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LE SAPHISME

Ainsi que le sadisme, ie saphisme a pour foyer le lupanar officiel. Même, il est facile de comprendre que ce vice féminin contre sature a pour cause indirecte l'aberration génésiqne masculine. En effet, les hommes à passions bizarres, répugnantes ou monstrueuses, les sadistes, sont une mine do: inépuisable pour les maisons de tolérance; maison conçoit aussi quel dégoût profond la prostituée de ces établissements, cette femme qui n'est môme plus une femelle, finit par avoir pour l'homme, qui n'est môme pas un mâle. De là, le saphisme qui règne a l'état latent dans ces repaires dorés de la débauche autorisée et patent'

Le nom de ce vice vient de Sapho, la courtisane-poète, qui s'y adonna et qui le célébra dans des vers d'un lyrisme étrange. Une femme qui aime les femmes est appelée une « saphiste ». On dit aussi une « lesbienne », parce que les habitantes de Lesbos étaient accusées de cette dépravation, ou encore une « tribade », du mot grec tribus, sous lequel on désignait une saphiste, et qui vient du verbe tribein, frotter.

Dans un ouvrage comme celui-ci, l'auteur ne peut pas et ne doit pas se borner à faire part de ses propres observations au lecteur. D'abord, le livre serait forcément par trop incomplet; ensuite, il n'aurait qu'une valeur relative, attendu que, dans les études physiologiques, rien ne vaut, pour la sûreté des appréciations, les contrôles multipliés. Aussi, sur la question de la prostitution, on ne saurait trop s'en référer, pour la connaissance des détails, aux auteurs consciencieux et honnêtes, au premier rang desquels vient Parent-Duchà-

telet; nous placerons après lui Béraud, Jeanriel, Potion, Rey, Lecour, Mireur, le pasteur Borei, Maxime Du Camp, Macé, Ali Coffignon, Aimé Humbert, Yves Ctiyot.

Bien que Parent-Duchàtelet soit un partisan de la prostitution légale, j'avoue que j'ai un faible pour lui; car il est certainement l'auteur qui a puisé au plus grand nombre de sources. Aussi, est-ce lui que je cite le plus volontiers, tout en me refusant énergiqnement à conclure comme lui. Je crois, du reste, que, s'il vivait encore, il n'hésiterait pas à changer ses conclusions, reconnaissant, par l'expérience de ce qui se passe aujourd'hui, que, loin de circonscrire le mal, le système officiel n'a réussi qu'à faire déborder partout la corruption.

La propagation effroyable du saphisme hors des lupanars en est la meilleure preuve.

« Je ne puis me dispenser, dit Parent-Duchàtelet, de traiter un sujet très important dans l'histoire des mœurs des prostituées. Je vais parler de ces amants qu'un goût dépravé porte les filles de maison à choisir parmi les personnes de leur sexe.

« Ces dégoûtants et monstrueux « mariages », si communs dans les maisons de détention qu'à peine quelques prisonniers peuvent y échapper, sont-ils aussi fréquents chez les prostituées que plusieurs personnes semblent le croire? Voici, à cet égard, les renseignements que j'ai recueillis de la bouche de tous ceux qui, par leur position, étaient à même de faire quelques observations.

« Relativement au nombre des filles publiques adonnées à ce vice, j'ai trouvé dans les opinions une divergence extrême : les uns prétendent que toutes ou presque toutes s'y livrent d'une manière désordonnée; d'autres m'ont assuré que le nombre en est très restreint. Cette opinion contradictoire n'était basée, chez les uns et chez les autres, que sur un sentiment vague, sur quelques ■ tifs, et

prie au hasard, et non sur un travail fait clans le but d'éclairer cette question et d'après le relevé d'un certain nombre d'observations.

« Cette contradiction tient en grande partie à ce qu'aucune de ces filles ne veut convenir qu'elle est adonnée au vice dont il s'agit; car, lorsqu'on les questionne, elles répondent avec vivacité et d'un ton d'impatience : « Je ne suis « que pour homme et n'ai jamais été pour femme. » Toutes les personnes qui ont pu les étudier dans tous les instants de leur vie, et particulièrement dans les hôpitaux et dans les prieons, m'ont assuré qu'elles gardent le silence le plus absolu sur ce point; qu'elles ont également honte de ce vice pour elles et pour celles de leurs compagnes qui ont l'habitude de s'y livrer; les coupables sont les seules qui, dans la prison, ne craignent pas de se montrer pour ce qu'elles sont. »

Peut-être, Parent-Duchàtelet aurait-il mieux fait de prendre aes informations ailleurs qu'auprès des personnes qui voient les prostituées dans les hôpitaux et dans les prisons. Là, toutes les filles publiques sont mélangées, celles des lupanars les plus luxueux avec celles des clapiers du plus bas étage; ce n'est pas, en outre, par des interrogations hors de la maison publique, que l'on peut se rendre compte de l'intensité du saphisme dans le monde de la prostitution officelle. C'est lorsqu'elles sont dans leur élément naturel, qu'il faut étudier les filles publiques. Les personnes qui ont vu les choses de près sont unanimes à déclarer que, dans les lupanars de la plus haute classe, l'espèce des souteneurs jouant le rôle d'amants des pensionnaires est totalement inconnue, et que toutes les filles, sans exception, sont des tribades. Dans les maisons de second ordre, les saphistes sont très nombreuses, mais il y a quelques filles choisissant leurs amants dans le sexe masculin. Enfin, dans les lieux 1e débauche fréquentés exclusivement par les ouvriers, il

n'y a, en fait de tribades, que les pensionnaires tombées là après avoir fait partie du personnel des maisons d'un genre plus élevé: en revanche, c'est dans les bouges à trois francs, deux francs et vingt sous qu'apparaît le souteneur mâtiné de filou qui rançonne ses marmites.

« Ce qui mérite d'être remarqué, continue Parent-Duchâtelet, c'est qu'il y a très souvent une disproportion remarquable d'âge et d'agrément entre deux femmes qui s'unissent de cette manière; et ce qui doit surprendre, c'est qu'une fois l'intimité établie, c'est ordinairement celle qui l'emporte par la jeunesse et les agréments qui témoigne à l'autre un plus grand attachement et un amour plus passionné.

« D'où vient cet attachement et comment se font ces liaisons?

« Je me suis procuré, dans la prison, la co»wspondance des tribades; je l'ai toujours trouvée romanesque, contenant les expressions familières aux amants, et indiquant en tout la plus grande exaltation de l'imagination. Ce que j'ai vu de plus curieux à cet égard était une suite de lettres écrites par la même personne à une autre détenue; la première de ces lettres contenait une déclaration d'amour, mais d'un sty!e voilé, couvert, et des plus réservés; la seconde était plus expansive; les dernières exprimaient en termes brûlants la passion la plus violente et la plus effrénée.

« Ordinairement, le défaut d'éducation ne permet pas les moyens de rapprochement qui supposent un esprit cultivé ; c'est par des caresses, des soins, des attentions, des prévenances de toute espèce, que les surannées et quelquefois les vieilles séduisent de jeunes filles et parviennent à se les attacher d'une manière véritablement extraordinaire. On voit ces vieilles travailler avec une ardeur extrême pour augmenter leur gain et faire des libéralités à ciliés qu'elles veulent séduire; cil : pou:- achever leur tâche dans

les ateliers de prisonnières; en un mot, elles déploient tout ce que peut inventer l'art de la séduction pour compenser, par des qualités particulières et factices, ce qui leur manque et ce qui pourrait éloigner d'elles.

« Une fois ces liaisons établies, elles offrent à l'observateur de- particularités curieuses que je vais faire connaître.

« il n'en est pas, chez les prostituées, de l'abandon d'un amant de leur sexe, comme de l'abandon d'un de sexe durèrent. Dans ce dernier cas, on se console aisément, n retrouve bieniôt de quoi faire oublier celui auquel les plus vives protestations d'amour n'étaient pas épargnées. Quelle différence pour tes autres! Aussi leur attachement approche-t-il plutôt de la frénésie que de l'amour. La jalousie les dévore; la crainte d'être supplantées et de perdre par là l'objet de leur affection, fait qu'elles ne se quittent jamais, qu'elles se suivent pas à pas, qu'elles sont arrêtées pour les mêmes fautes, et qu'elles trouvent toujours le moyen de sortir ensemble de la maison de détention.

« Lorsqu'elles arrivent dans la prison, et lorsqu'on les met à dessein dans deux dortoirs séparés, ce sont des observations sans fin et souvent des désolations d'enfants, des cris et des hurlements; elles jouent une multitude de rôles pour rejoindre celles dont elles ne veulent point être séparées; elles simulent des maladies pour être mises à l'infirmerie : on en a vu se faire, dans cette intention, des plaies et des blessures fort graves. Quelques-unes, plus rusées «pie toutes les autres, et maîtresses consommées dans la connaissance de toutes les ressources du métier, se sont appliqué, sur quelques points des parties génitales, de petits morceaux de potasse caustique, à l'aide desquels elles se procuraient des ulcérations simulant à un tel point des chancres vénériens, que l'homme le plus exercé n'aurait pas pu les reconnaître. Elles ont pour la plupart un talent merveilleux pour simuler la gale; ce qu'elles font en se piquant,

avec une aiguille rougie au feu, ies parties du corps ou parait cette éruption.

« L'abandon d'une tribade par celle qu'elle affectionnait devient dans la prison une circonstance qui mérite de la part des gardiens une attention particulière : il faut que celle qui a été délaissée tire une éclatante vengeance, et de celle qui l'a abandonnée, et de celle qui l'a supplantée. De là naissent de véritables duels dans lesquels on se bat avec les vase« qui servent à mander, quelquefois môme avec le couteau; mais l'instrument le plus usité, pour ces sortes de cartels, est le peigne à chignon. Il en résulte des blessures quelquefois fort graves'; on en a vu plusieurs de mortelles. Autrefois, ces duels avaient lieu fréquemment dans la prison de la Force; aussi le directeur, M. Chefdeville, écrivait-il au préfet de police, chaque fois qu'il avait connaissance de quelque infidélité, pour être autorisé à mettre dans un endroit séparé la femme qui devenait par là l'objet de la haine d'une autre.

« Ces haines et ces fureurs chez des êtres aussi mobiles que les prostituées ne sauraient durer longtemps; la vengeance satisfaite, la femme abandonnée cherche à ramener l'infidèle, ce qui arrive quelquefois; ou, si elle ne peut y parvenir, elle tente de nouvelles conquêtes et remet en usage ses pernicieux talents.

« Il est cependant un cas par lui-même irrémissible, et qui réclame une vengeance continuelle : c'est celui dans lequel une femme en quitte une autre pour s'attacher à uh homme et en faire son amant; ce crime, je le Tépète, est irrémissible, rien ne peut le faire oublier. Malheur à la femme qui s'en rend coupable! car, si elle n'est pas !a plus forte, elle est sûre d'être battue chaque fois qu'elle rencon trera celle qui se croit en droit de lui reprocher le plus sanplant affront qu'une tribade puisse recevoir.

« Cette vengeance d'une tribade délaissée, dans les cir-

constances dont il est question, offre une particularité remarquable; c'est que, clans ce cas, on ne verra jamais les prostituées interposer leurs bons offices et chercher à séparer les combattantes, ce qu'elles ne manquent jamais de faire dans les disputes qui s'élèvent pour des motifs ordinaires. Dans ce dernier cas, elles regardent tout avec indifférence, et laissent de sang-froid la querelle se vider.

« Je tiens de plusieurs inspecteurs et de quelques anciens gardiens des prisons, que les grossesses se remarquent bien moins fréquemment chez les tribades que chez celles des prostituées qui n'ont pas contracté ce goût désordonné; ceci se comprend et peut jusqu'à un certain point s'expliquer. Les mêmes personnes ont remarqué aussi que la grossesse, dans celte circonstance, devenait le sujet des plaisanteries et des quolibets de toute la prison, et qu'on n'avait pas pour celle qui la présentait les égards et les soins tout particuliers que les prostituées détenues s'empressent de prodiguer à leurs camarades qui se trouvent en cet état.

.< On peut donc considérer les tribades comme tombées dans le dernier degré du vice auquel une créature humaine puisse atteindre, et, par cela môme, elles exigent une sur- Ythlance toute particulière de la part de ceux qui sont chargés de la surveillance des filles publiques, mais plus particulièrement de la part des personnes auxquelles est confiée la direction de la prison consacrée à ces filles.

« En résumant ces détails, en considérant les circonstances qui favorisent chez les prostituées le développement de ces penchants infâmes, en examinant l'âge auquel ce vice se développe le plus ordinairement chez elles, en voyant enfin la manière dont les tribades sont traitées et regardées par celles qui ne les ont pas encore imitées, je crois pouvoir conclure que le nombre des filles qui ont atteint le dernier degré du vice est plus restreint que ne l'ont soutenu quelques personnes, et que, s'il est impossible de dire quelle est

la proportion exacte dans laquelle elles se trouvent, on doit approcher de la vérité en disant qu'elles ne forment pas le quart de la population générale des prostituées exerçant aujourd'hui leur métier dans la ville de Paris. »

Comme il faut tenir compte de ce que dans ce calcul Parent-Duchàtelet fait entrer les fdles en carte et môme les insoumises, cela revient à reconnaître que les tribades forment plus de la moitié des fdles à numéro; car le saphisme, si on veut le chercher en dehors des maisons de tolérance, ne sévit que chez les femmes qui ont passé par les lupanars aristocratiques ou chez celles ayant acquis ce vice dans la fréquentation d'anciennes pensionnaires de ces maisons.

D'autre part, il faut considérer que le saphisme a fait des progrès épouvantables depuis l'époque où Parent-Duchàtelet écrivait.

Maxime Du Camp traçait, en 1872, ces lignes indignées :

« Les différentes phases politiques que la France a traversées depuis une soixantaine d'années, ont été singulièrement propices à la corruption des mœurs. L'instabilité de nos institutions, l'inconsistance de notre état social ont, nécessairement, amené la vie à outrance, et l'on s'est hâté de jouir, parce qu'on n'était pas certain de posséder longtemps. Plus encore que par le passé, Paris a été une ville de plaisir, une sorte de Venise du dix-septième siècle. S'amuser esl devenu la plus importante, sinon l'unique préoccupation du plus grand nombre. Un vent d'abrutissement a soufflé, qui a courbé les volontés les meilleures, balayé toute retenue, desséché les instincts les plus précieux. L'esprit ayant répudié ses droits, la matière a naturellement abusé des siens.

« La licence des mœurs semble avoir fait effort pour égaler celle que l'on a reprochée à la Régence et au Directoire. Nous sommes aujourd'hui en présence d'écuries d'Augias ou

les gens de toute catégorie et de toute condition se sont empressés de veiser leur fumier. Quel Hercule aura le courage et la force de nettoyer le cloaque? Jamais la gangrène n'a été si profonde; elle atteint les œuvres vives, et va, si l'on n'y veille, désagréger l'être entier. »

Ces lignes ne sont malheureusement que trop vraies; on peut même, sans exagération, aller plus loin que l'éminenl auteur des Convulsions de Paris et de tant d'autres chefsd'œuvre. Ce n'est plus seulement vers les débauches de la Régence et du Directoire que nous tombons; nous les avons dépassées, nous sommes plus bas au fond de l'abîme; nous roulons dans la fange du paganisme, clans les immondices de la corruption romaine.

Le saphisme ne peut plus être nié, et l'Etat l'autorise. Il y a dix ans encore, l'admission des femmes comme visiteuses dans les lupanars officiels était un cas de fermeture pour ces établissements. Depuis 1881, elles y sont reçues, et nullement en cachette. Aux alentours des maisons de tolérance des deux premières catégories, on voit stationner souvoit des voitures privées; elles ont amené des filles de théâtre et parfois des femmes du monde. Au bois de Boulogne, il y a une avenue, l'Allée des Poteaux, où le raccrochage des femmes par les femmes s'exerce publiquement.

Si Lucien de Samosate vivait de nos jours, il pourrait récrire, en changeant les noms, son dialogue satirique cie Clonarium et Lééna. Ce livre n'étant pas destiné aux jeunes gens, on peut y reproduire le célèbre dialogue de l'auteur antique (*).

CLONARIUM ET LÉÉNA

CLONARIUM

Nous en apprenons de belles sur ton compte, Lééna!...

(*) Œuvres de Lucien de Samosate, traduction française par M. Eugène Talbo», professeur au Lycée Louis-le-Grand; 2 volumes in-12.

Mégilla, cette riche Lesbienne, est, djj-on, éprise de toi,

comme un homme Vous vivez ensemble, et il se pusse je

ne sais quoi entre vous... Voyons ! tu rougis?... Parle : est-ce vrai ?

C'est vrai, Clonarium ; mais j'en suis toute confuse... C'est monstrueux !

CLONARIUM

Par Cérès! qu'est-ce donc? Que te veut celte femme? Que faites-vous lorsque vous êtes ensemble?... Tu ne m'aimes pas, sans quoi tu ne me cacherais rien.

Je t'aime plus que personne... Mais cette femme a des goûts terriblement masculins.

CLONARIUM

Tu veux dire, sans doute, que c'est une de ces tribades comme on en rencontre à Lesbos, femmes qui ne veulent pas recevoir d'hommes, et qui font l'office d'hommes avec les femmes.

LÉÉNA

C'est quelque chose de semblable.

CLONARIUM

Eh bien, raconte-moi, Lééna, ses premières tenlatives auprès de toi, ta séduction, et le reste...

LÉÉNA

Elles avaient organisé une partie, elle et Démonassa de Corinthe, femme riche et adonnée aux mômes pratiques que Mégilla : elles me firent venir pour les amuser de ma cithare. Lorsque j'eus finis de chanter, c'était le soir, l'heure étant venue de se coucher, comme elles avaient bien bu : « Voyons, Lééaa, dit Mégilla, il va faire bon dormir; tu vas te reposer ici entre nous deux. »

CLONARIUM

Tu t'es couchée... Et ensuite?

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