‹ La corruption fin-de-siècleChapitre 29 sur 39 · I. — Police morale · texte numérisé non relu

I. — Police morale

Il est défendu aux filles publiques :

lo De sortir de leur domicile après dix heures du soir; 2» De se présenter sur les promenades;

3o De s'arrêter dans les rues ou sur les places publiques, ou de les parcourir dans un costume susceptible d'attirer l'attention sur elles ; 4» De s'arrêter au passage des convois funèbres; 5o D'adresser la parole aux passants; 60 De se tenir sur le devant de leurs portes; 7o De tenir des propos obscènes ; 80 D'appeler chez elles les hommes, même oarsigDÇS", 9o De se montrer au public en état d'ivresse ;

CARTE DE PROVINCE. — VerSO.

lOo De se présenter devant les casernes et les corps de carde ; d'accoster les militaires ou de les recevoir chez elles après rneure <ie la retraite.

Les filles publiques qui contreviendraient aux dispositions continues dans l'article précédent, et qui se conduiraient de manière à occasionner quelque desordre, seront immédiatement arrêtées et déférées, s'il u, aux tribunaux, ou au moins retenues au Dépôt du sûreté, à titre de correction.

Les filles publiques devront toujours être nanties de leur carte, et la montrer à toute réquisition.

Toute filie qui sera surprise nantie de la carte d'une autre, subira, au !>■■■ ôt de sûreté, une consigne du nombre de jours q' e l'Administration jugera nécessaire à raison du motif qui l'aura fait agir.

Les fiMes publiques seront tenues, à chaque changement de domicile, d'en faire la déclaration au Bureau des Mœurs dans les vinptquaue heures. Cette disposition est obligatoire même pour les filles jouissant d'une suspension de visites sanitaires.

Les rues aboutissant à l'Hôtel de la Division Militaire, à l'Hôtel de Ville ou autres établissements publics, sont interdites aux filles publiques.

§ II. — Police médicale.

Les filles publiques sont assujetties, une fois par semaine, à la visite des médecins désignés pour constater leur état sanitaire.

Indépendamment de ces visites, elles seront contre-visitées toutes les fuis que cette mesure sera jugée nécessaire.

La fille visitée est tenue de présenter sa carte au médecin, qui y apposera son cach' t, si elle est saine.

Si elle est reconnue atteinte ou suspecte de mal vénérien, elle est envoyée au Bureau des Mœurs, pour être dirigée suc l'hôpital Saint- Jean. Sa carte, retenue lors de son entrée à l'hôpital Saint-Jean, lui est rendue à sa sortie.

Les filles publiques qui négligeraient de se rendre aux visites sanitaires seront considérées comme suspectes de mal vénérien et retenues au Dépôt de sûreté pendant le temps qui sera jugé nécessaire pour reconnaître leur état sanitaire, ou a titre de correction.

Toute fille publique conduite au Dépôt de sûreté, pour quelque motif que ce soit, sera soumise à l'inspection du médecin du service.

ÎO

Les filles publiques reconnues atteintes du mal vénérien sont, à quelque catégorie qu'elles appartiennent, 'envoyées à l'hôpital Saint- Jean, pour y être traitées jusqu'à leur complète guérison, et ne pourront jamais être soignées hors de cet hôpital.

Ces cartes sont fort curieuses, on vient de s'en rendre compte. Les obligations imposées aux filles soumises isolées seraient, si leur inscription sur ce papier-carton n'était pas une mystification cynique, l'empêchement absolu de l'exercice de la prostitution. Comme nous applaudirions des deux mains, si ces prescriptions étaient prises au sérieux par l'autorité qui les édicté !

Malheureusement, la pratique est le contraire de la théorie.

Une fille se présente à la Préfecture de police, à Paris, et sollicite... le droit de faire commerce de son corps. La police dite des moeurs répond :

— Très bien, je vous y autorise. Seulement, vous vous renfermerez complètement chez vous: vous ne vous montrerez jamais à votre fenêtre, serait-ce même en vous abstenant d'adresser des œillades aux passants; votre fenêtre devra toujours être tenue fermée et constamment garnie de rideaux. Le soir, quand les réverbères seront allumés, vous pourrez sortir, mais pas avant sept heures en tout cas, et pas après onze heures : vous avez quatre heures pour exercer votre Jhdustrie. Encore, faites bien attenlion à ceci : vous ne pourrez pas vous promener sur les boulevards, ni dans les jardins publics, ni sur les places...

Supposons une prostituée qui discute. Elle dira :

— Je comprends. Vous m'interdisez la circulation sur les trottoirs des voies larges et bien éclairées?

— Parfaitement.

— Même les anciens boulevards extérieurs, même les boulevards des faubourgs?

— Vous l'avez dit, môme les boulevards des faubourgs.

— Et sur les quais, sur les ponts, pourrai-je me promener?

— Pas davantage.

— Au moins, m'autorisez-vous à aller et venir dans les passages?

— Non.

— Alors, il ne me restera que les voies étroites, les rue» désertes et obscures?

— Non plus ; les rues étroites, et, en général, tous les lieux déserts et obscurs vous sont interdits.

— Dans ces conditions, je ne pourrai que me planter à quelque distance de ma porte, au coin d'une rue, et je suis réduite à ne plus bouger.

— Jamais de la vie! Le stationnement est défendu.

On croit rêver. La police dite des mœurs autorise la fille en carte à sortir de chez elle pendant quatre heures de la soirée; mais elle lui défend et de stationner et de se promener n'importe où ; car, on ne voit pas trop, à part les terrains vagues et. les dessous de ponts, ce qui reste après la nomenclature des endroits interdits.

Admettons, cependant, qu'il existe un genre de voie publique que la police dite des mœurs ait oublié de prohiber.

Comment la fille en carte devra-t-elle s'y prendre pour « faire son persil », selon l'expression consacrée? xEn marchant, adressera-t-elle un mot au promeneur qui passera auprès d'elle? — Non, interdit.

Alors, elle ne dira rien; mais elle se fera remarquer par sa toilette qui tranchera quelque peu de l'ordinaire? Elle mettra, bien en évidence, à sa taille ou à son chapeau, quelque large ruban bizarre et de couleur éclatante? — Pas davantage. « Elle doit avoir une mise non seulement décente, mais encore simple, qui ne puisse attirer les regards soit par la richesse ou la couleur éclatante des étoffes, soit par les modes exagérées. »

Dans ce cas, puisqu'elle ne peut pas interpeller le passant et puisque son costume ne doit pas trahir sa condition, elle devra, pour que le libertin comprenne qui elle est, se faire reconnaître par sa coiffure? Toutes les femmes, hors de chez elles, mettent un chapeau ou un bonnet; lui sera-t-il donc

permis de sortir sans bonnet ni chapeau ? — Pas le moins au monde. « La coiffure en cheveux lui est interdite. »

Parfait. Elle se costumera et se coiffera comme tout'' autres femmes. Rien ne devra la distinguer d'une femme honnête. Elle sera modeste dans son habillement et réa dans sa démarche comme une gouvernante anglaise ou une directrice des postes. C'est le monsieur en quête d'un amour d'un quart d'heure qui devra avoir assez de sagacité pour deviner, parmi les femmes qui passent, quelles sont celles à qui il peut et celles à qui il ne peut pas s'adresser.

Très bien, nous y sommes, cette fois. Le monsieur perspicace a seul le droit d'accoster. Mettons qu'il ne commette jamais de méprises. La fille en carte répondra : — Monsieur, vous êtes un sphinx; je suis bien ce que vous pensez, me voici à votre disposition.

Et après?

Ce n'est pas pour contempler tout bonnement la fdle que le monsieur perspicace l'aura accostée, n'est-ce pas? Et d'autre part, ce n'est pas la rue qu'il devra choisir comme théâtre de ses démonstrations.

La fdle en carte a un logement. C'est là qu'elle peut recevoir le monsieur, ce joli commerce étant autorisé par la police dite des mœurs, du moment que la commerçante a sa patente préfectorale en poche. Comment se rendra-t-elle au domicile iégal avec son client?

Le monsieur, galant au possible et voulant agir comme un

tire bourgeois (n'oublions pas que la fille doit avoir une

mise simple, modeste et décente qui ne puisse attirer les

regards), donnera-t-il prosaïquement le bras à sa conquête ?

— Non. « Il lui est défendu de se faire accompagner. »

Soit. Alors, elle dira à voix basse au monsieur :

— Je vais marcher devant, vous me suivrez à distance.

Autre interdiction. « Il lui est défendu de se faire suivre.»

C'est un comble.

Si elle ne peut ni se faire accompagner ni se faire suivre, je me demande comment les hommes pourront aller avec elle.

La vérité, c'est que le règlement préfectoral, imprimé au verso de la carte des filles soumises isolées, n'est jamais "'xécuté.

Les prostituées inscrites à la police se mettent à leur fenêtro dès le matin, se penchent au dehors pour adresser des gestes aux passants, pour leur faire signe de la main qu'ils peuvent monter, et môme, si cet appel n'est pas remarqué du promeneur, elles lui sifflent un « pstt » qui l'oblige -à lever la tête. Le soir, elles n'attendent pas l'allumage des réverbères pour arpenter les trottoirs; dès l'aprèsmidi, leurs allées et venues commencent, et elles ne finissent qu'à deux heures du matin ; elles sortent en cheveux, si cela leur fait plaisir, ou bien elles se pavanent en costumes d'une mode exagérée, rutilants d'étoffes éclatantes et attirant le plus possible les regards. Elles accaparent les passages ; voies larges ou étroites, éclairées ou obscures, leur sont familières; au Palais-Royal, aux Champs-Elysées et sur ta ligne des boulevards de la Madeleine au Châteaud'Eau, elles régnent comme en pays conquis; sur les boulevards extérieurs, elles grouillent, semblables à des fourmilières. Et les agents, d'un œil paterne, les regardent passer Elles se font suivre, accompagner, et le reste. Elles appellent non seulement le promeneur qui paraît en quête d'une débauche à l'heure ou à la course, mais encore celui qui va droit son chemin sans se préoccuper d'elles; elles s'agrippent à son bras, quand même à quelques pas de là il y aurait une honnête famille regagnant son domicile; elles insistent à voix suffisamment haute, pendant qu'elles tiennent le monsieur, qui tire en sens inverse pour échapper à leur étreinte, et lui débitent mille obscénités. Et tout cela, en pleine rue sans vergogne, ne lâchant le passant que lorsqu'il

a retiré d'un mouvement brusque son bras, en poussant une protestation énergique ; et alors, opérant vivement un demitour pour sauter sans transition sur un autre promeneur qui arrive d'un autre côté, elles recommencent auprès de lui, séance tenante, les mêmes obsessions.

A tous les points de vue, le règlement des filles en carte est une mauvaise plaisanterie. S'il était exécuté, il rendrait impossible à ces filles l'exercice de la profession pour laquelle la Préfecture leur a donné son autorisation; et, du moment qu'il n'est pas exécuté, à quoi sert-il ?

A quoi sert-il? Je vais l'indiquer.

Il permet à l'Etat de l'exhiber et de dire :

— Lisez-moi cela ! A-t-on jamais vu un règlement aussi rigide, aussi bien fait? Voyez comme je protège les mœurs!

Et Joseph Prud'homme, qui a été souvent scandalisé par le racjrochage éhonté des trottoirs, croit, en naïf qu'il est, que les filles impudiques et impudentes dont l'effronterie l'a indigné sont les insoumises que la police traque sans pitié, et il se dit que les prostituées en carte sont des modèles de réserve et de discrétion, étant régies par un si beau règlement.

Or, c'est précisément tout le contraire qui a lieu. Ce sont les filles inscrites à la police qui, sachant par expérience que le règlement ne leur est rappelé que lorsqu'un agent des mœurs a envie d'une pièce de cent sous ou lorsqu'une rafle de quartier a été ordonnée pour rappeler au public que la 3' section existe, occasionnent, de jour et de nuit, tous les scandales des rues, des passages, des jardins publics et des boulevards. Quant aux prostituées insoumises, elles savent très bien, par contre, que, si elles se mettent a leur fenêtre même sans appeler le passant ou si elles sortent même sans l'accoster et avec la mise la plus modeste, elles seront ap- • préhendées par le premier agent des mœurs qui les rencontrera et conduites à Saint-Lazare, pour y demeurer le temps

qu'il plaira à M. le préfet ou à M. le chef de la 3° section , aussi, restent-elles prudemment chez elles, et, quand elles se risquent à mettre le pied dehors, elles se gardent bien d'attirer trop sur elles l'attention. Eh bien, malgré cela, la police dite des mœurs réserve ses plus arbitraires persécutions pour les prostituées clandestines, pour celles qui n'occasionnent aucun scandale; elle emploie ses meilleurs limiers à dé ouvrir leurs domiciles, même lorsque leur prostitution s'y exerce de la façon la plus discrète; et bien souvent, c'est une descente de police qui apprend aux locataires d'une maison qu'ils avaient parmi eux depuis plusieurs années une femme galante, dont its n'avaient jamais eu le moins du monde à se plaindre, dont ils n'avaient seulement pas soupçonné le commerce honteux, tenu soigneusement caché.

Dira-t-on que, si la préfecture agit ainsi, c'est dans l'intérêt de la santé publique, pour empêcher les maladies vénériennes de se propager?

Mais tout protesterait contre celte.assertion.

Ce n'est pas la visite des femmes qui est une garantie contre la propagation de la syphilis, nous l'avons vu ; c'est la visite des hommes. Or, i! n'est pas une fille clandestine qui ne visite son client avec la plus grande défiance; généralement, ces filles-là sont fort expertes, et, tout en badinant, elles se livrent à un examen dont celui qui en est l'objet ne se doute souvent pas. Cette classe est, sans contredit, la plus intelligente; les prostituées qui la composent ont leur médecin qui, pour n'être pas officiel, n'en est que plus scrupuleux, et elles savent à merveille tous les procédés à employer pour éviter autant que possible la maladie et en tout cas pour distinguer un homme infecté d'un homme bien portant. Quand par extraordinaire il leur est arrivé de se laisser approcher par un client dont la contamination trop récente n'était pas visible, comme en définitive elles sont

maîtresses d'elles-mêmes et no sont pas exploitées, elles se soignent et se guérissent, étant en mesure d'attendre.

La fille en carte, qui, elle aussi, est intéressée à ne pas chômer, visite en général les hommes; mais, moins intelligente que la clandestine, elle est également moins habile, et elle se laisse contaminer plus souvent.

Du reste, l'expérience a été faite, et les chiffres sont là.

En Angleterre, le gouvernement a, pendant un certain temps, maintenu la prostitution soumise clans la moitié des stations navales et l'a laissée libre dans l'autre moitié. Les résultats ont été concluants : partout où cette ignoble industrie s'est exercée sous le contrôle de l'Etat, les maladies vénériennes ont été beaucoup plus nombreuses que dans les localités où les prostituées avaient la responsabilité de leur corps.

M. Yves Guyot, qui, de tous les auteurs, est celui qui s'est occupé le plus consciencieusement de cette question des dangers de la prostitution légale, donne la statistique précise de l'année 1872 à 1880.

Pour ne pas être taxé de partialité, il accepte l'évaluation que M. Lecour, l'ancien chef de la police des mœurs, fournit du chiffre des filles clandestines à Paris, soit : 30,000.

Eh bien, d'après les registres mêmes de la police, il y a eu, chez les insoumises, la constatation de la quantité de cas syphilitiques que voici

En 1872. .

. 6(>5 cas

En 1873. .

En 1874. .

En 1875. .

En 1876. .

En 1877. .

En 1878. .

En 1879. .

En 1880. .

soit 2,2 pour cent

en

Par contre, voici, durant les mêmes années, les cas syphilitiques constatés chez les filles en carte :

31 l'i filles en carte en 1872.

180 cas, soit 5,9 pour cent.

Et, si l'on examine enfin la proportion des cas syphilitiques parmi les filles inscrites enfermées dans les maisons de tolérance, on tûvaIg épouvanté.

Voici cette dernière statistique :

1120 filles de maison en 1872

ûm —

cas, soit 23,1 pour cent.

C'est-à-dire que la moyenne des cas syphilitiques chez les prostituées entièrement maîtresses de leur corps ne va pas a 2 pour cent, tandis que chez les filles en carte cette moyenne est de 5 pour cent, et que chez les filles de maison elle dépasse 24 pour cent, elle atteint presque le quart du contingent !

Et, ce qui est le plus curieux, c'est que la grande majorée du public, ignorant les chiffres, s'imagine que c'est le contraire qui se produit.

Si les mûmes cliill'res n'étaient pas là, éloquents clans leur

brutalité, il suffirait de cinq minutes de raisonnement poi; se convaincre de ce qui est vrai, savoir : la fille insoumis se soigne bien, s'il lui arrive d'être malade; la fille enca.Lt1 se soigne mal, forcée qu'elle est de se soustraire aux investigations de la police qui la connaît pour l'avoir sur ser registres et qui s'aperçoit immédiatement de son absence au dispensaire ; la fille de maison, qui représente pour ki tenancière une marchandise de bon rapport, est, sitôt malade, présentée comme saine au médecin officiel, après un maquillage spécial dont j'ai parlé, et continue à contaminer le client clans des proportions formidables.

M. Yves Guyot fait ressortir cette situation dans des termes fort justes :

« Les partisans de la réglementation, dit-il, s'imaginent et veulent faire croire qu'à l'aide de leur mesure ils établissent une population stable, il créent une classe de femmes dociles qui, régulièrement, observeront leurs dispositions arbitraires, viendront à la visite suivant leur consigne, et se résigneront à se laisser enfermer à l'hôpital et à

y séjourner selon leur bon plaisir Or, les femmes, dès

qu'elles se sentent susceptibles d'être envoyées à l'hôpital, s'empressent de disparaître. Les plus aisées, avant la visite obligatoire, vont consulter un médecin indépendant du dispensaire. S'il leur dit qu'elles ne présentent aucun symptôme, elles vont au dispensaire. S'il leur dit, au contraire : — « Vous avez un écoulement suspect, un bouton de mau- « vaise apparence, une ulcération au col de la matrice, » — la femme s'empresse de se dérober. Elle déménage, change de quartier, quitte Paris, pour échapper à l'hôpital-prison qui s'appelle Saint-Lazare. Elle se trouve alors placée dans une situation bien plus dangereuse qu'auparavant. Réduite à vivre d'expédients, à se cacher, condamnée à courir les aventures, elle est obligée d'accepter tous les clients et de multiplier les contacts. Puis mettez-vous un moment à la

place de cette femme malade : elle est victime de l'homme, et l'homme qui lui a donné la maladie garde son irresponsabilité, tandis qu'elle est traquée comme une bote fauve, menacée d'emprisonnement et de sévices de toutes sortes. Cette femme en arrivera à donner sa maladie avec une sorte de volupté sauvage. Ce sera sa vengeance ! Ce sera sa revanche contre ces hommes qui, après avoir recherché ses faveurs, se montrent implacables envers elles, font les prudes, et, dans l'intérêt de leur santé, veulent la traiter, elle mafade, comme une coupable !

« Supposons qu'elle n'aille pas jusqu'à ce raffinement, qu'elle soit tout simplement passive, acceptant la situation qui lui est faite, se considérant comme un être en dehors de la société, espèce de rebut, de détritus, n'ayant qu'un droit, celui de tâcher de se soustraire aux agents des moeurs, au dispensaire, à Saint-Lazare, elle n'en sera pas moins dangereuse; elle se dit qu'elle n'a nulle responsabilité, que toute ia responsabilité appartient à cette police dont elle est la chose. La police ne la découvre pas, ne l'enferme pas ; tant pis-pour la police, tant mieux pour elle! Quant aux clients, ils sont protégés par l'autorité. Si l'autorité ne les protège pas, c'est fâcheux pour eux; cela né la regarde pas, et en toute sécurité de conscience, elle les contamine. »

J'ai dit quelle est la classification des prostituées, d'après la police des moeurs. Cette classification ne me paraît pas exacte. La Préfecture voit, d'une part, des filles soumises, et d'autre part, des insoumises ; et elle subdivise les premières en filles de maison et filles en carte. Pour moi, je crois qu'il faudrait aussi subdiviser les secondes; car la moitié, au moins, des prostituées qualifiées administrativement « clandestines » sont en réalité des demi-soumises, se soustrayant par intervalles à la police, regimbant contre l'arbitraire, mais le subissant néanmoins en mille occasions.

Ainsi, prenons, pour Paris, les chiffres de M. Leeour. Il ■ompte, en moyenne, 1,000 filles de maison, 3,000 fdles en carte et 30,000 insoumises. Mais il ne faut pas perdre de vue que, dans sa statistique des cas de syphilis, il compte, connue filles en carte, uniquement celles qui viennent passer la visite bi-mensuelle de la façon la plus régulière; il ne fait pas entrer dans son évaluation les filles auxquelles l'inscription a été imposée d'office, qui sont venues quelquefois au dispensaire, et qui, ensuite, trouvant cet esclavage trop lourd, ont changé de domicile sans prévenir le bureau des Mœurs et ne retombent qu'accidentellement sous la griffe de la police.

En bonne logique, de même qu'on subdivise les soumises en filles de maison et filles isolées*en carte, il faudrait donc subdiviser les insoumises en filles irrégulières et filles réellement et complètement clandestines. Ces dernières ne sont, à coup sur, pas 15,000 à Paris.

La même proportion existe dans les autres grandes villes. Et l'on peut dire, en outre, que, là où le système officiel fonctionne à outrance, partout où la police dite des mœurs recrute avec zèle des jeunes filles pour la prostitution et rend ainsi leur chute irréparable, la majeure partie des prostituées qualifiées Je clandestines sont des femmes qui, à un moment donné, ont eu la carte. La prostitution légale accroît, d'une façon formidable, le contingent de la prostitution clandestine.

D'autre part, beaucoup de personnes prennent pour des filles clandestines des prostituées qui sont bel et bien en carte et qui vont régulièrement au dispensaire.

Il y a môme de fausses maisons de tolérance clandestines, pour les clients qui répugneraient à entrer dans un lupanar officiel; les femmes se gardent bien de dire qu'elles sont en la proxénète feint d'être toujours sur le qui-vive, recommande la discrétion, afin que son commerce ne soit pas

découvert. En réalité, le lupanar prétendu clandestin est parfaitement autorisé par la police dite des mœurs.

« Le type le plus accompli, dit à ce propos M. Coffignon (partisan de la prostitution 'égale), est une maison de tolérance située en plein centre de Paris. Pas de gros numéro à importe; rien qui tire l'œil des passants; il faut presque être initié pour savoir qu'au-dessus de ce rez de chaussée occupé par un marchand de vins, de cet entresol avec des oiseaux et des Heurs aux fenêtres, il y a une maison de prostitution aux volets clos réglementairement, et clos avec tant d'habileté que cela ne se remarque pas.

« On y accède par une entrée analogue à celle d'un petit hôtel meublé, fermée de la même façon, au moyen d'une balustrade à claire-voie qui fait tinter une sonnette aussitôt qu'on la pousse.

« A l'entreso', on trouve la loge de la concierge, que représente en fait une bonne de service. Un peu plus haut, on voit sur une porto la plaque d'un commissionnaire en dendentelles; c'est le domicile particulier de la tenancière. Et ainsi de suite à tous les étages.

« Quant aux pensionnaires, ce sont des fdles publiques, choisies avec habileté par la matrone parmi les plus jeunes et surtout parmi celles dont le physique se prête le mieux à. toutes les opérations qui doivent avoir pour but de les rajeunir. Elles finissent par ne plus paraître que quinze ou seize ans, alors qu'elles en ont en réalité vingt ou vingt-e:-un.

« Parmi les clients, beaucoup s'imaginent avoir affaire à de jeunes ouvrières débauchées par une proxénèic à leurusage particulier. Ils payent en conséquence. Vient-on à faire du bruit dans la maison : « Chut! ordonne la matrone. Et le « commissionnaire en dentelles?... C'est un grincheux!... Il « ne faut pas le réveiller! » Les clients se retirent sur la pointe du pied. D'autres, encore plus naïfs, parlent de la police ; ils en sont, prétendent-ils, ou ils connaissent quelqu'un

qui en est; alors la matrone affecte d'être dans tous ses états, elle supplie de ne rien dire, et s'il lui vient des larmes, c'est à force de rire intérieurement sur la bêtise de sa clientèle. »

Ces lupanars pseudo-clandestins sont donc parfaitement connus de la Préfecture et autorisés ; en langage administratif, on les appelle des « logements ». 11 faut les compter en sus des 71 maisons à gros numéro qui existent actuellement à Paris. Les logements, au 1er juillet 1890, étaient au nombre de 325.

Voici comment ces logements arrivent à se créer et s'organiser :

A Paris, les filles des maisons officielles des deux premières catégories ne sont pas aussi tenues étroitement que celles des trois autres et que celles de province. Elles ont, à titre tout à fait exceptionnel, un jour de sortie par semaine ou par quinzaine, selon la latitude accordée parla tenancière. Huit sur dix en profitent pour jjîner en ville, aller au spectacle ou au bal avec un client préféré. Mais quelques-unes, les astucieuses, ont une chambre, dans n'importe quel quartier, et elles emploient leur jour de sortie à se prostituer entièrement à leur bénéfice, s'étant ménagé des rendez-vous avec leurs habitués les plus généreux.

Celles-ci parviennent de la sorte à grouper un noyau de clients particuliers, qui s'attachent à elles. Dès lors, elles visent à s'émanciper complètement de la tutelle de leur tenancière, payent ou se font payer leurs dettes, et s'établissent à leur propre compte, passant de la classe des filles à* numéro à la classe des filles en carte. Bientôt, elles prennent chez elles deux, trois, quatre, cinq, six « filles d'amour», c'est-à-dire d'autres prostituées en carte, dont le domicile est hors du logement en question. Ces auxiliaires passent dans leur quartier pour des ouvrières et viennent au logement de l'ex-fille de lupanar dès neuf heures du matin en moyenne; elles y restent jusqu'à onze heures du soir, mi-

nuit ou une heure du matin, suivant la clientèle de l'endroit. Les gains sont partagés par moitié entre la patronne et la fille d'amour; quelquefois, celle-ci n'a que le tiers.

Dans certains logements, une ou deux filles d'amour sont gardées par la patronne; ce sont celles qui sont l'objet manifeste de la prédilection des clients. Mais, en général, la patronne les change toutes chaque mois; c'est ce qu'elle appelle « faire la remonte ».

Dans les immeubles où se trouve un logement de cette espèce, le concierge reçoit de fortes étrennes mensuelles; quant au propriétaire, il loue l'appartement au double ou au triple de sa valeur et il estime que cet argent sent très bon.

Tous les logements n'ont pas un faux air de clandestinité, comme celui, modèle du genre, décrit par Coffignon. Il en est de nombreux qui s'affichent carrément pour ce qu'ils sont : dans ceux-ci, il y a toujours une ou deux femmes à la fenêtre, adressant aux passants*des signes sur le sens desquels il est impossible de se méprendre. Ce sont bel et bien des lieux très publics de débauche : la police dite des mœurs les" -autorise, absolument comme les lupanars à volets clos.

Un des plus connus de cette catégorie, maison à dix francs la passe, est situé dans une des rues qui longent le Palais- Royal; deux filles en peignoir y sont constamment à la fenêtre, pour servir d'enseigne. Les habitués appellent ce mauvais lieu « la maison des cornettes », parce que, à la demande des clients, les filles en carte qui s'y prostituent se costument en sœurs de Saint-Vince:it-de-Paul. Cette spécialité a fait, il n'y a pas longtemps, l'objet d'un rapport du chef de la sûreté au préfet de police (*); la Préfecture n'a pas fermé cetle maison!

(*) Comme je ne veux pas être accusé d'inventer à plaisir, je citerai un extrait du rapport auquel je fais allusion.

Le chef de la sûreté, informant le préfet de police, s'exprimait ainsi :

• ... Comme ces filles font leur commerce ensemble, il en résulte

Les logements ne sont pas les seuls endroits où les filles en carte exploitent la prostitution en commun. Il y a aussi les boutiques, les maisons à parties et les maisons de complaisance ou de rendez-vous.

Les boutiques sont surtout au centre de Paris. Ce sont des magasins très coquets de ganterie, de parfumerie, de maroquinerie, dû lingerie, d'éventails, de papeterie et même de librairie. Un étranger, qui n'est pas au courant de ce commerce, entre là sans défiance pour acheter le dernier roman paru; auprès du comptoir se tiennent généralement deux jeunes filles, l'une blonde et l'autre brune. Après avoir empaqueté l'emplette, la dame demande au monsieur, en clignant de l'œil, s'il ne désire pas autre chose; on insis'e quelquefois, s'il ne parait pas comprendre, et on l'engage,

« qu'en y mettant le prix, on peut facilement s'offrir des • académ'es » disnosées à se livrer, sur commande, aux raffinements de la dépravation. Mais il ne faudrait pas c oire que, dans ces cas spéciaux. les personnes ainsi vues ignorent qu'elles sont examinées; ce serait une errave erreur, car tout est prévu, entendu à l'avance, et les sujets exhibés forment une troupe; et la véritable comédi" se joue entre souteneurs et filles. Souvent, et jour donner plus d'attrait à leurs réunions, quelques proxénètes reçoivent des pédérastes, qui opèrent selon leurs goûts anti -naturels.

« Il y a, dans ces sortes de séances, diverses manières d'attirer et de satisfaire le désir de la clientèle. Si elle a l'envie de voir UN PRETRE AVEC UNE RELIGIEUSE, un soldat avec une servante, ou bien deux hommes ou deux jeunes femmes ensemble, on sait la contenter. Souteneurs et filles s'affublent alors de vêtements préparés à cet effet et remplissent les différents rôles. « Après la représentation, les spectateurs racontent volontiers, dans les clubs, les établissements de nuit, qu'ils ont vu un curé ou un soldat faisant l'amour, et au bout de quelques jours circule une légende dont le point de départ est cette mascarade. « Ces faits ont été maintes fois constaté <. Chez une proxénète de la rue liadziwilt, j'ai découvert des fausses barbes, des masques en étoffes de diverses couleurs, ET DES COSTUMES DE SŒURS DE CHA- RITÉ. Il y avait aus>i des emblèmes représentant les deux sexes et des ustensiles composant le matériel nécessaire à foitifier, par la violence, les sentiments bizarres des épuisés. » Le gouvernement ne peut donc pas dire qu'il ignore ces infamies; et, j'insiste là-dessus, la maison, qui a été ainsi signalée en dernier lieu, officiellement, au préfet de police, n'a pas été fermée; eile est régulière, ie personnel se composant de filles en carte.

en riant, à aller feuilleter le livre acheté, avec une des deux demoiselles qui sont là. Le provincial, qui connaît l'existence de ces magasins d'amour, mais qui, ne sachant pas exactement les adresses, ne veut point s'exposer à commettre un impair, s'y prend de la façon suivante : il cuire dans la boutique qu'il soupçonne être un lieu cle débauche, achète n'importe quoi, une cravate, un flacon de parfum, une paire de gants, et paye avec un louis. La patronne lui demande alors : « Faut-il vous rendre la monnaie ? » C'est à ce petit manège que clients et fournisseurs de luxure se reconnaissent entre eux. L'acheteur sérieux, qui s'est fourvoyé là, réclame évidemment sa monnaie et s'étonn i môme de la question. Le chercheur d'aventure, au contraire, répond à la dame qu'elle peut garder non seulement la monnaie, mais aussi la cravate, le flacon ou les gants. Il a payé ainsi « la passe » ; et on l'introduit dans l'arrière-boutique ou à l'entresol, où se trouve une pièce aménagée avec le plus grand luxe pour ces sortes d'entretiens intimes. . Le malin, avant l'arrivée des demoiselles attitrées, c'est la bonne, novice dans le métier, qui s'offre, mais à meilleur marché, aux acheteurs.

Il y a peu d'années, ces boutiques existaient surtout dans les passages. Elles donnèrent lieu à de nombreuses plaintes de la part des vrais commerçants du voisinage, et la Préfecture de police, mise en demeure d'agir, en ferma le plus grand nombre. Maintenant, on en trouve encore assez, je dirai même beaucoup trop, dans certaines rues aux environs de l'Opéra, a proximité des grands boulevards, et quelquefois sur les boulevards môme.

En 1889, au boulevard Malcsherbes, il y avait use de ces boutiques, qui tenait un seul article : les bretelles. Contrair. ment à l'usage adopté par ces magasins qui se font ainsi reconnaître, la montre était garnie de marchandises non défraîchies ; et cela occasionnait de fréquentes méprises. On

entrait sans arrière -pensée, pour acheter une pare de bretelles, si l'on en avait besoin. La clame, après avoir fait choisir, vous offrait de vous essayer les bretelles elle-même dans le petit boudoir du fond.

Certains faux ateliers ressemblent assez aux boutiques dont je viens de parler ; la différence est qu'ils sont situés à un étage, et qu'il n'y a pas d'erreur possible, le local n'étant connu que des clients habituels. En outre, dans les boutiques sur rue, le personnel comprend souvent des filles en carte; alors, ces boutiques, la police dite des mœurs ne les ferme que si les voisins multiplient leurs plaintes. Par contre, le personnel des faux ateliers appartient réellement à la prostiiution clandestine. L'étage ainsi occupé a toutes les apparences extérieures d'un atelier sérieux ; les jeunes filles, qui s'y prostituent, y viennent des faubourgs, et leurs familles ignorent d'ordinaire la vérité sur leur genre de travail ; elles parlent de chez elles le matin et rentrent le soir à une heure à peu près raisonnable. Au surplus, en réalité, là, on nettoie jes gants, on fabrique des chemises, on emploie des ouvrières fleuristes ou modistes ; mais le travail n'est que l'accessoire. Il y a, sur la porte, une plaque avec un nom d'allure fort respectable. Le client nouveau, qui a eu l'adresse par un de ses amis, n'est reçu qu'avec toutes sortes de précautions, et il faut que la proxénète voie bien à qui elle a affaire pour qu'elle le conduise au saion où il peut alors effectuer son choix.

Les maisons à parties tiennent a la fols du lupanar pseudoclandestin et du tripot; ce qui les distingue, c'est que la plupart des habitués se connaissent. Cette sorte de maison de débauche, qui semble un vieux souvenir du siècle dernier, tend à disparaître. Il y en a cependant quelques-unes encore à Paris. L'organisatrice est, en général, une ancienne fille de lupanar aristocratique, qui, après avoir tenu un logement, veut mener la vie à grandes guides. Les bénéfices réalisés sur

les filles d'araour ne lui suffisent pas; elle veut les augmenter avec une cagnotte. Elle ouvre donc un établissement en concurrence directe avec les cercies, qui ne reçoivent que des hommes. On vient là; on s'entraîne mutuellement; on fait la fête; on taille des baccarats. La patronne du lieu ne se renferme pas dans son rôle de proxénète, car il y a de nombreuses femmes; mais elle anime l-'orgie elle-même et donne l'exemple de la prostitution. Ce sont des débauches fantastiques. On dine, on joue, on soupe, et l'on interrompt le jeu et les repas pour se livrer à toutes les fantaisies de la luxure.

La maîtresse d'une maison à parties, en femme avisée, ne se" compromet jamais. Elle est dans les meilleurs termes avec la police dite des mœurs. Les femmes qui viennent chez elle sont toutes en règle avec la Préfecture. Elle ne se risque pas à passer en correctionnelle, en procurant des mineures. Du reste, c'est elle qui est « l'étoile » de sa maison ; les dames, qui font l'ornement de ses salons, ne sont que les comparses. Elle connaît toutes les pratiques du sadisme; elle serait doctoresse et agrégée en luxure, si l'on délivrait des diplômes du vice; aussi, elle a beau être laide et avoir passé cinquante ans, c'est toujours en la regardant, elle, que les clients de ce mauvais lieu roulent leurs yeux allumés par les passions inavouables.

C'est dans une de ces maisons qu'un jeune homme, lancé dans la politique, aujourd'hui député, signa un billet de trois cents francs, un jour qu'il était a court d'arguments monnayés. La maîtresse du logis très hospitalier se garda bien de lui faire présenter la traite à l'échéance, l'ayant revendue à prix double au ministère de l'intérieur. Lorsque le jeune homme, aux élections générales, posa sa candidature comme adversaire du gouvernement, le petit papier fut exhumé et affiché dans l'arrondissement où il se portait. La manœuvre était déloyale et écœurante; mais elle jetait néanmoins un certain

discrédit sur le candidat. Entre ministre et candidat à tout faire, on parvient toujours à s'entendre. L'auteur de l'affiche révélatrice fut brûlé; le candidat le fit condamner comme diffamateur, et notre jeune homme fut élu au ballottage, l'emportant sur ses deux concurrents, l'un, conservateur, que le ministère ne voulait laisser passer à aucun prix, l'autre, officiel, qui était une vieille barbe sacrifiée. Le résultai le plus clair de l'affaire, c'est que l'aimable jeune homme était désormais tenu par le ministre, qui lui posa ses conditions, lesquelles, au surplus, ne pouvaient être désagréables à un politicien de celte espèce. On valida son élection sans la moindre discussion, bien qu'il appartînt à un parti dont les élus furent passés au crible et invalidés .pour la plupart. Peu après, le jeune homme, muni des renseignements du ministère, publiait à grand fracas une série d'articles destinés à donner le coup de pied final au groupe politique dont il était membre. De la sorte, chacun avait trouvé son avantage matériel à cette série d'incidents : la prostituée-proxénète avait louché six cents francs d'un billet de trois cents; le ministre avait transformé un candidat désagréable en député esclave; le député avait, en échange du mépris universel, gagné de nombreux écus avec la publication des renseignements fournis en grande partie par le ministère.

Cette historiette prouve, en outre, que les maîtresses des maisons à parties ne sont pas à couteaux tirés avec la Préfecture de police.

Arrivons aux maisons de complaisance ou de rendez-voua Celles-ci, comme les précédentes, sont connues de la police dite, des mœurs et plus que tolérées, bien qu'elles ne mettent pas à la disposition de leur clientèle des filles exclusivement en carte. Mais ces maisons sont, par la Préfecture, considérées comme fort précieuses au point de vue des informations. C'est là, en effet, que vont tous les gros personnages.

M. Macé, ancien chef de sûreté, a fourni des détails fort

curieux sur les maisons de rendez-vous. Il en cite une comme modèle du genre, celle de la veuve F***, où il fut appelé à faire une descente à la suite de la mort subite d'un financier connu, qui y eut une attaque d'apoplexie foudroyante.

Voici comment M. Macé s'exprime dans son rapport au préfet de police :

« L'extérieur de l'hôtel, avec sa porte à deux vantaux, n'offre aucune remarque particulière. À l'intérieur, le vestibule large, rendu volontairement obscur, conduit à un cabinet placé entre deux escaliers. Dans ce cabinet se tiennent en permanence la maîtresse et sa doublure. Ces vieilles femmes expérimentées connaissent à fond le Paris galant. Au moyen d'un jeu de glaces et par le jour produit au moment de l'ouverture de la porte d'entrée, les proxénètes peuvent facilement voir, reconnaître la clientèle, même les femmes, malgré leurs vêtements sombres et la voilette recouvrant lear visage.

« La salle à manger, la cuisine, sises au rez de chaussée, s'éclairent par une cour vitrée donnant accès au troisième escalier, celai réservé au service général. Dans cette cour existe l'entrée spéciale aux fournisseurs et aux domestiques de l'hôtel.

«■ Au premier étage se trouvent le petit et le grand salons, le fumoir, la salle de musique, le cabinet de lecture et le boudoir. Toutes ces pièces sont richement meublées : statues, tableaux, bronzes, lustres, objets d'art, vases, jardinières garnies de fleurs exotiques, rien ne manque à cette luxueuse installation ; la pose des glaces, la conformation, la nature des meubles, la couleur des étoffes recouvrant chaises longues, canapés, fauteuils, divans, poufs soigneusement capitonnés, indiquent le véritable caractère de la maison.

« Le second étage comporte les chambres. Le lit de milieu surmonté d'un baldaquin est garni de tentures s'harmonisant avec les meubles et les tapisseries. Au-dessus de la tabletoilette existe un grand miroir à bordure de fleurs, feuillages, oiseaux, au milieu desquels émergent des portelumières en cuivre doré. Sous cette table prend place le pelit meuble de bois, à quatre nieds, soutenant une

faïence en forme de guitare. Les portes extérieures et intérieures de toutes les chambres sont masquées par de lourdes portières en drap bordé de larges bandes de tapisseries. La couleur de ces bandes désigne le numéro de la chambre.

« Le troisième étage est réservé au cabinet du docteur, pourvu du fauteuil indispensable aux visites médicales; à la lingerie, composée d'un stock de i hemises, peignoirs en soie . et eu batiste ; à l'atelier de couture, nécessaire à préparer les costumes ; enfin, aux petits endroits et logis des domestiques.

« Cet hôtel, ingénieusement combiné, permet de défier la moindre curiosité. Les rencontres entre hommes et femmes ne peuvent y être que volontaires, et tout est calculé dans cette nouvelle merveilleuse Tour de Nesle pour autoriser clandestinement les Marguerites à se prostituer par intérêt aux viveurs pressés; car aujourd'hui tout marche à la vapeur, et sans causerie ni préambule on passe du salon au canapé.

« La cave de la veuve F"* mérite une mention spéciale pour la qualité de ses vins. Sur des étiquettes j'ai relevé : Clos-Vougeot-Cavaillon, grand vin Latour-Cannet, vieux Chàteau-Yquem, Chàteau-Margaux, Muscat, Fronlignan, fine Champagne 1850, Kirschwasser 1872. Comme je lui demandais le prix du Champagne, elle me répondit : « Vingt-cinq « francs, quelle qu'en soit la marque », et elle ajouta : « Le o vin ordinaire est pour le service; et la bouteille de Sau- « terne, de Saint-Julien ou de Musigny ne se livre pas ici à « moins de dix francs; du reste, la plus légère consomma- « tion, un cigare, une cigarette, est payée cinq francs. »

«Le décès du banquier R*** m'imposait l'obligation d'examiner minutieusement le côté mystérieux de l'hôtel.

« Tout son mécanisme réside dans l'armoire de fer, immense coffre-fort dont l'ouverture m'a causé un vif etonnement.

« En voici l'inventaire :

« Sur la plaque supérieure étaient rangées des fioles renfermant le précieux liquide astringent si nécessaire aux femmes voulant jouer momentanément le rôle de vierges. Toute bonne maison de complaisance doit avoir sa vierge en réserve, à laquelle on met le costume de l'honnête ouvrière en ayant soin de lui maquiller fortement les doigts et la

main, de façon à justifier un travail commun et journalier. Les doigts piqués par le mouvement assidu de l'aiguille n'ont plus cours ; le « truc » est éventé depuis longtemps. — Près des fioles, j"ai ouvert la boîte sur laquelle on lit : « gants d'amour », sorte de préservatifs contre la fécondité- et la maladie.

« La seconde plaque de fer contenait les albums de gravures obscènes ; celui des diableries est rare, curieux, original. Le roman de Justine, du marquis de Sade, le Cœur humain dévoilé, de Restif de la Bretonne, des guides pratiques pour guérir les affections syphilitiques, et la collectio i de photographies représentant les célébrités galantes, parmi lesquelles figurent les actrices à la mode, celles surtout recommandables par le caractère et le talent, et qui font de la scène leur véritable trottoir. Quelques-unes sont reproduites dans des poses, des enlacements qu'elles n'ont jamais eus en public; le photographe a seulement ajouté leur tête à des corps inconnus.

« Sur la troisième tablette étaient les invitations imprimées en caractères elzéviriens ; la carte, fine, rose, satinée,

porte : « Madame F*** a l'honneur d'informer Monsieur

« qu'elle reçoit tous les jours de trois à sept heures et de

« neuf heures à »

-« Puis, près de ces invitations, des lettres circulaires manuscrites envoyées aux notabilités françaises et étrangères, lettres ainsi conçues :

« Monsieur,

« Connaissant votre goût pour les sculptures, j'en possède « d'exceptionnelles, notamment des boites à ouvrage très « artistiques, que je désire vous montrer.

« Honorez-moi, je vous prie, d'une visite à mon hôtel, « rue , non loin du parc Monceau. »

« Mon attention s'est fixée sur les registres aux tranches dorées, mentionnant avec les adresses et par ordre alphabétique les noms des habitués de la maison. Du côté des hommes, je vois : armée, magistrature, marine, finance, fonctionnaires de l'Etat, gros industriels, membres du Jockey- Club, princes étrangers, millionnaires, et jusqu'à des entrepreneurs de démolitions. Du côté des femmes, je re ève : jeunes veuves, épouses délai sées, séparées, bourgeoises,

femmes de province, baronnes, comtesses plus ou moins authentiques, actrice-, ou simples filles galantes.

« J'estime qu'il y a lieu de ne pas s'en rapporter exclusivement aux livres tenus par cette misérable entremetteuse, qui cherche à compromettre des personnalités connues, des artistes en vogue n'ayant jamais pénétré dans un de ses salons, et cela dans le but évident de donner un relief à son triste et lucratif métier. Malheureusement, ces noms appartiennent à des femmes légères, inconséquentes, se donnant à ceux qui leur plaisent, mais librement, sans marché, en bons camarades.

« Dans une case de l'armoire sont les carnets quotidiennement mis à jour, et relatifs aux dépenses et recettes. Ceux-ci n'ont rien de conventionnel, et pour éclairer votre religion, je crois devoir, monsieur le Préfet, vous soumettre la comptabilité galante de l'année dernière; elle est curieuse à plus d'un titre et se termine par d'énormes bénéfices. Vous y constaterez les accouplements d'hommes et de femmes séparés par un chiffre qui forme le trait d'union qui les rapproche. Le chiffre varie de cinq a cinquante louis, jamais moins, jamais plus. Cette somme de mille francs reparait assez souvent et n'est versée par les amateurs de plaisirs coûteux que pour les actrices à la mode, recherchées, courues et amenées sur commande. La jouissance d'une pareille marchandise est à l'heure, et le séjour dans la maison comprend l'arrivée et le départ. Ce sont des étoiles filantes.

« L'examen des carnets permettra d'établir un sérieux contrôle des rapports signés A demain, que la veuve F*** adressait sous ce pseudonyme à votre administration. A l'instar de ses pareilles, j'ai pu me rendre compte que cette proxénète ne faisait même pas honnêtement son ignoblo métier. Je vois, par exemple, une chanteuse d'opérette en renom figurer au mois d'août sur le carnet des recettes; or, à cette époque, elle était en représentation à l'étranger; on a, par une ressemblance, trompé le naïf américain, qui, pour vingt-cinq louis, a cru posséder la véritable comédienne. Un boulevardier ne se laisserait pas ainsi duper; il sait qu'on peut rencontrer dans les maisons de rendez-vous de jolies filles, faisant de l'amour une affaire et .ressemblant à s'y méprendre à des célébrités théâtrales. Mais les étrangers

sont moins méfiants, et les proxénètes exploitent habilement les ressemblances. L'atelier du troisième étage n'a été créé que dans ce but, et là stationnent le coiffeur et la couturière, qui vous transforment une française ayant beaucoup de cheveux, l'œil vif, pas trop de nez, une bouche réussie et de jolies dents, en italienne, espagnole, allemande ou anglaise, au choix du visiteur. Le tout est de savoir s'y prendre.

« Dans un compartiment spécial du coffre-fort, il y avait les diamants, bijoux, denlelles appartenant à des femmes du monde, constamment tourmentées par les dettes. Pour rembourser la veuve F***, ne pas déchoir, soutenir leur existence luxueuse à n'importe quel prix, la plupart s'abandonnent "aux amateurs de grandes dames, et celles-là peuvent affirmer que ce n'est pas toujours par plaisir qu'on fait commerce de galanterie.

« Que de gens fo:it l'office de proxénètes, si j'en juge par les intermédiaires servant à recruter le personnel féminin de l'hôtel F**'!

« Je transcris sa liste. Couturiers, couturières, modistes, lingères, blanchisseuses, marchandes à la toilette, marchands de meubles, professeurs de chant, de musique, de danse, accordeurs de pianos, hommes d'affaires véreux, usuriers, directeurs de bureaux de placement, d'agences matrimoniales, dramatiques, commerciales, photographes, somnambules, tireuses de cartes, dentistes, coiffeurs, pédicures, manieures, épileuses, sages-femmes, cochers, gérants de cercles, garçons de restaurants, de cafés, d'hôtels. Cette dernière catégorie d'employés tient au courant les proxénètes de l'arrivée des personnages importants, soit par leur position, soit par leur fortune.

« Tous ces industriels, courtiers du vice, racoleurs de filles, pourvoyeurs de brasseries, jouent un rôle important et n'oublient point que la femme doit plaire et être jolie. Ils s'entendent pour exploiter la coquetterie et s'attachent aux pas des vertus aux abois, sans travail, souvent paresseuses, mais toujours jeunes, fraîches et bien proportionnées. C'est un moyen, disent-ils, d'améliorer la position sociale de la femme en lui montrant le chemin attrayant et facile de la prostitution. Carrière disponible, plus lucrative, moins pénible qu'un travail honnête, mais irrégulier. En traitant les conditions des ignobles marchés, ils arrivent peu à peu à

l'initier aux principes de la vie galante et finissent par lui faciliter l'occasion de franchir les premiers obstacles par des avances d'argent pour renouveler la toilette.

« Les relations entre les membres de cette nouvelle francmaçonnerie sont de tous les jours, de tous les instants; elles s'étendent à Bruxelles, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Madrid, à Florence. Les recruteurs sont partout : aux villes d'eaux, aux bains de mer, dans les forêts de la Bohême, et la correspondance de la veuve F*** ne laisse aucun doute à ce sujet.

« Livrer les filles aux messieurs, tout est là, et les coulisses de la vie galante seront toujours curieuses à étudier.

« Parmi un millier de lettres (presque toutes signées d'un sobriquet, sans doute conventionnel), je prends au hasard les dernières arrivées, et je vois d'abord qu'un baron allemand a l'intention de « riccoler » huit jours avec « un cholie

française ». Mmc V***, sa procureuse, lui a désigné la veuve F"**.

« Puis, successivement, je lis :

« J'aime mon fils à ma façon; il est employé au Ministère « de la Justice, et j'ai besoin, pour le distraire quelque « temps, d'une femme grave et sûre. Je compte sur vous.

« Mm« X*". »

« J'ai un charmant petit hôtel, et je suis avec le comte

« de***. C'est fini, nous deux, car il quitte ce soir Paris pour

« la Roumanie, et je tiens à l'oublier avec d'autres. Je vou-

« drais, ma bonne petite madame F***, que vous vous occu-

« passiez de moi d'une manière sérieuse. Trouvez-moi un

« amant solide, mais pas de marital; je veux gagner

« énormément d'argent, et les collages sont la perte des

« femmes. Si vous aviez la main assez heureuse pour me

« procurer un homme marié, tout le temps que durera notre

« liaison nous nous entendrons ^elon le fixe que vous m'au-

« rez obtenu.

« Hier, au bois de Boulogne, j'ai rencontré le grand brun

« d'Espagne que vous m'avez fait connaître il y a trois

« mois; il m'a parlé et offert un cheval en me disant qu'il

« habitait à l'hôtel ***, que je lui écrive ou que je vienne le

« voir. Comme j'étais avec le comte de ***, je n'ai pu lui

« demander son nom pour correspondre; je l'ai oublié, ce « nom ; soyez assez gentille pour me l'envoyer. Je ne désire « pas vous tromper, car c'est vous qui me l'avez adressé.

« Luisante. »

« Libre en ce moment, pensez à moi, car j'ai besoin d'ar- « gent. Pour dîner ou souper, j'en suis. Je connais l'art « d'amuser les hommes; ma mère, "comme vous le savez, « était marchande de volailles, et, bien jeune, m'a montré « comment on plumait les oiseaux.

« Vautour. »

« Ayez la complaisance de prier M. le duc de vouloir « bien m'attendre jusqu'à six heures ; mon amant ne veut « pas me quitter, et je ne puis le mettre dehors sans « éveiller ses soupçons. La peur de l'abandon me rend seule « fidèle.

« Sylvine. »

« Permettez-moi de venir tous les jours, comme les deux « Mexicaines, la Milanaise et la Viennoise. En ma qualité de « figurante aux Bouffes, je me prête à tous les travestisses « ments et aux exigences des amateurs; je suis remplie de « -bonne volonté, mais je redoute les amants à domicile.

« Du Marché. »

« Nous sommes arrivées à Nice, enchantées du soleil et « des environs. II y a du très beau monde, ici. Envoyez-moi « des adresses. Si vous étiez près de nous avec votre suce prème tact, vous feriez beaucoup de bien aux dames. « Sous le couvert d'une agence théâtrale, nous nous glis- « sons près de la célèbre chanteuse italienne; c'est une « reine qui nous servira à suivre ce qu'il y a de mieux.

« Nous sommes inscrites sur la liste des étrangers, publiée « par le journal du pays.

« Laure. »

« Bruxelles. — Je vous adresse deux ravissantes jeunes < dames, nouvelles venues à Paris, l'une brune, l'autre c blonde. J'attends la réciprocité. Il faut refaire par des dé- « placements leur virginité. Méfiez-vous, car elles ont

« épuisé la clientèle des maisons de conversation de Lon- « dres, Vienne, Berlin et Bruxelles. Elles ne sont neuves que « pour les Parisiens.

« Bataillon. »

« Puisque vous m'avez prom's votre sympathie, y comp- « tant et y tenant beaucoup, je viens vous demander de « vouloir bien me faire part directement de vos observa- « tions, les choses humaines prenant un aspect entièrement « amer. Il est évident, madame, que jo commence un novi- « ciat, et ce n'est pas sans d'obligeants avis que j'arriverai « à développer certaines qualités et à savoir mettre à profil « l'expérience de ceux qui veulent bien s'adresser à moi.

« Commençant à être moins cernée par la nécessité, qui « ne plaisante pas, je lespire un peu plus à l'aise, pensant « que ma figure, ma personne, mon moral môme, se res- « sentiront de cet horizon moins sombre.

« Cependant, je viens vous demander, en toute franchise, « ce que vous pensez de moi et si votre clienlèle m'agrée; « sans cela, j'avoue que je perdrais tout courage ; je vous t demande donc un p^tit mot.

« G. de la Tristesse. »

« Je vous prie de me dire si vous pourriez m'avoir « Mlle X***, du théâtre des Nouveautés, et à quel prix?

« Orly K"\ »

« Connaissez-vous, et je sais qu'il y en a, une jolie femme « mariée que l'on peut voir et saluer, lorsqu'on la ren- « contre?

« Ce genre de femme est assez cher, mais cela m'est égal; « le difficile est. d'avoir le rendez-vous. Elles sont toujours « d'un certain âge, généralement de vingt -cinq à trente ans; « plus jeunes, elles résistent encore.

« Vous me direz le prix. Je la veux blonde, c'est ma « nuance. Par une couturière à la mode ou une grande lia— « gère, vous auriez des renseignements utiles.

« Je suis un visiteur fatigué, ne sachant plus où semer « l'or.

« L'Absolu. *

« Vieille ratatinée,

« Je t'adore, mais tu ne m'expédies que de vilaines pou- « pées, de vrais dromadaires. La tète de la dernière avait « un aspect canaille, et ses mains de domestique sentaient « la cuisine.

« Je passerai chez toi mardi, vers trois heures, faire mon « choix; je veux une fdle aux allures garçonnières, battant « le plein de sa beauté et de sa vogue, gaie, adroite en « amour, et plus vicieuse que passionnée.

« Surmené. »

« Je sors d'avoir une véritable affection, cela vous sur- « prendra; mais aujourd'hui les prévenances cessent, et nous « arrivons à l'habitude.

« Ne voulant plus me laisser accaparer, je place mon « cœur sur mes lèvres et je compte sur vous.

« Les hommes sont si bêtes! Le mien est du nombre; ils « préfèrent les femmes qui les trompent et les font soufl'rir.

« Laure. »

« Adressea-moi d'urgence les vingt-cinq louis du prince. « J'ai pris les florins de ma note pour des francs, et je me « trouve dans l'embarras, malgré mes nuits laborieuses.

« De Chiffrecourt »

« Londres. — Je vais venir à Paris en visite avec une « amie. Elle est ravissante. Occupez-vous de nous deux. « Un mot sur les affaires; car il vaut mieux tenir que cou- « rir. Ici, la dernière quinzaine de décembre n'a pas été « bonne, et l'on m'assure que Paris, la ville de luxe, devient « une ville de misère.

« Odine »

« Nous sommes insensibles aux hommages de vos clients; « mais nous pouvons cependant les charmer par la manière « amoureuse dont nous buvons le Champagne en costume du « paradis terrestre. Nos tableaux vivants représentent un « vice intime.

« Les Sœurs Siamoises. »

« L'écriture est bavarde plus encore que les filles, et ces

lettres laconiques représentent assez exactement la comédie ihi vice ci donnant une triste idée de l'espèce humaine; elles DTOUvent que la' dépravation des prostituées équivaut à la pourriture morale de ces hommes qui fourmillent dans les diverses classes de la société, et si ceux-ci n'achetaient pas les femmes, aucune d'elles n'aurait la pensée de se vendre.

« De toutes les agences galantes, monsieur le Préfet, celle tenue par la veuve F**" est encore la moins suspecte ; aucun acte délictueux n'a pu être jusqu'ici relevé contre ses déplorables agissements. Du reste, par principe, sa maison fonctionne contrairement aux habitudes des autres établissements de ce genre; le jeu y est interdit, et elle n'accepte que des sujets majeurs , en pleine liberté de corps et d'esprit.

« Par exception, R*" était son unique locataire. Ses habituées ne logeaient point chez elle : à partir de trois heures, elles arrivent, et les femmes présentes au salon, habillées en toilette élégante, paraissent toujours être en visite.

« La veuve F*** est le type parfait de la véritable procureuse. Elle a soixante ans, l'air respectable, les cheveux poudrés, et se donne des airs de duchesse. Le. monde irrégulier la salue. C'est une farceuse qui s'est enrichie de la prostitution après des alternatives de bien-être et de misère. Ayant tout vu, tout entendu, elle met sa funeste expérience au service des libertins ; et, d'après sa comptabilité, malgré son âge, elle aurait pour certains personnages aux goûts corrompus des bontés d'arrière-saison. »

De ce rapport de M. Macé, — rapport que son auteur a rendu public, — il y a lieu de retenir plusieurs points intéressant directement la campagne entreprise par les abolitionnistes.

Ainsi, après la publication de ce document, il est imposai! vle de soutenir que les maisons de rendez-vous se cachent de la police et appartiennent à la prostitution clandestine. gi fit quelques faux ateliers, toutes les organisations collecti' es de la débauche sont autorisées par l'État : les proxéq tes, qui tiennent des établissements favorisant l'adultère qI lûtes les turpitudes, sont des auxiliaires que la Préfec-

ture considère comme précieuses; dès l'instant que la procureuse lui adresse un rapport quotidien, à l'exemple de la veuve F*", la police dite des mœurs laisse sa maison ouverte. Remarquez bien que c'est uniquement comme ch f de la sûreté que M. Macé a fait, chez la veuve F***, la descenle dont il rend compte, et cela pour s'enquérir des causes réelles de la mort subite du banquier R**\ Il s'agissait de savoir si un assassinat n'avait pas été commis. Il a été constaté que ce' financier dépravé était mort par sa faute, à la suite d'un excès de débauche; aussi, la maison n'a pas été fermée. Cependant la relation fournie par M. Macé au préfet s-le police sur tout ce qui se passe dans l'hôtel F*** était complète ; les preuves d'une corruption effrayante y abondent. Mais le chef de la sûreté le déclare, il n'y a pas de délit dans tout cela; les agissements de la veuve F*** sont ignobles, mais ce ne sont pas, paraît-il, des actes délictueux.

Il e»t ainsi démontré que les abolitionnistes ont raison d'affirmer que la situation présente des mœurs doit être dénoncée aux législateurs pour qu'ils avisent : il faut faire, au plus tôt, une loi réprimant sévèrement le proxénétisme et toute organisation collective de la débauche, une loi établissant une série de délits et de crimes pour les différents degrés de dépravation.

Par exemple, pour ma part, je crois et je déclare que la transmission consciente de la syphilis doit être assimilée au délit de coups et blessures volontaires; que le raccrochage scandaleux, la provocation publique à la luxure, doivent être considérés comme des délits, et non comme des contraventions de simple police administrative; que certains actes de sadisme, notamment ceux comportant une violence ou pouvant entraîner la mort, sont des crimes; que la pédérastie est un crime ; que le saphisme est un crime.

Il ne s'agit pas, pour relever le niveau des mœurs, de laisser

faire les filles soumises et de traquer les insoumises, de tolérer les maisons de rendez-vous dont les directrices fournissent des rapports quotidiens à la Préfecture et de fermer les faux ateliers dont le personnel n'est pas recruté parmi les prostituées en carte. La vraie protection des bonnes mœurs consisterait à interdire tous les établissements quelconques de débauche; et, comme on ne doit pas cependant tomber dans une inquisition qui serait, d'autre part, contraire à la vraie liberté humaine, il n'y aurait lieu de tolérer que les pécheresses se livrant isolément à la prostitution, sans complicité do proxénète ou de camarade, et sans scandale. Ce qu'il faut réprimer, c'est la licence, c'est ce dévergondage effréné qui déshonore les peuples et abâtardit les races.

La liberté finit, dit-on souvent, là où le droit d'autrui commence. Or, c'est faussement interpréter le principe de la liberté que prétendre l'homme maître de courir des aventures d'un quart d'heure. On oublie ainsi les droits de la famille, s'il s'agit d'un adolescent, les droits de la fiancée, même future, s'il s'agit d'un jeune homme, les droits de l'épouse, s'il s'agit d'un homme marié. La famille, la fiancée, i'épouse, ont le droit d'exiger que l'homme soit préservé par l'État des rencontres dangereuses. Eh bien, de nos jours, c'est, au contraire, l'État qui fournit la facilité de ces rencontres funestes. C'est à cette situation qu'il faut mettre un terme.

Mûres de famille, fiancées, épouses, joignez-vous aux abolitiunnistes pour demander la suppression de la prostitution officielle. C'est votre cause que nous plaidons.

Pères honnêtes, maris honnêtes, joignez-vous aussi à nous. La prostitution légale est également une menace permanente pour votre foyer. Vous connaissez maintenant les progrès du saphisme, ce vice épouvantable; n'oubliez pas qu'il est contagieux au plus haut degré. Vous savez que l'État tolère à présent l'admission des femmes, mariées ou non, comme

clientes visiteuses dans les lupanars officiels. Vous venez do voir que les maisons de rendez-vous, fonctionnant avec la complicité à peine dissimulée de la Préfecture de police, dissimulent l'adultère et lui assurent le secret, et que les pourvoyeuses de ces maisons, femmes des plus astucieuses, vont porter la tentation jusqu'à domicile, s'attaquant aux épouses qui sont convoitées par les débauchés et qui sont signalées comme ayant un trop grand faible pour les toilettes au-dessus de leurs ressources. Apprenez encore ceci : pour les femmes mariées luxurieuses, il y a déjà à Paris trois maisons spéciales; là, c'est la femme, ardente de voluptés, qui paie, et on lui procure un mâle; ainsi, des époux sont exposés à élever, les croyant à o.ix, des enfants adultérins, ayant pour pères des souteneurs.

Enfin, il est nécessaire, pour terminer ce chapitre, de dire qui lques mots des filles de joie, qui, soit en carte, soit réellement clandestines, se prostituent isolément.

Néanmoins, à titre de transition, il faut parler des filles de brasserie. En effet, les débits de boisson, dont les servantes ne sont pas autre chose que des prostituées, sont, à vrai dire, des établissements de débauche collective, bien que les contacts aient souvent lieu hors de la maison, au domicile particulier des filles ou en chambre d'hôtel.

Dans les débits de bas étage, dans les buvettes, les verseuses de bocks et de verres d'eau-dc-vie passent, d'ordinaire, avec le client, daus une chambre de la maison. On l'appelle « chambre de passe » ; il y en a parfois plusieurs. Elle est garnie d'un lit-cage, d'une chaise et d'une toilette des plus élémentaires; le prix est quatre francs l'heure; le premier quart d'heure est fixé à un franc cinquante centimes.

Ces débits sont surtout situés dans le voisinage des casernes et dans les quartiers populeux. La plupart des ser-

vantes qui y racolent en servant des consommations frelatées, sont des prostituées en carte; les insoumises peuvent y figurer pour un quart.

Bon nombre de crémeries, fréquentées par les camelots, ont aussi une chambre de passe.

Les établissements que l'on appelle spécialement « brasseries de filles » sont d'un rang supérieur aux caboulots. Leur nombre augmente chaque année : en 1890, il y en avait, à Paris, 258, desservis par près de 2,000 filles. Les quartiers .les plus infectés de ces brasseries, malsaines à tous les points de vue, sont: le quartier Bonne-Nouvelle, les quartiers de la Sorbonne, de la Monnaie et de l'Odéon (formant, à eux trois, le quartier Latin), le quartier Saint-Vincent-de-Paul, le quartier de la porte Saint-Denis, le quartier de la Folic-Méricourt et le quartier Clignancourt.

Le plus souvent, les filles portent des costumes de haute fantaisie. Ainsi, l'un de ces établissements se nomme « le Cabaret des Beines de France », parce que les verseuses y sont transvesties, l'une en Marguerite de Bourgogne, l'autre en Isabeau de Bavière, une autre en Catherine de Médicis, une autre en marquise de Pompadour, etc. En général, ce sont des costumes étrangers : tous les peuples sont ainsi représentés dans la capitale française. Ou bien, ce sont des costumes à couleurs criardes, avec un déeolletage outré et des jupes outrageusement courtes.

Les patrons et patronnes de ces établissements ne se gênent en aucune façon pour faire de la réclame à outrance, soit par des distributions de prospectus sur la voie publique, soit par des promenades d'hommes-sandwichs. La police dite des mœurs sait parfaitement ce qui se passe et le tolère, comme elle sait et tolère le reste.

En décembre 1890, une des patronnes dont il s'agit faisait distribuer devant l'église Saint-Germain-des-Prés un prospectus ainsi libellé :

Page 1