON
Les maisons publiques de prostitution ont existé de tout temps, soit sous le contrôle protecteur des gouvernements, soit que l'autorité se désintéressât de leur fonctionnement.
Chez les Romains, la maison de pfostitution était appelée lupanar, au pluriel lupanaria, de lupa (louve); pour désigner la vie brutale qu'on y menait; et la copulation pratiquée dans ces endroits était désignée sous le nom du fornicatio, mot qui vient dejornix (voûte), parce que dans l'origine les lupanars étaient vpûtés.
Au moyen âge, on disait : « bordeau ». Les étymologistes affirment que c'est parce qu'à cette époque les maisons de prostitution étaient toutes ou presque toutes situées au bord des rivières ou dans les maisons de bains. Il faut savoir qu'après les croisades, l'usage des bains devint fréquent dans Paris, et que la plupart des lieux où on les donnait se convertit bientôt en lieux de prostitution. On peut voir à ce sujet l'intéressant mémoire de M. Girard : « Recherches sur les établissements de bains publics à Paris depuis le quatrième siècle jusqu'à nos jours », par S. Girard, Annales de l'hygiène publique, t. VII, p. 5 et suivantes.
Vers la Renaissance, parut un nouveau mot qui fut employé surtout comme terme de mépris : « clapier », par ana-
togie aux demeures souterraines des lapins; ce mot répond assez au fornix des Romains.
Du mot « bordeau » est venu celui de « borde', », qui est définitivement resté, mais qui est un terme grossier. Cependant, M. Yves Guyot l'emploie couramment dans son livre. D'ordinaire, les auteurs se gardent de l'écrire; ils mettent simplement un b suivi de plusieurs points. A mou avis, ce pas le mot qu'il faudrait supprimer; c'est le lupanar \ui-mème. Si le « bordel » est tellement honteux, est une institution tellement immorale, qu'on ne puisse en écrire le d jm en toutes lettres sans manquer à la bienséance, eh bien ! jm'on le fasse disparaître et qu'il n'en soit plus question. l'applaudirai des deux mains.
Indépendamment de ce mot malséant, les clients des maisons de tolérance se servent, pour désigner ces établissements, des expressions que voici : « bazar, boucan, boxon, claque-dent. »
La police des mœurs, réglant et organisant avec soin la débauche, s'est tracé une ligne de conduite pour la création et la direction des maisons de tolérance. D'abord, elle n'admet pas que deux lupanars puissent avoir la même entrée, encore moins que deux de ces établissements se trouvent l'un au-dessus de l'autre dans la même maison. En outre, la police dite des mœurs stipule dans ses règlements que chaque femme doit avoir une chambre séparée; autant de filles, autant de chambres; mais peu de maisons de tolérance observent cette règle. Les filles inoccupées couchent volontiers deux par deux; et, quand un client généreux prend une femme pour toute la nuit, celle-ci sait bien souvent se débrouiller pour que le monsieur accepte « sa camarade », moyennant un supplément de prix.
Les maisons de tolérance ne peuvent, en outre, avoir aucune communication avec les habitations voisines, ni. pos« séilcr des portes de derrière ou cachées.
Ce qui précède est extrait des règlements; mais les règlements semblent n'avoir été rédigés et imprimés que pour être montrés aux personnes qui seraient tentées d'approuver les partisans de l'abolition de la prostitution officielle. On veut pouvoir leur dire : « Voyez quelles précautions nous prenons, comme tout est sagement réglé! » La vérité est que les règlements ne sont pas le moins du monde mis en pratique.-Ainsi, un article est ainsi conçu : « Les maisons de tolérance devront être fermées à onze heures du soir. » Or, elles restent ouvertes toute la nuit; on peut y pénétrer même à trois heures, quatre heures, cinq heures du matin; jamais l'entrée n'est refusée aux clients.
Ces antres de la débauche légale sont aujourd'hui répartis en cinq catégories : 1° les lupanars aristocratiques; 2° les maisons de second ordre; 3» les maisons dites de quartier; 4° les maisons à estaminet; 5° les maisons de bas étage.
La première catégorie comprend les établissements montés avec un véritable luxe. L'un de ces lupanars parisiens est, dit-on, le plus beau d'Europe; on vient le visiler par curiosité : il a une grotte célèbre et des chambres meublées dans le goût des divers pays du monde, chambre écossaise, chambre russe, chambre italienne, chambre espagnole, chambre chinoise, chambre indienne, chambre porsane, chambre nègre, etc. Dans cette maison, tout est à vingt francs : pour visiter, un louis; pour monter avec une nymphe de l'étal lissement, un louis; pour les gants de la nymphe, un louis; une bouteille de Champagne, un louis, etc. Une autre de ces maisons est renommée pour son escalier monumental et sa chambre funèbre, dont je parlerai, quand nous en serons au sadisme.
Les maisons de second ordre sont moins luxueuses; mais elles ont encore un nombre important de salons, afin que lesclients qui veulent garder le plus strict incognito ne soient pas exposés à des rencontres désagréables. A chaque étage,
il y a, près du palier, un cabinet ouvert dans lequel se tient constamment une servante en observation; dès qu'un client monte ou descend, elle donne un signal et aussitôt tout se ferme sur son passage. Les salons sont riches, les chambres coquettes.
Quant à la troisième catégorie, celle des maisons dites de quartier, elle se distingue de la précédente par son grand salon, unique, aux murs revêtus de glaces. Les chambres sont, sinon splendidement meublées, du moins confortables. Ces lupanars sont surtout consacrés aux « passes » ; le» clients n'y séjournent guère, sauf ceux qui restent pour passer la nuit.
Les trois premières catégories des lupanars modernes sont organisées de façon à faciliter toutes les pratiques du sadisme.
Les maisons à estaminet sont d'un aspect bien différent. La pièce principale est l'estaminet, très vaste, avec beaucoup de clinquant, des glaces à profusion, des becs de gaz partout. Les pensionnaires, aussi peu velues que possible, vont d'une table à l'autre, boivent et excitent à la boisson. Les chambres sont meublées comme celles des hôtels garnis d'un rang inférieur.
Enfin, les maisons de bas étage sont d'affreux bouges, sans confort et encore moins sans luxe : une salle commune, avec tables et bancs de bois, où la clientèle, ivre en général avant même d'entrer, se mêle en criant, en hurlant, est la grande pièce de l'établissement; quant aux chambres, leur mobilier est des plus élémentaires : un lit de fer avec paillasse, et c'est tout.
En 1889, les lupanars officiels de la capitale étaient distribués ainsi :
I" arrondissement. — Quartier du Palais-Royal : 4 maisons, ayant ensemble un personnel de 43 femmes. — Quartier des Halles : 2 maisons, avec 14 femmes.
//' arrondissement. — Quartier Bonne-Nouvelle : 8 maisons, avec 75 femmes. — Quartier Vivienne : 5 maisons, avec 106 femmes.
IIIe arrondissement. — Quartier des Arts-et-Métiers, 1 maison, avec 10 femmes.
IV" arrondissement. — Quartier Saint-Merry : 1 maisoa avec 7 femmes. — Quartier Saint-Gervais : 2 maisons, avec 18 femmes. — Quartier de l'Arsenal : 1 maison, avec 10 femmes.
V" arrondissement. — Quartier de la Sorbonne : 1 maison, avec 6 femmes. — Quartier Saint-Victor : 1 maison, avec 5 femmes.
W arrondissement. — Quartier Saint-Germain-des- Prés : 1 maison, avec 8 femmes. — Quartier de la Monnaie : 1 maison, avec 6 femmes. — Quartier de l'Odéon : 1 maison, avec 6 femmes.
VII' arrondissement. — Pas de lupanars officiels.
VIIIe arrondissement. — Pas de lupanars officiels.
IX' arrondissement. — Quartier de la Chaussée-d'Antin : 3 maisons, avec 44 femmes. (C'est dans ce quartier que, sous le règne de l'austère M. Grévy, se trouvait un lupanar officiel, dont le propriétaire était... le secrétaire général de la Présidence de la République.) — Quartier Montmartre :
1 maison, avec 20 femmes.
Xe arrondissement. — Pas de lupanars officiels.
XIe arrondissement. — Quartier Sainte-Marguerite :
2 maisons, avec 13 femmes.
XIIe arrondissement. — Quartier des Quinze-Vingts : 1 maison, avec 11 femmes. — Quartier Bel- Air : 1 maison, avec 9 femmes.
XIIIe arrondissement. — Quartier de la Gare : 2 maisons, avec 18 femmes. — Quartier de la Maison-Blanche : 1 maison, avec 8 femmes.
XI Ve arrondissement. — Quartier Montparnasse : 3 maisons, avec 27 femmes. \
XVe arrondissement. — Quartier Necker : 1 maison avec 12 femmes. — Quartier de Grenelle : 5 maisons, avec 49 femmes.
XVIe arrondissement. — Pas de lupanars officiels.
XVIIe arrondissement. — Quartier de la Plaine-Mon-
ceau : 1 maison, avec 19 femmes. — Quartier des Epinettes : 1 maison, avec 11 femmes.
XVIII' arrondissement. — Quartier Clignaneourt : 1 maison, avec 12 femmes. — Quartier de la Gouttc-d'Or : 3 maisons, avec 31 femmes.
XIXe arrondissement. — Quartier cle la Yilletle : 4 maisons, avec 62 femmes. — Quartier du Combat : 1 maison, 10 famines.
XX" arrondissement. — Quartier de Belleville : 1 maison, avec 11 femmes. — Quartier du Père-Lachaise : 2 maisons, avec 15 femmes. — Quartier de Charonne : 1 maison, avec 10 femmes.
Banlieue. — A Boulogne, Courbevoie, Saint-Denis et Vinceniics : 7 maisons, avec 53 femmes.
Au total, en 1889, pour Paris : 759 filles à numéro, réparties dans 71 lupanars officiels.
Voici, avant l'année de l'Exposition, les chiffres des filles à numéro, depuis la proclamation de la Républiqne :
715, en 1871; — 1,092, en 1872; — 1,126, en 1873; — 1,143, en 1874; — 1,109, en 1875; — 1,149, en 1876; — 1,145, en 1877; — 1,168, en 1878; — 1,278, en 1879; — 1,188, en 1880; — 1,041, en 1881; — 1.116, en 1882; — 1,030, en 1883; — 961, en 1884; — 913, en 1885 ; — 914, en 1886; — 926, en 1887; — 864, en 1888; — 759, en 1889. (Ces chiffres sont au 1er janvier de chaque année.)
La majeure partie des lupanars officiels appartient à la classe moyenne ; mais, s'il en est qui sont d'un luxe fantastique, par contre, il existe des maisons de bas étage qui sont d'une malpropreté, d'une insalubrité, d'une mauvaise tenue peu rassurantes. Dans certains, quartiers, il y en a qui sont même établis dans des masures tellement vieilles ou mal construites, qu'elles peuvent compromettre ia vie de ceux qui y entrent., Et, en effet, on cite un de ces lupanars» p.-tn r|aiK -Q quartier de l'Hôtel— cle— Ville, lequel s'écroula un. beau jour, ensevelissant sous ses décombres personne' et clientèle. Les maisons de tolérance des bo'dftvards ex/>-
rieurs, quoique appartenant à la quatrième catégorie, sont assez convenables, au point de vue de la construction; l'immeuble, presque toujours, a été bâti ad hoc, avec une certaine coquetterie. Mais, il reste, par-ci, par-là, dans les vieux quartiers dont les maisons attendent l'expropriation et la pioche des démolisseurs, des bouges qui ne paraissent pas être des habitations destinées à l'espèce humaine, mais plutôt à des animaux immondes ; la gale et la syphilis doivent y résider en permanence. Et des familles honnêtes d'ouvriers, obligées d'habiter là, par économie, ont à subir le voisinage de pareils taudis!
Il est des établissements à proximité desquels la police des mœurs ne doit pas tolérer la création de maisons publiques ; par exemple, les temples, les palais, les demeures des grands fonctionnaires, les écoles de filles ou de garçons. La distance exigée est xle cent pas, lorsque les filles ne sortent pas dans la rue et ne s'y font pas connaître pour ce qu'elles sont ; dans le cas contraire, cette distance doit être: plus considérable et varie suivant une foule de circonstances dépendant des localités.
« Le voisinage immédiat d'un grand hôtel garni, dit Parent-Duchàtelet, ou d'un de ces garnis infimes où se rassemblent les tapageurs et les mauvais sujets, est ordinairement un motif suffisant pour refuser une tolérance. Dans le premier cas, les étrangers, qui ne connaissent pas bien les localités, se méprennent de porte, ce qui donne lieu à des plaintes sans cesse renaissantes et qui sont d'iutant plus vives que l'hôtel garni esi mieux composé. On a vu des étrangers, surtout lorsqu'ils venaient avec leur famille, quitter un hôtel sitôt qu'ils apercevaient la nature du voisinage. Dans le second cas, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit de garnis infimes, les inconvénients sont d'une autre nature : ce sont. souvent les habitués du mauvais lieu, qui, dans un état d'ivresse, entrent dans le garni et s'y conduisent d'une
façon inconvenante vis-à-vis de personnes très honnêtes ; d'autres, au milieu de la nuit, prennent la maison de débauche pour le garni, veulent y coucher à bon marché, et, par le tapage qu'ils font, troublent le repos de tout le quartier. »
Ce n'est pas tout. Il est d'autres onditions que doivent remplir, aux yeux de l'administration, les maisons de tolérance ; une des principales, c'est la question de la rue. Les rues étroites, par exemple, sont très dangereuses, si elles contiennent deux ou trois lupanars : car les souteneurs ne se font pas faute d'attaquer les passants.
Le lupanar officiel est désigné par un numéro de grandeur formidable. Souvent, ce gros numéro est peint sur verre de couleur, derrière lequel se trouve allumé, la nuit, un bec de gaz. Les lupanars de première catégorie n'exagèrent pas trop cependant la dimension de leur numéro ; en revanche, le fronton de la porte est orné de petites figures allégoriques, statues de cupidons ou de femmes plus ou moins tirées de la mythologie.
La porte extérieure est solide et ferrée. Souvent même, il y a deux portes consécutives, et alors la première est entr'ouverte. Celle qui donne accès est toujours fermée à double tour et munie d'un judas fortement grillé, à travers lequel la sous-maîtresse, avant d'ouvrir, s'assure des apparences pacifiques des visiteurs. S'ils sont trop nombreux, s'ils paraissent ivres, elle refuse d'ouvrir.
Dans les maisons les plus convenables, celles qui n'ont pas un estaminet comme annexe, les clients sont introduits dans un salon ; on rallume lés becs de gaz, éteints avant leur entrée ; on referme les portes ; les clients s'asseoient sur les fauteuils et les canapés ; puis, une voix retentit, celle de la sous-maîtresse qui crie : « Ces dames au salon bleu ! » Les dames, qui étaient dans un salon d'une autre couleur, occu-
pées à consommer avec d'autres clients, quittent tous ceux qui ont déclaré qu'ils ne « montent » pas, et viennent au salon qui leur est indiqué. Les portes s'ouvrent et toutes les filles font irruption auprès des nouveaux visiteurs. Chacune va s'asseoir auprès d'un homme et le cajole, faisant valoir ses agréments particuliers. Ce sont des demandes : « Voyons, gros chéris, est-ce que vous nous payez du Champagne? » Les gros chéris paient du Champagne... ou de la bière, s'ils ne sont pas en veine de générosité. Quelquefois même, ils ne paient rien du tout, et alors, si quelques-uns d'entre eux tardent trop à se décider à « monter », la sous-maîtresse intervient et affirme que ces dames sont demandées dans un autre salon.
Les clients qui viennent à plusieurs ensemble, procèdent par de nombreux préliminaires : ils offrent à ces dames des petits verres de liqueurs, principalement de la chartreuse (imitation forte à vous emporter le gosier) ou de la menthe verte; ce sont les spiritueux les plus en vogue dans ces maisons. Cette flânerie, ce flirtage, appelé « pelotage » en langage du lieu, dure d'ordinaire assez de temps. Enfin, après quelques invitations réitérées de la sous-maftresse, quelques-uns de ces messieurs « montent » avec les dames qu'ils ont choisies; les filles délaissées passent dans un autre salon, pour tenter de nouveaux arrivants, et on laisse tout seuls les visiteurs qui n'ont voulu faire aucun choix.
Les prostituées appellent « miches sérieux » les clients qui montent, et « flanelles » ceux qui se contentent de flâner, de flirter et de payer un petit verre.
Quant aux filles publiques, elles sont traitées avec le plus grand mépris par la majorité des hommes qui se servent d'elles. Les expressions, par lesquelles ils désignent ces malheureuses, sont extrêmement grossières, et vraiment l'esclavage des femmes de maison n'a d'égal que l'avilissement où on les maintient. Si les auteurs partisans de la
prostitution légale n'avaient pas imprimé eux-mêmes la nomenclature de ces termes méprisants, j'aurais hésité à les reproduire. Mais je me suis imposé la tâche de tout dire, de tout faire connaître, en surmontant mon écœurement. Il faut qu'on sache à quelle abjection on a réduit ces filles. Donc, indépendamment des qualificatifs connus de « putain » et de a catio », fa prostituée des lupanars est appelée, d'une manière courante : « garce, gothon, gueuse, salope, toupie, vache, bagasse, calèche, pouffiassc, doffière, chameau, grenouille, tortue, volaille, rouscailleuse, couillère, omnibus, giberne, vessie, vezon. » Les souteneurs, eux, dans leur argot, disent: « gaupe, marmite, dabe, largue, ouvrière, guénippe, ponante, panisse, panturne, panache, bourre de soie, pondeuse de blanc. » On se sert aussi des mots « poupée » et « gourgandine ».
Quelquefois, les clients, principalement les étudiants, les jeunes ouvriers et les commis de magasin, se cotisent pou»' former la somme destinée au paiement d'une seule fille. On réunit le prix de la passe, la sous-maîtresse arrive avec un jeu de cartes, les visiteurs se rangent autour d'une table, et, après avoir battu le jeu et fait couper, la sous-rnailresse distribue les cartes. Celui à qui le hasard décerne l'as-decœur choisit une dame et monte. Cet usage est très courant; on appelle cela : « faire un as-de-cœur ». Les trois quarts du temps, le plus malin de la bande a eu soin, en entrant, de glisser à la dérobée une pièce de vingt sous à la sousmaitresse; il peut être certain que c'est à lui que tombera l'as-de-ccour, et les camarades n'y auront vu que du feu. Ceux qui n'ont pas été favorisés par le sort, qui, on vient de le voir, est souvent corrigé par l'habileté de la sous-maîtresse, attendent patiemment dans le salon, dont on baisse les lumières, que leur ami ait « fini ».
Quand un client arrive seul, les choses se passent autrement. La porte lui est toujours ouverte sans difficulté, et la
sous-maitresse l'accueille avec son plus gracieux sourire Le monsieur qui vient discrètement est à coup sûr un micné sérieux, et même un miche qui n , perd pas son temps à ae futiles préambules. A peine a-t-il mis le pied dans le cor • ridor, qu'une voix retentit : « Fermez les portes! » Cela signifie que les salons qui sont occupés par des bandes d'autres visiteurs doivent être fermés de façon a ce que le nouvel arrivant ne soit vu de personne. En même temps, toutes les filles abandonnent en un clin d'œil les flanelles, et se précipitent dans le plus beau salon de la maison où elles se rangent sur deux files. Le miche sérieux fai' son entrée. Aucune des femmes ne doit lui adresser une invitation verbale particulière ; mais toutes lui envoient des regards brûlants, se dandinent, prennent des positions excitantes, sourient, et même agitent la langue, pour faire comprendre clairement qu'elles ont à la disposition du client mille raffinements de volupté. Le miche parcourt du regard les deux files de ces prêtresses de Vénus, fixe son choix sur une d'entre elles et lui offre galamment la main. C'est de la vraie mise en scène. A ce moment, la comédie cesse; la dame choisie quitte le salon avec le miche, et les autres retournent auprès des clients moins pressés qu'elles ont un instant abandonnés.
Le plus souvent, avant d'être introduit dans le grand salon où il fera son choix, le iniché sérieux est pris à part par la sous-maîtresse, qui lui demande ses goûts ; non pas, s'il préfère une grande femme à une petite, ou une blinde à une brune; mais ses goûts les plus honteux, ses passions les plus dépravées. S'il a des hésitations, la sous-maîtresse le met au courant, lui explique ces pratiques ignobles, et îe renseigne sur les différentes spécialités qui distinguent les dames de la maison. Il peut exiger n'importe quelle turpitude, vouloir assouvir les fantaisies les plus bizarres; ia sous-maitresse lui dit : « Pour que vous soyez pleinement
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satisfait, vous prendrez la petite rousse que vous verrez la troisième à gauche. » En effet, ce n'est pas au hasard que les dames se placent sur leurs deux files; tout cela a été réglé d'avance par la proxénète; chacune a sa place, son rang assigné; esclaves, elles doivent obéir passivement à leur maîtresse, leur propriétaire.
Une fois que le miche sérieux est monté avec l'odalisque à qui il a daigné jeter son mouchoir, celle-ci disparait pour un instant; elle va se mettre « en tenue de travail » et procéder à quelques ablutions hygiéniques. Le monsieur fume une cigarette en attendant.
Parfois, l'odalisque favorisée propose « son amie ». Si le monsieur aime cela, il prend les deux femmes. Il y en a même qui en prennent trois; mais ce cas est rare; ce sont toujours les hommes qui, au dehors, ont les apparences les plus austères, gens mariés, d'un âge mûr, appartenant aux classes les plus élevées de la société, ou financiers qui gagnent beaucoup dans les spéculations de bourse ; on rencontre peu de commerçants parmi les clients à passions insatiables.
Voilà pour les lupanars des trois premières catégories.
Quant aux maisons à estaminet, où l'on boit pêle-mèie dans une vaste salle commune et où l'on peut consommer sans être trop prié de monter, M. Edmond de Goncourt en a donné, dans la Fille Elisa, une description très vivante et très exacte. Un de nos plus graves économistes l'ayant reproduite, je la rééditerai à mon tour. Le tableau est bien différent de celui des lupanars où la boisson n'est qu'accessoire.
« A la nuit, la maison au gros numéro, morne et sommeillante pendant le jour, s'allumait et flambait par toutes ses fenêtres comme une maison renfermant un incendie. Dix lustres, multipliés par vingt glaces plaquées sur les murs rouges, projetaient dans le café, dans le long boyau du rezde-chaussée, un éclairage brûlant traversé de lueurs, de rc-
flets, de miroitements électriques et aveuglants, un éclairage tombant comme une douche de feu sur les cervelets des buveurs. Au fond, tout au fond de la salle resserrée et profonde, et ayant l'infini de ces corridors de lumière d'un grossier palais de féerie, confondues, mêlées, épaulées les unes aux autres, les femmes étaient ramassées autour d'une table, dans une espèce d'amoncellement pyramidal et croulant. Du monceau de linge blanc et de chair nue, s'avançaient à toute minute des doigts fouillant à même dans un paquet de maryland commun, et roulant une cigarette. A une des extrémités, une femme, assise de côté, les jambes allongées sur la banquette, et soutenant un peu de l'effort de son dos l'affaissement du groupe, épuçait une chatte raidie en arc-boutant sur un de ses seins, dans un défiant et coquet mouvement animal. Un jupan blanc, sur une chemise aux manches courtes, était toute la toilette de ces femmes, toilette montrant, dans le décolletage d'un linge de nuit et de lit, leurs bras, la naissance de leurs gorges, chez quelques-unes l'ombre duveteuse du sinus de leurs épaules. Toutes, au-dessus de deux accroche-cœurs, avaient échafaudé une haute coiffure extravagante, parmi laquelle couraient des feuilles de vigne en papier doré. Plusieurs portaient sur la peau du cou, — une élégance du lieu, — d'étroites cravates de soie, dont les longs bouts roses ou bleus flottaient dans l'entre-deux des seins. Deux ou trois s'étaient fait des grains de beauté avec des pépins de fruits.
« La porte-persienne du café commençait à battre. Les pantalons garance portant leurs sabres-baïonnettes aux tabourets, les hommes à casques trébuchant dans leurs lattes, prenaient place aux tables. A mesure que l'un d'eux s'asseyait, du tas de femmes, une fille se détachait et, chantonnante et la taille serrée entre ses deux mains, venait se poser tout contre le nouvel arrivé, laissant déborder sur le drap de son uniforme ses nudités molles.
« Au comptoir, au milieu des fioles colorées, reflétées dans la glace, trônait la maîtresse de la maison. Coiffée d'une magnifique chevelure grise, relevée en diadème, et où demeurait encore une jolie nuance blond-cendré, la vieille femme, qui avait quelque chose d'une antique marquise de théâtre, était habillée d'une robe ressemblant à une tunique de magicienne; une robe de satin-feu avec des appliques de guipure. Debout, un coude posé sur le comptoir, son mari, un tout jeune homme, aux favoris corrects, une grosse chaîne d'or brinqueballant à son gilet, et frêle et charmant dans une veste de chasse, dont le coutil laissait apercevoir aux biceps le sac de pommes de terre du savetier, faisait, au bout d'une longue baguette, exécuter des sauts à deux petits chiens savants.
« Les tables s'emplissaient; des militaires de toutes armes se tassaient les uns sur les autres. C'étaient des lignards, des zouaves, des artilleurs, des dragons, des carabiniers... Môme à un moment, la porte s'entr'ouvràit, ,un garçon appelait le maître de la maison, et l'on voyait tirer d'une petite voiture un invalide cul-de-jatte que les deux hommes déposaient sur la banquette. Et aussitôt, entouré de tisses, de verres, et imbibé de café, de liqueurs et de bière, te glorieux tronc, tout guilleret, tout branlant sur ses assises de poussah, racontait ses campagnes à la femme qui était venue s'asseoir à côté de lui.
« Les deux garçons aux longues moustaches noires couraient de tous côtés. Les consommations s'accumulaient sur le marbre des tables. La parole devenait bruyante: sur les voix de l'infanterie s'élevaient les voix impérieuses de la cavalerie. D'un bout de la salle à l'autre se croisaient dans l'air, par instants, des injures de femmes. Sous les crânes tondus, des caresses batailleuses montaient aux rouges faces. Il y avait de nerveux remuements d'armes, et le tumulte de la salle grondait comme un bruit de colère.
« De l'escalier menant à l'étage supérieur descendait quelquefois, avec un grincement de pleurs rageurs, le glapissement d'une vieille s'écriant : « On croit avoir affaire à des hommes et pas à des lions! » La chaleur devenait étouffante, dans l'atmosphère flamboyante de gaz et de punch, et les gouttes de sueur, sur la peau des femmes, ienl des traces noires à travers le maquillage à bon marché.
« Les partants étaient remplacés par de nouveaux arrtauxquels se mêlaient des hommes en chapeaux gris et en casquettes. Plus tapageuse, plus braillarde continuait l'orgie, en dépit de la somnolence des femmes.
« Des femmes se tenaient la tête renversée en arrière, les mains nouées sous leur chignon à demi défait, les paupières battantes, le fauve de leurs aisselles au vent. Parmi les bras qu'on apercevait ainsi volants, l'un d'eux portait tatoué en grosses lettres : « J'aime », avec au-dessous le nom d'un homme biffé, raturé, effacé, un jour de colère, ('ans la douleur et la fièvre d'une chair vive. D'autres femmes, un genou remonté, enserré entre leurs deux bras, et penchées et retournées de l'autre côté, cherchaient à s'empêcher de dormir en tenant une joue posée sur la fraîcheur du mur.
« Un moment, la vue d'une pièce d'or, emportée sur une assiette par un garçon, secouait l'assoupissement de toutes ces femmes. Chacune tour à tour donnait superstitieusement au louis un petit coup de dent.
« La nuit s'avançait cependant. Les tables peu à peu se vidaient. De temps en temps, un soldat, un peu moins ivre que son camarade, l'empoignait à bras-le-corps, l'arrachait desa place avec une amitié brutale et passait la porte en se battant avec lui.
« Minuit enfin. Les volets se fermaient. Le gaz de la salle était éteint. 11 ne restait d'ailleurs que le lustre du fond, sous la lumière duquel, poussés et soutenus par les femmes
qui .eur tenaient compagnie, se serraient deux ou trois ivrognes indéracinables, bientôt rejoints par des noctambules de barrière, qu'introduisait à toute heure la sonnette de nuit.
« Alors que les ténèbres emplissant la salle du café, près la porte du jour, dans une obscurité épaisse de la fumée du tabac et des molécules de la suante humanité renfermée là toute la soirée, on voyait les femmes avec des mouvements endormis, ayant et l'affaissement et la couleur grisâtre d'un battement d'ailes de chauve-souris blessée, s'envelopper de tartans, de vieux châles, de la première loque qui leur tombait sous la main, cherchant les banquettes au pied desquelles il y avait le moins de crachats. Là-dessus, elles s'allongeaient inertes, brisées, épandues, ainsi que des paquets de linge fripé dans lesquels il y aurait la déformation d'un corps qui ne serait plus vivant. Aussitôt elles s'endormaient, et, endormies, étaient de temps en temps réveillées par leurs propres ronflements. Un moment, retirées de leurs troubles-rêves, elles se soulevaient sur le coude, regardaient stupides.
« Dans le cadre lumineux du fond, sous les trois Grâces en zinc doré du calorifère, des pochards gesticulaient entre deux ou trois de leurs compagnes, assises sur des chaises à califourchon, sommeillant, la tête posée sur le dossier, les jupes remontées jusqu'à mi-cuisse.
« Se ressouvenant, les dormeuses retombaient sur la banquette, et là, passaient la nuit jusqu'au jour, jusqu'à quatre heures du matin, où elles allaient se coucher dans leurs lits. »
Tels sont les deux types, si différents, des lupanars officiels : la maison sans estaminet, et la maiso:i avec estaminet.
En province, il n'y a pas des lupanars aristocratiques à la hauteur de ceux de Paris, de ces lupanars réputés dans l'Europe entière, dont l'installation a coûté des «entaincs de
mille francs, parfois aes millions, éclairés à l'électricité, avec des salons machinés pour des effets de lumière oxhydrique, lupanars qui ont pris modèle sur celui, d'une renommée universelle, intitulé la Grotte de Calypso, à Anvers. Néanmoins, les maisons de province, appartenant à la haute classe, sont assez luxueuses, sans atteindre au faste sardanapalesque des grands lupanars de la capitale ; le prix de la « passe », en province, y est de dix francs, cinq francs au minimum. C'est le prix des maisons de second ordre de Paris. Parmi ces maisons de second ordre, celles à cinq francs se distinguent des autres en ce que sur la porte il y a toujours, dès la tombée de la nuit, une bonne qui invite les passants à entrer. Viennent ensuite les maisons à trois francs; pour celles-là, les femmes sortent à tour de rôle et vont raccrocher sur le trottoir dans les environs.
Trois francs est le prix maximum de la passe dans les maisons à estaminets, à Paris. Il en est à deux francs, le plus grand nombre. Les maisons à un franc sont spécialement affectées aux soldats. C'est le prix minimum des maisons de province, celles de la dernière catégorie; alors, ce sont des bouges véritablement infects. Les femmes y sont complètement débraillées, à moitié nues; elles se tiennent sur le seuil et dans des boutiques qui sont en môme temps des chambres, ouvertes en plein sur la rue. Le costume adopté dans les maisons des basses catégories est celui de « bébé » : une chemisette et un jupon blanc extrêmement court. Dans les ports de mer, on y rencontre des femmes réellement ignobles, non seulement fumant, mais encore chiquant, à l'instar des matelots. Mais il est à remarquer que plus la fille publique est à bon marché, moins elle se livre aux pratiques dépravées. Dans les maisons de trois francs à un franc, les femmes ne connaissent en général que la copulation pure et simple. Au contraire, à cinq francs et audessus , ces malheureuses sont obligées de satisfaire les
caprices les plus insensés de leurs visiteurs; elles sont, du reste, avons-nous dit, dressées à cela. C'est, somme toute, une question de clientèle : les hommes du peuple, les soldats n'ont pas les exigences extravagantes des financiers blasés.
Le suprême du genre, dans les lupanars aristocrati consiste à avoir un assortiment complet de femmes de natio nalités différentes. La maison contient dix, douze, quinze, vingt filles. Il y a là une négresse, une mexicaine, une chinoise, une allemande, une grecque, une algérienne, une ou deux anglaises, une espagnole, une italienne, deux, trois ou quatre françaises de régions diverses. Chacune porte le costume national;- chacune a sa chambre décorée et meublée dans le style de son pays.
Dans les maisons à dix et cinq francs, la toilette des femmes est encore très riche. Parfois, tout le costume se compose d'un peignoir de gaze, tout à fait transparent, avec deux poches sur les côtés dans lesquelles la femme met ses cigarettes cl son mouchoir, et qui lui permettent de ne pas avoir les bras ballants le long du corps. On appelle ces lupanars : « maisons de femmes nues ». Ils sont assez nombreux.
M. Yves Guyot a décrit l'intérieur des maisons de la seconde catégorie :
« Salons luxueux et fort confortables; des emblèmes, comme des poissons accompagnés d'hameçons, dessinés sur les fauteuils et les tabourets. Des femmes, tantôt n'ayant pour tout vêtement qu'une paire de bas rayés et une paire de bottines brodées, ornées de couleurs vives, attirant l'œil, tantôt à moitié vêtues de peignoirs plus ou moins transparents, de costumes bizarres découvrant la poitrine et les jambes; quelquefois portant des toilettes de ville complètes, avec des robes à longue traîne qui donnent l'illusion de grandes dames dans un salon; et, il faut le dire, ces corps
assortis par l'habileté de la tenancière, blonds et bruns, grands et petits, forts et minces, quelquefois mis en relief par le bronze de la peau d'une négresse, au milieu de glale tapis, de draperies, de rubans, d'étoffes voyantes, de chaloiements de bijoux, ces poitrines en avant, ces reins cambrés, ces torses qui recherchent la pose qui les rend plus provocantes et en fait ressortir les avantages et les particularités, font un tableau coloré, plein d'appels irritants. Seulement, on éprouve un ) sorte de malaise quand, au-dessus de ces corps, on aperçoit les tètes qui ont toutes le même ronge sur les lèvres, le môme blanc sur les joues, le môme kolil sous les yeux, le même rose sur les pommettes, comme un uniforme. Tous les regards ont la même expression de provocation passive. Toutes les lèvres sourient du même sourire qui annonce les mêmes promesses de raffinements. On sent que la personnalité est émoussée, affaissée chez toutes ces femmes, broyées par des malheurs passés, par la tyrannie de la police, la discipline de la matrone.
« — Au choix, mesdames! » crie la proxénète; et docilement elles viennent s'offrir.
« Alors, ou une révolte qui se traduit par une mauvaise humeur impuissante, des récriminations grossières, des demandes d'argent brutales, un marchandage cynique, des exaspérations contre la matrone, le débinage des camarades, ou bien une douceur, une discrétion comme il faut, une complaisance prête à tout, et qui, si banale qu'elle soit, sait déguiser son côté vénal si complètement, qu'elle va jusqu'à donner l'illusion de l'amour. »
A Paris, les lupanars officiels sont, en général, assez disséminés. En province, au contraire, dans beaucoup de villes, ils so:it groupés ; c'est alors l'empoisonnement de tout un quartier. Lorsque j'étais journaliste à Marseille, j'entrepris une campagne pour l'assainissement moral du quartier du Grand-Théâtre : il y avait là, au cœur de la cité, trois rues
qui comptaient, à elles seules, une vingtaine de maisons de tolérance, les unes à côté des autres; c'était honteux. Même en plein jour, les femmes se montraient, presque nues, souvent môme en simple chemise, sur la porte, parfois traversant la chaussée. Je multipliai mes articles, afin d'obtenir la cessation de cet état de choses. Je pris l'initiative d'une pétition que je fis imprimer, dont je remis des exemplaires aux commerçants du quartier, et, quand de nombreuses signatures furent ainsi recueillies, la pétition fut remise au conseil municipal, qui y fit droit. Les lupanars du quartier du Grand-Théâtre furent fermés, et les honnêtes gens purent enfin passer dans ces rues jusqu'alors intraversables.
Les noms que les filles de maison adoptent sont de deux genres bien tranchés. Dans la classe quelque peu élevée de la prostitution officielle, ces noms sont choisis avec une certaine recherche ; beaucoup sont ceux des héroïnes de romans ou d'opéras en vogue. Dans les classes inférieures, ce sont de vrais sobriquets, tous plus ou moins grossiers.
Voici quelques exemples :
Classe élevée :
Mignon.
Zélie.
Aglaé.
Zulma.
Etelka.
Paméla.
Clorinde.
Adeline.
Amanda.
Niniche.
Régina.
Olympe.
Christine.
Amélie.
Barbara.
Ernesta.
Camélia.
Delphine.
Flore.
Malvina.
Francesca
Alix.
Arthémise.
Armande.
Béatrix.
Anita.
Aspasie.
Fernande.
Haydée.
Nana.
Angélina.
Lodoïsk*.
Palmyre.
Hortense.
Lucy.
Martha.
Pâquerette.
Mathildc.
Yolande.
Valentine.
Carmen.
Sarah.
Belle-Gueule.
La Courtille.
Parfaite.
Mourettc.
La Ruelle.
La Roche.
Raton.
Baquet.
Grosse-Tête.
Belle-Cuisse.
Cocarde.
Classe inférieure :
Rousselette.
Petite-Butte.
Colette.
Poil-Ras.
Poil-Long.
L'Impératrice.
Cloche-Pied.
La Picarde.
Le Boeuf.
Rosier.
Fusil.
Papillon.
Tire-Boudin.
Boulotte.
Pince-Cul.
Pompjnotte.
La Bancale.
Mont-Saint-
Mignarde.
Bacchanal.
Brunetle.
Lonchon.
Jean.
De tout temps, les prostituées ont eu la manie de changer leurs prénoms et souvent même leurs noms de famille Le changement de nom provient surtout d'un reste de pudeur, du désir de ne pas être reconnues de leurs proches ou de leurs connaissances ; beaucoup, en faisant une fausse déclaration lors de leur inscription à la police, tiennent à ne pas compromettre l'honneur de leur famille.
Sur l'examen des dosiers de 4,598 filles publiques inscrites en l'espace de trois ans, on a constaté des altérations d'état-civil pour 2,271 de ces malheureuses ; près de la moitié avaient donné de faux renseignements :
Noms entièrement changés 528
Prénoms entièrement changés 861
Noms et prénoms entièrement changés. . . . 314
Noms altérés 215
Noms et prénoms altérés ou surchargés . . . 353
Mais ceci se rapporte aux indications concernant l'étatcivil. Quant aux prénoms de fantaisie qui sont portés dans les lupanars, le motif de leur adoption réside uniquement dans le caprice des tenancières et des filles.
Dans la classe élevée, ce sont les maîtresses de maison
qui donnent aux filles des prénoms plus ou moins prétentieux, au gré de leur imagination. Dans la classe inférieure, ce sont les clients qui, en manière de plaisanterie, affublent tel e ou telle fille d'un sobriquet qu'elle finit toujours par garder.
11 est unanimement reconnu, par les différents auteurs qui se sont occupés du sujet, que les prostituées sont presque toutes animées de sentiments religieux ; mais, bien entendu, cette tournure d'esprit a surtout un caractère de superstition.
Ainsi, beaucoup de ces filles, principalement en province ou à Paris dans les maisons des trois dernières catégories font, en recevant le prix de la première passe de la journée, an signe de croix à la dérobée, avec la pièce blanche qui leur est donnée par le client pour leur bénéfice personnel ; ensuite, elles glissent l'argent dans leur bas. Elles estiment que cela leur portera bonheur.
Toutefois, ces malheureuses ne se bornent pas a des pratiques purement de superstition. Par exemple, jamais elles ne manqueront de se signer, au passage d'un enterrement. Le vendredi-saint, dans la majeure partie des lupanars, la tenancière sera impuissante à obtenir que les filles montent ave 3 des clients, s'il s'en présente. Souvent, lorsqu'une femme de maison, ayant un enfant en nourrice, vient à le savoir malade, elle se refuse à faire son honteux métier, se renferme dans sa chambre obstinément, et envoie, par la blanchisseuse de l'établissement ou tout autre femme de travail honnête, des cierges à l'église voisine.
« Il n'y a pas longtemps, raconte Parent-Duchàtelet, qu'une prostituée étant morte à son domicile, toutes ses camarades se cotisèrent pour lui faire, quelques jours après, un superbe service et payer un grand nombre de messes. La même chose étant arrivée à une autre fille d'une classe
moins élevée, ses camarades, vêtues de blanc, la conduisirent à l'église et mirent autour de son corps un nombre prodigieux de cierges. »
« Quand un ecclésiastique, dit aussi le docteur Jeanne!, est appelé dans une maison de toléranca pour administrer les sacrements a une femme moribonde, il est l'objet de la plus grande vénération et on lui prodigue tous les témoignages possibles de profond respect. Les fdles publiques sont d'une discrétion rare en ce qui touche le clergé ; pleines de déférence pour les prêtres, jamais elles n'en disent du mal; elles les saluent, quand elles les rencontrent sur la voie publique. Un ecclésiastique vient-il à loger dans la maison habitée par une (ille en carte, ou celle-ci loue-t-el!e dans une maison habitée par un prêtre, immédiatement elle cesse son commerce dans la maison et quitte les lieux le plus promptement possible. Quand on rappelle à une prostituée sa première communion, on la fait infailliblement pleurer. »
Tout ceci, je le répète, s'applique aux filles de province et à celles qui à Paris sont recluses dans les lupanars de# trois dernières catégories. Dans les maisons do premier et de second ordre, il a été constaté, au contraire, que, chez b m nombre de prostituées, le sentiment religieux est co nplètement éteint.
A Marseille, à l'époque où les processions étaient autorisées, celle du vieux quartier Saint-Jean donna lieu à un incident, qui vaut la peine d'être relaté. Dans ce quartier, se trouve, à proximité du Vieux-Port, une quinzaine de rues, presque entièrement occupées par des maisons de tolérance; quatre ou cinq de ces rues contiennent des lupanars de bas étage que fréquentent les matelots; on appelle cet endroit le .« Coin-de-Iieboul ». Une fois, la procession devait passer à quelque distance de ces maisons, en vue de la rue Saint- Laurent, dont une partie est honnête. Les filles surent la chose ; car, la veille de la procession, selon l'usage, un sa-
cristain fit l'itinéraire qui avait été arrêté, agitant une cloche sur son passage. Dès lors, ce fut comme une fête pour ces malheureuses. Elles obtinrent des tenancières que les maisons seraient fermées ce jour-là ; elles abandonnèrent une partie de leurs économies pour dédommager les proxénètes. Je tiens le fait du chef du service des mœurs. Puis, elles tapissèrent leurs murailles de draps blancs, sur lesquels elles avaient épingle des fleurs; elles enguirlandèrent les rues d'où elles pourraient voir passer la procession, au loin. Par respect, elles ne franchirent pas les limites du Coin-de-Reboul ; mais, lorsque la statue de la Vierge fut aperçue d'elles, traversant la partie honnête de la rue Saint-Laurent, ces malheureuses qui étaient toutes groupées, silencieuses, comme dans le fond d'une impasse, tombèrent à genoux sur le pavé.
La prostituée du lupanar est encore un sujet très curieux d'étude au point de vue de la mobilité du caractère. Il est difficile de se faire une idée de la légèreté d'esprit de ces filles. Rien de plus impossible que de leur faire suivre un raisonnement, la moindre chose les distrait et les emporte.
Cette disposition mentale, vraiment particulière, explique en quelque sorte l'imprévoyance de ces femmes, le peu d'inquiétude que leur procure la p3nsée du lendemain et l'indifférence complète où elles semblent être sur leur sort à venir.
On dirait que ces malheureuses ont un besoin de mouvement et d'agitation qui les empêche de rester en place et qui leur rend nécessaires le bruit et le tapage. Au surplus, ce sont de vrais moulins à paroles. Ceci se remarque dans la prison, dans l'hôpital, et jusque dans les maisons où sont admises celles qui, renonçant au vice, font des efforts pour retourner à la vertu : il est impossible de dire jusqu'où va leur loquacité. Il est évident qu'elles font du caquetage pour o'étourdir.
Ce besoin de mouvement, cet amour de la liberté, de l'indépendance dont elles sont si durement privées, font qu'elles déménagent sans cesse, passent d'une classe dans une autre; quelques-unes ne restent pas cinq jours de suite dans la même maison, quand, par extraordinaire, elles réussissent à se libérer de leurs dettes. Cette agitation et cette inconstance ne seraient-elles pas le signe d'un malaise intérieur et la preuve qu'elles recherchent partout un bonheur qui les fuit?
Il est à remarquer aussi que les filles publiques, surtout celles qui fréquentent les soldats, ont la manie de s'imprimer sur le corps des figures et des inscriptions. On connaît le goût qu'ont nos militaires et nos marins pour ces tatouages plus ou moins bizarres. On ne doit donc pas être surpris que les filles qui vivent avec les matelots ou les soldats contractent les mêmes goûts ou cherchent, par cette imitation, à se faire bien venir de ceux qui les fréquentent.
Chez les soldats, on remarque principalement ces figures sur les avant-bras; elles sont d'ordinaire de grandes dimensions et représentent des sujets plus ou moins variés, en rapport avec la tournure d'esprit de celui qui les fait ou de celui sur lequel on les applique.
Il n'en est cependant pas tout à fait de même chez les prostituées. Jamais elles ne présentent ces figures sur les parties du corps habituellement découvertes ou qu'elles peuvent découvrir dans les usages de la vie commune ; c'est sur le haut du bras, sur le deltoïde, au-dessous des seins et sur toute la poitrine qu'on les trouve en général; presque toujours ce sont des inscriptions, des noms propres suivis de ces mots : pour la vie, ou cette abréviation : P.-L.-V. Souvent, ces inscriptions se trouvent entre deux petites fleurs ou entre deux cœurs entrelacés et percés d'une flèche.
Une chose digne de l'attention de tous ceux qui étudient les travers de l'esprit humain, dit Parent-Duchàlelet, c'est que ces noms varient suivant l'âge de la fille. Si elle est jeune,
oc sont presque toujours des noms d'hommes; si elle e»t d'un certain âge, ce sont le plus ordinairement des noms de femmes, et, dans ce cas, ils sont constamment tracés dans l'espace qui sépare le pubis du nombril, ce qui ne se voit jamais pour les noms d'hommes ; ces dernières sont des saphistes. Ces inscriptions, du reste très variées, montrent avec quelle facilité ces femmes changent d'amants et combien sont mensongères ces protestations d'attachement à la vie ou a la mort. Parent-Duchàtelet affirme avoir vu plus de trente n iras tatoués sur le buste d'une femme, sans compter ceux qu'elle pouvait avoir sur d'autres parties du corps.
Quelques-unes, au lieu d'inscrire tout simplement les noms de leurs amants les uns au-dessous des autres, savent effacer le tatouage dont elles n'ont plus que faire. Leur procédé est bien simple. Elles emploient pour cela le bleu en liqueur, qui n'est que de l'indigo dissous dans l'acide sulfurique. A l'aide d'un pinceau, elles en frottent la peau maculée; l'épiderme s'enlève et avec lui la partie du chorion sur laquelle avait été fixé le corps étranger colorant. Il ne résulte de cette opération qu'une petite cicatrice, nullement difforme, un peu moins colorée que la peau qui l'entoure et légèrement fripée. Des filles qui n'ont pas vingt-cinq ans portent jusqu'à quinze de ces cicatrices.
Toutefois, cette opération, quand elle est faite maladroitement, peut être dangereuse. Une fdle, voulant effacer un nom qu'elle avait inscrit sur la saignée de son bras gauche, détermina dans cette partie une énorme inflammation dont on ne put se rendre maître et à laquelle elle succomba.
Enfin, ces inscriptions sont toujours bêtes, mais jamais indécentes. Quand, par hasard, elles contiennent une grivoiserie, elle est plutôt plaisante qu'immorale.
Les filles des maisons des trois premières catégories se lèvent vers dix ou onze heures du matin.
Les soins corporels sont incessants et minutieux. Elles se baignent très fréquemment, presque toujours à domicile, rarement clans les établissements publics, qui, en général, restent étrangers aux pratiques de la prostitution.
Elles déjeunent à la fourchette, en peignoir, vers onze heures du matin. Elles passent la journée à préparer leurs toilettes, à causer, à fumer des cigarettes ; quelques-unes font de la musique : 0:1 trouve un piano dans toutes ces maisons.
Celles qui savent s'occuper font des broderies, des modes, des brimborions, des fleurs; très peu lisent, nous avons vu que celles qui sont instruites forment l'infime minorité.
On sera peut-être étonné d'apprendre que les rares prostituées sachant lire ne s'adonnent pas a la lecture des ouvrages licencieux; elles recherchent plutôt des romans contenant des scènes tragiques, capables d'exciter de vives émotions. Jamais on ne voit entre leurs mains des livres obscènes. Au premier abord, cela peut paraître surprenant; mais qu'on y réfléchisse. Qu'est-ce que ces sortes de livres pourraient leur apprendre? La satiété ne rend-elle pas fade et monotone ce qui dans toute autre circonstance est un puissant aiguillon?
Toutes les prostituées, quelles qu'elles soient, aiment beaucoup la danse. Quand elles peuvent sortir, elles ne manquent pas de se faire conduire au bal; c'est la leur distraction favorite.
Elles ont aussi un goût très prononcé pour les cartes et pour te jeu de loto; il en est qui y passent des heures entières. El'es emploient un temps inouï à se faire des réussites, pour savoir dès l'après-midi si elles gagneront beaucoup d'argent dans la soirér.
Si les prostituées de la classe élevée prennent soin de leur corps, par contre celles delà classe inférieure sont d'une malpropreté repoussante : la négligence à ce sujet est un des signes distinctifs de la femme a deux francs ou vingt sous.
Les exceptions à cette règle peuvent être considérées comme très rares : on dirait que ces femmes se plaisent dans la fange et les ordures; elles n'ont soin que de ce qui les pare et les couvre extérieurement, le reste est entièrement négligé.
Lorsque, par une circonstance quelconque, elles n'ont plus de rapport avec le public et se trouvent éloignées de ses regards, peu leur importe de porter des vêtements en lambeaux ou même de n'en point avoir : elles ne témoignent pas le désir de recevoir du linge blanc, et ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elles nettoient celui qu'elles possèdent.
Cette malpropreté poussée à l'excès a, dans plusieurs circonstances, inquiété les médecins du dispensaire, à tel point que l'administration a dû intervenir. La gale, la vermine de corps sont très fréquentes chez les fdles de bas étage; neuf sur dix ont des poux à la tète, sans compter ces poux d'une espèce particulière qui se fixent aux parties génitales et nommés « poux vénériens » ou « morpions », dont on ne peut se débarrasser qu'avec de l'onguent mercuriel. Les prostituées des maisons du dernier degré présentent, relativement à la contagion de cette vermine, un véritable danger pour la santé publique. Il est reconnu, par contre, que les filles en carte se tiennent beaucoup mieux, et que les insoumises qui sont dans leurs meubles ont le plus grand soin de leur corps. La malpropreté est un des vices de la basse prostitution légale.
On a prétendu que toutes les prostituées de Paris avaient un argot ou un jargon qui leur était particulier et à l'aide duquel elles communiquaient ensemble, comme les voleurs et les filous de profession qui ont passé dans les prisons une partie de leur vie. Ceci n'est pas exact. Il est vrai qu'elles emploient certains mots spéciaux; mais de là à tout un langage combiné il y a loin. Nous avons vu qu'elles désignent le client sous le nom de « miche », et le visiteur qui ne
monte pas, sous le nom de « flanelle ». Pour elles, encore, les inspecteurs des mœurs sont des « rails »; un commissaire de police, un « flique »; une jolie fille, une «gironde» ou une « chouette » ; une fille laide, un « roubiou » ; une tribade, une « gougnotte »; un souteneur, un « mek », etc. Ce sont, là des expressions faisant partie du langage de* souteneurs, qui, eux, possèdent un véritable argot; elles en retiennent quelques mots et les mêlent à leur conversa tion.
Quant aux prostituées qui s'entendent avec les voleurs et qui n'ont recours au libertinage que pour cacher leur réelle industrie, il n'est pas étonnant qu'elles aient adopté le jargon de leurs suppôts; mais on ne peut pas dire que ce langage soit celui des prostituées.
D'après les usages, les filles de lupanar ne doivent rien à la tenancière pour le logement, ni le plus souvent pour le chauffage et l'éclairage. Leur avoir se compose de la moitié de leurs gains successifs; mais, grâce aux combinaisons machiavéliques des maîtresses de maison, cet avoir est purement fictif. En effet, en compensation du loyer de leur chambre, de leur éclairage et de leur chauffage, elles abandonnent la moitié de leurs gains, soit au minimum 4,200 fr. par an; l'autre moitié, entre les mains des avides proxénètes, paie les frais de leur nourriture et de leur entretien. De la sorte, il ne leur reste absolument rien du tout.
Comment donc consentent-elles à subir une aussi criante exploitation? C'est qu'elles sont tout à fait ineptes et imprévoyantes; c'est que, à part de très rares exceptions, elles sont encore plus stupides que vicieuses. Les filles qui peuplent les maisons de tolérance seraient presque toutes incapables de régler elles-mêmes leurs dépenses. Celles qui ont quelque peu d'intelligence et d'esprit de conduite se soustraient à l'exploitation des tenancières et passent le plus
tôt qu'il leur est possible dans la catégorie des filles isolées.
Les tenancières comptent tout, jusqu'au moincre rien, à ces malheureuses sur lesquelles elles édifient leur fortune; •elles leur comptent jusqu'aux sucreries qu'elles reçoivent quand il leur arrive de passer quelques jours à l'hôpital.
Les maîtresses de maison tiennent ou font tenir un livre par doit et avoir, où elles portent au débit de chaque fille tout ce qu'elles lui fournissent, savoir :
1° La nourriture, dont le prix est convenu d'avance : 3 à 15 francs par jour, selon les maisons.
2° Les dépenses diverses : vêtements, linge, bijoux, parfumeries, bains, voitures, visites de médecin, médicaments, clé. Sur ces dépenses diverses, les tenancières se réservent un bénéfice arbitraire et toujours exorbitant qui ressemble beaucoup à l'abus de confiance pur ou vol domestique. Mais les filles acceptent cette indigne filouterie, elles savent qu'elles sont volées; cette exploitation fait partie du monstrueux contrat coutumîer qui régit le monde de la prostitution officielle.
3» Quelques petites sommes en argent comptant que les filles donnent à leurs amants, ou qu'elles consacrent à l'éducation de leurs enfants, ce qui est rare, ou bien qu'elles envoient à leurs familles, ce qui est tout à fait exceptionnel.
S'il y a un teneur de livres, on l'appelle le « compteur ».
Dans quelques villes, chaque fille possède un livret sur lequel les inscriptions du livre de compte doivent être reproduites. Ce livret a pour but de limiter les bénéfices frauduleux des tenancières et de prévenir les altercations qui éclatent trop souvent au moment des règlements de compte.
La balance du livre constitue presque toujours la prostituée débitrice pour une somme qui varie de 300 à 1,500 fr. Nous avons vu, au chapitre précédent, que la « dette » est un fait qui ne souffre guère d'exception; par conséquent, la
fille à numéro n'économise rien. Si elle change de maison, même de ville ou 71e pays, sa dette est fidèlement remboursée à l'ancienne tenancière par la tenancière nouvelle chez qui elle arrive. Cette dette est d'autant plus forte, que la 011e est d'un meilleur rapport. Le contraire aurait lieu si les choses se passaient conformément à la plus vulgaire probité. On ne saurait trop le faire ressortir; cela prouve, d'une manière évidente, que le taux de la dette est en réalité un prix de vente de la femme.
Quand les prostituées sortent pour une promenade, ce qui est rare, elles sont accompagnées par la proxénète ou par la sous-maîtresse. Les tenancières conduisent quelquefois au théâtre les filles qu'elles veulent s'attacher par des procédés flatteurs et bienveillants. Disons cependant que, dans la plupart des villes de province, il est défendu aux filles publiques de se montrer au théâtre.
11 faut mettre à la tête des défauts des filles de lupanar la gourmandise, l'amour du vin et des liqueurs fortes. Leur gourmandise et leur voracité sont extrêmes; on en voit qui grignotent continuellement des friandises et qui consomment ce qui suffirait à trois ou quatre femmes de leur âge. Leur goût pour les liqueurs fortes peut être considéré comme étant général, bien qu'à des degrés différents; elles le contractent de bonne heure, et ce goût finit par en plonger quelques-unes dans un complet avachissement.
D'abord, elles commencent à boire pour s'étourdir et parce que les tenancières les obligent à pousser les clients aux dépenses de toutes sortes. Un visiteur ne monte pas; au moins, il devra offrir quelque chose à ces darnes. Il faut boire. Elles s'accoutument donc à la bière, aux liqueurs, au Champagne, et en peu de temps cette passion devient tellement forte qu'elle se change en besoin.
A cette cause première qui agit sur toutes, il faut en joindre une autre bien plus puissante, mais qui n'est propre
qu'à la classe la plus infime et la plus nombreuse des prostituées : les gens du peuple, et particulièrement les soldats et les marins, connaissant par expérience combien l'abus des liqueurs fortes aggrave les maladies syphilitiques, s'imaginent que la fille qui ne boit pas outre mesure n'est sobre que parce qu'elle est malade ; ils la font donc boire pour s'assurer de son état de santé, et, dans ces moments d'orgie, ils n'épargnent pas les libations, comme bien on pense. Avec une pareille vie, que l'on songe à l'état d'une malheureuse obligée de tenir tête, dans le même jour, à douze ou quinze individus différents.
L'habitude du mensonge est générale chez les filles publiques. Cette habitude naît de la position toujours fausse et gênée dans laquelle elles vivent et de l'opinion qu'elles savent qu'on a d'elles : l'une fuit l'autorité paternelle, et l'autre des recherches judiciaires ; celle-ci veut cacher une faute qui mérite punition, celle-là éprouve le besoin de se donner pour victime, quand c'est la paresse et la coquetterie qui l'ont fait tomber clans l'abjection. Ne voyant du reste que des ennemis partout, elles cherchent à tromper tout le monde et finissent par altérer les choses les plus insignifiantes. Il faut donc être très circonspect dans l'emploi des renseignements qu'elles peuvent donner et se croire dans l'erreur jusqu'à ce qu'on soit pleinementéclairé. Toutefois, il est bon de dire qu'elles se coupent aisément, et, lorsqu'elles sont jeunes, elles ne savent pas dissimuler longtemps. Il n'en est pas de même des vieilles et de celles qui sont dans le métier depuis un certain nombre d'années ; celles-là portent l'art de feindre et de dissimuler à un degré difficile à concevoir, et, quand elles se sont mis dans la tête d'obtenir quelque chose, elles inventeront, pour intéresser à elles un habitué crédule, un roman qu'elles persisteront à lui raconter pendant des mois entiers.
La colère est fréquente chez ces femmes qui, dans cet état,
offrent une énergie de corps et d'esprit vraiment remarquable : c'est un flux de paroles qui, par leur nature et l'originalité des expressions, forment une éloquence qui n'est propre qu'à cette classe et qui diffère de celle des halles et des autres classes du peuple. Dans cet état, elles en viennent immanquablement aux mains, se battent à outrance et se font des blessures quelquefois très graves. Dans l'espace de vingt ans, les médecins de Saint-Lazare ont vu douze de ces blessures occasionner la mort. Celte colère si violente n'est souvent due qu'à une jalousie excitée par une préférence, un reproche de laideur et d'autres raisons aussi futiles. Les prostituées sont toutes, sous ce rapport, plus enfants que les enfants de douze ans; elles tiennent aussi beaucoup à ne pas passer pour lâches et se croiraient déshonorées si elles laissaient une injure impunie.
Le plus ordinairement, dans ces sortes de disputes, elles n'emploient que les pieds et les poings; mais quelquefois ausi des instruments tranchants, et plus volontiers le peigne avec lequel elles tiennent leurs cheveux retroussés. Parent- Duchàtelet déclare avoir vu cinq à six coupures profondes faites avec une pièce de monnaie.
Cette colère et cette fureur, capables de produire des déterminations si graves, ne sont chez elles que l'affaire d'un moment, et la réconciliation se fait promptement, excepté dans les cas de jalousie pour cause de saphisme.
Mais si les filles de maison ont des défauts et des vices, il est juste de leur reconnaître quelques bonnes qualités.
Un de leurs caractères distinctifs est de se secourir et de s'entr'aider dans leurs peines et leurs malheurs. Si l'une d'elles tombe gravement malade, toutes les autres sont à l'instant désolées; elles s'empressent de lui procurer tous les secours dont elle a besoin; elles la conduisent à l'hôpital et viennent régulièrement la visiter.
11 faut voir, dans la frison, avec quel empressement se
font les cotisations pour fournir un vêtement ou des chaussures à celles qui doivent sortir et qui se trouvent dans une rrodité absolue. Elles se dépouillent elles-mêmes de ce qui leur es! nécessaire, quoiqu'elles sachent souvent que les personnes qu'elles secourent les ont plusieurs fois trompées et qu'elles n'ont pas à en attendre de reconnaissance.
Cette particularité du caractère des prostituées est générale et constante : elle tient probablement a ce sentiment intérieur qui les poursuit sans cesse, qui fait qu'elles se considèrent avec raison comme abandonnées du monde entier, et qu'elles ne peuvent attendre quelque commisération que de la part de leurs compagnes d'esclavage.
Ce caractère généreux, qui les rend prodigues de tout ce qu'elles ont, les porte souvent à secourir des gens étrangers à leur classe, mais qu'elles savent clans le besoin. Si elles apprennent que dans leur voisinage demeure un vieillard, un infirme ou une famille en proie à la misère, elle les secourent volontiers, et, môme dans les temps difficiles, elles se débrouillent ppur leur faire porter du pain et d'autres aliments.
Par suite de ce sentiment qui les porte à s'entr'aider, elles gardent avec une constance admirable leurs secrets réciproques, à la condition toutefois que leurs passions ou leur intérêt ne soient pas en jeu. Elles ne se dénoncent pas et font entre elles leur propre police.
Parent-Duchâtelet, contrairement à Reslif de la Bretonne, est d'avis que les prostituées sont excellentes mères et nourrices dévouées. Restif dit : « La grossesse ayant pour objet de diminuer leurs attraits, elles la redoutent, font tout ce qu'elles peuvent afin de l'éviter, et se portent pour cela à des mesures contre nature. » Quelques autre auteurs sont du même avis; mais Parent-Duchàtelet estime que ces écrivains n'ont étudié la prostitution que d'une manière très superficielle et qu'ils ont généralisé ce qui n'est qu'une
exception. Quant a moi, je partage entièrement la manière de voir de Parent.
« Les questions que j'ai adressées à toutes les prostituées grosses que j'ai rencontrées, dit-il, soit dans la prison, soit dans les hôpitaux, ce que m'ont rapporté une foule de bons observateurs qui les ont eues sous les yeux pendant des années, me prouvent qu'elles restent le plus ordinairement indifférentes à cet état. J'en ai même rencontré plusieurs qui se désolaient de ne point avoir d'enfants, et qui m'avouaient, avec candeur et une énergie remarquable d'expressions, qu'elles trouveraient dans les soins que requièrent ces petits êtres une jouissance qui leur ferait oublier les peines inhérentes à leur métier. L'une d'elles me disait, en pleurant, que la dignité de mère la relèverait à ses yeux de l'abjection dans laquelle elle était tombée, et qu'elle se sentait capable de s'attirer l'estime de ceux qui verraient avec quel soin elle s'acquitterait de toutes les fonctions imposées aux mères par la loi de la nature. Une de ces malheureuses devint folle par suite du chagrin qu'elle éprouva d'accoucher, pour la troisième fois, d'un enfant mort.
« Une observation constante, et qui jusqu'ici n'a été démentie par aucun fait, c'est qu'une fdle grosse devient à l'instant l'objet des prévenances et des attentions de toutes ses camarades. Mais c'est surtout pendant et après l'accouchement que ces attentions et ces gages d'intérêt redoublent et se multiplient : c'est à qui lavera les langes de l'enfant ; c'est à qui soignera la mère ; c'est à qui s'empressera de lui prodiguer tout ce dont elles peuvent se passer ellesmêmes. L'enfant s'élève-t-il, il ne manquera pas de berceuses; on se l'arrache; toutes veulent l'avoir; c'est au point que la mère n'en est plus maltresse.
« On dit que ce sont plus particulièrement les filles de bas étage qui conservent et élèvent leurs enfants. Ceci tient peut-être à ce qu'on ne retrouve le plus ordinairement dans
les hôpitaux et la prison que les filles de cette espèce et qu'elles sont les seules qu'on ait pu observer. Quoi qu'il en soit à cet égard, il est un fait constant, c'est que les prostituées qui accouchent sont bien plus disposées à garder et à nourrir leurs enfants que les filles-mères non encore réduites à l'état de prostituées, et même plus que beaucoup de femmes mariées. Cette particularité s'explique naturellement par la position où se trouvent les unes et les autres : la fille publique se relève en élevant son enfant; la fille-mère, en agissant de même, ne ferait qu'afficher sa honte et se priverait par là de toute ressource. Ceci est si vrai pour les filles publiques, qu'elles méprisent celles qui n'ont pas soin de leurs enfants, et qu'ainsi que nous venons de le dire, elles attachent une certaine gloire et un certain amourpropre à l'accomplissement de ces devoirs maternels.
« Il résulte de tout ce qui précède qu'il n'est peut-être pas de meilleures nourrices que les prostituées, soit sous le rapport de l'attachement qu'elles ont pour leurs enfants et pour les enfants qu'elles adoptent ou qu'on leur donne. (Et cela se remarque aussi bien chez les filles en carte que chez les filles à numéro.) L'une d'elles ayant perdu un tout petit garçon d'un mois, faillit devenir folle de chagrin; elle ne se consola que lorsqu'on lui eut donné un enfant trouvé. Une autre, qui demeurait en chambre, s'étant fait mettre en prison pour une dispute assez grave, ne put emmener son enfant avec elle; il fallut qu'elle le plaçât: le chagrin qu'elle en éprouva fut tel, qu'elle dépérissait de jour en jour, et qu'on fut obligé, pour lui sauver la vie, de demander au préfet sa sortie bien avant l'expiration du temps que devait durer sa peine. »
Quant à ce que deviennent ces enfants, c'est une autre question. Le gouvernement interdit aux filles publiques de les garder auprès d'elles sitôt qu'ils ont dépassé l'âge de quatre ans. Il est certain qu'un enfant ne peut être décem-
ment élevé clans une maison de tolérance; mais, si les lupanars n'existaient pas, les prostituées, n'étant pas atrocement exploitées au point de ne jamais avoir un sou d'économie, pourraient faire élever à la campagne leurs enfants, absolument comme font les maîtresses de maison. Il est reconnu que l'amour de leur progéniture est la seule qualité à l'actif des tenancières: nous ne voyons pas pourquoi les prostituées, qui valent certes mieux que les proxénètes, seraient moins bonnes mères qu'elles.
Les filles en carte conservent en général une certaine pudeur vis-à-vis de leurs bébés. Parent-Duchàtelet cite à ce sujet le fait suivant :
« 11 y a quelques années, une petite fille de quatre à cinq ans fut amenée avec sa mère dans la prison; comme elle était gentille, tout le monde la caressait. Cette enfant, ayan'appris que la surveillante générale avait une petite fille de son âge, demanda à cette dame pourquoi sa fille ne paraissait pas, ce qu'elle faisait, et si elle ne restait pas toute seule dans sa chambre. « Pour moi, dit-elle, je reste seule « dans ma chambre; maman me couche tous les jours de « bonne heure pour aller chercher papa. Bien que je sois « seule, je n'ai jamais peur. » Interpellée sur ce qu'était son père et si elle le connaissait, elle répondit : « Pour mon « papa, je ne l'ai jamais vu; mais je l'entends seulement « tous les soirs, quand il cause, rit, et fait du tapage avec « maman. »
Le diner, dans les maisons de tolérance, a lieu vers cinq heures et demie de l'après-midi. Les clients, qui sont venus entre le déjeuner et le diner, sont peu nombreux. C'est dans la soirée que les lupanars sont le plus fréquentés. Aussi, immédiatement après le dîner, chaque femme se met en grande toilette.
Dans l'après-midi, elles se sont fait coiffer. La coiffure se
paie par abonnement au mois. Elles ne se font pas Faute de teindre leurs cheveux ou d'en porter de faux, lorsqu'un peu d'artifice paraît nécessaire à leur coquetterie.
Elles font une prodigieuse dépenses de cosmétiques et de parfumeries. Presque toutes se fardent les joues et les lèvres avec une naïveté grossière. Quelques-unes se noircissent les sourcils ou le bord des paupières avec le charbon d'une allumette à demi brûlée. C'est ce qu'on appelle le « maquillage ».
Mais il y a une autre espèce de maquillage que le public ignore complètement et qui est pratiquée dans toutes les maisons de tolérance : c'est le maquillage des maladies vénérien
Les filles a numéro sont visitées périodiquement à domicile : il est peu de villes où les femmes de maisons vont passer la visite au dispensaire. C'est bon#pour les filles en carte.
Chaque lupanar a son jour et son heure fixés.
Or, une prostituée est, pour la proxénète, une marchandise de bon rapport. Toute fille reconnue malade et e vej l'hôpital représente, pour la maison, une suspension de bénéfices qui dure plusieurs semaines. Les tenancières se préoccupent fort peu de la santé de leurs clients; l'important est que les filles ne chôment jamais.
Aussi, voici ce qui se passe :
Indépendamment de la visite officielle, il y a, dans chaque lupanar, la visite officieuse, visite préliminaire. Une ou deux heures avant l'arrivée du médecin envoyé par l'administration, un étudiant en médecine appartenant à la bohème de la Faculté, — quelquefois c'est une sage-femme, — se présente, muni d'un spéculum et fait une première inspection. S'il trouve une fille contaminée, il la maquille. Un chancre se recouvre d'un minuscule fragment de baudruche adroitement collé avec de la gomme et coloré de carmin. Les ulcérations sont
masquées par une simulation de menstrues ; la fille malade est barbouillée de sang, pour faire croire au médecin qui viendra ensuite qu'elle a ses règles, cas dans lequel Fexamen est forcément incomplet, vu les difficultés qu'il présente. Aux filles qui ont des plaques muqueuses ou des ulcérations buccales ou pharyngiennes, on donne à, manger quelques pastilles d'une espèce particulière, préparées avec du chocolat. De cette façon, les altérations les plus caractéristiques sont mome-itanément dissimulées, et le médecin officiel délivre un certificat de bonne santé.
Ces « préparations à la visite » se paient de 3 à 5 francs.
On voit, par là, combien la visite des filles de maison offre peu de garantie aux clients.
A partir de sept heures et demie ou de huit heures du soir, les filles sont prêtes à se réunir au premier appel de la sous-maitresse dans un salon éclairé au gaz. Nous avons dit plus haut comment se pratique la présentation des dames quand lés clients viennent plusieurs ensemble ou quand un visiteur vient seul.
Cela dure jusqu'à deux heures du matin, dans les maisons bien tenues. A ce moment, a lieu le souper. J'ai dit, au chapitre du proxénétisme, comment est réglée la question des diverses préséances à table.
Il n'est pas rare qu'un homme passe la nuit entière avec une fille, cela s'appelle « faire un coucher ». Des fois, un client vient sur les huit heures, prend un verre de chartreuse avec les femmes, fixe son choix et retient pour la nuit la fille qui lui plaît; puis il va se promener en ville et ri entre une heure et deux heures du matin. On dit alors de la fille ainsi retenue : « Une telle a son coucher. » Les maisons de prostitution remplacent ainsi les hôtels garnis pour certains voyageurs qui ne font dans la ville qu'un séjour de peu de durée. On m' . même affirmé d'une façon très nette qu'il y a des représentants de commerce qui, dans leurs tournées,
descendent au lupanar absolument comme à l'hôtel; ils y arrivent avec leurs malles et leurs valises, dès le saut du train. Leurs patrons n'en savent rien; car tous les voyageurs de commerce se font adresser toutes leurs lettres en poste restante. Cependant, il est formellement interdit aux tenancières, par les règlements de police, de recevoir des clients pour la nuit et à fllus forte raison à titre hospitalier.
On m'a cité, tout récemment, un lupanar de Dijon, qui a une véritable clientèle de voyageurs de commerce. Non seulement la maîtresse de maison loge les visiteurs de cette catégorie, mais même elle leur avance des fonds quand ils se trouvent gênés.
Tous les clients des maisons de tolérance ne sont pas des visiteurs pacifiques.
Les jeunes gens principalement, dès qu'ils s'émancipent et apprennent l'existence des lupanars, se réunissent en bande et vont y faire du tapage. C'est à qui s'ingéniera à trouver quelque mauvaise plaisanterie contre les tenancières; les femmes ne sont pas trop molestées.
Le gros de la bande se dissimule de son mieux en s'éparpillant le long des murs et dans les recoins sombres de la rue. Deux ou trois, parmi ceux qui ont les allures les plus paisibles, viennent frapper à la porte du lupanar dont le siège est projeté. La sous-maîtresse regarde par le judas, et, croyant à une bonne aubaine, ouvre, pleine de confiance; à peine la porte est-elle entre-bàillée, toute la bande prévenue par un signal se précipite, et l'envahissement de la maison est consommé.
En vain, la tenancière proteste contre cette irruption; en vain la sous-maîtresse crie à la trahison et jure qu'elle n'a cru ouvrir qu'à trois messieurs; nos garnements entrent, s'installent, débordent dans les salons où ils dérangent les vieux habitués en train de flirter, et, sans respect pour l'in-
cognito de clients plus ou moins vénérables, accaparent les femmes qui rient sous cape de la distraction à elles offerte par ces intrus en belle humeur.
Alors, la tenancière s'interpose et enjoint aux filles de rentrer dans le devoir et de quitter immédiatement les chenapans. Elles obéissent. Ceux-là, pendant la discussion, ont réussi à s'emparer d'un salon. Ils ont allumé les becs de gaz; ils poussent des clameurs incohérentes ou imitent des cris d'animaux; c'est un vacarme effroyable. On trace des inscriptions sur les murs; on raye les glaces avec des diamants; on jette de l'acide sulfurique sur les rideaux; on introduit dans le piano des ordures apportées du dehors; quelques fois, on ne prend même pas la peine de les apporter.
Finalement, la bande se relire, après avoir commis mille dégâts, et se rend dans une autre maison pour recommencer ses exploits.
En argot de lupanar, on appelle « veilleurs de morts » les jeunes vauriens qui emploient leur soirée à mettre sens dessus dessous les maisons de tolérance. Ils sont la terreur des tenancières, et les pertes qu'ils leur font subir sont les revers de la médaille du proxénétisme.
Plus terribles que les jeunes gens sont les soldats et les marins. Quand un matelot a contracté dans une maison de tolérance une maladie vénérienne, il rassemble ses camarades du bord, et la bande va « donner le branle-bas » au lupanar. Toute la maison est alors saccagée, et les filles sont autant maltraitées que la tenancière.
En Algérie, il arrive des fois qu'un lupanar est pris d'assaut par une vingtaine de zouaves, spahis et turcos. Le coup est habilement comploté : on se rend séparément dans la maison désignée par groupes de deux ou trois; on n'a pas trop l'air de se connaître ; puis, à un signal convenu, tous se jettent sur la tenanc ère, la sous-maîtresse et les souteneurs accourus aux cris des femmes; on les attache
menl e* on les enferme dans la pièce la pins reculée de i'étaWissement, et l'on fait ripaille pendant quelques bonnes hei
La sons-maîtresse a donc une grande responsabilité, car c'est elle qui ouvre 11 faut qu'elle se tienne sans cesse sur ses gardes et qu'elle n'introduise qu'à bon es*
C'est elle aussi qui reçoit du client, du monsieur, le prix de la passe, de l'heure (car un visiteur demande souvent une femme à l'heure, et cela est l'objet d'un forfait), ou du coucher.
La sous-maîtresse, indépendamment de ses pourboires, reçoit de la tenancière de 25 à 50 francs par mois. Dans quelques maisons, elle monte, lorsqu'elle est demandée. C'est elle encore qui vend aux filles les cigarettes et les oranges. En somme, il n'est pas de sous-maîtresse, même dans les maisons qui font le moins d'affaires, qui gagne nions de 100 francs par mois. Dans certains lupanars, ses bénéfices s'élèvent à une somme beaucoup plus forte; alors, elle ne reçoit pas de gages; il arrive môme quelquefois qu'elle rend chaque soir une petite somme à la tenancière (voir page 12i, lettre de M™' Constant, de Toulouse).
Les filles de maison visitent fort peu les hommes avant l'acte copulatif. Quelques-unes cependant, très rares, se livrent à cet examen préalable. Lorsqu'il y a doute sur l'état de sanité, c'est la sous-maîtresse qui est appelée à se prononcer. Aussi, lorsqu'une fille hors d'âge veut se placer en qualité de sous-maîtresse, elle ne manque jamais, en faisant l'énuméralion de ses services et qualités, de dire : « Je sais très bien visiter les hommes. »
Une simple bleanorrhagie n'occasionne pas le renvoi du client malade. Seulement, la sous-maitresse exige que la copulation se fasse avec une sorte d'étui en baudruche dont on recouvre l'organe affecté. En France, .et étui s'appelle .
« capote anglaise ». En Angleterre, on le nomme : « lettre française ». On l'appelle aussi « gant d'amour ».
Ces préservatifs honteux manquent très souvent leur but et n'offrent en réalité aucune garantie, les sous-maîtresses les faisant servir plusieurs fois, après lavage. De tels objets, d'une destination aussi ignoble, ne devraient pas exister; cependant, le commerce de ces étuis obscènes est autorisé chez les bandagistes. Du reste, ils sont connus depuis longtemps. M"e de Sévigné y fait allusion dans une de ses lettres, où elle les appelle : « cuirasses contre la volupté et toiles d'araignée contre le mal. »
En Autriche, chaque maison aristocratique possède, attaché à l'établissement, un médecin qui s'assure de l'intégrité sanitaire des clients. C'est ce que demandait Raspail. Il est évident que la visite des fdles de maison n'est une garantie que pour le premier client; et encore nous venons de voir que la pratique du maquillage spécial restreint considérablement cette mince garantie. Les maladies vénériennes se communiquant instantanément, la seule visite efficace serait celle des hommes.
Il n'est pas rare que les filles soient demandées pour aller en ville ou à la campagne. C'est ce qu'on appelle une « sortie ». Une sortie ne se paie jamais moins de 20 francs, et la somme ainsi payée est au bénéfice exclusif de la proxénète. Souvent, des jeunes gens s'entendent avec les filles qui veulent quitter le lupanar où elles sont sans payer « leur dette»; aussi, les tenancières, si elles se méfient, font-elles déposer par le client une somme à titre de garantie. En outre, elles ont soin, en flattant la fille qu'un monsieur sort, de lui prêter quelques menus bijoux « pour qu'elle soit plus belle », et si la fille ne revient pas, une plainte pour vol est dépesée contre elle.
Parfois, la fille, qui veut quitter une maison, n'a pas retours h une entente avec un de ses clients. Le docteur Jean-
nel raconte qu'une fille de Bordeaux, qui avait envie (te « lever le pied », pria tout simplement la tenancière de l'accompagner pour aller faire un achat quelconque. A peine dans la rue : « Adieu, madame, lui dit-elle, je file; maintenant, si vous avez des jambes, faites-le voir. » Et elle se sauva à la course, au grand désespoir de la proxénète. Elle partit à pied pour Périgueux, à 120 kilomètres de Bordeaux, sans argent et sans s'inquiéter de ses effets. Il était sept heures du soir. Elle arriva à minuit à Libourne et se présenta à la gare du chemin de fer. Un employé lui fournit un lit. Le lendemain, elle mit son châle « en plan » pour 5 francs. Elle partit de Libourne dans la soirée avec un commis-voyageur. Le cinq iième jour, elle était de retour, crottée, harassée, affamée, et se faisait enrôler dans une autre maison. Elle s'était « donné de l'air ».
Nous avons vu, au chapitre du Proxénétisme, que ce que les clients donnent aux filles de maison « pour leurs gants » ne leur profite pas beaucoup.
Quelques-unes offrent au visiteur généreux leur portrait ohotographié qui leur vaut un supplément de 5 francs. Elles donnent aussi des portraits qui les représentent en état complet de nudité : cela se paye encore plus cher.
Il n'est pas rare que les hommes, avec qui les filles ont hé des relations habituelles dans l'exercice de leur métier, se déterminent à payer leur dette pour les faire sortir de ia maison de prostitution et obtenir leur radiation des registres de la police. Chose presque incroyable! on a vu de pareilles liaisons se terminer par des mariages, et d'anciennes prostituées figurer dans les plus hauts degrés de l'échelle sociale. C'est ainsi qu'un ancien fonctionnaire de la police raconte, dans un de ses volumes, que le chef de l'une des plus grandes administrations françaises (aujourd'hui décédé), — et malheureusement notre auteur le désigne d'une façon trop transparente à la malignité du public, — épousa
une fille prise par lui dans un des lupanars de premier ordre de Marseille.
Il va sans dire que les prostituées ayant appartenu à des maisons de tolérance, qui finissent par un mariage et se conduisent bien, constituent une minorité tellement infime que je n'en ai parlé que pour mémoire.
La grande majorité a une triste fin.
Chassée des maisons luxueuses lorsqu'elle est défraîchie et ne fait plus d'argent, refusée définitivement par les tenancières qui l'ont successivement exploitée et se la sont successivement passée et repassée dans toutes les grandes villes, la fille à numéro qui ne quitte pas le métier descend rapidement aux plus bas échelons, des maisons à 20 et 10 francs aux maisons à 5 francs, puis à 2 francs, puis à 1 franc, puis plus bas encore dans la catégorie des pierreuses.