LE SADISME
J'arrive à la partie la plus scabreuse de cet ouvrage.
Vingt fois, je me suis demandé si je devais dévoiler les turpitudes du sadisme; vingt fois, j'ai hésité. Cependant, pour faire connaître aux honnêtes gens l'abjection à laquelle sont réduites les tristes victimes jetées en pâture au niinotaure de la prostitution légale, il faut bien dire que l'accouplement multiplié n'est pas la seule chose que l'Etat corrupteur exige de ces malheureuses.
Que la honte de ces infamies retombe donc sur l'Etat!
îi était réservé à cette fin de siècle de mettre en honneur toutes les abominations, toutes les boues do la luxure.
Oui, aujourd'hui, la fille à numéro est obligée de se prêter aux exigonecs les plus fantaisistes des clients du lupaaat
officiel: et il est des individus qui ont des caprices vraiment extravagants. Les érotomanes, au lieu d'être enfermés dans les asiles d'aliénés, trouvent dans les maisons do tolérance, autorisées cl protégées par les gouvernements, la satisfaction de leurs voluptés les plus sales, les plus immondes. Voilà ce qu'il est nécessaire que l'on sache.
Ce sont ces aberrations du sens génésique que l'on appelle le « sadisme », du nom du marquis de Sade, célèbre par ses passions effrayantes.
« L'aberration, dit le docteur Paul Moreau de Tours, constitue une dérogation aux lois qui régissent la sensibilité propre des organes et des facultés. Par ce mot, il faut entendre ces cas dans lesquels l'observation fait constater un changement contre nature, exceptionnel et tout à fait pathologique, changement qui apporte un trouble palpable au fonctionnement régulier d'une faculté.
« Ce que l'on constate par exemple pour l'appétit qui, augr>nté démesurément ou perverti, donne lieu aux phénomènes connus sous les noms de boulimie, pica, est vrai également pour les appétits vénériens. Le goût étrange qui pousse certains individus à rechercher dans les plaisirs hors nature une jouissance nouvelle, ou qui obéissent malgré eux à un entraînement qu'ils ne peuvent maîtriser, constitue bien réellement une aberration du sens génésique. »
En effet, c'est par erreur que nous disons les cinq sens : le tact, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût. Hommes et femmes, nous possédons un sixième sens, qui n'a aucun rapport avec les autres, qui a un organe spécial, servant ton! à la fois à la sensation et à l'action; c'est le sens génésique, que Lacordairc, tonnant contre le vice du haut de la chaire de Notre-Dame, appelait si justement « le sens dépravé. »
Or, il y eut un homme dont la vie fut un résumé de toutes les horreurs voluptueuses; et cette existence honteuse jusqu'au crime, il me paraît utile de l'exposer. Le marquis de
Sade était un fin-de-siècle; mais il trouva un chef d'Etal qui l'envoya mourir dans la seule maison qui lui étail duc, tandis que, s'il vivait de nos jours, il ne rencontrerait autour de lui que d'indignes complaisances.
Donaticn-Alphonse-François, marquis de Sade, naquit à Paris le 2 juin 1740. Il était fils de Jean-Baptiste de Sade, le diplomate, et reçut le jour dans l'hôtel de la princesse de Condé, dont sa mère était dame d'honneur. Elevé d'abord sous la direction de son oncle à l'abbaye d'Ebreuil, il alla continuer ses études au collège Louis-le-Grand, à Paris, et, dès l'âge de quatorze ans, il entra dans les chevau-légers. Devenu ensuite sous-lieutenant au régiment du roi, puis lieutenant dans les carabiniers, capitaine dans un régiment de cavalerie, il prit part à la guerre de Sept ans, et, de retour à Paris, il épousa, en 1766, la fille du président Montreuil. Bien que sa femme fût douce et jolie, il n'éprouva pour elle aucun attachement, et, dès l'année même de son mariage, il commença à se livrer à une vie de débauches, il emmena dans son château du Comlat une actrice du Théâtre- Français, la Beauvoisin, qu'il fit passer pour sa femme. A la suite de cette escapade, il revint à Paris et succéda à son père, qui venait de mourir (1767), comme lieutenant général de Bresse, Bugcy et Valromcy.
Au mois d'avril de l'année suivante, une aventure beaucoup plus grave que la précédente vint initier le public aux mœurs du marquis. Le 3 avril 1768, il ordouna à son valet de chambre de conduire deux filles de joie à sa maison «l'Arcueil. Ayant rencontré le jour même sur la place des Victoires, Rose Keller, veuve d'un garçon pâtissier, nommé Vdlcntin, il lui oll'rit à souper et la conduisit à Arcueil. Après lui avoir fait visiter la maison, où se trouvaient les fihes publiques à moitié ivres, il la mena dans le grenier. Arrivé là, il s'enferma avec elle, lui ordonna, le pistolet su:- la gorge, de se mettre toute nue, lui lia les mains et la fustigea
jruellement. Quand elle fut tout en sang, il tira un pot d'onguent de sa poche, pansa ses plaiee et la laissa. Il alla alors trouver les filles qui l'attendaient et acheva la nuit dans l'orgie. Le lendemain matin, Rose Keller parvint à se débarrasser de ses liens, sauta par une fenêtre, nue et toute ensanglantée, et fut bientôt entourée dans la rue par une foule nombreuse, qui pénétra dans la maison du marquis et trouva celui-ci ivre-mort ainsi que ses compagnons de débauche. De Sade, arrêté, fut conduit au château de Saumur, puis à celui de Pierre-Encise. La chambre de la Tournelle instruisit l'affaire; mais Louis XV intervint, fit cesser les poursuites, et le marquis recouvra la liberté au bout de six semaines, après avoir donné cent louis à Rose Keller qui se désista.
Cette aventure n amena aucun cnangenent dans la conduite de de Sade, dont l'unique préoccupation fut toujours de trouver de nouveaux raffinements à ses débauches. Ayant séduit la sœur de sa femme, il la conduisit en Italie, puis revint en France. Se trouvant à Marseille en juin 1772, il se rendit avec son inséparable valet de chambre chez des filles ■publiques, leur fit prendre des pastilles dans lesquelles se trouvaient des mouches cantharides, et provoqua une orgie hideuse, à la suite de laquelle deux de ces filles moururent. Le parlement d'Aix s'en émut, et condamna à mort, par contumace, de Sade et son domestique, comme coupables de sodomie et d'empoisonnement. Pendant ce temps, le marquis avait gagné Gênes, puis Chambéry ; mais, dans cette dernière ville, il fut arrêté par ordre du roi de Sardaigne et emprisonné dans la forteresse de Miolans, d'où il parvint à s'échapper au bout de six mois, grâce à sa femme.
Pendant plusieurs années, il vécut tantôt en France, tantôt en Italie. Arrêté à Paris au commencement de 1777, il fut conduit au château de Vincennes, et de là transféré à Aix, où l'on recommença son procès. L'arrêt de 1772 fut cassé
(30 juin 1778), et un nouvel arrêt le condamna pour faits de « débauche outrée » à une admonestation du premier président, à un éloignement de Marseille pendant trois ans et à 50 livres d'amende au profit de l'œuvre des prisons. Néanmoins, on ne lui rendit pas la liberté.
Tandis qu'on le reconduisait d'Aix à Vincennes, il parvint à s'échapper, grâce encore à sa femme (août 1778).
Rentré à Paris, il s'empressa de recommencer à faire parler de lui. Les Mémoires du Temps racontent ainsi l'histoire d'un souper qu'il donna à cette époque :
« M. de Sade offrait un bal auquel il avait invité beaucoup de monde ; un splendide souper fut servi à minuit. Or, ie marquis avait fait mêler avec profusion au dessert des pastilles de chocolat à la vanille qui furent trouvées délicieuses et dont tout le monde mangea. Tout à coup, les convives, hommes et femmes, se sentent brûlés d'une ardeur impudique : les cavaliers attaquent ouvertement les dames. Les cantharides, dont l'essence circule dans les veines de ces infortunés, ne leur permettent ni pudeur ni réserve dans les voluptés impérieuses : les excès sont portés jusqu'à la plus funeste extrémité; le sang coule sur le parquet, et les femmes ne font que sourire à cot horrible effet de leur rage utérine. Prévoyant l'éclat que celte scène, comparable aux orgies de Néron, aurait quand le délire cesserait, M. de Sade s'était sauvé avant le retour du soleil, avec sa belle-sœur, toute sanglante encore de ses embrassements brutaux. Plusieurs dames titrées sont mortes des suites de cette nuit de dégoûtantes horreurs. »
Brière de Boismont raconte à son tour, dans la Gazette Médicale de Paris, le fait qui, s'ajoutant à ce souper aux cantharides, motiva une nouvelle arrestation du marquis :
« Plusieurs personnes, qui passaient dans une rue isolée de Paris, entendirent de faibles gémissements qui partaient d'une, pièce sise au rez-de-chaussée. Elles s'approchèrent,
et, après avoir fait le tour de la maison,, elles découvrirent une petite porte qui céda à leurs efforts. Elles traversèrent plusieurs pièces et arrivèrent à une chambre au fond ; là, sur une grande table qui occupait le milieu de la pièce, était étendue une jeune femme, entièrement nue, blanche comme de la cire, pouvant à peine se faire entendre; ses membres et son corps étaient fixés par des liens; le sang lui coulait de deux saignées faites aux bras; les seins, légèrement (ailladés, laissaient échapper ce liquide; enfin, les parties sexuelles, également incisées, étaient aussi baignées de sang. Lorsque les premiers secours lui curent été p.'odigués et qu'elle fut revenue de l'espèce d'anéantissement dans lequel elle se trouvait, elle raconta à ses libérateurs quelle avait été attirée dans cette maison par le fameux marquis de Sade ; le souper terminé, il l'avait fait saisir par ses gens, depuuiller de ses vêtements, cou cher sur la table et attacher. Sur ses ordres, un homme lui avait ouvert les veines avec une lancette et pratiqué un grand nombre d'incisions sur le corps. Immédiatement, tout le monde s'était retiré, et le marquis, se déshabillant, s'était livré sur elle à ses débauches habituelles : « Son intention, disait— il, n'était point de « lui faire du mal » ; mais comme elle ne cessait de crier et qu'on entendit du bruit dans les environs de la maison, le marquis se leva brusquement et disparut avec ses gens. »
Arrêté à La Coste, à la suite de cet abominable exploit, le marquis de 3ade fut enfermé dans le donjon de Vinccnnes. De là, il fut transféré en 1784 à la Bastille, où sa femme fut autorisée à le voir; elle lui rendit plusieurs fois visite et lui apporta, avec des livres, ce qu'il lui fallait pour écrire. Ce fut alors qu'il se mit à composer quelques pièces de théâtre et des romans d'une monstrueuse obscénité.
Dans les premiers jours de la Révolution, il eut des démêlés avec de Launay, le célèbre gouverneur de la Bas-
tille, le menaça et fut transféré à l'hospice des fous de Charenton.
L'Assemblée Constituante ayant décrété, le 17 mars 1700, la mise en liberté de tous ceux qui étaient détenus en vertu d'une lettre de cachet, il sortit de Charenton le 29 du même mois.
Sa femme, qui s'était- retirée dans un couvent, refusa de le revoir et obtint du Chàtelet d'être séparée de lui de corps et de biens.
Chose remarquable, sa conduite, pendant les premiers temps de la Révolution, parut assez régulière.
Pous se créer des ressources, il essaya de faire jouer des pièces de théâtre, dont une eut du succès, et ce fut sous le voile de l'anonyme qu'il fit paraître en 1791 la première édition de son roman intitulé : Justine ou les Malheurs de la Vertu.
Dès cette époque, il fit étalage d'opinions révolutionnaires, lui qui n'avait jamais paru jusqu'alors s'occuper de politique. Il réussit même, après la journée du 10 août 1792, à se faire nommer secrétaire de la Société populaire de la Section des Piques. Toutefois, à la suite de quelques démarches ayant pour but de sauver de la guillotine son beau-père le président Montreuil, il fut dénoncé comme suspect au Comité de sûreté générale; arrêté en décembre 1793, il ne recouvra la liberté qu en octobre de l'année suivante, après avoir été enfermé successivement aux Madelonnettes, aux Carmes et à Picpus.
Quand de Sade se trouva libre, grâce au mouvement qui se produisit après le 9 thermidor, les mœurs publiques étaient des plus corrompues. La dépravation qui avait signalé la Régence était maintenant répandue dans toutes les classes. Les instincts du marquis se réveillèrent. Il donna, en 1797, une nouvelle édition de Justine, avec des gravures, et augmentée d'épisodes encore plusdég niants que lespre-
miers. Il en fit tirer sur vélin des exemplaires qu'il envoya aux cinq membres du Directoire.
Ce livre, ainsi que Juliette, qui y fait suite, est resté comme le chef-d'œuvre de la littérature obscène; rien n'égale ce produit honteux de la manie et de l'érotisme. Justine est une pauvre jeune fille dont une bande de scélérats fait son jouet et qu'ils soumettent, à travers une foule d'aventures invraisemblables, à des actes inouïs de lubricité. Tout ce que l'imagination la plus dépravée peut inventer pour joindre les voluptés aux tortures, les terreurs d'Anne Radcliffe aux turpitudes de l'Arétin, se trouve accumulé à plaisir dans ce roman immonde. La malheureuse est entraînée de souterrains en souterrains, de cimetières en cimetières, rouée de coups, violée et fustigée tout ensemble. Des supplices assaisonnent tous les plaisirs bestiaux de ses tyrans, ce ne sont que femmes éventrées, enfants assommés, hommes écorchés vifs, orgies sanglantes où l'on casse des crânes au dessert. Tout ce monde chante à tue-tête,' s'enivre ou hurle de douleur dans ce pandémonium du vice et du crime. A la lecture de ces atrocités, on n'éprouve que l'oppression d'un cauchemar.
Juliette est la contre-partie de Justine. Dans son premier roman, le marquis de Sade avait eu en vue de prouver, par ^ne série de tableaux où la folie, la luxure et la cruauté se disputent le pas, que la vertu conduit à l'infortune et à la misère; dans Juliette, il entreprit de démontrer que le vice et le crime peuvent seuls procurer la considération, les honneurs, la suprême félicité. Telle est la thèse que développe ce second roman, et cette thèse est soutenue avec une verve cynique et une imagination dont l'intarissable perversité frapperait de stupeur le criminel le plus endurci. Il est impossible de mettre sous les yeux du lecteur une seale
ligne de cette affreuse élucubration, où le viol, la bestialité,
les actes les plus contraires a la nature sont représentés
comme le but et le souverain desideratum de notre existence. Il est évident que l'auteur a voulu surpasser en infamies tout ce qu'il avait écrit déjà dans Justine, et il y a malheureusement parfois réussi.
Le marquis de Sade, lors du Consulat, fit hommage à Bonaparte de ces deux ouvrages richement reliés; le général, sitôt qu'il en eut parcouru quelques lignes, les jeta, dit-on, au feu. L'édition d'alors était' en dix volumes et comprenait cent gravures obscènes. Bonaparte fit saisir en 1801 celle édition par la police et arrêter, le 5 mars de cette année, le marquis de Sade. Il resta deux ans à Sainte-Pélagie. Le 9 mars 1803, il fut transféré et définitivement enfermé a Charenton, comme fou aussi incurable que dangereux. Ce fut là qu'il passa le reste de sa vie.
« Le marquis, dit un écrivain du temps, y conserva jusqu'à sa mort ses goûts et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour, il traçait sur le sable des figures obscènes. Venait-on le visiter, sa première parole était une ordure, et cela avec une voix très douce, avec des cheveux blancs très beaux, avec l'air le plus aimable, avec une admirable politesse. C'était un vieillard robuste et sans infirmités. »
Pour se distraire et égayer son infortune, il avait monté, dans l'hospice, ur. théâtre où l'on jouait des pièces de sa composition.
On prétend que la police lui saisit maintes fois des manuscrits infâmes, qu'elle s'empressait de détruire.
Cet homme restera éternellement comme un type dans son genre. Tout ce que l'imagination en délire peut concevoir de monstrueux, il l'a écrit; c'est le vice et le crime réunis en corps de doctrine, c'est la folie humaine dans ce qu'elle peut avoir de plus erotique.
« Voulez-vous que je vous fasse l'analyse d'un livre du marquis de Sade? dit Jules Janin. Ce ne sont que cadavres
sanglants, enfants arrachés aux bras de leurs mères, jeunes femmes qu'on égorge à la fin d'une orgie, coupes remplies de sang et de vin, tortures inouïes. On dresse des chevalets, on allume des chaudières, on brise des crânes, on dépouille des hommes de leur peau fumante, on crie, on jure, on blasphème, on se mord, on s'arrache le cœur de la poitrine, et cela a chaque page, à chaque ligne, toujours. » Chacun de ses romans est une accumulation de crimes, de viols, d'incestes, de monstruosités indescriptibles.
Le marquis de Sade mourut à Charenton le 2 décembre 1814; il avait alors soixante-quatorze ans.
On le voit par cet exemple fameux, il est des hommes qni ont des passions insensées. Cela parait impossible, et pourtant cela est; l'histoire est là qui le prouve, les cas sont aussi horribles qu'indiscutables.
Les aberrations du sens génésique ne peuvent donc se nier. Et si les fdles des maisons de la débauche légale ne sont pas obligées à se soumettre à des luxures cruelles et sanglantes, du moins on les contraint à se prêter à tous les caprices répugnants de leurs clients; quelques-unes de ces fantaisies ne sont que grotesques.
En premier lieu, ce qui est universellement pratiqué dans les lupanars officiais des diverses catégories et surtout des trois premières, c'est la pollution labiale, soit à l'égard de l'homme, soit à l'égard de la femme. Cette manière de se procurer de la volupté est répandue, en cette fin de siècle, d'une façon effroyable. Rien n'arrête les jeunes gens, les hommes mûrs et les vieillards qui en ont pris l'habitude; quels que soient les ravages qui en sont la suite inévitable, malgré la perte de la mémoire et l'affaiblissement des facultés intellectuelles qui en résultent au bout de peu d'années, malgré la menace constante d'une terrible maladie de la moelle épinière ou d'une paralysie du cerveau, les individus
qui ont contracté ce vice s'y adonnent avec frénésie; c'est pour eux un besoin irrésistible, ils n'éprouvent plus de plaisir dans l'acte copulatif ordinaire.
Aussi, les teneuses de lupanars officiels imposent-elles à leurs pensionnaires l'obligation absolue de satisfaire ce caprice, qui distingue, assure-t-on, les huit dixièmes dea c'ients.
On le croira avec peine, il y a, dans les principales de ces maisons-là, de véritables cours théoriques et pratiques pour l'éducation des prostituées sur ce point. Des sujets masculins, servant a des expériences quotidiennes, sont entretenus par les tenancières; on les appelle des « essayeurs ». Ils sont nourris à grand renfort de biftecks saignants et de viandes concentrées, boivent plusieurs bouteilles de bordeaux de première marque à chaque repas, et reçoivent en outre quinze et vingt francs par jour. En dépit de ce régime reconstituant, ces misérables comparses de la débauche raffinée, s'épuisent, dépérissent à vue d'œil et vont mourir à l hôpital au bout de quelques mois de ces honteuses expérience. Les filles publiques parviennent ainsi à acquérir à ce sujet une science consommée. Dans les premiers temps de leur ignoble apprentissage, elles ont à surmonter de nombreux haut-le-cœur, elles vomissent et tombent môme malades à force de dégoût; mais, finalement, elles se plient à ces exigences cyniques et n'y éprouvent plus aucune répugnance. C'est la dégradation voulue, calculée, obligatoire de la femme.
Des bommes, poussant la luxure jusqu'à la saleté, veulent que la femme leur introduise son doigt dans l'anus; et les filles à numéro ont, pour cela, le médius de la main droite presque dépourvu d'ongle. Indépendamment des clients qui se font embrasser les parties génitales, il y en a, et ils sont nombreux, qui exigent que la femme leur lèche le fondement, et il faut que cette malheureuse enfonce sa langue dans leur
anus jusqu'au sphincter. Quand je vous dis que l'esclavage des noirs est moins avilissant que l'esclavage des blanches!... Et que les honnêtes gens, qui ne peuvent soupçonner de pareilles turpitudes, ne m'accusent pas d'exagération. Je ne serai pas démenti. Ce que j'écris là est l'exacte vérité, hélas! Ces pratiques immondes sont des plus fréquentes dans le métier... D'autres libertins se livrent sur les femmes à deg embrassements analogues. D'autres encore sodomisent ces victimes de la débauche légale. Et la fdle à numéro ne peut se refuser à ces exercices repoussants ! (*)
11 existe des dépravés, de véritables érotomanes, qui, pour se disposer à l'acte vénérien, éprouvent le besoin de se faire fustiger, et souvent avec la plus exlrème violence. Il n'est pas un lupanar officiel qui ne possède des verges spéciales, des martinets bizarres, pour cette flagellation. Des sadistes se font serrer dans un corset rempli de pontes de fer. Quelques-uns, plus rares, veulent rouer de coups la femme avec laquelle ils montent; il y a aussi, à cet usage, des bâtons, — inoffensifs, il est vrai, — dans le genre des gourdins fac-
(*) Parent-Duchâtelet, qui est, ne l'oublions pas, un partisan du système de la prostitution officielle, est obligé de reconnaître que ces actes contre nature sont fréquents dans les lupanars. Dans un paragraphe médical intitulé l'état de l'anus chez les filles de maison, il avoue que « ces malheureuses, livrées à la brutalité d'une foule d'hommes blasés sur les jouissances que permet la nature, subissent ces communications illicites, qui, pour avoir lieu entre individus de sexe différent, n'en sont pas moins révoltantes. » Jacquemin, Collineau et d'autres docteurs du dispensaire constatent à leur tour ces turpitudes : • Pas une seule n'y échappe >, écrit Jacquemin. Et Parent-Duchâtelet dit encore ceci, qui est la preuve de la répugnance éprouvée par ces pauvres filles : « Je dois avouer qu'il n'est pas un point de la vie et des habitudes des filles publiques plus obscur que celui-ci ; on peut dire, à leur louange, qu'elles sont sur ce sujet d'une réserve complète, qu'elles repoussent avec horreur les questions qu'on leur adresse, et qu'elles affectent même une certaine indignation lorsqu'on parait les soupçonner de s'être prêtées à des communications de cette nature. Cependant, les désordres locaux, qui en sont quelquefois le résultat, se présentent ordinairement sous un tel aspect, qu'on ne peut se méprendre sur leur origine; dans ce cas, c'est toujours par le silence, et jamais par un aveu direct, qu'on apprend la vérité. »
tices avec lesquels les clowns s'administrent des volées au cirque : la femme ne ressent aucun mal; mais, du moins, le monsieur se procure l'illusion de l'avoir battue. Certains de ces maniaques ne se contentent pas de se faire fouetter jusqu'au sang; il faut encore qu'ils se fassent enfoncer, sous la peau des glandes séminales, de longues épingles en argent. On m'a même affirmé qu'il y en a qui demandent que la femme, experte en ces horreurs, leur fasse de légères incisions sur la chair avec un canif. C'est de la folie pure ! On se demande comment les gouvernements couvrent de leur tolérance protectrice de pareilles turpitudes, et si les êtres capables de te's excès ne devraient pas être internés dans les hospices d'aliénés, au lieu de trouver des maisons publiques officielles, tout organisées pour la satisfaction de semblables fantaisies libidineuses. N'est-ce point là de l'aberration, au plus haut degré?
Parmi les pra'iques ridicules,, il faut citer celle des clients qui se font appliquer une omelette brûlante sur le ventre ou à la chute des reins. Haussons les épaules ; ce caprice grotesque excite noire rire, et non notre indignation.
Notre pitié est acquise également aux individus dont le suprême bonheur est de se faire « pondre » un excrément dans la bouche par la prostituée qui s'y sent disposée. Cette espèce de dépravés orduriers est b aucoup plus nombreuse qu'on ne se l'imaginerait. Cette aberration du sens gé;iésique se rapproche du picacisme; c'est un cas pathologique. Les gens affligés d'une telle perversion de la volupté peuvent être classés avec les chloro:iques qui mangent, par gourmandise, du charbon, du plâtre, des cendres, de la terre, des poux, des poils, des fourmis, des araignées, des mouches, du fumier. On sait que Domitien s'excitait au coït en avalant des insectes et principalement des mouches. Le chancelier Bacon mangeait préalablement des roses, et le grand astronome Lalande, des araignées. Le docteur Paul
Moreau de Tours dit qu'il n'est pas rare de voir, dans le» hôpitaux, des hommes et des femmes qui se délectent en dévorant des croûtes arrachées aux varioleux. Mais, encore une fois, les chlorotiques ordinaires sont mis en traitement; pourquoi alors, par contre, faciliter aux chlorotiques de la débauche les moyens de se livrer à leurs goûts si ignominieusement pervertis? Si un érotomanc demande, dans un lupanar, qu'une fille urine dans sa bouche, lafiile est obligée de se prêter à cette fantaisie de fou. S'il veut un excrément de préférence a de l'urine, il faut que la fille évacue: Voilà où en est arrivée la prostitution officielle!
En médecine, on appelle « stercoraires » les individus qui' sont dans ce cas particulier de picacisme. Mais, fait étrange, il est, — qu'on me pardonne l'expression, — des « stercoraires platoniques », tant les aberrations du sens génésique sont variées. Les lupanars de premier ordre tiennent des tabourets de verre, fort curieux, à la disposition de cette catégorie de clients. L'homme, étendu sur le clos, a le tabouret de verre placé au-dessus de la tête, et la femme évacue sur lui comme si rien n'était; le maniaque, à ce qu'il parait, éprouve du plaisir à voir se dilater le sphincter de la prostituée, et il ne reçoit pas son excrément, puisqu'il est arrêté au passage par le verre du tabouret. Et le tabouret de verre n'est pas ignoré de la police des mœurs; l'Etat autorise l'usage de tous ces instruments de saleté I
Certains, pour s'exciter, réclament de la femme un long exercice de doigté par tout le corps ; cette manœuvre, qui produit un ébranlement dans tout le système nerveux, est excessivement pernicieuse pour la santé de ceux qui s'y livrent. D'autres veulent que la femme passe sa langue entre leurs doigts de pied.
Quelques-uns se font suspendre verticalement par une corde garnie de bourrelets e$ passée sous les bras. Il existe aussi des sortes de fauteu 's-chevalcts tenant le client en
l'air dans une position horizontale, de façon à. permettre à plusieurs femmes à la fois de le « travailler ».
Un assez grand nombre accomplissent l'acte vénérien entre les seins de la femme, lorsque celle-ci est dotée de puissantes mamelles, ou sous l'aisselle, ou môme dans les cheveux.
Il est des sadistes qui pratiquent la conjonction selon la nature, mais qui, pendant l'acte, se font introduire dans l'anus un appareil spécial figurant un pénis. Tous les lupanars officiels sont pourvus, à profusion, de ces instruments obscènes, appelés gaude-mihi; ils servent, du reste, aux femmes aussi bien qu'aux hommes. Ces engins de lubricité se fabriquent à Paris, à Belleville. Les agents des mœurs d' les saisissent jamais, dans les visites qu'ils font aux maisotde prostitution. Il faut un scandale public pour que la police sévisse. Ainsi, il n'y a pas bien longtemps, le p'acier d'une fabrique parisienne de ces instruments de luxure, se trouvant sur l'impériale de l'omnibus qui va de Ménilmontant à la gare Montparnasse, laissa tomber sa boite d'échantillons, qui se brisa sur la chaussée, répandant son contenu. Emoi des passants; intervention d'un sergent de ville; sais: objets; arrestation du placier. Ce colporteur et le fabricant passèrent en correctionnelle et furent condamnés. La magistrature n'a pas hésité à faire son devoir. Ah! si le parquet ordonnait quelques descentes de justice dans les lupanars. officiels, on ferait de bien étranges saisies au magasin d'accessoires de ces maisons infâmes!
Plusieurs sadistes, au lieu de recourir aux pénis factices dont je viens de parler, se font sodomiser par un souteneur, en môme temps qu'ils accomplissent l'acte vénérien avec la femme. Les souteneurs servent" encore de sujets passifs à certains dépravés, qui, au lieu de demander à la tille J£} pollution labiale, prennent plaisir à l'exercer eux-. sur un individu de leur sexe. Les lupanars officiels oui toi**
jours, à la disposition des clients érotomarres, un souteneur ou un relaveur de vaisselle, qui, pour vingt francs, accepte ce rôle infect. Et la police des mœurs sait toutes ces choses !
Quelques-uns éprouvent de la jouissance à exercer cette pratique ignoble (la pollution labiale) sur la fille publique, au moment môme où, sortant des bras d'un autre, elle passe dans un cabinet voisin, sous prétexte d'ablutions.
Des sadistes en sont au dernier degré du gâtisme. On les reçoit néanmoins, et on les satisfait. Ainsi, il en est qui ont une passion invraisemblab'e : celle de contrefaire le chien. L'être dégradé qui en est là se met à quatre pattes sous la table d'un des grands salons ; il imite des aboiements. Les femmes courent autour de la table, en lui donnant des coups de pied. Il paraît que le sadiste a du plaisir à les recevoir.
Un commissaire de quartier, à qui je demandais naguère des renseignements, me raconta l'anecdote suivante :
« C'était, me dit-il, à l'époque où il était défendu aux maisons de tolérance de recevoir des femmes à titre de visiteuses. On m'avait signalé un lupanar, où allait parfois, assurait-on, une femme mariée. Je fis une descente dans cet établissement; mais je n'y trouvai que les pensionnaires habituelles. J'allais me retirer, lorsqu'un monsieur se fit ouvrir. Je rentrai aussitôt dans un des salons; j'avais eu cependant le temps d'apercevoir ' . nouveau venu. C'était un homme de cinquante- cina .• soixante ans, à barbe grise, d'un air respectable, très »ven mis. II venait à peine de franchir le seuil de la maison, que la sous-maîtresse se prit à l'invectiver de la façon la plus violente et la plus grossière, en le tutoyant : « Te voilà encore, vieux cochon ! que viens-tu « faire ici ? » Je passe les qualificatifs orduriers. Surpris, je demandai à la patronne de l'établissement ce que cela signifiait. Elle me répondit à voix basse : « C'est un client qui a
« la manie de se faire injurier et qui veut qu'on l'oblige à « accomplir les choses les plus répugnantes; il n'est satisfait « que lorsqu'on a imaginé des ordres insensés à lui donner; « il obéit a tous les commandements; nous l'appelons « l'esclave. » En effet, la sous-maîtresse se mit à lui ordonner de vraies folies. « Tu vas te mettre à genoux devant les « femmes; tu les déchausseras, et tu leur réchaufferas les « pieds en soufflant dessus. » Le maniaque répondait, en tremblant : « Oui, oui, j'obéis. » Après quelques instants, la sous-maitresse lui dit : « Tu vas aller dans le cabinet, et tu « lécheras la lunette. » Je l'entendis se rendre, en effet, dans le cabinet. Je sortis profondément écœuré; je n'aurais jamais cru que l'homme pût tomber si bas dans la dégradation. »
Tel est le sadisme; voilà les passions que l'Etat favorise avec les lupanars officiels. Et surtout, ne perdons pas de vue que les filles des maisons des trois premières catégories, principalement, sont soumises à ces abominations dégoûtantes, sous peine d'être déclassées et de tomber dans les lupanars de bas étage, où les clients, n'appartenant pas à la couche des blasés, se montrent moins exigeants.
On peut rattacher aux sadistes une classe de maniaques, qu'on désigne sous le nom de « voyeurs «.Ceux-ci cherchent une excitation dans les spectacles impudiques.
Ils se divisent cux-mômes en trois sous-genres :
1» Ceux qui, selon l*usage inauguré par Tibère, font, sous leurs yeux, exécuter, par plusieurs femmes de l'établissement, les diverses manœuvres du saphisme; les femmes sont accouplées toutes nues sur un immense tapis de velours noir.
2° Ceux qui, par un trou ou une fente pratiquée dans le mur, assistent, spectateurs invisibles, aux ébats d'un client et d'une fille de la maison. Dans les lupanars de premier
ordre, une chambre spéciale est agencée à cet effet; sur la cheminée, est une grande glace métallisée au platine par le procédé Crawbury et Fontaine; derrière la glace, se tiennent, silencieux, les voyeurs; le client, qui se donne ainsi en spectacle, ne peut s'en douter, car la glace métallisée est opaque pour lui, tandis qu'elle est transparente pour ceux qui se trouvent de l'autre côté. Parfois, la glace à double effet est placée tout simplement à la h uteur du lit, au fond de l'alcôve : le client, en constatant cette particularité de l'ameublement, croit à une luxueuse fantaisie imaginée pour lui permettre de contempler sa lubricité, reflétée par l'immense miroir; il ne soupçonne pas que des spectateurs sont là, tout près, séparés de lui seulement par la mince épaisseur de la glace traîtresse.
3" Enlin, ceux qui réclament des poses plastiques sur des tables tournant au moyen d'un mécanisme.
On le voit, les lupanars aristocratiques, c'est-à-dire les maisons de premier ordre de la prostitution légale, ont tout un matériel complet de luxure ; et la police dite des mœurs, qui a son entrée permanente dans ces établissements, ne peut pas prétendre qu'elle ignore cela.
Elle l'ignore si peu, que Canler, le chef de la sûreté, a consacré, dans ses Mémoires, un passage fort intéressant à ces étranges tables tournantes.
Voici la citation de Canler :
« Le chef du service 'des mœ'ir°, dit-il, est, par la nature de ses fonctions, chaqu i ;- , ea relation avec les maîtresses de maisons de tolérance, sur lesquell s i! exerce un pouvoir pour ainsi dire sans limites; et la prospérité ou la perte de leurs établissements dépend souvent de son plus ou moins de bon vouloir, ou de son plus ou moins de sévérité. La plus grande partie des matrones qui dirigent ces maisons, qu'elles ont achetées 60, 80 ou 100,000 francs, ont un immense intérêt à acquérir sa bienveillance, et pour l'ob-
tenir, il n'est point de sacrifices qu'elles ne fassent. Aussi, lorsqu'apparait un nouveau chef, elles s'acquièrent aussitôt des passions qui peuvent le dominer. Si c'est la concupiscence, elles lui offrent, avec tous les ménagements de langage possibles, de belles et fraîches adolescentes ; si c'est la cupidité, elles cherchent à le capter par de riches cadeaux faits avec la plus grande discrétion; s'il est inaccessible à tous ces moyens, elles cherchent alors à le faire circonvenir par un tiers, qu'elles payent fort généreusement. On le voit, la place de chef du service des mœurs est très glissante : il faudrait avoir la chasteté de Joseph, la continence de Scipion et le désintéressement d'Aristide, pour résister complètement à ces tentations; et comme malheureusement notre pauvre espèce humaine est loin de posséder toutes ces vertus, plus d'un s'est laissé prendre à ces* pièges et a paye l'oubli de son devoir par une déchéance prématurée.
« Lorsque M. X*** était chef dé ce service, M"e S..., maitresse de maison de tolérance, avait le privilège de recevoir ces malheureuses jeunes filles prédestinées au service de Vénus. La maison de cette protégée était parfaitement connue des amaleurs de juvénflité; aussi gagnait-elle beaucoup d'argent, mais sa dépravation ne lui permit jamais de faire des économies.
« J'étais inspecteur au marché du Temple lorsqu'elle entretenait un nommé R***, dont la femme était revendeuse dans ce marché. Ufl jour que cette dernière avait bien innocemment acheté un lot d'effets qui provenaient de mauvaise source, j'allai chercher son mari chez Mlle S*", qui me dit : « R*** est absent et ne rentrera que dans un quart d'heure. » Puis, elle ajouta avec son laisser-aller habituel et son visage épanoui : « Si vous voulez, en attendant- son retour, je « vais vous faire voir un spectacle que vous n'avez peut-être « jamais vu? »
« Sur ma réponse d'adhésion, elle me fit signe de la suivre ; elle ouvrit une petite porte et me dit a voix basse « Entrez tout doucement, ne faites aucun bruit! »
« J'entrai dans le cabinet où régnait la plus profonde obscurité. Cette espèce de mystère et les ténèbres qui m'entouraient avaient excité ma curiosité. S*" me prit par le bras et tira en même temps un rideau qui dissimulait une fissure qu'on avait pratiquée artistement dans une boiserie, et, quoiqu'elle fût imperceptible, elle n'en laissait pas moins voir tout ce qui se passait dans le salon de réception.
« Lorsque ma conductrice m'eut laissé seul, j'appliquai un œil à cette ouverture, en retenant, autant que je pouvais, ma respiration. Sur un piédestal rond, recouvert d'un tapis vert, était placée une statue de femme de grandeur naturelle; le poli du corps était blanc et rose : un vieillard, un septuagénaire, affublé d'une écharpe verte, un maillet et un ciseau de sculpteur à la main, était en extase au pie 1 de la statue. Après un moment d'examen, il toucha le piédestal qui tourna lentement sur lui-même; je pus alors, tout à mon aise, examiner les formes gracieuses et bien proportionnées de cette statue, qui semblait une des houris promises aux élus de Mahomet. Le vieux barbon arrêta le piédestal, baisa la statue des pieds à la tête, puis se jeta à ses genoux en marmottant quelques mots inintelligibles et d'une voix singulière. Il joignit ensuite ses mains en lés levant au-dessus de sa tète; et, après cette sorte d'invocation, il posa sa main sur la hanche de la statue qui, un moment après, s'anima insensiblement en ouvrant les yeux : ses bras et ses jambes s'agitèrent comme si un ressort les avait fait mouvoir. Alors, le vieillard se débarrassa de son écharpe, du maillet et du ciseau; et, à ma grande surprise, il disparut comme une ombre.
« R***, qui était de retour vint me chercher, nous par-
tîmes, et, chemin faisant, il me raconta que ee vieillard était le comte de B*" qui, chaque fois qu'il venait jouer le rôle de Pygmalion avec sa statue, donnait cent francs.
« Le spectacle que je venais de voir avait d'autant plu d'imprévu pour moi, qu'à cette époque les tableaux vivant n'étaient pas encore connus à Paris.
« J'exprimai à R"* la surprise que m'avait fait éprouver la folie erotique du vieux comte de B*".
« — Si vous le voulez, me répondit-il, je vous ferai assister à une autre séance.
« J'acceptai son offre, et il fut convenu qu'il me préviendrait la veille. Huit jours après, je recevais un billet de R*** qui m'invitait à me rendre le lendemain, à midi, chez sa maîtresse, où j'arrivai avant l'heure indiquée.
« J'attendais avec impatience le moment d'être introduit dans l'obscure cachette. La porte s'ouvrit, et j'entrai, comme la première fois, avec toutes les précautions possibles pour ne pas trahir ma présence; j'appliquai mon œil à l'ouverture en question, et, à ma grande surprise, je vis le salon tout resplendissant de lumière; les rideaux avaient été hermétiquement fermés. Sur un piédestal, recouvert d'un riche tapis, étaient placées trois statues, debout en face l'une de l'autre, de manière à former cercle; deux étaient grandes, leur poli était d'un blanc mat comme le duvet d'un cygne; la troisième était... celle que j'avais vue dans la scène de Pygmalion, et, quoiqu'elles différassent toutes trois de taille et de grosseur, elles n'en avaient pas moins les formes aussi gracieuses que bien proportionnées. J'étais à les considérer depuis quelques secondes, comme ferait un peintre réaliste, lorsque je vis enlrer un vieillard tout décrépit, enveloppé dans une houppelande et coiffé d'un énorme chapeau rabattu sur les yeux ; il se débarrassa de sa houppelande et de son chapeau. Il fit plusieurs fois le tour des statues en les touchant avec une sorte de frénésie; puis, il fit tourner le piédestal par le moyen que j'ai déjà
indiqué, et, après vingt minutes de rotation, un bruit semblable à celui que produit le ressort d'une pendule qu'on remonte grinça jusqu'à moi. Alors, les statues firent volteface en tournant sur elles-mêmes: cette nouvelle position électrisa le vieillard à un tel point que, les yeux enflammés, il se jeta a genoux, dans un état de surexcitation difficile à décrire. Après quelques minutes, il se releva; cette scène, qui n'avait pas duré moins d'une demi-heure, avait épuisé ses forces, il tomba anéanti dans un fauteuil. Il prit un moment de repos, se releva, endossa sa houppelande, se coiffa de son chapeau, et plaça aux pieds des deux premières statues trois pièces de vingt francs, et cinq à la troisième; puis il en déposa dix autres sur la cheminée pour la maîtresse de la maison. Après quoi, il disparut.
« J'étais resté à mon poste, l'œil à la fissure, lorsque je me sentis tirer par le bras; c'était MIIe S*** qui venait me dire que tout était fini Je la suivis en la priant de me donner l'explication de cette pantomime.
« — Les trois statues, me dit-elle, représentent Junon, Minerve et Vénus.
« — Mais, repns-je, c'est donc comme symbole de la pomme que le vieillard a donné cent francs à Vénus? Alors, quel est ce nouveau Paris?
« Mon interlocutrice me répondit en mettant l'index de la main droite sur ses lèvres :
« — Ceci est un mystère; ce personnage appartient au gouvernement, et, pour rien au monde, je ne dirai son nom. »
J'ai tenu à donner, sans aucune coupure, cet extrait des Mémoires de l'ancien chef de la sûreté. D'abord, il donne une idée de la dépravation des mœurs en ce siècle-ci. Ensuite, la désinvolture parfaite avec laquelle Canler fait son récit, est la meilleure preuve de l'indifférence complaisante que les abolitionnistes reprochent à l'État et aux agents de l'autorité.
La passion des poses plastiques oblige la fille de lupanar a étudier comme une science l'art des attitudes indécentes (*). Quant à la passion des individus qui s'excitent par le spectacle de celle des autres, elle a un inconvénient grave : celui de favoriser les indiscrétions. Des incidents dramatiques se sont produits souvent à ce propos. Un riche négociant, raconte M. Poirat-Duval, avait l'habitude de fréquenter une maison publique où on lui donnait la vue du spectacle qu'il recherchait ; un jour, il aperçut le mari de sa fille unique qui commettait l'acte de sodomie, et il en éprouva un saisissement tel qu'on dut le transporter sans connaissance dans son docile, où il mourut quelques jours après. Ce fait est loin d'être isolé.
Parfois, les scènes de débauche, mises sous les yeux des clients-voyeurs, sont exécutées non par un visiteur ignorant qu'il est en vue, mais par un souteneur payé pour jouer son rôle. Dans ce cas, les clients ne prennent pas la peine de se dissimuler derrière une glace à double effet. L'abominable comédie se joue au grand salon, les voyeurs étant installés sur les divans ou dans des fauteuils, comme au théâtre. Mais, alors, les acteurs obscènes sont costumés. Le grand succès de l'année 18'JO dans plusieurs lupanars officiels des deux premières catégories était un duo de ce genre, comprenant l'exécution complète de toutes les luxures les plus crapuleuses, et mimé par un souteneur, déguisé en capucin, et une fille publique, déguisée en sœur de charité.
Je le répète, je ne saurais trop le redire, ces infamies ne sont nullement ignorées de l'autorité. Tout cela est absolument approuvé par l'Etat. A ceux qui hésiteraient à croire a la possibilité du duo mimique dont je viens de parler, j'ap-
(•) En 1889, l'État a autorisé, en pleine Exposition, à Paris, des établissements d'exhibitions immorales; par exemple, ceux de la rue du Caire, où l'on donnait au public le gpectacle obscène de la dmse du ventre. Dans les lupanars, ces danses aphrodisiaques s'exécutent aussi ; mais là les danseuses sont complètement nues.
prendrai qu'aujourd'hui, dans leur langage, les agents de la police dite des mœurs appellent la maison de prostitution un « couvent » et donnent familièrement à la tenancière le nom de « mère-abbesse ».
Enfin, il est des hommes dont la fantaisie erotique, si elle n'a rien de désagréable pour la prostituée, ne laisse pas toutefois que de témoigner d'un esprit mal équilibré. Cette fantaisie, comme toutes les autres, est favorisée par le lupanar officiel. Tels individus, par exemple, aspirant à posséder une personne honnête qui les a toujours éconduits, recherchent, dans les maisons de tolérance, une fille ayant quelque ressemblance avec l'objet de leurs désirs. Quand ils s'imaginent avoir trouvé, ils s'entendent avec la tenancière, et, chaque fois que le monsieur vient, une comédie se joue, La prostituée est costumée, attifée, coiffée scrupuleusement selon les indications du client. Toute fille de maison est tenue de se prêter à ce jeu stupide et indigne ; il faut qu'elle emploie les expressions qu'on lui a apprises, qu'elle ait la démarche qu'on lui a fait répéter, qu'elle oppose une résistance à l'imbécile qui se traîne à ses pieds, qu'elle lutte contre lui, qu'elle ait l'air de n'être prise que de force.
Pour satisfaire les clients dont le goût se porte, non sur une personne bien précisée, mais sur une catégorie, les lupanars possèdent une garde-robe de costumes des mieux montée. Certains font habiller les femmes en mousse, en nouvelle mariée, en mignon de la Renaissance, en merveilleuse du Directoire, en bergère de Watteau, en marquise Louis XV; il en est à qui il faut l'illusion d'un viol de religieuse. Les lupanars de premier et de second ordre ont un vestiaire complet.
Mais une passion sadiste des plus effrayantes est celle des détraqués auxquels on a donné le nom de « vampires ». Ces insensés veulent violer des cadavres. Cette dépravation du sens génésique, dit le docteur Paul Moreau de Tours,
constitue le degré le plus extrême des déviations de l'appétit vénérien, et dénote, chez les individus qui en sont affectés, la plus étrange aberration mentale, coïncidant parfois, en apparence, avec la plus saine raison.
Les dépravés qui ont la passion du cadavre on été désignés sous des appellations diverses : « lycanthropes, nécrophiles », etc. Quand ils sont pris après une de leurs funèbres folies, ces individus allèguent, pour toute excuse, l'influence exercée sur leur libre arbitre par des besoins vénériens excessif-, par la violence de leur imagination dévergondée ; ils prétendent qu'une cause inconnue, mais impulsive, irrésistible, instantanée, les fait succomber malgré eux fatalement.
Quelques médecins disent qu'en recherchant avec soin les antécédents de ces individus, on retrouve bien vite dans leur histoire une hérédité implacable qui pèse sur eux, donnant la clef de ces impulsions morbides.
En un mot, cette perversion monstrueuse est un fait de pathologie mentale, dont la nature a été l'objet de nombreuses discussions scientifiques.
Voici quelques exemples de cette folie lugubre :
« En 1787, près de Dijon, à Citeaux, dit Michea, dans l'Union Médicale, un mien aïeul, qui était médecin de cette célèbre abbaye, sortit un jour du couvent pour aller voir dans une cabane, située au milieu des bois, la femme d'un bûcheron que, la veille, il avait trouvée mourante. Le mari, occupé à de rudes travaux, loin de sa cabane, se trouvait forcé d'abandonner sa femme, qui n'avait ni enfants, ni parents, ni voisins autour d'elle. En ouvrant la porte du logis, mon grand-père fut frappé d'un spectacle monstrueux : un vagabond accomplissant l'acte copulatif sur le corps de la femme qui n'était plus qu'un cadavre. »
brière de BoismonU dans la Gazette Médicale, cito us autre fait :
« Un homme fut arrêté clans une petite, ville de province, pour un crime auquel personne ne voulait croire, et qui cependant l'ut prouvé aux débats.
« Il venait de mourir une jeune personne de seize ans, qui appartenait à une des premières familles de la ville. Une partie de la nuit s'était écoulée, lorsqu'on entendit dans la chambre de la morte le bruit d'un meuble qui tombait. La mère, dont l'appartement était voisin, s'empressa d'accourir. En entrant, elle aperçut un homme qui s'échappait en chemise du lit de sa fille. Son effroi lui fit pousser de grands cris, qui réunirent autour d'elle toutes les personnes de la maison. On saisit l'inconnu, qui paraissait presque insensible à ce qui se passait autour de lui, et qui ne répondait que confusément aux questions qu'on lui adressait. La première pensée avait été que c'était un voleur; mais son habillement, certains signes, dirigèrent les recherches d'un autre côté, et l'on reconnut bientôt que la jeune fille avait été déflorée et polluée plusieurs fois. L'instruction apprit que la garde avait été gagnée à prix d'argent; et bientôt d'autres révélations prouvèrent que ce misérable, qui avait reçu une éducation distinguée, jouissant d'une grande aisance, et étant luimême d'une bonne famille, n'en était pas à son premier coup d'essai. Les débats démontrèrent qu'il s'était glissé un assez grand nombre de fois dans le lit de jeunes femmes mortes et s'y était livré à sa détestable passion.
« Il fut condamné à la détention perpétuelle. »
On a pu lire, d'autre part, un exemple non moins frappant dans un Rapport à l'Académie de médecine, par M. Bédor, de Troyes, en 1857 :
« Le sieur X..., âgé de vingt-sept ans, d'un tempérament lymphatique, mais doué néanmoins d'une très grande force musculaire, a présenté, dès ses premières années, des signes non douteux d'idiotie. A mesure qu'il avançait en âge, l'absence d'intelligence devenait de plus en plus manifeste.
« X... ne out jamais apprendre à lire; il était d'ailleurs violent, indocile, plein de bizarreries. Elevé par les soins de l'administration de l'hospice de Troyes, il fut successivement placé chez plusieurs paysans ; mais aucun d'eux ne put le garder. On le ramenait à l'hospice, déclarant ne rien pouvoir obtenir de lui.
« Plus tard, X... devint sujet à des accès de manie périodique: Presque tous les mois, il était, pendant plusieurs jours, d'une violence extrême, injuriant les personnes qui l'entouraient, proférant des menaces de mort et d'incendie. Il fallait alors quelquefois le renfermer dans une cellule et même, dans quelques cas, le maintenir fixé par la camisole de force.
« De temps en temps, il quittait furtivement l'hospice, et, après avoir erré pendant plusieurs jours dans la campagne, il revenait exténué de fatigue, les vêtements en lambeaux et couverts de boue. Cependant, dans les intervalles de ses accès, X... pouvait se livrer aux plus rudes travaux; il était infatigable et faisait à lui seul l'ouvrage de plusieurs hommes. Aussi, malgré son état d'imbécilité, trouvait-on de temps en temps des cultivateurs qui consentaient à le prendre.
« Cependant, un fait d'une extrême gravité vint mettre fin à ces essais de liberté. X... se trouvait alors chez un cultivateur du bourg d'Eslissac, lorsque, en présence de cinq ou six personnes, il commit une tentative de viol sur une paysanne. On fut forcé de le réintégrer à l'hospice de Troyes, où bientôt se passèrent les actes monstrueux qu'il reste à raconter : •
« X..., trompant la surveillance, s'introduisait dans la salle des morts, quand il savait que le corps d'une femme venait d'v êlre déposé, et il se livrait aux plus indignes profanalions.
« U se vanta publiquement de ces faits, dont il ne parais-
sait point comprendre la gravité. D'abord, on ne nut y croire, mais, appelé devant le directeur, X... raconta ce qm senassait, de manière à lever tous les doutes.
« On prit, dès ce moment, des mesures pour mettre cei homme dans l'impossibilité de renouveler les profanations qu'on venait de découvrir; mais cet idiot, si privé d'intelligence pour toutes choses, déploya dans ce cas un instinct de ruse qui le fit triompher de tous les obstacles. Il avait dérobé une clef qui ouvrait la salle des morts, et les profanations de cadavres purent ainsi continuer pendant longtemps.
« Il fallut enfin reconnaître l'inutilité des mesures employées jusque-là pour prévenir le retour d'actes si odieux, et X... fut envoyé a l'asile des aliénés de Saint-Dizier. »
Tout le monde a entendu parler du sergent Bertrand, qui déterrait dans les cimetières les cadavres et les violaiu Le docteur Tardieu a publié la relation adressée par le sergent Bertrand au docteur Marchai de Calvi pendant sa détention. Ce détraqué confesse toutes ses criminelles folies. On renonce à les compter. En voici pourtant une :
« Arrivé à Douai, après les affaires de février, j'éprouvai le besoin de mutiler des corps morts. Un soir, vers le 10 mars, j'allai au cimetière; il était neuf heures, et, après la retraite qui se battait à huit heures, les militaires ne sortaient plus de la ville; pour exécuter mon dessein, je m î trouvais donc dans la nécessité d'escalader le mur cPenceinte et de sauter un fossé de quatre mètres environ de largeur sur deux de profondeur. Ces difficultés ne furent pas capables de m'arrêter; après avoir escaladé le mur dans un endroit où il tombait en ruine, je reconnus l'impossibilité de sauter le ^se, je le traversai à la nage après avoir jeté mes habits de l'autre côté. Le froid était très vif, il y avait môme de la glace. A peine entré dans le cimetière, je me mis à déterrer une jeune fille qui pouvait avoir de quinze à
dix-sept ans. Ce corps est le premier sur lequel je me livrai à des excès impudiques. Je ne puis défin'" ce que j'éprouvai dans ce moment, tout ce que l'on éprouve avec une femme vivante n'est rien en comparaison. J'embrassai cette femme morte sur toutes les parties du corps, je la serrai contre moi à la couper en deux; en un mot, je lui prodiguai toutes les caresses qu'un amant passionné peut faire à l'objet de son amour. Après avoir joué avec ce corps inanimé pendant un quart d'heure, je me mis à le mutiler, à lui arracher les entrailles, comme à toutes les autres victimes de ma fuieur. Je remis ensuite le corps dans la fosse, et, après l'avoir recouvert de terre, je rentrai à la caserne par les moyens employés pour aller au cimetière.
« Mon régiment ayant été envoyé à Lille, le 15 mars, j'exhumai quatre corps de femmes dans cette dernière ville, dans l'espace d'un mois, et je me livrai sur ces quatre cadavres aux mômes excès qu'à Douai.
« Quelque temps après, ma compagnie alla tenir garnison à Doullcns (Somme), d'où elle ne sortit que le 16 juillet pour rentrer a Paris. Etant allé dans le cimetière de cette ville, et n'ayant pu venir à bout de creuser une fosse, tellement la terre dure m'avait abîmé les mains, je n'y retournai plus. »
A Paris, Bertrand recommença ses profanations. C'était surtout au cimetière Montparnasse qu'il accomplissait ces actes horribles. Les gardiens ne pouvaient réussir à le surprendre. On fut obligé d'installer, le long des clôtures, des machines avec des fusils chargés. C'est ainsi qu'il fut enfin blessé et pris, le 15 mars 1849, au moment où il pénétrait dans le cimetière Montparnasse en escaladant le mur au milie^MJc la nuit. Le sergent Bertrand fut condamné à la prison perpétuelle. Il avait, en quelques années, déterré et violé plus de cent cadavres, n'hésitant même pas devant ceux qui étaient en complète putréfaction. On fut stupéfait, à son régiment, quand on apprit que le vampire si longtemps insai-
sissable c'était lui. Le sergent Bertrand était un excellent militaire dans son service, très aimé de ses inférieurs à cause de sa douceur, et estimé de ses supérieurs à cause de son courage, de son activité et de sa bonne tenue.
Il y a peu d'années, la justice a condamné encore à Paris un vampire qui avait renouvelé, au cimetière Saint-Ouen,les profanations du sergent Bertrand.
Eh bien! — le croira-t-on? — maintenant, la monstrueuse passion du cadavre est favorisée dans les lupanars officiels. Et voilà pourquoi, surmontant mon dégoût, j'ai fait les citations qu'on vient de lire. Il me fallait donner, aux honnêtes gens qui ignorent ces choses, un frémissement d'horreur.
Vous avez été effrayés, lecteurs et lectrices, en constatant que de pareils monstres existent. Indignez-vous, à présent: depuis une huitaine d'années environ, l'Etat autorise, dans les maisons de prostitution légale, une mise en scène donnant aux sadistes vampires l'illusion du viol de cadavre. C'est affreux, et je n'invente rien. En écrivant ces lignes, je n'apprends rien à la police dite des mœurs. Ces « chambres funèbres » sont, j'insiste là-dessus, bel et bien autorisées.
D'ordinaire, on dispose, dans une pièce de l'établissement, des tentures noires, un lit mortuaire, en un mot, tout un appareil lugubre. Mais l'un des principaux lupanars de Paris a, en permanence, une chambre spéciale, destinée aux clients qui désirent tàter du vampirisme.
Les murs de la chambre sont tendus de satin noir, parsemé de larmes d'argent. Au milieu est un catafalque, très riche. Une femme, paraissant inerte, est là, couchée dans un cercueil découvert, la tête reposant sur un coussin de velours. Tout autour, de longs cierges, plantés dans de grands chandeliers d'argent. Aux quatre coins de la pièce, des urnes funéraires et des cassolettes, brûlant, avec des parfums, un mélange d'alcool et de sel gris, dont les flammes blafardes,
qui éclairent le catafalque, donnent à la chair de la psfcudomorte la couleur cadavérique.
Le fou luxurieux, qui a payé dix louis pour cette séance, est introduit. Il y a un prie-dieu où il s'agenouille. Un harmonium, placé dans un cabinet voisin, joue le Die s irœ ou le De Profundis. Alors, aux accords de cette musique de funérailles, le vampire se rue sur la fdle qui simule la défunte et qui a ordre de ne pas faire un mouvement, quoiqu'il advienne.
Je le demande, dans quel siècle vivons-nous, pour que de pareilles horreurs puissent se produire sous le patronage officiel de l'Etat?
Voilà pourtant où nous en sommes. Encore un peu, et les clients-vampires réclameront de vrais cadavres, qu'il faudra acheter a l'amphithéâtre.
Si un sadiste demandait à violer une femme sur l'échafaud, et s'il y mettait le prix, on arriverait à le satisfaire, au train dont va la prostitution légale. On lui construirait une pseudo-guillotine; une fille de maison serait liée sur la planche-bascule, la tète dans une lunette imitant celle de l'instrument de la place de la Roquette. Un souteneur représenterait le bourreau. Et 1 erotomane polluerait la malheureuse, placée sous un pseudo-couperet. Il n'y a pas de motif pour s'arrêter, quand on est lancé sur une telle voie. J'entends le lecteur honnête s'écrier :
— Non ! ce n'est pas possible!... L'auteur a rêvé ces abominations, et il nous raconte son cauchemar!
Hélas! l'auteur n'a pas rôvé. Quelle preuve vous donne- /ai-je de la véracité de ce que j'écris, ô vous qui avez le borbeur "de ne jamais avoir connu le vice5... Je ne puis pas vous dire cependant : « Imitez l'agent de la sûreté, lorsqu'il veut surprendre le secret d'un crime; feignez d'être au courant de ce qui se passe dans ces lieux infâmes où vous n'avez jamais mis les pieds, » Ah' lorsqu'on vous croirait
complice, vous recevriez de bien étonnantes confidences' Mais non, ne tentez pas cette épreuve; vous risqueriez d'apprendre ainsi l'ignomir..ç de gens que vous avez estimés jusqu'à aujourd'hui et qui ont au moins la pudeur de se cacher.
Je me bornerai donc, pour vous convaincre, à vous faire une déclaration qu'on pourra trouver peut-être audacieuse, mais qui ne recevra en tout cas aucun démenti. La preuve que le sadisme existe, est en usage courant dans les lupanars officiels, c'est qu'il n'est pas une de ses pratiques qui n'ait un nom usuel au dictionnaire de l'argot de la débauche légale. Tous ces exercices d'érotomanes que je viens de citer, même les plus répugnants, sont catalogués dans une nomenclature particulière.
Et que les hypocrites ne prétendent pas que je donne ici un enseignement malsain. Je n'apprends rien aux habitués des maisons de prostitution; cet argot, ils le savent par cœur depuis longtemps. Je ne fournis pas non plus aux novices le moyen de se dépraver davantage : quiconque se laisse entraîner à franchir le seuil d'un bouge a son éducation vicieuse faite sans le secours d'aucun livre ; toutes les pratiques du sadisme lui sont proposées dès les premiers jours, avec indication des termes usuels et explication de chaque chose.
Restent les honnêtes gens. Ce n'est pas la connaissance de quelques mots de cet argot honteux qui leur suggérera la pensée de pénétrer dans les milieux impurs et de s'adonner au vice. Le fait d'apprendre par un livre les mots de passe, les signes secrets et les mystères des rituels de la francmaçonnerie n'a jamais déterminé un « profane » à se faire recevoir franc-maçon.
Ainsi, je donnerai cette preuve indéniable de la mise en œuvre du sadisme dans les maisons de toJér»«îCO. Cnaque pratique a s n nom spécial.
L«. pollution labiale pratiquée par la femme sur l'homme s'appelle une « taille de plume » ; cette saleté, exécutée en môme temps par le client et la prostituée réciproquement, se nomme un « soixante-neuf »; la eopulatioa naturelle est une « épicière » ; les exercices de doigté sont des « pattes d'araignée »; les tribades opérant sous les yeux des voyeurs sont des « paces travailleuses » ; le doigt dans . le fondement est intitulé « l'épée de Charlemagne » ; la malheureuse esclave que l'on oblige à lécher l'anus du client dépravé, « effeuille des roses ».
Je m'arrête. La preuve est suffisante. Cet argot immonde, il faut bien le dire, est reconnu par la police des mœurs. Il y a une dizaine d'années, on m'a montré un lupanar peuplé de prostituées légales et situé au centre de Paris; sur la porte d'entrée se trouvait une grande plaque en cuivre, avec ces mots gravés en lettres énormes : « Maison L... Plumes métalliques.» Cela indiquât aux initiés que le lupanar avait la spécialité de la pollution labiale. Ainsi, les pratiques du sadisme sont publiquement affichées. Je ne pense pas qu'on puisse citer rien de plus abject.
Ai-je bien agi en démasquant ces turpitudes? Je le crois, j'en suis convaincu. Ces hontes ne .subsistent que parce qu'elles sont protégées par le silence. Il faut qu'un cri d'horreur, qu'une clameur d'indignation jaillisse de toutes les poitrines honnêtes. Il faut en finir avec toutes ces infamies.
Il était nécessaire de faire connaître le sadisme. On ne me reprochera pas, certes, de l'avoir présenté sous un aspect attrayant. Aussi, ma conscience est bien tranquille; j'ai rempli mon devoir.
Et maintenant, braves gens à l'àme pure, qui ne soupçonniez pas l'existence de ces abominations, dites si les partisans de l'abolition de la prostitution légale n'ont pas raison d'affirmer que les lupanars officiels sont les foyers de luxure qui entretiennent l'incendie, sont les cloaques empoi-
s^nés qui font fermenter et développent tous les germes de <>. ~v-' wip! ion !